Mercier, Critériologie, p. 275 (lre édit
Tandis que la plupart des positivistes sont pleins de dédain pour le critère de la conscience « qui fourmille d'illusions », comme Taine ne cesse de le répéter, chaque l'ois qu'il est contredit par son témoignage, — bon nombre de cartésiens et tous les subjectivistes exaltent ce témoignage de la conscience, dont ils l'ont le point de départ et le pivot de leur philosophie : « je pense, donc je suis ».
Descanes S. Augustin avait déjà remarqué, avant Descartes, que s.Âugus- devant ce critère de la conscience tout scepticisme venait se briser et se détruire en des contradictions manifestes. « Les Académiciens ont beau médire, leur répliquait-il, que je me trompe en affirmant qu'il y a des choses certaines ; si je me trompe, donc je suis, si fdllor, ergo sum, car pour se tromper il faut être ; donc je ne puis me tromper en affirmant mon existence. . Alors même que je rêverais, je serais, car pour rêver il faut être '. »
Or ce critère de la conscience est impliqué dans tous les autres. Il est impossible de rien connaître, sans se connaître soi-même de quelque manière ; une sensation, un acte de mémoire ou d'imagination, une pensée ou un jugement, une induction ou une déduction, une joie ou une souffrance dont on n'aurait pas conscience, seraient, comme s'ils n'existaient pas, nuls et non avenus pour nous. Delà à conclure qu'il est le seul et unique critère, il n'y a qu'un pas, et plus d'un philosophe a eu l'imprudence de le franchir.
Si la conscience était l'unique instrument de nos connaissances, nous ne connaîtrions que le moi et les états du moi. Et telle est bien précisément la prétention de tous les subjectivistes, que nous avons assez longuement réfutée dans les chapitres précédents.
i. S. Augustin, De la Cité de Dieu, I. XI, e. 86.
LA REDUCTION DES CRITERES INTRINSEQUES
.Mais comment tirer toute la science humaine de l'in- son trospection psychologique et de l'étude du moi ? Si l'on sance. opère sur un moi inculte, la pauvreté des résultats sera lamentable. Si l'on opère sur un moi très cultivé et déjà enrichi des apports de tous les autres critères, alors seulement le résultat sera considérable quoique insuffisant.
Qu'on en puisse tirer une riche métaphysique, Maine de Biran l'a bien montré, en déduisant tout un vaste système de la seule analyse de l'effort conscient et, avant lui, toutes les sciences logiques, ontologiques, psychologiques et morales avaient fréquemment recouru— d'une manière, il est vrai, un peu superficielle, — aux riches données de la conscience. Cependant toute la science humaine n'est pas encore là, et ne saurait contenir dans un vase si étroit que notre moi individuel.
Les panthéistes allemands ont comblé cette lacune, en identifiant notre être personnel avec l'être absolu, notre être si petit et si chétif avec l'être infini, et désormais, il a pu leur donner l'illusion d'une source infinie. C'est l'infini lui-même que nous sentirions en nous par la conscience. Les plus hautes vérités y seraient toutes contenues implicitement et en germe, comme dans une source profonde qu'il suffirait d'étudier dans la méditation et l'extase.
Hélas! ce sontlàdes assertionsarbitrairesqui n'ont rien de commun avec les réalités vécues, de pures rêveries que nous nous garderons de discuter dans cette étude où les erreurs panthéistiques ne sauraient trouver place.
La conscience reste donc un critère très spécial, un instrument de connaissance des réalités intérieures au sujet pensant ; elle est en outre une condition commune indispensable pour le fonctionnement utile de tous nos autres instruments de connaissance, mais elle ne peut remplacer ces autres instruments, ni les sens externes,
ni la raison, ni le témoignage. Les sciences physiques, métaphysiques et historiques restent en dehors de sa compétence.
m Par un excès opposé au positivisme, au sensualisme
Pu£mmi et au matérialisme, les rationalistes et diverses écoles rationnel, ^'idéalistes exagèrent le rôle de la raison ou de la perception idéale, au point de faire de ce qui est compris par la raison, le seul et unique critère de la connaissance humaine.
