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CHAPITRE II

267. — L'Ile de la Martinique est située dans les petites Antilles (fig. 27). Elle mesure 65 kilomètres de longueur et 34 kilomètres de largeur ; sa superficie est de 988 kilomètres carrés et sa population de 190000 habitants (fig. 43).

Elle présente à l'O, des côtes bien découpées et des ports sûrs, tçmdis que les rivages S. et E entourés de récifs coralliens sont dangereux aux navigateurs.

Depuis les temps les plus recelés le volcan Vauclai?% au sud de nie, est éteint, et le volcan du Carbet formé d'une coulée de Liparite sur laquelle les 5 pitons se dressent n'a pas donné signe de vie dans les temps historiques (voir n« »53).

Seul le MontPe/^, de 1350 mètres d'altitude, entra souvent en éruption et pour la dernière fois en 1851 avant le terrible cataclysme de mai 190â dont nous reproduisons un aperçu d'après les documents les plus certains que Ton possède à ce jour.

Alasuite d'une série de secousses de tremblements de terre, le3 avrill902,le mont Pelé se couvrait d'un panache de fumée, la température des sources et des rivières s'élevait tandis que des vapeurs sulfhydriques sortaient en différents points

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du sol^ notamment du gouffre latéral creusé en 1851. Des détonations, des grondements souterrains accompagnaient ces manifestations prémonitoires, des orages éclataient et la température restait étouffante*

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Fig. 45. — Carte de l'île de la Martinique.

De nombreuses fissures datant des éruptions précédentes avaient leurs parois mouchetées de cristaux d'alun, de soufre, d'acide borique elles montraient nettement ainsi que le volcan n'avait pas encore vécu toute sa phase solfa-

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tarienne, pour entrer dans Téternel repos. Les dégagements gazeux se faisaient plus abondants et les populations disséminées dans la montagne durent descendre au pied du Mont Pelé à Saint-Pierre.

La colonne de fumée monte maintenant majestueuse à plusieurs kilomètres dans les airs, les cendres plus abondantes couvrent toute la région et s'abattent sur le pont des navires passant au large, pendant que les détonations souterraines deviennent plus fréquentes et plus violentes.

A ce moment, les fumerolles ont nettement avancé et M. Le Prieur, pharmacien militaire, décèle la présence de Tacide sulfhydrique dans les émanations, au pied de la Montagne, et celle de Tacide chlorhydrique, à une altitude plus élevée, près de la Rivière Glaire. En même temps des boues acides et dégageant en abondance des vapeurs sulfureuses commencent à descendre.

Le 18 avril, le foyer volcanique du Guatemala entre en activité, et rappelons en passant que presque toujours les séismes, dans cette région, ont une répercussion aux Antilles. Ainsi, le 26 mars 1812, un tremblement de terre violent détruisit Garacas et, le 30 avril suivant, l'île de Saint- Yincent était violemment secouée, en même temps que sa soufrière entrait en éruption.

Et^ à partir du 2 mai, à la Martinique, la pluie de cendres s'accentue, les émanations de vapeurs deviennent plus abondantes, les bruits souterrains augmentent d'intensitéet des projections sont lancées pour la première fois sous forme de bombes et de boues qui, le 5 mai, ensevelissent l'usine Guérin.

Le 8 mai, se produisait la catastrophe de Saint-Pierre que Ton trouvera décrite plus loin et au cours de laquelle 30 000 personnes trouvèrent la mort.

Le 20 mai une nouvelle éruption achevait de renverser les quelques maisons de la ville restées debout. .

MiRON. — Les phénomènes volcaniques. 15

La plaine, vers Saint-Pierre, supporte une couche de cendres renfermant 70 Vo d© fer oxydulé, si épaisse que les compas des navires passant au large sont affolés.

Le 9 juillet, une nouvelle éruption eut lieu avec projection de débris qui tombèrent jusqu'à Fort-de-France.

