H ruine la fcience spéculative
L'accord de nos idées devient impossible.
lument certains de ne pouvoir pas affirmer et nier à la fois la même chose d'une même idée. Et alors comment nous assurer d'avoir réalisé l'accord de nos idées entre elles; cet accord lui-même n'est-il pas devenu impossible, si je puis affirmer en même temps qu'il existe et qu'il n'existe pas ?
Comme on le voit nous glissons fatalement du scepticisme objectif et partiel, au scepticisme subjectif et total, au nihilisme complet de la pensée. La ruine de toute science objective a entraîné la ruine de toute science, serait-elle purement subjective. Plus de démarcation possible désormais entre le domaine prétendu delà science et celui de l'art ou de la poésie ! 4> „ Si du moins la science spéculative était seule ébran-
'science léo par le subjecti visme, — quelqu'immense que fût la pratique. rujnC) — [\ esterait encore debout la science pratique, la morale, et la vie sociale serait encore possible sur notre planète. Mais nous craignons bien que le contrecoup n'ait ébranlé profondément cette science ellemême, et la ruine serait alors totale, irréparable: c'est ce dont il faut nous convaincre.
Sans doute, la loi du devoir proclame impérativement la distinction du bien et du mal, au fond de nos consciences. Kantl'a observé et décrit dans un passage d'une grande, beauté, lorsqu'il compare ce firmament de la conscience au ciel étoile. Mais cette belle comparaison n'est-elle pas une contradiction sur les lèvres de Kant ? L'idée d.. Si le ciel étoile, sur nos têtes, n'est qu'un phénomène dsubjec-st subjectif et illusoire, pourquoi le firmament de nos cons-
tive.
dans d'autres parties de la nôtre encore inconnues, il y ait une autre logique. Et dans les régions mêmes que nous connaissons de notre planète, ce que seront demain la physique, la chimie, la logique, qui peut le dire ? Et qui sait enfin si demain, si tout à l'heure, il y aura nue nce, quelle qu'elle soit, s'il y aura deux choses semblables, s'il y aura quelque chose ' » Ravaisson, La Philosophie en Franceaxt XIX siècle, p. 65.
EXISTENCE DE LA. CEliTITUDE OBJECTIVE 55
ciences serait-il moins subjectif et illusoire? Ou, pour parler sans métaphore, si vous avez foi en l'objectivité des idées de bien et de mal, ou du devoir, pourquoi rejetez- vous l'objectivité des autres idées: votre choix est ainsi convaincu d'être arbitraire et pour les besoins de la morale l. Que si, au conlraire^ces idées morales sont, comme les autres, purement subjectives et illusoires, de quel droit les imposer impérativement soit à vousmême, soit aux autres? Kant répond qu'en effet il ne peut les imposer par démonstration à personne; il se contente de se les imposer à lui-même par un acte de foi : il croit à l'obligation du devoir, à la liberté, à la sanction divine, à l'immortalité de l'âme, parce qu'il a besoin d'y croire.
Malheureusement cet acte de foi est aveugle, c'est-à- i-a foiau dire incapable de se justifier a ses propres yeux, en se aveugle. démontrant raisonnable et humain. En sorte que la plus obligatoire des sciences, la morale, alors que toutes les autres sciences sont fondées sur l'évidence qui s'impose, ne sera plus assise que sur un fondement ruineux, une croyance aveugle, qui ne peut s'imposer à personne.
Aussi, poussés par la logique, les disciples de Kant ont-ils rapidement transformé la morale obligatoire du maître en une morale purement facultative « sans obligation ni sanction », où les mots de devoir et de liberté sont eux-mêmes sinon supprimés, au moins complètement détournés de leur sens. La morale n'est plus, comme ils disent, qu'une « technique » et un « art ». C'était la fin de la morale, comme de toutes les autres sciences, et cependant la logique doit les pousser encore
1. « La raison ne souffre pas de ces choix arbitraires entre le vrai et le bien. S'il y a du bien absolu, il y a du vrai absolu. Le vrai est le bien de la pensée, comme le bien est le vrai de l'action. » Caro, L'idée de Dieu.
plus loin, jusqu'au nihilisme de l'action et de la vie. Aitacuer ^n eu°e^ 'a morale esthétique des nouveaux sceptil:! |,,"IS?° nues n'est pas seulement « sans obligation ni sanction »,
c esl nu- 1 r o
ner Tac e||0 esj. enc0re et surtout sans certitude, c'est-à-dire
tion.
sans idéal certain et sans préceptes certains. Or l'incertitude dans la fin et les moyens paralyse et tue fatalement l'action. « Pour agir, comme pour penser, observait justement M. Vacherot, le philosophe a besoin de croire à autre chose qu'à lui-môme, qu'à son esprit, qu'à son idée, qu'à ses sentiments et à ses sensations. L'étrange égoïsme dans lequel l'enferme cette philosophie le pétrifie et Pétreint1. » S'attaquer à la pensée c'est s'attaquera l'action elle-même; ruiner la métaphysique, c'est ruiner la morale! Eh, comment pourrai-je agir, si je doute de la fin que ma vie doit poursuivre et des moyens que je dois employer pour l'atteindre, ou si je n'ai sur ces vérités essentielles qu'une certitude apparente et provisoire, comme ils disent, qu'une science plus avancée renversera demain ? Comment, surtout, pourrai-je agir avec générosité, donner ma vie et mon sang, s'il le faut, pour cet idéal incertain et nuageux comme un rêve chimérique?
Nihilisme S'il est manifeste « qu'une doctrine n'est créatrice "'fj,;""" de forces et de bonheur que par la certitude qu'elle donne 2 »,nous pouvons conclure qu'une doctrine qui, au contraire, a sapé par la base toute certitude, ne peut qu'anéantir les forces de l'action et le bonheur delà vie humaine.
Le demi-scepticisme kantien a ici rejoint, dans le néant de l'action, le scepticisme absolu. Pour l'un et pour l'autre : « il n'y a plus de certitude, il n'y a que des gens (qui se croient) certains », et qui ont bien