Annales de phil. chrét., tome VII
morales et religieuses. Et le P.Ventura, ainsi que l'école de Louvain l, finirent par n'admettre celte nécessité que pour l'acquisition d'idées parfaitement claires sur les principales vérités morales et religieuses, telles que la spiritualité de l'âme ou l'existence de Dieu. Après avoir connu par la tradition l'existence de ces dogmes, la raison se suffirait pour les démontrer et les expliquer.
Le traditionalisme, quelles que soient ses nuances et critique ses variétés, repose donc sur cette donnée que le lan- à\Snt' gage conventionnel, et partant la tradition sociale, sont llsl"e* indispensables à la formation de nos idées, tout au moins de nos idées abstraites et universelles. Or il est aisé de démontrer que cette donnée est fausse. Elle exagère, jusqu'à la fausser, une vérité indiscutable admise par tous les philosophes, l'utilité des mots conventionnels et du langage, sans lesquels « l'homme penserait mal et malaisément, mais il penserait » 2.
L'expérience la plus vulgaire montre, en effet, qu'il par rexpeut y avoir, et que nous avons souvent, une idée très penence' nette sans le mot correspondant, comme nous avons parfois le mot sans l'idée. L'idée n'est donc pas inséparable du langage au point que le soutiennent les traditionalistes. Bien plus, tous les instituteurs actuels des sourds-muets sont unanimes à constater qu'à leur entrée dans les maisons spéciales d'éducation les sourdsmuets, s'ils sont en âge convenable, et sans aucune infirmité mentale, sont bien loin d'être dépourvus d'idées abstraites et de connaissances générales. Quelques-uns même font déjà preuve d'une précocité qui étonne leurs interrogateurs. Et cependant ils sont totalement dépourvus du merveilleux instrument du langage conventionnel de la société où ils ont vécu.
La psychologie à son tour nous livre le secret de ces par ia
pshychn-
1. Ubaghs, Logicœ seu Philosophiez elemenla, Louvain, 1860. l08'e'
% Rabier, Psychol., n°» 621-022.
langage.
faits qui étonnent au premier abord, mais que le fonctionnement normal de la pensée explique aisément. Cerles, l'image mentale est indispensable pour l'acquisition de l'idée, aussi l'aveugle n'aura jamais l'idée de couleur, ni le sourd l'idée de son. Nous avons assez longuement insisté sur cette vérité fondamentale, base de toute l'idéologie, pour nous croire dispensé d'y revenir ici. Or l'image est un signe mental, substitut de l'objet qu'elle représente, et concourt comme cause matérielle à la production de l'idée ou du verbe mental, qui est lui-même un second signe, substitut du type abstrait découvert dans l'image par l'intelligence. Ces deux signes suffisent donc à la naissance de l'idée, puisque l'intervention de la parole n'est pas encore apparue, étant bien postérieure à l'acquisition de l'idée. Rôle du Nous sommes bien loin toutefois de nier son rôle auxiliaire si précieux quoique secondaire, et si souvent décrit par tous les philosophes. Non seulement la parole est utile à ceux qui écoutent, qui s'instruisent ainsi à peu de frais, et peuvent se grouper en sociétés grâce à ce lien social ; — mais elle est encore utile à celui qui parle. La parole extérieure complète, en effet, l'image intérieure, lui donne plus de corps et d'éclat, et soutient mieux l'attention de l'esprit. En s'exlériorisant etens'incarnant, pour ainsi dire, dans des mots et des phrases, la pensée de l'orateur ou de l'écrivain devient plus claire et plus distincte. C'est un fait d'expérience qu'il faut avoir écrit sa pensée pour la mieux comprendre. Cet efl'ortpour l'exprimer dans une langue à la fois analytique el synthétique, achève de lui donner sa clarté et sa précision dernière. Bien plus, avec un peu d'habitude de l'idiome employé, la parole finira par remplacer à peu près complètement l'image, el comme il est plus expéditif de parler que d'imaginer ou de peindre, elle donnera des ailes à la pensée.
Enfin, — et c'est ici seulement que nous nous rapprocherons des traditionalistes, — chaque fois que l'image sensible qui doit soutenir la pensée serait trop compliquée,trop obscure ou même totalement impossible à imaginer, il faut nécessairement la remplacer par un signe conventionnel du langage parlé ou écrit, et ce signe, ce mot, devient le substitut mental, très abrégé et très commode, d'une image trop incommode ou impossible. Dans l'exemple déjà cité du polygone à dix mille côtés, il serait impossible de fusionner mentalement en une seule image les dix mille images partielles qui la devraient composer. Le mot de myriagone sera un substitut très commode pour rappeler l'union des deux idées, celles des côtés polygonaux et du nombre dix mille.