Le 30 août, de nouveau, le volcan eut une crise au cours de laquelle la partie nord de llle fut recouverte de boues et de débris ensevelissant 3000 personnes, tandis que le rivage s'effondrait sous la mer sur une longueur de plusieurs kilomètres.

Pendant toute cette période, les volcans des îles voisines ne restèrent pas inactifs.

La soufrière de l'île de Saint- Vincent eut plusieurs éruptions (voir n*» 277) les soufrières de la Dominique^ de la Guadeloupe eurent des réveils subits, mais de courte durée.

Nous ne décrirons pas les ruines de Saint-Pierre et les scènes d'horreur qui se produisirent, et nous laisserons à M- Lacroix, professeur de minéralogie au Muséum (T Histoire Naturelle de Paris, chef de la mission française envoyée sur les lieux par le Gouvernement, le soin de nous décrire le côté technique du cataclysme.

260. Rapport de MM. Lacroix» Rollet de Tlsle et Giraud (*). — Au moment où nous rentrons en France, nous avons l'honneur de présenter à l'Académie un aperçu sommaire des résultats de la première partie de la mission qu'elle a bien voulu nous confier pour l'étude de l'éruption volcanique de la Martinique :

1° Des observations que nous avons faites sur les éruptions de la Montagne-Pelée; 2® de la catastrophe quia anéanti Saint-Pierre le 8 mai dernier (1902), et de la recherche de ses causes.

(1) C, R/Séance3 da 8 et du 15 septembre 1902.

Nous compléterons ces premières données au fur et à mesure de l'étude des nombreux matériaux (gaz, minéraux, roches, fossiles, objets divers provenant de Saint-Pierre, etc.) recueillis au cours de notre voyage.

1° Éruptions de la Montagne-Pelée. — Nous avons réuni les éléments d'un historique chronologique, aussi complet que possible, de toutes les manifestations volcaniques antérieures à notre arrivée et de celles auxquelles nous avons assisté. Les faits les plus importants en étant déjà connus de l'Académie, nous en réservons la publication pour plus tard et nous présenterons seulement ici nos observations sous une forme synthétique.

Le cratère. — 11 est impossible de donner actuellement des détails sur la topographie intérieure du cratère ; il n'est pas directement abordable, d'une part, et d'une autre, pendant tout notre séjour à la Martinique, les nuages, enveloppant continuellement le sommet de la montagne, ont beaucoup gêné nos observations.

Le cratère est situé sur le revers occidental de la Montagne-Pelée et à une altitude de quelques centaines de mètres au-dessous de l'ancien lac des Palmistes. Il est bordé par les crêtes du Morne-la-Croix, du Morne-Martin et du Petit-Bonhomme. Une profonde échancrure en forme de V s'ouvre vers le Sud-Ouest, au-dessus de la rivière Blanche. Par cette échancrure, on distingue un haut talus fort raide, constitué par des blocs de projection de l'éruption actuelle ; grâce à leur incandescence, on les voit rouler pendant la nuit, à sa surface.

Nous avons, à trois reprises différentes, atteint les falaises qui dominent le cratère ; à TEst (par l'ancien lac des Palmistes), au Sud-Est (du côté du Morne-Rouge, par le Morne- Aileron et le Morne-Ponce), et enfin, au Sud (par le Morne- Saint-Martin). Malheureusement, à partir de l'altitude de 900 mètres, nous avons été enveloppés par le brouillard et,

arrivés au terme de nos ascensions, nous avons dû nous contenter de constater les parois verticales vers Tintérieur, le dégagement intense d'acide sulfureux et de vapeur d'eau, et, enfin, Textrême abondance des blocs projetés, des bombes de toutes dimensions, qui, sur ces hauteurs, recouvrent entièrement le sol.

Lors de lascension de Tancien lac des Palmistes, effectuée le 29 juin, nous avons trouvé ce lac entièrement comblé par une boue fine et gluante, de laquelle émergeaient d'énormes bombes d'andésite vitreuse.

