Imit. de N. S., livre IV, c
BASES DE LA CONNAISSANCE ET DE LA CltOYANOE
ter sur les domaines voisins des autres sciences, et d'y respecter l<>> vérités acquises par d'autres méthodes et d'autres procédés. La liberté de chacun n'est limitée que par celle du voisin : c'est le bon sens lui-même qui pose cette restriction pour l'harmonie et l'accord des libertés ensemble. Du reste, les sciences humaines et la science religieuse sont des domaines superposés et parallèles, qui ne se rencontreraient jamais, pas môme à l'infini, si chacun restait chez soi, sans empiéter chez le voisin.
Après cela, nous dépeindre « le savant catholique semblable à un enfant tenu en lisière et qui ne peut faire un pas en avant sans être battu par sa nourrice », n'est qu'une odieuse caricature '. L'auteur de celte mauvaise plaisanterie, éminent spécialiste en histoire ou en philologie, nous a donné, sans s'en douter, un exemple typique d'un empiétement incessant dans un domaine limitrophe où il est, de son propre aveu, si incompétent, celui de la philosophie. Et s'il a été blâmé, ce n'est ni comme historien, ni comme philologue ou orientaliste, mais uniquement comme mauvais philosophe, sapant la religion chrétienne par sa base philosophique. En le censurant 2, l'autorité religieuse, au contraire, est restée dans son domaine, et dans le devoir de sa charge. Chacun C hacun chez soi ! Cette simple devise pourrait suf-
chez soi '
Respect fire à rétablir l'harmonie des sciences et des savants, et
des
sciences l'harmonie de leurs libres mouvements, chacun dans
voisines . ,
son domaine.
Malheureusement, la science moderne, liôre de ses progrès matériels, s'est crue de force à se passer de la
1. Cf. la belle Lettre de M, de Lapparent, à la Revue prat. d'apologétique, numéro du 15 juin 1906, p. 266. — Cf. Wmsviir'we, L'attitude du catholique devant la science (Moud).
2. Le Saint Office a condamné : Ln religion d'Israël, Eludes évangéliques, L'Evangile et l'Eglise, Autour d'un petit livre, Le quatrième évangile (16 déc. 1903),
,amennais.
science religieuse, et môme à la chasser de son domaine et à la remplacer. L'idée « laïque », c'est-à-dire irréligieuse ou anti-religieuse, menace de devenir l'unique lumière du monde. Mais cet empiétement sacrilège, dont des voix éloquentes ont déjà dénoncé la faillite, . n'en commence pas moins à porter son fruit anarchique, et c'est bien la triple anarchie intellectuelle, morale et sociale, qui commence à bouleverser et à dissoudre le triple faisceau de la science, de la famille et de la cité. Tant il est vrai que Dieu n'a pas besoin d'opérer des miracles pour châtier l'homme rebelle à sa voix ; il n'a qu'à le laisser faire, à le laisser aller jusqu'au bout de sa volontaire folie !
« L'impie veut tout savoir, concluait Lamennais, et conciuc'est là sa perte. 11 demande le salut à la science, il le 8LioD de demande à l'orgueil, il se le demande à lui-même, et du fond de son intelligence ténébreuse, de sa nature impuissante et dégradée, sort une réponse de mort. . . Pour nous, notre bonheur est de croire, sans comprendre ; notre bonheur est de nous plonger les yeux fermés et de nous perdre dans l'abîme incompréhensible de l'amour. Que la raison superbe et contentieuse se taise donc : qu'elle cesse d'opposer insolemment sa faiblesse à votre toute-puissance. A ses doutes, à ses demandes curieuses, nous n'avons qu'une réponse : Dieu nous a tant aimés ! et cette réponse suffit, et nulle autre ne suffit sans elle. . .Cet amour infini explique tout,éclaircit tout, satisfait à tout \ » C'est lui qui rend le joug de la foi suave et son fardeau bien léger, suivant la parole même du Maître : jugum meum suave est et, omis meum levé.
1. Réflexion de F. de Lamennais sur le dernier chapitre de l'Imitation.
La Réduction des Critères extrinsèques.
Le pro- Après avoir étudié séparément chacun des critères. b,eme* de certitude, soit les critères extrinsèques : témoignage divin et témoignage humain ; soit les critères intrinsèques, se rapportant tous aux sens ou à la raison intuitive ou discursive, — la question s'est posée de savoir si l'on ne pourrait pas en simplifier le nombre, et si leur multiplicité ne pourrait être réduite. La simplification, et même la réduction à l'unité est, en effet, la tendance naturelle de l'esprit humain ; tendance légitime, lorsqu'elle peut simplifier sans confusion ni exclusivisme. Il nous faut examiner si les simplifications proposées pour les critères ne tombent dans aucun de ces deux défauts essentiels.