En algèbre, les combinaisons les plus longues et les Dans ics
° m I . sciences.
plus compliquées de notions quantitatives, seront traduites en formules plus commodes; les formules seront elles-mêmes abrégées, et réduites à leur plus simple expression, à quelques lettres, parfois aune seule lettre, x ou y, et l'algébriste raisonnera sur ces signes conventionnels,qui tiennent lieu d'images et même d'idées, aussi sûrement que sur les idées qu'elles représentent, avec une rapidité et une clarté mille fois plus grandes. Sans l'appareil si merveilleux des signes algébriques, jamais l'algèbre n'aurait pu se constituer, et nous en dirons autant des sciences mathématiques, et même en grande partie des sciences physiques et de la chimie.
En métaphysique, cette nécessité des mots et d'une En phiio-
r J * ' sophie.
terminologie spéciale est pareillement évidente pour ceux qui s'y appliquent. A un certain degré d'abstraction, les images s'effacent et se brouillent, si on ne se hâte de leur substituer des mots qui étiquettent et précisent chaque notion et chaque aspect varié de la même notion. Que de périphrases longues et embarrassantes il nous faudrait employer pour exprimer des notions
très abstraites ou très complexes, si nous n'avions de simples mots consacrés par l'usage : subjectif, objectif, matériellement, formellement, être logique, être de raison, etc.. Mais il est clair que puisque le signe suppose déjà acquise la connaissance de la chose signifiée, bien loin de la produire, de même le vocabulaire métaphysique suppose déjà acquises les notions qu'elles sous-entendent,bien loin de les faire comprendre. Aussi les profanes qui n'ont pas été initiés ou qui n'ont pas encore saisi les notions correspondantes à ces termes scientifiques, sont-ils surpris, déconcertés, et n'ayant pas conscience des notions qu'ils ignorent, sont-ils portés à croire que les mots qui les étonnent sont vides de sens, et que cette science se paie de mots.
Tel l'écolier, disait finement le P. Gratry, qui incline la tête avec respect devant les x et les y de l'algèbre, et qui hausse les épaules devant un Barbara ou un Baroco delà Logique. Gela vient d'un préjugé vraiment très écolier. Chaque science est impossible sans une terminologie spéciale, pour exprimer les notions spéciales qui la distinguent. Il faut en prendre son parti. Et s'il y a parfois abus de la part de sophistes ou de charlatans, l'abus n'empêche pas que l'usage soit légitime et même nécessaire à la véritable science. Résumé. Résumons-nous en disant que l'instrument du langage, si utile soit-il, n'est nullement nécessaire à la formation des idées abstraites et universelles, quoiqu'il soit indispensable, — nous le reconnaissons, — à la formation des notions complexes les plus abstraites ou les plus compliquées, et partant àl'éditication totale de la science. Telle est la part de vérité contenue dans l'idéologie des traditionalistes. Mais elle s'allie très bien avec la théorie péripatéticienne, qui la revendique comme faisant partie intégrante de son domaine.
Les critères (suite).
3° Le jugement.
La raison intuitive, l'intellect, après avoir saisi isole'- 1 ment des idées, des notions, les compare entre elles et déjuge perçoit leurs rapports, qu'elle exprime dans le jugement. me"1' Après avoir vérifie' le critère de l'idée, il faut donc vérifier celui du jugement. Après avoir montré que l'erreur ne peut se trouver dans l'idée abstraite, puisque l'abstraction ne fausse pas ce qui est, « l'abstraction n'étant pas un mensonge », cherchons maintenant si l'erreur se trouve dans le jugement.
Il ne s'agira pas ici des jugements synthétiques et Juged'ordre purement empirique, mais des jugements ana- *nïïfi. lyliques et d'ordre idéal et nécessaire. En voici la qUés' raison.
Le jugement synthétique, comme le lecteur le sait, est celui qui ajoute, m>v ridnpi, un attribut à jin sujet qui ne le contient pas nécessairement, ni dans son essence ni dans ses relations essentielles. Ainsi lorsque je dis que Pierre est sage, je fais un jugement synthétique, parce que la sagesse n'est pas nécessairement contenue dans l'essence du sujet Pierre. L'expérience seule peut contrôler la vérité ou l'erreur de tels jugements, qui ne s'imposent pas a priori ànotre esprit. Ils relèvent donc du critère de l'expérience et des sens.