Un violent orage ne nous a pas permis d'atteindre le sommet du Morne-la-Croix ; nous nous sommes arrêtés à une émînence constituée par une andésite rouge, ayant une altitude de 1 270 mètres ; nous avons distingué dans le brouillard un sommet un peu plus élevé, constitué par le Morne-la-Croix. IQuelques jours après (6 juillet), étant mouillés en rade de Saint-Pierre, à bord du Joiiffroy, nous avons vu émerger des nuages, pendant quelques minutes, le point culminant de la Montagne-Pelée. Le second du bâtiment, M. Deville, en a pris la hauteur, qu'il a trouvée de 1 333 mètres, c'est-à-dire la hauteur normale du Mornela-Groix, avec une légère erreur par excès, qui s'explique par les conditions dans lesquelles la mesure a été faite. Le sommet de la Montagne-Pelée n'était donc pas à cette date complètement effondré, comme on l'a affirmé à l'origine de l'éruption. Des modifications se sont cependant certainement opérées dans le voisinage du cratère au cours de notre séjour. Les photographies de la grande crevasse Sud- Ouest que nous avons faites à de nombreuses reprises, nous permettront de préciser la nature et Fimportance de ces modifications.

Formation de fissures, — L'éruption actuelle n'a été caractérisée par l'ouverture d'aucune fente béante en dehors du cratère ; mais l'existence de fissures est mise en évidence

par de nombreuses fumerolles qui seront étudiées plus loin. Leur direction générale est Nord-Est-Sud Ouest. Le plus grand nombre d'entre elles sont localisées dans une zone assez étroite, comprise entre le lit de la rivière Sèche et celui de la rivière Blanche ; il est possible que les fumerolles situées sur le bord de la côte, entre la rivière Sèche et la rivière de l'habitation Canonville, jalonnent une seconde direction de cassures secondaires Nord-Nord-Est, coupant la première. Nous avons constaté que les fumerolles de la rivière Blanche ne sont pas limitées à la terre ferme ; elles se prolongent dans la mer, et il n'est pas sans intérêt, à ce point de vue, de faire remarquer que c'est sensiblement sur leur prolongement que des ruptures du câble sous-marin ont eu lieu à 10 milles environ de la côte, le 8 et le 30 mai, le 8 juillet. Lorsque, le 11 juin, on a relevé le câble rompu le 30 mai, le goudron de celui-ci coulait en larmes, bien qu'il fût ramené d'une profondeur de 1 200 brasses. Enfin, le matin du 5 mai, avant la catastrophe de l'usine Guérîn (date de l'apparition des fumerolles dans la vallée de la rivière Blanche), une grande quantité de poissons morts a été recueillie à la surface de la mer dans cette même direction; à la fin de juin, nous y avons nous-mêmes trouvé, morts sur la côte, de petits poissons plats appartenant à des espèces qui vivent habituellement vers 200 mètres de fond.

Les produits du volcan, — D'une façon générale, les éruptions volcaniques sont caractérisées par deux sortes de phénomènes :

1° Par la sortie explosive de gaz,'^de vapeurs et de matériaux sihcatés solides ou fondus, plus ou moins volumineux, portés à une très haute température ;

2^ Par l'épanchement de ces mêmes silicates fondus sous forme de coulées ou d'amas.

Jusqu'à présent, ce second ordre de phénomènes a manqué totalement dans l'éruption actuelle. De nombreux

récits publiés pai'lent de coulées de lave épanchées dans le lil de la rivière Blanche et dans celui de la rivière Sèche ; ce qui a été désigné sous ce nom par des personnes étrangères k la géologie n'est pas des coulées délave, mais des torrents d'eau boueuse chaude, roulant de gros blocs de roches.

