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Rabier, Logique, |>. 145, Bût

LES CRITERES : 2 L'IDEE

l'incarne, et nous élève du monde visible dans un monde idéal, — il nous reste à étudier sa valeur objective et à justifier cette maxime de l'école: l'abstraction n'est pas un mensonge, abstrahentium non est mendacium l. Bien loin de fausser la réalité, elle ne fait que ['ouvrir, pour ainsi dire, afin d'en avoir une vue plus intime et plus profonde, intus légère.

Démontrons, en effet, que l'universel, — soit direct, soit réflexe, — est matériellement dans les individus, quoiqu'il ne soit formellement que dans l'intellect.

D'abord , l'universel direct existe matériellement l'uuw»dans les individus. Avant toute abstraction et toute airect généralisation de l'esprit, il est vrai de dire que ce "i^™ triangle ABC est un triangle, que ce chien est un animal, que Pierre est un homme. Or, on ne pourrait pas le dire, si le triangle ABC ne contenait tout ce qui constitue l'idée ou le type universel de triangle, ce chien tout ce qui constitue l'idée de l'animalité, Pierre tout ce qui constitue l'idée de l'humanité. Donc ces idées ou types universels sont bien dans les individus, réellement et pour ainsi dire matériellement. Mais elles y sont réalisées, concrétisées, individualisées par l'existence, attendu que dans la nature réelle aucune essence ne peut exister sans être concrétisée par une existence individuelle.

C'est donc la môme réalité que je découvre dans la nature et dans mon idée, le même type objectif; mais, tandis qu'il est uni à l'existence concrète dans la nature, il en est isolé par abstraction dans mon idée ; tandis qu'il revêt une forme individuelle dans la nature, il revêt une forme abstraite dans mon idée. La forme seule est différente et la chose demeure la même. Il est donc vrai de dire que l'universel direct existe

1. S. Thomas, la, q. 85, a. 1, ad 1. — Cf. Bossuet, Logique, L. F, ch. 23.

réellement et matériellement dans les individus, quoique d'une autre manière ou sous une autre forme que dans l'intellect.

Lunive.- Nous en dirons à peu près autant de Yuniversel réflexe réflexe. Sa forme universelle, en tant qu'universelle, puUsance n'existe réellement que dans l'intellect, et nous n'hésiterons pas à l'appeler un être de raison. Dans la nature, il n'y a rien d'universel, ni de général : le triangle en général, l'animal en général, l'humanité n'existent nulle part, et ne peuvent exister, comme tels : il n'y a que des triangles singuliers, des animaux ou des hommes, en un mot, des individus.

Mais, pour être idéale, cette forme universelle n'en a pas moins un fondement réel et matériel dans les individus de la nature. Ce fondement, c'est l'universel direct. L'universel réflexe n'est, en effet, que l'universel direct, en tant que l'intellect, par sa réflexion, l'étend à tous les individus semblables, existants ou possibles. Mais l'universel direct, nous venons de le montrer, exprime quelque chose de vraiment réel dans les individus. L'universel réflexe a donc comme fondement quelque chose qui est bien réel dans les individus.

Revenons à nos exemples. Au moyen de la réflexion, l'intellect conçoit le triangle comme un type universel, c'est-à-dire commun à tous les triangles existants ou possibles. C'est là l'universel réflexe. Mais ce concept universel de triangle, commun à tous les triangles, suppose un fondement réel dans tous les triangles individuels, à savoir que chacun ait trois côtés, c'est-à-dire ait le type essentiel de triangle, car si chacun ne l'avait pas, je ne pourrais concevoir ce type comme commun à tous et universel.

L'universel réflexe existe donc formellement dans l'esprit, avec un fondement réel dans la nature, comme

l'universel direct existe réellement dans la nature, avec une forme abstraite dans l'esprit.

Et que l'on ne dise pas que mon intellect n'ayant L.jnteiopéré son abstraction que sur des images, son extrait op|rcél saur idéal est purement imaginaire. Ce serait bien faux. Ayant déjà démontré la réalité objective de ces images tirées, par les sens externes ou internes, des réalités extérieures ou intimes, dont le contrôle est toujours possible par une nouvelle confrontation avec ces mêmes réalités, l'extrait idéal de ces images en a toute la réalité objective.