Le jugement analytique, au contraire, s'impose né- Jugecessairement à notre esprit, et avant toute vérification anaÇuexpérimentale, dès que les deux termes ont été corn- qU6S' parés et reconnus unis par un lien nécessaire. Tel est le jugement : le tout est plus grand que sa partie. On
l'appelle analytique, parce qu'il suffit d'une analyse, àvoclvaiçy du sujet, de l'attribut ou de leurs rapports, pour découvrir, dans la notion du sujet, la notion de l'attribut, ou tout au moins une relation nécessaire qui les unit. Dans le premier cas, si la définition de l'attribut est contenue dans celle du sujet, il y a entre eux identité totale ou partielle ; ainsi lorsque je dis : l'homme est un animal raisonnable ; l'être parfait est éternel. Dans le second cas, l'analyse découvre dans le sujet comparé à l'attribut une relation nécessaire. Ainsi, par la comparaison de la grandeur du tout et de la grandeur de sa partie, je découvre un rapport nécessaire d'inégalité de grandeur, impossible à découvrir par l'analyse des notions séparées, mais qui saute aux yeux dès que j'analyse leurs rapports nécessaires, et qu'il m'est impossible de nier sans contradiction. Aussi la définition complète du jugement analytique pourrait-elle se formuler ainsi : celui dont V attribut est contenu dans Vessence du sujet ou de ses relations essentielles, de telle sorte qu'on ne peut nier ï attribut du sujet sans contradiction '. Leur Or, comme un tel jugement est le seul, d'après nous, aSue. qui s'impose universellement et nécessairement à notre esprit, il importe d'examiner si cette nécessité est une illusion de la nature ; ou si nous possédons en elle un critère ou instrument très sûr de certitude.
Si l'intelligence était vouée à une erreur nécessaire et fatale dans de tels jugements, la faute proviendrait ou de l'objet qui ne se montrerait pas tel qu'il est, ou bien de l'esprit, par suite d'un défaut de jugement. Or aucune de ces deux hypothèses ne se réalise ici.
Impossible que ce qui est se montre autrement qu'il est : ce serait contradictoire. Donc, si un rapport d'i-
1, Cf. S. Thomas, in l Analyt., lec. 10, et lec. 3.">.
dentité ou de non-identité se montre entre deux idées, avec une évidence parfaite, ce rapport existe vraiment entre ces idées, car ce qui n'est pas ne peut pas se montrer. La cause d'une erreur ne saurait donc venir de l'objet.
Viendrait-elle de l'esprit ? pas davantage. Si l'esprit est naturellement obtus ou aveugle, ou bien accidenfcllement empêché de voir, il ne verra sans doute pas le rapport existant entre deux termes. Mais si l'esprit est clairvoyant, et à l'état normal, il verra ce qui est, ce qui se montre avec évidence, et ne pourra voir ce qui n'est pas. C'est la remarque si profonde de Bossuet: « on peut bien ne pas voir ce qui est, mais l'on ne peut jamais voir ce qui n'est pas ». Dans le premier cas, l'intuition fait défaut, mais il n'y a pas d'intuition fausse ; dans le second, elle est claire et certaine. Dans les cas intermédiaires, où la perception serait obscure ou douteuse, le doute serait encore certain ; et l'intelligence, se tenant sur ses gardes, ne serait pas fatalement induite en erreur.
Les jugements analytiques, d'une nécessité absolument évidente, sont donc absolument certains, et nous avons là un instrument ou critère de vérité parfaitement sûr.
Ajoutons que cet instrument est d'une importance Leur fondamentale dans la constitution de la science. Toutes les sciences reposent, en effet, sur les jugements nécessaires et universels les plus élémentaires, qu'on appelle des principes premiers, parce qu'ils sont les fondements de toute connaissance humaine, tels sont les principes d'identité, de contradiction, de causalité, etc. Une fois cette base assurée, c'est encore le jugement analytique qui est l'agent principal dans la construction de l'édifice scientifique. Tout d'abord, il s'applique à l'analyse des notions synthétiques, qu'il ouvre et subdivise en leurs
utilité.
1 Kl
éléments essentiels, pour en mieux saisir le contenu. C'est cette décomposition que l'on réclame quand on demande à connaître la nature ou la définition d'un objet : l'homme est un animal raisonnable.
Il semble, au premier abord, que ce premier rôle du jugement analytique ne soit guère fructueux, puisque, l'attribut étant contenu déjà dans le sujet, on n'apprend rien de nouveau. Mais ce n'est Jà qu'une critique superficielle.Si l'esprit n'avance pas à la conquête d'objets nouveaux,s'il s'arrête au contraire au même objet, c'est pour le creuser sur place, approfondir sa connaissance d'abord globale et superficielle, enétudianttous les éléments qui constituent sa notion, et aussi tous les rapports qui les relient entre eux et les unifient dans la même notion, insiru- Or il peut y avoir là de véritables découvertes et pas décou- seulement, comme on le dit si souvent, clarté nouvelle, dans la transformation d'une connaissance implicite en connaissance explicite.