Comme à lordînaîre, l'éruption actuelle se signale par des séries nombreuses d'explosions, parmi lesquelles quelquesunes ont été d'une très grande violence. 11 y a lieu de signaler d'une façon [spéciale celle du 8 mai qui a détruit Saint-Pierre et celle du 20 mai qui a parachevé cette œuvre de destruction, celles du 6 juin et du 9 juillet qui, comme les précédentes, ont donné des manifestations visibles de Fort-de -France. Ces paroxysmes se sont, comme on le voit, produits à des intervalles inégaux ; ils ont été séparés les uns des autres par des périodes de calme relatif pendant lesquelles les projections de cendre étaient de peu d'importance ou même nulles.

Nous allons considérer successivement les produits volatils et les produits solides rejetés.

Produits gazeux. — Les poussées de gaz et de vapeurs émanées du cratère ont la forme classique ; leur sortie est souvent accompagnée de grondements ou de détonations. Elles s'élèvent verticalement, souvent à une grande hauteur," et s'inclinent ensuite dans la direction du vent, qui venait pendant notre séjour d'une façon presque constante de l'Est- Nord-Est. Parfois, elles atteignent la région supérieure des contre-alizés, qui les entraînent alors vers le Sud. C'est ce qui a eu lieu lors des grandes éruptions et c'est ce qui a permis aux nuages volcaniques d'arriver jusqu'au-dessus de Fort-de-France.

Ces poussées explosives, essentiellement constituées par de la vapeur d'eau accompagnée de gaz, sont, le jour, blanches, rousses ou noires, suivant qu'elles tiennent en

suspension une plus ou moins grande quantité de cendres. On observe par Touverture Sud-Ouest du cratère, des vapeurs ayant un aspect un peu différent des précédentes ; ce sont des flots d'une vapeur épaisse, lourde, de couleur sombre, fréquemment cuivrée, qui roulent sur les talus antérieurs du cratère et jusqu'au fond des crevasses aboutissant à la rivière Blanche.

Elles sont probablement constituées par des bouffées de gaz et de vapeur d'eau très riches en cendres.

Les vives lueurs qui ont été signalées par les témoins des grandes éruptions paraissent dues aux matériaux solides {lapillis et blocs) incandescents, projetés avec les gaz et les vapeurs. Nous avons constaté, pendant les nuits que nous avons passées devant le volcan, des lueurs immobiles siégeant sur le bord du cratère et provenant sans doute de la réverbération des matières incandescentes qui y sont accumulées. Des points lumineux plus brillants et mobiles étaient dus à la chute de blocs projetés roulant à la surface des talus du cratère.

Nous n'avons pas vu personnellement les flammes qui ont été signalées par divers observateurs au cours des grandes éruptions.

Les seules données positives sur les gaz émis par le cratère en même temps que la vapeur d'eau concernent l'acide sulfureux, dont la grande abondance est mise en évidence par son odeur suffocante. Il est d'ailleurs nécessaire d'aborder les [crêtes mêmes de la montagne pour les apercevoir d'une façon absolument évidente.

Fumerolles. — Par contre, il nous a été possible d'étudier les nombreuses fumerolles plus accessibles qui se rencontrent dans la vallée de la rivière Blanche, depuis son origine jusqu'à la mer, et dans la partie inférieure du cours de la rivière Sèche ; elles jalonnent la direction de fractures dirigées Nord-Est-Sud-Ouest dont il a été question plus haut.

Quelques-unes des fumerolles se rencontrent dans le lit même de ces deux rivières, et notamment près de leur embouchure. Mais le plus grand nombre d'entre elles sont disposées, isolées ou par groupes, sans ordre apparent, dans toutes les parties de la vallée de la rivière Blanche, et plus au Nord, jusqu'à la rivière située près de l'habitation Canonville. Notons enfin qu'une fumerolle isolée a fonctionné jusqu'aux premiers jours de juillet à l'embouchure de la rivière des Pères.

Toutes ces fumerolles sont, on le voit, distribuées ou localisées sur le revers Sud-Ouest de la Montagne-Pelée ; nous parlerons plus loin d'une fumerolle qui a été observée aux alentours du 20 mai sur son revers Est, près de TAjoupa- Bouillon, mais qui n'a pas fonctionné pendant notre séjour.