Après la perception des réalités, l'image mentale est devenue le substitut de ces réalités, et nous pouvons sans crainte opérer sur elle, comme sur les réalités elles-mêmes. De même que les opérations du géomètre arpenteur ne sont pas moins exactes et moins rigoureuses,lorsqu'il opère sur les figures tracées sur le papier, que sur les configurations naturelles du terrain et des paysages.

On comprend maintenant pourquoi nous avons tenu à établir l'objectivité réelle de la perception des sens avant l'objectivité des idées : la première étant le fondement de la seconde. Les éléments de nos idées abstraites étant empruntés aux données de nos représentations sensibles, la réalité des idées est, en effet, subordonnée à la réalité des images. Renverser cet ordre naturel, c'est mettre tout au rebours. C'est laisser croire que nos idées sont sans attache avec le monde concret au sein duquel nous vivons : c'est légitimer le reproche qu'on fait justement à certaines philosophies, de discuter en l'air, sans se soucier de la réalité. Notre philosophie, au contraire, a par dessus tout et avant tout, le sens du réel: pour nous, le réel se perçoit directement, l'intuition du réel précède sareprésentation sensible ou image; ensuite c'est sur cette image authentique que se moule

Le livre de la

nal lire.

L'idée; en sorte que les formes de la pensée, étant les tonnes des choses elles-mêmes, conservent toute leur vérité originelle et toute leur valeur scientifique.

Sans doute, la vérité découverte ainsi clans la nature est supérieure à la nature, comme le sont les idées éternelles et nécessaires, suivant lesquelles la nature a été façonnée par son Créateur, et en ce sens la vérité est indépendante des existences contingentes. Mais comme ces êtres contingents sont l'unique livre où nous puissions, en ce bas monde, lire ou du moins épeler quelques-uns des traits essentiels de l'éternelle vérité, il est indispensable de nous tourner vers ce livre, vers les souvenirs ou les images qu'il a laissées imprimés dans nos sens, — convertere se ad phantasmata , suivant l'expression pittoresque des scolastiques !, — pour les étudier et y découvrir, sous leurs traits sensibles, la vérité intelligible qu'ils expriment.

Telle est la méthode expérimentale et positive, qui nous évite de discuter en l'air et de construire sur les nuages de la pensée pure, a priori, des édifices sans fondement et sans réalité, quelque élégants qu'ils puissent être. C'est, en effet, ce grave reproche que nous allons adresser aux autres systèmes idéologiques dont il nous reste à faire rapidement la critique.

critique Ces systèmes, quoique très nombreux, peuvent se sysÊes. ramener à quatre groupes : le sensualisme, l'idéalisme platonicien, Tinnéisme cartésien et le traditionalisme, suivant qu'ils attribuent un rôle exclusif, ou tout au moins excessif, dans la formation des idées, aux sens, ou à l'esprit, ou à la nature, ou bien à l'autorité humaine ou divine. Commençons par le sensualisme.

1. Noccv oùx sVriv aveu 'favTâa-p.aTo;. Aristote, De Memoria, e. 1 ; — De Anima, 1. 111, c. ;i, 1, S.

Les philosophes sensualités, - à plus forte raison les matérialistes qui nient l'esprit pour n'admettre que L-,L

flPS Tarn tiîc /ii»,Y.nn' v-niv^ >^uc sualisme.

oes acuités o.gan.ques,- ont essayé d'expliquer l'idée pa. le meçamsme organique des sens. L'idée ne serait qu un ,< résidu „ de sensations, ou hien une sensation

no nTd T "; C'eSt là Une c»"^'q«ence foreée du po nt de départ de ces systèmes, qui n'admettent rien en dehors de la matière ou des sens. Mais cette explication est insoutenable, et son impuissance montre encore mieux la fausseté de leur principe

Impossible d'assimiler l'idée à un ,, résidu » d'images, c est-a-dire à plusieurs images similaires superposées et fondues dans une image moyenne à contours vagues et indéterminés. Une telle image composite pourrait sans doute éveiller l'idée correspondante, mais ne la remplacerait pas. En effet, celte image, quelque vague qu on la suppose, reste particulière et contingente, et ne peut être identique à une idée universelle et nécessaire. Elle reste obscure et confuse, tandis que mon idée peut être très précise et très lumineuse. Il est donc impossible de les confondre.