Mais la découverte ou l'addition du nouveau apparaît surtout dans le second rôle dujugement analytique.qui s'applique à une notion considérée dans ses rapports nécessaires avec une autre notion. Toutes les réalités de l'univers, et toutes les notions abstraites qui les expriment, sont en effet mutuellement reliées dans une unité parfaite. Elles forment par leur ensemble comme une mélodie, un concert harmonieux, dont l'audition de chaque note isolée ne nous donnerait jamais l'idée. Jamais l'analyse des notions isolées ne nous ferait découvrir ces rapports intimes et nécessaires avec les autres, que la comparaison seule fait ressortir à nos yeux. Jamais, par exemple, l'analyse d'un tout quelconque, si je le considère isolément, et sans ses rapports nécessaires avec ses parties, ne me découvrira le rapport d'inégalité évidente qui existe entre eux.
Le jugement analytique d'une évidente et universelle
nécessité est donc un critère non seulement très sûr, mais très instructif, soit pour approfondir nos connaissances, soit pour en acquérir de nouvelles. Son rôle est capital dans l'édification des sciences dont plusieurs, telles que l'arithmétique et l'algèbre, sont entièrement déduites d'axiomes analytiques.
Aussi a-t-il été le point de mire le plus visé par les sceptiques de toutes les écoles, dont il est indispensable d'étudier les critiques. Mais avant d'examiner les théories des Kantistes et des Positivistes sur le jugement, il ne sera pas inutile de dire un mot de celle de Descartes qui leur a préparé les voies.
Descartes et Malebranche, contrairement aux tradi- u tions de l'Ecole, soutinrent que le jugement n'est pas carté-e un acte de l'intellect, mais de la volonté. Or cette thèse jument cartésienne repose sur une analyse psychologique bien incomplète.
Juger c'est reconnaître la vérité d'un rapport entre deux termes comparés entre eux. Or la vérité est l'objet de l'intelligence, tandis que le bien est le seul objet de la volonté. C'est donc l'intellect seul qui peut juger.
Au contraire, nous dit-on, la volonté a le pouvoir de commander à l'intellect de donner ou de refuser son assentiment; c'est donc à elle en dernier ressort qu'appartient le jugement.
Cette objection est pleine d'équivoques. D'abord il est clair que la volonté n'a pas un tel pouvoir dans les jugements immédiats et nécessaires dont il s'agit ici. Lorsque je juge que le tout est plus grand que la partie, l'évidence de ce jugement est si éclatante pour l'esprit, que la volonté, qu'elle le veuille ou non, ne pourra jamais empêcher mon assentiment, ni me faire juger que la partie est plus grande que le tout. Pas plus qu'en
voyant le soleil en plein midi, je ne puis m'empêehcr d'affirmer qu'il fait jour. La volonté n'est donc pour rien dans les jugements immédiats et nécessaires.
Quant aux jugements médiats, non évidents et par- V? v/aj tant non nécessaires, il est incontestable, et nous som-
râle de la '
Yoionté. nies les premiers à le reconnaître, que les passions et la volonté peuvent orienter le jugement, en sorte qu'il faut attribuer à la volonté de chaque homme une part de responsabililé très large dans ses croyances et ses jugements, surtout dans les questions morales. Mais il faut bien comprendre alors ce rôle de la volonté ; il consiste uniquement à faire considérer l'objet qui est en cause sous l'un ou l'autre des nombreux aspects qui nous plaisent, et à empêcher l'esprit de considérer le même objet sous les autres aspects qui pourraient nous déplaire. Ainsi celui qui veut commettre une mauvaise action, commencera toujours par chercher une raison ou un prétexte qui semble la permettre ou l'excuser; sa volonté fixera l'attention de l'esprit sur ce côté de la question, en jetant un voile discret sur tous les autres côtés, et l'esprit sera bien forcé de juger comme il voit. Malheureusement, il verra les côtés qu'une conscience honnête devrait négliger, et ne verra pas les côtés qui seuls auraient dû décider de son choix.
Que si nous jugeons toujours les choses comme nous les voyons, — car il serait impossible de se mentir à soimême, — le jugement est donc bien un acte de l'intellect,alors même qu'il serait parfois orienté ou impéré par la volonté. Il n'est donc pas une tendance de la volonté vers ce qui semble bon, mais une adhésion de l'esprit à ce qui semble vrai, quoique la volonté ne soit pas toujours étrangère à la direction de nos idées et à l'état présent de notre intelligence.
