Taine, Origines, t. XI. p
-. P. liour^et, Préface de ses ancres, 1900.
l'autre cas, la vérité nous est enseignée par une personne étrangère, et nous ne la découvrons pas en nousmêmes, par aucun des critères que nous avons déjà étudiés, ni par intuition sensible ou intellectuelle, ni par raisonnement.
Le reste de la définition nous indique les différences spécifiques, qui distinguent le témoignage humain du témoignage divin. D'abord le témoin n'est pas un autre homme, mais Dieu lui-même, soit qu'il nous parle directement, soit par l'intermédiaire d'un homme de son choix, tel qu'un prophète. Lr 'objet de ce témoignage est beaucoup plus vaste que celui du témoignage humain. Non seulement Dieu peut nous apprendre des vérités rationnelles, comme l'existence de sa divine Providence, mais encore des vérités au-dessus de la raison, qu'ici-bas nous ne ferons qu'entrevoir par des analogies lointaines, sans pouvoir jamais les comprendre pleinement. Tel est le mystère de la Sainte- Trinité, dont nous comprenons l'énoncé : un seul Dieu en trois per sonnes, sans en comprendre le nœud, parce que les termes de la proposition, étant tirés des choses humaines, et ne pouvant s'appliquer qu'analogiquement aux choses divines, il est impossible à notre raison d'en montrer ni l'accord ni le désaccord. La raison peut seulement y ajouter foi, sur la parole de Dieu.
Enfin, la troisième différence vient de la nature du moyen employé par le témoignage divin, qui est surnaturel ou en dehors des procédés ordinaires de la raison humaine. Notre raison n'adhère à la vérité proposée, ni à cause de ses propres lumières intuitives ou discursives, ni à cause des lumières des autres hommes qui en témoignent, — procédés ordinaires et naturels, — mais à cause de l'autorité de Dieu qui révèle, — procédé supérieur à la nature humaine. Ce nouveau critère, bien au-dessus des précédents, est donc un critère sur-
lion.
naturel dans son motif, comme dans son objet et aussi dans son principe '.
i„„sii,i Telle est la notion philosophique, admise par tous les ''Révéla'-8 catholiques, du témoignage divin ou de la Révélation, et nous n'y trouvons rien d'impossible, rien qui ne soit parfaitement rationnel et convenable.
La Révélation ne répugne point du côté de Dieu qui en est l'auteur. Car si Dieu, souverainement puissant et souverainement bon, a dû créer l'homme naturellement pourvu des moyens suffisants pour atteindre sa fin naturelle, il est assez miséricordieux soit pour l'aider et le relever dans Tétat de faiblesse ou de déchéance où il serait tombé par sa faute, soit pour ajouter, en sa bonté, aux secours naturels et strictement suffisants qui lui sont dus, des secours extraordinaires entièrement gratuits, qui l'élevent au-dessus de sa condition naturelle. De l'homme déchu, il peut faire un homme régénéré, et même un enfant de Dieu par adoption, lui communiquer des lumières, des forces et une destinée supérieure à sa condition naturelle. En un mol, Dieu peut vouloir diviniser l'homme par sa grâce toute gratuite, et le destiner à partager sa propre béatitude.
Le souverain Bien étant souverainement prodigue de lui-même, Bonum est suî diffusivum , notre hypothèse loin de répugner à Dieu, est donc parfaitement conforme à sa nature.