Quant à la sensation « transformée .. dont lessensualistes nous parlent, l'explication de celte métamorphose leste encore à trouver. Les sens étant des facultés organiques, ne peuvent donner que le singulier, le conUngent, e matériel ; ils ne produisent donc pas le caractère d universalité, de nécessité, d'immatérialité de idée. La «transformation » pour autant qu'on la prolonge par des combinaisons différentes, ne peut métamorphoser le singulier en universel, le contingent en nécessaire, m le matériel en spirituel, puisque ce sont la des réalités opposées et contradictoires

Il est vrai que la réflexion sur la sensation, que plusieurs sçnsualistes ajoutent au système, nous rapproche de la vraie solution. Mais si elle s'opère pa, nue

autre faculté sensible, elle ne peut aboutir qu'au même résultat. Si elle se fait, au contraire, par une faculté supérieure aux sens, et capable de comprendre l'idée supra-sensible que le sensible incarne et exprime, nous sortons du système sensualiste, reconnu trop étroit et insuffisant.

Cependant, il reste dans le sensualisme une âme de vérité, que l'expérience la plus élémentaire suffirait à nous révéler, c'est que toute connaissance doit commencer par les sens, mais elle s'achève par l'intelligence : et c'est ce qu'il a tort de ne pas ajouter. Sans doute, il n'y a rien dans l'esprit qui ne soit venu par les sens ; mais il faut sous-entendre : excepté l'esprit lui-même : nihil est in sensu quod non prius fuerit in sensu, nisi intellectus ipse. Le sens est nécessaire à l'idée, mais il ne suffit pas.

Nomiua. Le sensualisme pur est donc une position insoutenadï,em- ble, et qui, si l'on ne veut monter plus haut, jusqu'à po.ain. pétagC SUpérieur de l'intellectualisme, nous conduit logiquement et nous fait descendre jusqu'à la négation radicale de l'idée générale : elle ne serait plus qu'un mot, vide d'idée, nomen,flaius vocis, comme les nominalistes de tous les âges l'ont soutenu. La formation de l'idée étant devenue impossible, il ne reste plus, en ell'et, qu'à nier son existence, si l'on veut être logique.

Mais cette nouvelle prétention de ne voir dans les idées que des mots, n'est-elle pas encore plus insoutenable, et comment lui donner une apparence acceptable 1 C'est ici que les auteurs nominalistes s'embarrassent. Sans parler de Roscelin et des initiateurs du système au moyen âge, voici les plus élégantes solutions des modernes.

Iltmie soutient qu'il n'y a pas de concepts universels, mais seulement des concepts singuliers, réunis eu collection et reliés par un terme général qui leur sert dé-

LES CRITEHES : 2 L'IDEE

tiquetle. « Une idée particulière devient générale, écrit cet auteur, par le fait qu'elle est attachée à un terme général, c'est-à-dire à un terme qui, grâce à une habituelle association, se trouve être en relation avec beaucoup d'autres idées particulières, et les fait aisément revivre dans l'imagination l. » Hume admet donc des termes généraux sans idée générale, ce qui est contradictoire, car un terme concret ne peut devenir général qu'à la condition d'exprimer une idée qui le soit. Si donc l'universel n'existe pas dans les idées, il ne saurait être dans les mots, qui ne sont que l'expression des idées.

ïaine soutient au fond la même théorie. Les termes universels ne sont, dit-il, que « des noms commodes, au moyen desquels nous mettons ensemble, dans un compartiment distinct, tous les faits d'une espèce distincte ; ces noms désignent un caractère commun aux faits qu'on loge sous la même étiquette », mais n'expriment rien de plus. — Et ailleurs : « Une idée générale n'est quun nom pourvu des deux caractères du signe. Premier caractère, la propriété d'être évoqué par la perception de tout individu de la même classe. Second caractère, la propriété d'évoquer en nous les images des individus de cette classe et de cette classe seulement 2. »

Pour Taine et tous les positivistes contemporains, i/iiiusion l'idée universelle n'est donc qu'une « illusion 3 » de la de,ldéeconscience. En sorte que le problème idéologique serait déplacé. Il ne faudrait plus chercher comment se forme l'idée, mais comment se forme l'illusion de l'idée.

C'est pour répondre à cette nouvelle question que Hume a imaginé sa théorie de « l'association habituelle ». Un terme singulier finirait par donner l'illu-*

1. Hume, A treatiseof human nature, B. I, Part. I, Sect. VIII.

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