De cette théorie cartésienne des jugements, produits de la volonté, à celle des jugements aveugles, produits
de l'instinct ou de la nature, il n'y avait qu'un pas, et c'est bien Kant qui va le franchir.
Une des pierres angulaires de l'édifice kantiste est m
m il v • • • Théorie
l hypothèse que nos ugements nécessaires, — bien loin Kantiste j,.. , .. il • i • i ^u Ju»e"
a être Je résultat de la perception claire d un rapport ment.
entre deux termes, rendu manifeste par leur comparaison,— ne seraient que le produit aveugleetfatal de notre mentalité, des formes a priori que notre intelligence apporte avec elle en naissant, et qu'elle projette sur des objels inconnus et inconnaissables, comme pour les en revêtir par une illusion étrange et nécessaire.
D'où, la théorie fameuse des jugements synthétiques J»ge-
. , T. . , ,. , . J ., . ments
a priori1. Kant les appel le synthétiques parce quel esprit synthéuunirait arbitrairement le prédicat au sujet, sans avoir apnori. perçu que le prédicat convient au sujet ; et cependant ils seraient prononcés nécessairement et avant tout examen, ou a priori.
S'il existait, en effet, de tels jugements, aveugles et pourtant nécessaires, c'est-à-dire nécessités non par l'évidence du rapport manifeste de deux termes, mais par la constitution de notre esprit, qui serait forcé d'affirmer ce rapport sans l'avoir vu, — il est bien clair, qu'il serait très logique désormais de rester dans une réserve intellectuelle absolue sur la valeur de ces jugements, et sur la valeur de la science humaine qui reposerait sur eux. Les axiomes les plus évidents pour le bon sens ne seraient plus que des « postulats », des données gratuites mais « requises pour l'exercice correct » de notre pensée et dont nous aurions besoin pour développer notre pensée conformément à ses lois, mais sans aucune portée objective ou réelle.
1. Cf. Kant, Critiq. de la Raison pure, Inlrod., Il, III, IV, V.
Eh bien ! de tels jugements existent-ils réellement? C'est la question qu'il nous faut examiner avec soin, car elle en vaut la peine: toute la certitude en dépend.
Prenons de préférence comme exemples de ces jugements synthétiques a priori ceux que Kanta lui-môme choisis, pour être bien sûrs de ne pas fausser sa pensée. Les uns sont des principes fondamentaux des mathématiques ; les autres, de la géométrie ; d'autres, de la physique ; d'autres enfin, de la métaphysique. principes Gomme spécimen des principes mathématiques, Kanl mauïitj. allègue celui-ci : 7 + 5 = 12, ou plus simplement 2 + 2 = 4. Et voici comment il raisonne. Le sujet de la proposition est 2 -f 2 ; l'attribut est 4. Or le sujet contient bien l'idée d'une somme, symbolisée par le signe -f- ; mais il ne contient pas l'idée de 4. C'est l'expérience seule qui peut ajouter cette idée de 4, et vérifier si la somme contenue dans 2 -f 2 est bien la somme 4. En effet, je compte sur les cinq doigts de la main, et je vérifie que 2 + 2 ou (1 + 1) -f (1 + 1) font exactement 4. Or cette expérience singulière et contingente ne contient pas davantage la proposition universelle et nécessaire que j'analyse : 2 + 2 = 4. Elle est donc le produit aveugle de ma mentalité, elle est synthétique a priori.
Nous répondrons en contestant chacune des données de cette analyse. D'abord la proposition 2 -f 2 = 4 est très elliptique. Elle ne signifie pas que 2+2 est 4, ce qui serait faux, car ces deux groupements d'unités sont fort différents, mais seulement qu'il y a entre eux égalité quantitative : 2 -f 2 est égal h 4. Et comme je ne puis reconnaître cette égalité de termes qu'en les comparant entre eux, le sens complet et explicite de la proposition dégagée de toute ellipse serait plutôt celui-ci : 2 -f- 2 et 4 compares ensemble sont égaux. Le sujet réel est donc 2 + 2eH comparés ensemble ; el l'at-
tribut, égaux. Or il me suffit de comparer les deux notions abstraites du sujet pour y découvrir cette égalité. Le nombre 4 est un tout, 2 + 2 sont ses moitiés ; or deux moitiés valent un entier, et je ne pourrais le nier sans contradiction. Pour m'en convaincre, il me suffit, par exemple, de décomposer mentalement ou sur mes doigts chacun des termes 2 + 2 = (t + 1) + (1 + 1) ; 4 = (1 + 1 + 1 + 1), puis de les comparer ensemble : (1 + 1) + (1 + 1) = (1 + 1 + 1 + 1). L'égalité saute aux yeux, en effaçant les parenthèses de l'équation : 1+1+1+1 =1 + 1 +1 + 1. L'attribut égaux était donc bien contenu dans le sujet 2 + 2 et 4 comparés ensemble, et la proposition est bien analytique.