Avant de réfuter cette nouvelle exagération, reconnaissons ce qu'il y a sûrement de vrai dans la pensée de nos adversaires. Il est évident que c'est la raison qui met en œuvre tous les autres critères, et qui est le juge suprême de leur valeur. C'est à la raison qu'il appartient de prononcer un arrêt souverain sur tous les actes cognitifs des facultés humaines. Elle analyse le mécanisme ou le processus des sens externes et internes, de la conscience, de la mémoire ; elle s'analyse elle-même, étant seule douée de réflexion, et après avoir compris ces divers mécanismes ou processus, après en avoir mesuré la portée et l'efficacité, elle en prononce sans appel la légitimité, les justifiant ainsi et se justifiant elle-même à ses propres yeux.
Mais ce magistère suprême de la raison sur tous les critères, cette puissance de les comprendre et de les juger tous, ne saurait remplacer ces critères eux-mêmes, ni se substituer à eux. La raison juge légitime le témoignage de nos yeux, par exemple, mais ne les remplace pas, s'ils font défaut. Il ne faut donc pas conclure à la réduction de tous les critères à un critère unique, qui serait la raison, mais seulement à la subordination hiérarchique de tous les critères inférieurs à la raison. C'est la hiérarchie des membres qui fera ici l'unité, et nullement leur identification qui serait une pure confusion.
Après ces explications indispensables, il sera aisé de L'idée réfuter la doctrine cartésienne qui propose Vidée claire KprL de l'intellect, comme critère universel de vérité. On ne devrait admettre en son esprit que ce que la raison a une fois compris, et compris clairement, ou dont elle a pu se faire une idée claire '.
Or c'est là à nos yeux un rationalisme excessif, que rien ne légitime et que la logique condamne.
Le critère de l'idée claire renverse d'abord l'ordre naturel de la connaissance humaine, car on connaît d'abord l'existence des choses avant d'en comprendre clairement la notion, on connaît l'existence de mille faits avant d'en avoir une idée claire. Par exemple, nous dit Aristole, on commence par constater qu'il y a éclipse de soleil, avant d'avoir l'idée claire d'une éclipse. C'est Renverse seulement après avoir admis le fait qu'on en recherche ihodepo- 1 idée claire, si on le peut; mais ce serait renverser toute méthode scientifique que de vouloir rejeter le fait de l'éclipsé, tant qu'on n'en a pas découvert l'idée ou la notion claire. Du reste l'idée claire et adéquate n'est pas toujours possible à découvrir. Il nous faut, le plus souvent, nous contenter provisoirement d'une idée confuse. Au ciel et sur la terre, depuis les soleils qui roulent dans les espaces infinis, jusqu'au grain de sable que nous foulons aux pieds, tout est plein de mystères, et nous n'admettrions que bien peu de choses en nos esprits, peutêtre rien du tout, si nous attendions d'en avoir des idées parfaitement claires et adéquates.
L'exigence cartésienne renverse donc l'ordre naturel de la connaissance humaine, et partant la vraie méthode, scientifique et positive, de toute investigation, qui doit commencer par l'observation des faits pour s'élever
1. K Je jugeais que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et distinctement sont toutes vraies, etc.. » Descartes, Discours sur la Méthode.
progressivement, el par approximations successives, jusqu'à leur intelligence claire.
lui second lieu, le critère de l'idée claire ne peut s'éten- ÏÏmÏ"'" dre a lol,les nos connaissances. Il est donc insuffisant, lui elTet, on ne le rencontre qu'en métaphysique, dans l'explication supra-sensible des choses: cette explication seule nous les fait comprendre en nous en donnant une idée claire. Elle exclurait donc l'évidence des sens et des observations physiques. L'existence d'une éclipse ne se prouve pas par une idée claire. L'idée claire est un signe de pure possibilité et non d'existence. En sorte que les sciences physiques et naturelles manqueraient de critère : ce qui est impossible.