Peut-on Tout d'abord, d'après tout ce que nous avons établi réduire à jusqu'ici, on peut déjà conclure qu'il n'y a pas qu'un un seul? seuj e^ linjqUe moyen de connaître, parce que les objets à connaître étant de nature très différente et parfois opposée, un seul et unique instrument ne saurait les saisir tous et les mesurer. Pour mesurer le temps et l'espace, les liquidesetles solides, les pondérables et les impondérables, les chevaux-vapeur et les kilowatts, les forces de la matière et celles de l'esprit, le même et unique instrument ne peut suffire. Vouloir les réduire quand même à l'unité, serait une tentative chimérique. De même, pour la connaissance : les faits présents, s'ils sont externes et internes, tels qu'un mal de dents et une éclipse, ne peuvent être connus par le même critère, car ils ne tombent pas directement l'un et l'autre sous le regard de la conscience ; et la conscience ellemême qui nous instruit sur le présent, ne peut sans la
mémoire nous rappeler le passé. Enfin ni la conscience, ni aucune autre faculté ne peut remplacer le témoignage des hommes pour nous apprendre l'histoire.
Le lecteur peut donc pressentir déjà que nos simplificateurs à outrance vont se heurter à de véritables impossibilités. Cependant, nous ne pouvons refuser de les suivre dans le développement de leurs thèses et de leurs difficultés, et nous les suivrons dans la mesure où la préférence justifiée de nos lecteurs pour les questions plus actuelles nous le suggérera, omettant ou ne faisant qu'indiquer les questions vieillies et sans intérêt présent.
Commençons par la réduction proposée aux seuls cri- Tripia tores extrinsèques ; la connaissance humaine se réduirait Séisme à la croyance : c'est le Fidéisme. Le Fidéisme pur croit classiiuepouvoir s'en tenir au critère de la foi divine ; le Mennésianisme,au critère du consentement universel ; le Traditionalisme^ celui de la tradition orale. Ces trois systèmes classiques ont fait grand bruit dans le cours du siècle dernier, et, quoiqu'ils n'aient fait que traverser l'horizon, comme de brillants météores, nous devons leur consacrer au moins quelques pages. Nous parlerons ensuite plus longuement de leur renaissance actuelle, sous une forme rajeunie, celle de l'anti-intellectualisme de Newman ou Newmanisme.
Ces trois systèmes ont un principe commun. Ils se fondent également sur l'impuissance de l'esprit humain à arriver à la connaissance certaine d'une vérité quelconque, lorsqu'il est abandonné à ses seules forces ; et c'est de cette impuissance radicale, absolue, qu'ils concluent à la nécessité d'une autorité étrangère à l'homme, et à sa suffisance pour le guider.
On se rappelle le chapitre fameux des Pensées de
Pciscnl.
Pascal, où, sous le litre de Faiblesse de l'homme, iucertitude de ses connaissances naturelles, le célèbre penseur a si fortement condensé, rajeuni et complété à la fois, tous les arguments du vieux Pyrrhonisme. Qu'on nous permette au moins d'en citer la plus célèbre partie :
Prélude: « L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle LedeU'e et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité ; tout l'abuse. Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent de la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à son tour. Elle s'en venge ; les passions de l'âme troublent les sens et leur font des impressions fausses : ils mentent et se trompent à l'envi...
« Que fera donc l'homme en cet état ? Doutera-t-il de tout? Doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle ? Doutera-t-il s'il doute ? Doutera-t-il s'il est ? On n'en peut venir là ; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.
<( Dira-t-il donc, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun litre, et est forcé de lâcher prise ?
« Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.
« Qui démêlera cet embrouillement ? La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vousdonc, ô homme, quieherchez quelle est votre! véritable condition par votre raison na-
turelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.
« Connaissez-vous donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu '. »
Cette même conclusion mystique : « écoutez Dieu », vous la trouverez pareillement au bout de tous les systèmes que nous allons analyser. Mais comme Dieu peut parler à l'homme de trois manières : par la révélation surnaturelle, la nature humaine et la société, il y aura aussi trois systèmes ou trois groupes de systèmes fondés sur l'une de ces trois espèces d'autorité.
Le premier groupe est celui du Fidéisme pur, qui nie i« Le la puissance de la raison, et n'admet d'autre critère que FepurS.me la foi divine en la révélation.
Pascal, dans le passage cité, semble bien lui avoir préparé les voies, mais c'est Huet,évêque d'Avranche (1630- 1721) qui, le premier, l'a érigé en système, dans son ouvrage : De imbecillitate rationis humanœ. De nos jours, il fut remis en honneur par Bautain, le célèbre professeur du collège de Strasbourg, par Bonnetty, fondateur des Annales de philosophie chrétienne, par Gerbet et plusieurs autres philosophes distingués.
Ce dernier résumait ainsi clairement sa thèse : « Le principe d'autorité ou de foi étant la base de la certitude même, la raison de chacun ne peut exister que par l'adhésion à ce principe. Ce n'est pas la foi qui naît de la raison, c'est la raison qui naît de la foi 2. »