Que si, pour faire cette analyse,je me suis aidé de mes doigts ou d'une image mentale ou écrite, l'image étant toujours nécessaire pour soutenir la pensée abstraite, c'est bien cependant la notion abstraite que j'ai prétendu analyser, et non tel ou tel fait particulier. Or tous les éléments contenus dans une notion abstraite sont pareillement abstraits. Ce sont bien des unités abstraites que je compte dans la formule (1 + 1) + (1 + 1) = 1 + 1 + 1 + 1. Ce sont des notions nécessaires et universelles, et partant le rapport d'égalité que je découvre entre les deux notions nécessaires et universelles sera pareillement un rapport nécessaire et universel, le mode d'un être étant comme l'être lui-même contingent ou nécessaire. Ce caractère de nécessité et d'universalité ne provient donc pas de l'expérience seule : nous en convenons. Mais il provient encore moins d'une mentalité a priori, aveugle et fatale, car avant d'avoir compris par l'analyse que 2 + 2 = 4, ou que 7 + 5 = 12, j'hésitais à l'affirmer, et je ne l'affirmerais pas encore si je n'étais pas arrivé à le comprendre.
La proposition 2 + 2 = 4 est donc clairement ana- d'où ly tique, et pour soutenir te contraire, kant a du com- méprise
j() de Kant.
mencer pur fausser la notion de jugement analytique.
Le jugement analytique — comme tout jugement — étant L'affirmation d'un rapport entre deux termes, il ne doit pas seulement résulter de l'analyse des deux termes isolés, mais aussi de l'analyse de leurs rapports. Il ne faut donc pas le définir, comme Kant, celui dont Vattribut est contenu dans l'essence du sujet ; mais il faut ajouter, comme nous l'avons fait: celui dont l'attribut est contenu dans l'essence du sujet ou de ses relations essentielles.
Sans cela, les propositions que Kant lui-même regarde comme analytiques, telles que 1=1, seraient encore synthétiques. En effet, le sujet 1 est purement quantitatif ; il appartient à la catégorie quantité, et nullement à la catégorie de relation, comme l'attribuégal que j'affirme de lui. Je ne trouverais donc jamais la notion légalité contenue dans la notion d'unité, si je l'analyse toute seule. Ici encore notre proposition est elliptique ; elle est le raccourci de la suivante : 1 comparé à 1 est égal à 1. Or le sujet complet avec sa relation essentielle : 1 comparé à 1, contient bien l'attribut est égal à 1.
Examinons s'il n'en serait pas encore de même pour toutes les autres propositions soi-disant synthétiques a priori.
Principes Aux yeux de Kant, aucune des propositions de la géotnqiïel; métrie pure ne serait analytique, mais synthétique a priori, et il en donne comme exemple l'axiome le plus élémentaire de la géométrie euclidienne : la ligne dvoilc est le plus court chemin d'un point à un autre. En effet, nous dil-il, le concept de ligne droite est purement qualitatif sans aucun élément quantitatif. Il ne contient donc pas le concept de plus court qui est
quantitatif.L'attribut /ep^s court est donc une addition synthétique au sujet la ligne droite.Et cette addition se ferait, d'après ce philosophe, à l'occasion d'une expérience contingente, par l'application d'une forme nécessaire a priori de notre mentalité.
Mais le raisonnement de Kant est doublement erroné. D'abord il est faux que le concept de ligne droite soit purement qualitatif. La ligne est sûrement une quantité, puisqu'elle est la mesure de la distance spatiale, qui est plus ou moins grande, et partant quantitative. Il n'est donc pas impossible que l'attribut plus court soit contenu dans le sujet ligne droite.
D'autre part, il est faux que le sujet à analyser soit uniquement la ligne droite. La proposition en question est nettement elliptique, comme la précédente, et son sens véritable et complet serait plutôt celui-ci : la ligne droite, comparée aux autres lignes^ est le plus court chemin d'un point à un autre. Il faut donc analyser non seulement le concept de ligne droite, mais celui des autres lignes, et les comparer ensemble, pour voir quelle est la plus courte. L'analyse de Kant est donc gravement incomplète et nous allons la compléter.
