Taine, De l'Intelligence, t. I,p. 67 et suiv
BASES DE LA CONNAISSANCE ET DE LA CltUYANCE
sion d'un terme général, par suite de l'habitude que nous contractons de le rapporter à tous les individus semblables d'une même collection. Taine remplace « l'association habituelle » par une « tendance » à accoler un signe verbal à toutes les perceptions semblables. En sorte que « ce que nous avons en nous, lorsque nous pensons, ce sont des signes et rien que des signes ». Et Kibot, à son tour, attribue cette illusion ou piperie des mots à un élément « inconscient » qu'il n'explique pas, mais qu'il suppose inséparable de limage ou du mot conscient, et qu'il décore d'une brillante étiquette lorsqu'il l'appelle du « savoir potentiel emmagasiné ' ». critique Et pourtant, malgré ces audacieuses négations, l'idée universelle existe bien à côté des mots ou au delà des mots, dans ma conscience. J"y perçois clairement non seulement des idées singulières et collectives de plusieurs cercles, mais encore l'idée universelle de cercle ou de triangle parfait. Et nos adversaires sont bien forcés de convenir du fait, puisqu'ils le traitent d'illusoire. Mais est-il permis de traiter d'illusion les évidences les plus élémentaires de la conscience, parce qu'ellescontredisent ouvertement un système préconçu ? Si le système se brise de\ant l'évidence des faits, tant pis pour lui. Ce n'est pas à l'évidence de plier, pour complaire au système favoir ; c'est au système à disparaître devant l'évidence contraire des faits.
Nous avons vu plus haut que l'évidence de la conscience avait un caractère intangible et sacré. Ce serait donc un suicide pour la philosophie d'en faire fi une seule fois, et de la traiter d'illusion, parce qu'elle gène.
Du reste, l'illusion est loin d'être démontrée, comme il appert des essais si embarrassés de démonstration que nous venons d'énumérer. Quoi qu'en dise Hume, l'habi-
Lltibot, lievue pliilosophù/ue, novembre 1891. p, 8861
tude même invétérée de placer un mot, une étiquette, sur une collection d'objets, ne suffit pas à lui donner une apparence universelle et nécessaire. L'épithète de lourd, habituellement appliquée aux corps pondérables, ne m'empêche pas de concevoir des corps impondérables. Et ce qu'une habitude a déjà fait une autre habitude peut le défaire.
Nous en dirons autant de la « tendance » de Taine qui n'est qu'un autre nom de l'habitude. Ma « tendance » à appliquer un même mot homme à toute la collection des individus que j'ai rencontrés, ne supprime pas ma « tendance » à l'appliquer aussi à tous les hommes possibles. Et la première « tendance » n'explique pas la seconde. La perception d'un rapport singulier ou collectif ne peut donc me donner l'illusion d'un rapport universel. Quant au « savoir potentiel » de M. FUbot, on ne peut faire consister l'idée générale uniquement en potentiel. Gomme le P. Peillaube lui a très bien répliqué : « Ordinairement nous savons ce que nous disons, et nos idées ne sont pas du potentiel, mais de l'actuel !. »
Enfin toutes ces explications, prises collectivement, n'expliquent rien. Gar la relation que je fais d'un mot, celui de triangle, par exemple, à tous les triangles que j'ai vus ou que je puis voir, suppose l'idée de triangle bien loin de la remplacer. Et jamais je ne mettrai l'étiquette de triangle sur une collection de figures semblables, sans en avoir l'idée générale. Aussi cette étiquette, je l'applique non seulement à la collection que j'ai pu voir, mais à tous les triangles possibles.
Tant il est vrai que le terme général suppose conçue l'idée générale, bien loin de la remplacer, comme le signe suppose comprise la chose signifiée. Sans l'idée, le mot serait vide, flatus vocis, et inintelligible.