Les fumerolles que nous avons étudiées se comportent très dififéremment, suivant qu'elles aboutissent à l'air libre ou qu'elles débouchent dans le lit des rivières.

Celles qui se font jour dans les conglomérats volcaniques, au milieu de la cendre ou dans les fissures du sol ancien, ne donnent relativement que peu de vapeur d'eau; celle-ci n'est souvent pas apparente au soleil ; mais il suffit d'en intercepter les rayons, en recouvrant Torifice avec un morceau d'étofi'e, par exemple, pour qu'elle devienne immédiatement perceptible. Ces fumerolles ont, en général, une température oscillant autour de 100°C. Elles contiennent une assez grande proportion d'hydrogène sulfuré, dont la décomposition détermine à l'orifice de sortie des cristallisations de soufre.

Des fumerolles plus chaudes accompagnent parfois les précédentes ; leur température, à 0'",iO de profondeur à partir de la surface du sol, est voisine de 400°C. Le plomb y fond en effet facilement, alors que le zinc reste intact ; un thermomètre gradué jusqu'à 4iO°C. y a été brisé à bloc. A leur émergence, ces fumerolles donnent d'abondantes cris-

tallisations de sel ammoniac, accompagné par un peu de soufre et plus rarement de réalgar.

Les fumerolles exclusivement sulfurées se rencontrent jusqu'au bord de la mer; elles sont particulièrement abondantes entre la rivière Blanche et la rivière Sèche, à environ mi-chemin entre la côte et le cratère. Nous n'avons observé les fumerolles à sel ammoniac qu'à partir de 800 mètres environ de la côte. Elles deviennent plus abondantes dans, la haute vallée de la rivière Blanche.

Les fumerolles dont il vient d'être question, àTinverse de celles dont il nous reste à parler, ont une force ascensionnelle extrêmement faible ; on les voit ramper à la surface du sol sans s'élever; elles fonctionnent sans interruption.

Du 22 juin au commencement de juillet, nous avons vu des fumerolles intermittentes fonctionner avec une grande activité dans le lit de la rivière Blanche, de la rivière Sèche, et particulièrement à leur embouchure (mais aussi dans le cours supérieur de la rivière Blanche), ainsi qu'à l'embouchure de la rivière des Pères et à celle de la rivière de l'habitation Canon ville.

Ces fumerolles fournissaient une colonne de vapeur d'eau très blanche qui s'élevait de temps en temps avec une force ascensionnelle assez grande, donnant de nombreuses volutes qui bientôt redescendaient à la surface de la mer ou du sol. Le phénomène se compliquait souvent parl'éboulementdes falaises de cendres, de boue et de conglomérats volcaniques encaissant la rivière, éboulement facilité par l'existence de nombreuses petites fumerolles distribuées dans leur masse. La cendre et la boue ayant une température voisine de 100° C. étaient très fluides et facilement entraînées par les bouffées de vapeur d'eau ; celle-ci constituait alors des volutes plus denses que les précédentes, teintées de gris ou de rosé.

Les périodes d'activité de ces fumerolles ne nous ont pas paru liées d'une façon constante avec les poussées émanées

du cratère, car, s'il y avait parfois poussée d^ensemble aux fumerolles et au cratère, dans d'autres cas, leurs maximum d'intensité ne coïncidait pas. Dans la semaine gui a précédé réruption du 9 juillet, les fumerolles de la côte avaient beaucoup diminué d'intensité : elles n'ont presque pas fonctionné jusqu'à la fin de juillet.