Analysons d'abord le concept de ligne droite. Si nous pouvions la définir, comme le font les auteurs classiques : le plus court chemin d'un point à un autre, il serait aisé de montrer que la notion de plus courte est contenue dans le sujet défini. Mais on nous reprocherait, avec raison, de faire là une pure pétition de principes, la définition classique devant être la conclusion et non le point de départ de notre analyse. Nous servironsnous de la définition donnée par Euclide : la ligne droite est celle qui repose également sur tous ses points? Nous le pourrions sans pétition de principe. Mais cette définition étant obscure, en tout cas bien moins claire que la notion vulgaire, loin d'éclairer
notre analyse, elle ne servirait qu'à l'embrouiller et à l'obscurcir.
Tenons-nous donc à la notion vulgaire. Une ligne est produite par le mouvement d'un point vers un autre point. Ainsi la ligne AB figure le mouvement du point A vers le point B. Si la direction de ce mouvement va droit au but, nous avons la ligne droite, si ce mouvement oblique à droite ou à gauche ou en zig-zag, nous avons les autres espèces de lignes, courbe ou brisée. Or il suffit de comparer ces deux notions, celle d'aller droit au but, et celle d'aller obliquement ou en zig-zag, pour saisir le rapport de plus court. Celui qui va obliquement s'écarte du but et fait plus de chemin pour l'atteindre : impossible de le nier sans se contredire ouvertement. La notion de plus court est donc bien contenue dans celle de ligne droite, non pas il est vrai dans sa notion isolée, mais considérée dans ses rapports essentiels avec les autres lignes qui ne sont pas droites. Le jugement en question est donc purement analytique.
principes Passons aux exemples tirés par Kant des sciences equeÏM physiques. Première proposition : « Dans tous les changements du monde corporel la quantité de 'matière reste invariable. » Deuxième proposition : « Dans toute communication de mouvement , V action et la réaction doivent être égales Vune à Vautre. »
D'après le philosophe allemand, ces deux propositions seraient synthétiques et nécessaires ou a priori.
Or il nous est impossible de souscrire à cette affirmation, dont la fausseté ne sera pas difficile à montrer.
Que la quantité pondérable de la matière, à travers les diverses étapes de ses transformations chimiques, soit toujours la môme et invariable, c'est un fait découvert
par les balances de Lavoisier,et qui semble bien démontré. Mais de ce que le savant n'a jamais pu constater, par les balances, ni création de matière nouvelle, ni anéantissement de matière existante, s'ensuit-il qu'il ait droit de conclure que cela soit impossible, et même que dans l'ensemble de l'Univers le fait ne se produise jamais ? Cette conclusion absolue ne paraît pas légitime. L'axiome « rien ne se crée rien ne se perd » n'exprime donc qu'un fait, constant, et nullement un principe nécessaire et universel, qu'il serait impossible de nier sans contradiction. C'est une proposition synthétique expérimentale, et nullement a priori.
Nous en dirons autant de la deuxième proposition. L'égalité de l'action et de la réaction paraît un fait bien constaté et non un principe d'une nécessité absolue. Je puis la nier sans aucune contradiction.
Et voilà bien un argument nouveau contre les jugements aveugles de Kant. Malgré la longue habitude d'invoquer les deux lois en question, et de les voir tous les jours se reproduire et se vérifier, je ne puis pourtant les déclarer nécessaires, parce que je ne les vois pas telles, et qu'il m'est impossible d'affirmer ce que je ne vois pas.
Concluons que les principes de physique allégués par Kant sont des jugements synthétiques tirés de l'expérience, et nullement des jugements synthétiques a priori, c'est-à-dire nécessaires et universels, comme il l'a prétendu.
Reste un dernier exemple, tiré par Kant de la meta- principes physique et du principe de causalité : tout ce qui pbydque" commence a une cause. Exemple fameux par toutes les controverses qu'il a suscitées dans ces dernières années, surtout parmi des esprits très cultivés, mais très peu
exercés aux subtilités de la métaphysique. Les uns le niellaient en doute ; les autres le niaient ouvertement, parce qu'ils ne savaient pas l'expliquer ; d'autres enfin croyaient devoir l'admettre, par un acte de foi aveugle, parce qu'on ne peut s'en passer.
Tous à la fois, par leur aveu unanime, démontraient ainsi, contre Kant, qu'aucune nécessité de juger aveuglément, lorsqu'on ne voit pas clairement, ne s'impose à notre esprit par des nécessités fatales ou des formes inéluctables de notre mentalité, et partant qu'il n'y a pas de jugements synthétiques a priori.
A notre avis, la nécessité de ce principe est bien évidente en elle-même, comme nous espérons le montrer, quoique son évidence ne soit pas immédiate, et que ce ne soit pas là un principe absolument premier.