Elle ne répugne point du côté de l'homme. Tous les hommes, en effet, peuvent être instruits, soit directement par Dieu, soit par d'autres hommes choisis et consacrés pour cette mission, ou bien par un magistère perpétuel institué par Dieu, et par lui assisté d'une manière indé-
1. « La foi est une vertu surnaturelle, qui nous fait croire les vérités révélées, non à cause de leur évidence interne, mais à cause de l'autorité de Dieu que les révèle, et qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper, » Conc. Vatic. De fide cath., a. :>.
fectible. D'autre part, quelque indignes et misérables que nous soyons, il nous reste toujours une âme faite à l'image de Dieu, un esprit capable de le connaître, un cœur capable de l'aimer et de se consacrer à l'aimer et à le faire aimer. Bien plus, l'homme étant, sur cette terre et dans tout l'univers physique, le seul être capable de reconnaissance et d'amour, seul capable de représenter en sa personne toutes les autres créatures, et de lui offrir les hommages de l'univers entier, il paraîtrait tout désigné comme l'unique sujet de ses libéralités et de ses munificences
La révélation ne répugne pas davantage du côté de V objet révélé. Si c'est une vérité naturelle facile à découvrir, comme l'existence de Dieu, la révélation peut la confirmer utilement. Si c'est une vérité naturelle plus difficile à découvrir, le magistère divin sera la voie la plus rapide et la plus sûre. Si c'est une vérité au-dessus de la raison, comme le mystère de la Sainte- Trinité, son enseignement peut être utile et même indispensable au plan divin, car notre foi est ici-bas une préparation à la vision bienheureuse, en même temps qu'une épreuve d'humilité et d'obéissance, nécessaire au mérite et à la récompense future.
Enfin la révélation ne répugne même pas du côté de son mode surnaturel. Dieu est assez puissant pour parler à l'homme et l'instruire de bien des manières, en dehors de nos critères philosophiques, au moyen soit de signes intérieurs, soit de signes extérieurs à la portée de notre esprit. Dieu est assez fort pour éviter surtout ce « péril d'anthropomorphisme », qui est le grand scandale de nos savants critiques contemporains. Rien en cela qui puisse être « déconcertant pour la philosophie1 », rien qui ne soit parfaitement vraisemblable.
\. Loisy, Autour d'un petit livre, p. 193,
I Ici --
Irebilité de li Révéla
tion.
Preuves intrinsèques.
D'autre part, la raison humaine après avoir démontré la possibilité delà révélation divine, peut en démontrer le fait historique, comme elle démontre tous les autres laits de l'histoire, au moyen du témoignage oral, historique ou monumental, et de fait nous la connaissons ainsi, comme on le prouve en Théologie, dans le traité de la Vraie Religion. Quant au caractère vraiment surnaturel et divin d'une révélation, ou d'une Religion qui s'en prétend dépositaire, il a aussi des notes distinctives que la raison peut constater et démontrer avec une parfaite assurance.
Ces signes sont intrinsèques ou extrinsèques. Les signes ou critères intrinsèques sont tirés du fond même de la doctrine révélée, et établissent par son caractère transcendant son origine divine. Telles sont la conformité, l'harmonie des dogmes révélés avec les besoins et les aspirations les plus intimes et les plus profonds de l'esprit et du cœur de l'homme ; leur aptitude spéciale à promouvoir la pureté des mœurs privées ou publiques, et jusqu'à l'héroïsme des « vertus réservées », ou du sacrifice de soi-même et du dévouement absolu au bien des autres hommes. Ce genre de preuves, quoique fort délicat à manier, est tellement éclatant, appliqué à la doctrine chrétienne, qu'il a toujours vivement frappé les esprits, provoqué les plus éclatantes conversions, et souvent occupé une place importante soit dans l'apologétique des anciens Pères, soit surtout dans celle des modernes.
« Ceci explique le grand nombre d'essais tentés au siècle qui vient de finir, et les formes si diverses qu'on a données à la défense de la Religion. Avec Chateaubriand, apologétique plutôt par le dehors du christianisme, par son côté poétique et artistique. Avec Lacordaire, apologétique chaude et concrète, par le fait de l'Eglise qui s'impose H des v vciius réservées >> donl elle est li> prin-
cipe. Avec l'abbé Bougaud, apologétique plus affective et mystique, par la réponse que donne le christianisme aux besoins intimes de l'âme, à la nécessité d'une vie religieuse, ou par la transcendance du Christ. Avec Auguste Nicolas et Frantz Hettinger, apologétique plus intégrale et plus scientifique. Avec l'abbé de Broglie, apologétique plus historique, partant de la transcendance du christianisme en face des autres religions. Avec Ollé-Laprune et Yves LeQuerdec, apologétique psychologico-morale , fondée sur la convenance intellectuelle et morale du christianisme ou son identité avec les lois de la vie ' ».