Elle exclurait en outre l'évidence de l'autorité, soit humaine,soit divine. L'existence des faits historiques, de la mort de Louis XIV ou de Bonaparte, ne se prouve pas par une idée claire, pas plus du res4te que l'existence des faits physiques, mais seulement par l'autorité du témoignage. A plus forte raison, l'existence des mystères révélés, tels que la Ste-Trinité ou l'Incarnation, dont nous n'aurons jamais une idée claire et adéquate, puisqu'ils sont par essence incompréhensibles à notre faible raison.
On voit les conséquences de cette mutilation des critères, aboutissant à la mutilation des sciences humaines et divines. Les sciences d'autorité, théologiques et historiques, les sciences physiques et naturelles elles-mêmes, seraient condamnées a priori. Seule, la métaphysique régnerait dans le désert et la solitude de l'esprit humain ; mais manquant désormais de sa base physique, elle serait bien moins une métaphysique qu'une poésie ou une pure rêverie.
En deux mots, l'idée claire est un critère delà possibilité des choses et non de leur réalité. Elle ne peut donc fonder aucune science du réel, mais les compléter
seulement, en montrant l'explication du réel, parla possibilité ou l'intelligibilité de leurs notions.
Nous en dirons autant de Vidée non contradictoire L'idée que Leibnitz voulait nous donner pour unique critère. 7rarf7c-~ La non-contradiction ne suffit pas à montrer qu'une [dbnUz. chose est vraie, mais seulement qu'elle est possible. Aussi lorsque Leibnitz a voulu appliquer son critère auxnotions expérimentales, et nous prescrire d'examiner « si elles se lient entre elles et avec d'autres que nous avons eues, parce que c'est le seul moyen de distinguer les perceptions vraies des rêves et de l'hallucination '», — il n'a convaincu personne. Il y a, en effet, des rêves et des hallucinations fort bien liés, et qui se déroulent sans aucune contradiction, tandis qu'il y a des perceptions vraies d'événements contradictoires et incohérents. Que de fois « on croit rêver » aux féeries ou chez Robert Houdin, et jusque dans nos assemblées politiques, alors qu'on est réellement éveillé !
La non-contradiction ne suffit donc pas plus que son l'idée claire à établir qu'une chose est vraie, mais seule- smcc ment qu'elle est possible. Or comme il faut, pour qu'une chose existe, qu'elle soit tout d'abord possible, nous accorderons volontiers que la non-contradiction est un critère négatif, critérium sine qua non, dont l'absence est une marque de fausseté et d'irréel, tandis que sa présence n'est jamais une marque suffisante de vrai et de réel. Il faut donc y ajouter les autres critères positifs, dont nous avons montré la valeur et la légitimité, et prouver la réalité d'un fait par l'expérience, le raisonnement ou le témoignage.
1. Leibnitz, Hem. sur le livre deVorig. du mal dt Médit, de cognil. verit. et ideis.
critères
ont un
motif
commun
Le suprême motif de certitude : l'Evidence.
Tous les Quoique les critères extrinsèques et intrinsèques : l'autorité, les sens et la raison, soient essentiellement différents, et partant irréductibles l'un à l'autre, ils ont cependant une lumière commune ; c'est un mobile unique, sous des formes diverses, qui porte notre esprit à donner son assentiment ferme et certain à tel ou tel fait, telle ou telle vérité. Leur évidence est l'unique et suprême motif de noire certitude. Ainsi si je crois à l'existence du monde extérieur ou à ma propre existence, aux axiomes ou aux premières démonstrations de la géométrie, à la prise de la Bastille ou à l'exécution de Louis XVI sur l'échafaud, c'est par ce que toutes ces vérités sont également évidentes, directement ou indirectement. Qu'est-ce donc que l'évidence et quelle est sa valeur ? C'est ce qui nous reste à expliquer. Nature L'évidence, — depuis l'invasion croissante du sub- ^dence1 jectivisme contemporain, — est devenue une notion objective, mystérieuse et même inintelligible, pour une multitude d'esprits, alors qu'elle est en réalité la plus simple et la plus élémentaire du sens commun et de la logique.
Le mot évidence, suivant son étymologie (e-videre), désigne ce qui se dégage, ce qui se fait voir, dont la lumière apparaît à l'esprit qui le voit. Aussi a-l-on pu définir l'évidence elle-même : la visibilité de ce qui es/ . en vertu de laquelle, ce qui est, l'objet, se manifeste ou peut se manifester au sujet pensant. Or celte notion est aisée à comprendre.