Admettons pour le moment la formule de Kant : tout ce- qui commence a -une cause, quoiqu'on puisse lui reprocher de masquer son évidence, et lui préférer des formules plus générales et plus voisines du principe d'identité dont elle n'est qu'une application. Et, sans la discuter, essayons-en l'analyse.
Analyse Ce qui commence est un être qui passe de la possipriîcipe bilité à l'existence. Peut-il y passer tout seul, sans causamé. contredire au principe d'identité? Toute la question est là. Le principe d'identité affirme qu'un être est identique à lui-même (1 = 1); et partant qu'il ne peut cesser, par lui-même et tout seul, d'être identique à lui-même, sans se contredire lui-même, puisqu'il se poserait luimême autre qu'il n'est. Non seulement un égale un, mais il ne peut jamais devenir plus un, ou moins im, par lui-même et sans une addition ou une soustraction étrangères, sinon l'être ne serait plus identique à luimême, puisqu'il pourrait valoir tantôt plus, tantôt moins, par sa seule valeur.
Ainsi la pièce de 20 francs que j'ai dans le porte-
monnaie, est et restera identique à 20 francs, à moins d'une addition étrangère. Dire qu'un beau jour elle est devenue 40 francs, ce serait dire qu'elle peut cesser d'être identique à elle-même, et se poser autre qu'elle n'est.
Or, comme l'être qui commence passe de la possibilité à l'existence, je puis le représenter par zéro d'existence, avant ce passage, et après, par le chiffre 1. Si ce passage s'opère tout seul et sans cause, j'aurais l'équation absurde 0=1; absurdité qui disparaît seulement par l'intervention d'un facteur étranger : 0 + X = 1. Si l'on ne veut rester dans l'absurde et la contradiction, il faut donc admettre la nécessité de ce facteur nouveau, quelle qu'en soit la nature, X, que l'on appelle cause, et dire que tout ce qui commence doit avoir une cause.
Un être ne peut pas devenir autre qu'il n'est, changer, Formule être mû, sans être mû par un autre, ou une autre par- léiique. tie de lui-même : quidquid movetur ab alio movetur. Nous retrouvons ainsi la formule aristotélicienne, affirmant que l'identité complète du moteur et du mobile serait contradictoire, étant la négation, sous une autre forme, du principe d'identité *.
L'expérience quotidienne vérifie sans doute ce principe de causalité : pas de fils sans père, pas d'action sans agent, pas de mouvement sans moteur, etc.. ; mais c'est l'esprit seul qui découvre entre ces termes abstraits de cause et d'effet un rapport nécessaire et absolu. Ce principe est donc analytique, comme tous les précédents, tirés par Kant lui-même des sciences géométriques ou mathématiques. Aucun d'eux n'est aveugle et irréfléchi ; aucun d'eux ne s'impose néces-
1. Le principe de causalité n'est donc, au fond, que le principe d'identité appliqué au même être, non plus en dehors du temps, et au point de vue statique, mais dans sa durée successive, et au point de vue dynamique de sa même entité. — Cf. notre Cours de phil., I, p. 372 et suiv. ; Idée de Dieu, p. 43 et suiv.
sairement avant que j'en aie pleinement saisi le lien nécessaire et compris la vérité.
Il n'y a donc pas de principes synthéliqucs a priori.
iv Tandis que pour l'école kantienne les jugements
posuîvu- nécessaires et universellement applicables existent jugement réellement dans l'esprit, comme une loi de l'esprit, ils n'existent pas, et ne peuvent même pas exister, pour les positivistes, qui en font une illusion de la conscience. Tous nos jugements prétendus nécessaires et universels se réduiraient donc en dernière analyse à des jugements collectifs et empiriques, résumant des expériences particulières, et qui ne seraient applicables avec certitude que dans la sphère expérimentale et dans les limites où l'expérience les a vérifiés. Nous avons soutenu, au contraire, qu'ils sont applicables avec certitude, universellement, même pour les cas invérifiables. Ainsi les propositions idéales 2 l 2 = 4 ; le tout est plus grand que la partie, sont vraies dans tous les temps et dans tous les lieux, même dans une autre planète ou pour une autre espèce d'êtres intelligents ; en sorte qu'il est impossible qu'il en soit autrement.
Les deux thèses étant ainsi opposées et nettement tranchées, nous allons exposer les arguments de nos adversaires.
Thèse de De tous les positivistes, Stuart Mill est bien celui qui Mm! a conduit, avec le plus d'éclat, la bataille contre la thèse traditionnelle ; celui qui a mis le plus d'application et d'obstination à montrer que les propositions idéales se réduisent toutes, en dernière analyse, à des résumés empiriques d'expériences particulières. Voici comment il raisonne '.