Avec Brunetière, ou des hommes d'état comme M. Balfour, dans ses célèbres Fondements de la croyance apologétique sociale, fondée sur ce que la religion chrétienne peut seule pourvoir aux nécessités de la vie sociale de l'homme.
Mais ces preuves tirées du caractère intrinsèque d'une Preuv»8
1 t extrinsè-
doctrine révélée sont moins décisives que les preuves ques. extrinsèques, tirées des faits miraculeux que Dieu luimême a donnés comme signes de l'autorité de sa parole ou de celle de ses prophètes. Les prophéties, les miracles de Notre-Seigneur, des Apôtres et des fondateurs de la religion chrétienne, ainsi que le miracle perpétuel de l'existence, de la ditfusion, delà fécondité et de la sainteté de son Eglise, sont les preuves décisives, sans réplique et à la portée de tous. Tel est bien l'enseignement positif des Conciles. Ecoutons celui du Vatican :
« Pour que l'assentiment de notre foi fût de tout point conforme à la raison, Dieu a voulu joindre aux secours intérieurs de l'Esprit-Saint , les preuves exté-
1. Le Bachelet, Etudes, 5 août 1897, p. 377. — Cf. Revue apologétique (Bruxelles), 16 janv. 16 fév. 1906, article du R. P. Lahousse, L'apologétique contemporaine ; De Broglie, Les Progrès de l'apologétique ; Le Bachelet, De l'apologétique traditionnelle (Etudes, juillet, août 1897); Schwalm, L'apologétique contemporaine (Revue thomiste, mars 1897).
rieures de la révélation, à savoir des faits divins et principalement les miracles et les prophéties, qui faisant éclater la toute-puissance et la sainteté de Dieu, sont des signes absolument certains de la révélation et des témoignages à la portée de tons '. Par sa merveilleuse propagation, par sa sainteté éclatante et sa fécondité inépuisable en toutes sortes de biens, par sa catholicité et son unité, comme par sa durée qui la rend invincible et inébranlable, l'Eglise est elle-même un grand et perpétuel motif de crédibilité, un témoignage authentique et irréfragable de sa divine origine 2. »
En conséquence, toute apologétique par les preuves intrinsèques, loin d'être complète et suffisante, n'est plutôt qu'une préparation des esprits et des cœurs à la preuve capitale qui estime preuve de fait: Dieu a vraiment parlé aux hommes ; il est vraiment intervenu dans l'histoire humaine ; il y a laissé des traces indéniables, l'empreinte ineffaçable de ses miracles, comme une signature authentique et inimitable de son œuvre et de sa religion.
La Tant que cette preuve essentielle reste à faire, la ré-
ûoiTest vélation n'est pas encore prouvée; mais une fois faite ""ère'de et admise, la révélation ou témoignage divin devient cerntu e. ajors un nouveau critère très légitime de certitude.
En effet, une telle révélation ne peut ni se tromper, ni nous tromper, puisque, par hypothèse, elle vient de Dieu lui-même, qui est la Vérité infinie et la Véracité même.
Tout motif s'appuyant ainsi sur l'autorité de la parole de Dieu est non seulement certain, mais infaillible. Aussi aucune certitude n'est-elle plus grande, aux yeux de notre raison, que la certitude des vérités de foi.
1. Cf. G. Sortais, Lu Providence ei le miracle devant la science madente (Beauchesne, 1906). Cl'. Revue du clergé fr., nov. 1906, p. S43.