Ce qui est, l'objet, s'appelle aussi le vrai: tantôt c'est un être, ou un mode d'être, tantôt une relation entre
les êtres. Mais tout ce qui est, étant capable d'être perçu par un esprit de capacité proportionnée, on peut dire que tout ce qui est est intelligible ou vrai, suivant la formule de l'école : tout être est vrai, omne ens est verum ; le vrai c'est l'être dans son rapport avec l'intelligence, comme le bien c'est l'être clans son rapport avec la volonté ou appétit.
Or notre définition, en parlant de la visibilité de ce qui est, exprime que l'évidence est précisément cet éclat, cette lumière de l'être qui le rend visible, c'està-dire qui nous permet de le percevoir, de le reconnaître clairement et avec certitude, et partant de modeler sur lui notre représentation mentale ou notre pensée.
L'évidence est donc quelque chose d'essentiellement objectif, c'est une qualité de l'être, de l'objet connaissable, mais elle doit aussi, par sa manifestation au suet connaissant, devenir en quelque manière subjective, car il faut qu'elle soit perçue par l'esprit pour obtenir son adhésion ferme et certaine.
Le phénomène complet de l'évidence comprend donc ses trois trois éléments : un objet, sa visibilité, et la vision du su- eemen s' jet. De même, dans l'ordre physique, il faut pour produire le phénomène de vision : un objet réel, la lumière qui le rend visible, et sa vision par l'œil. Il y a pourtant une différence entre la vision sensible et la vision intellectuelle. Tandis qu'entre l'objet physique et sa lumière, il y aune distinction réelle, entre la vérité intellectuelle et son évidence, il n'y a qu'une distinction de raison. Mais dans les deux cas, pour toute évidence, il faut pareillement un objet capable d'être perçu, un sujet capable de percevoir, et leur union.
Or c'est cette union de l'objet et du sujet, qui, rejetée a priori ou méconnue par tous les subjectivistes, leur rend l'évidence à la fois subjective et objective, absolu-
l'objet.
nient inintelligible. Pour eux, il ne peut y avoir qu'une évidence purement subjective, l'évidence de la pensée, et jamais l'évidence de son objet. En effet, pour les kantistes et les subjectivistcs absolus, l'esprit ne peut même pas se replier sur lui-même pour se connaître tel qu'il est, mais il s'arrête à sa pensée et ne connaît que sa pensée. Pour tous les subjectivistes, sans exception, le sujet sentant est au moins incapable de rien saisir de l'objet extérieur, qui reste hors de ses prises. Expiica- Pour nous, au contraire, l'objet extérieur pénètre dans
lion de | • . . i ... -, . , ,
l'union 1 oigane anime du sujet, sinon par sa substance impene- ' "et dT trable,du moins par son action physiquequi est l'expression même, plus ou moins adéquate, sans doute, mais pourtant l'expression naturellede sonêlre, puisque l'être agit comme il est. Or, l'action de V agent est dans le patient, suivant l'axiome fondamental, que nous avons déjà exposé et mis en lumière, et dès lors l'union est faite. Le sujet organique saisit donc en lui-même, par une intuiliou immédiate, cette action étrangère, qui lefrappe et le pénètre, il en prend conscience ; et percevant la visibilité même de cet objet, il éprouve le phénomène de l'évidence objective, avec celui de la certitude qui en découle. Sa conscience, enveloppant à la fois le moi et le non-moi, il est aussi sûr de l'existence de cette action étrangère qu'il sent en lui-même, que de sa propre existence.
Mais cet objet sensible reçu et perçu, est double, ou présente un double aspect. L'aspect extérieur et physique, qui tombe sous l'intuition des sens ; l'aspect intérieur et idéal, nécessaire et universel, qui tombe sous l'intuition de l'intellect. L'union de l'intellect avec cet aspect intérieur des objets réels, conservés dans les images mentales, est encore facile à comprendre, et l'évidence objective des idées, des jugements ou des raisonnements en est la conséquence naturelle. Partout, en effet, dans