Nous avons pu, à plusieurs reprises, approcher à quelques mètres des points de sortie des grandes fumerolles des rivières Blanche et Sèche. Ces rivières coulaient alors étroitement encaissées entre des falaises de conglomérat récent, depuis lors à peu près disparues. Nous avons pu voir la rivière (ou plutôt le petit torrent) s'engouffrer en bouillonnant dans une cavité de peu d'étendue située au pied d'une des falaises qui s'éboulait facilement, rendant ainsi l'eau de plus en plus boueuse. Par intermittences, une bouffée de vapeur sortait, donnant les volutes décrites plus haut; elle était parfois accompagnée d'un jet d'eau boueuse. Dans les fumerolles situées à quelques mètres de la côte, nous avons constaté non seulement l'engouffrement de l'eau du torrent dans la cavité de sortie de la fumerolle, mais encore une aspiration de l'eau de mer voisine, aspiration rendue manifeste grâce à la présence, à la surface de la mer, de nombreuses épaves de bois qui venaient s'accumuler au point de sortie de la fumerolle pour en être rejetées ensuite au moment des explosions.

Emission d'eau boueuse. — Les crues violentes et subites de la rivière Blanche et de la rivière Sèche produites au commencement de l'éruption, sans rapport immédiat avec des pluies, ont fourni une grande quantité d'eau boueuse noire ; elles ont été attribuées à des éruptions boueuses, ayant eu lieu dans les hautes vallées de ces rivières. Nous n'avons pas assisté à des phénomènes de cette ampleur, mais nous avons pu constater de faibles irrégularités de débit et, en divers points du cours de la rivière, des bouillonnements

indiquant la réalité d'une arrivée d'eau ascendante sans dégagement de vapeurs : des fragments de cendre jetés à l'orifice de ces bouches de sortie en étaient immédiatement rejetés.

Nous avons pu, en outre, étudier de petites éruptions boueuses au sud de la rivière de l'habitation Canonville. On voyait encore, dans cette région, à la fin de juillet, un très grand nombre de petits cônes de boue grise, parfaitement réguliers, avec une cavité cratériforme tout à fait schématique : leur hauteur atteignait 1 mètre. Nous en avons vu sortir, à plusieurs reprises, des bouffées de vapeur d'eau.

Enfin, on rencontre aussi en divers points de la région comprise entre les deux rivières, et notamment au voisinage du groupe de fumerolles sulfhydriques situé à mi-chemin entre la mer et le cratère, de larges flaques de boue grise ou rosée dont la surface est parsemée de petites cavités produites par la sortie de vapeurs.

Cause de la variation de température des rivières. — C'est à la présence de ces fumerolles et de ces sorties d'eau boueuse, distribuées dans leur lit, qu'il faut attribuer les variations de température de l'eau de ces rivières ; ces variations sont incessantes ; c^est ainsi qu'à quelques heures de distance nous avons constaté, près de l'embouchure de la rivière Blanche, des températures de 69°G., puis de SS^C. Un autre jour, à environ 2''"*,8 de la côte, le thermomètre, plongé au point d'émergence d'une source boueuse, indiquait SI^C, alors que la température n'était que de 3i^C. en aval (0.

(*) Le 20 mai, on a signalé dans le lit de la rivière Falaise, tout près de Tancien camp de Trianon (à quelques kilomètres de l'Ajoupa-Bouillon), l'apparition d'une fumerolle qui, à diverses reprises, aurait donné de grandes quantités de boue chaude. Lors de la crue qui a dévasté (30 mai) les usines de Vive, à l'embouchure de la rivière Capot, dont la Falaise est un affluent, l'eau avait, paraît-il, une température plus élevée que la normale. Notons en passant que, lors de la dernière crue de la rivière de la

Cendres. — Les cendres ont élé rejetées à chaque éruption, mais la quantité totale jusqu'au l""' août était en somme assez peu considérable. Leur dispersion est en grande partie fonction du vent; elles ont été surtout entraînées dans le secteur dévasté compris entre lllot de la Perle et leCarbet; pendant notre séjour, elles étaient surtout rejetées dans la direction du Prêcheur ; il est difficile de déterminer leur épaisseur totale, mais au Prêcheur, dans les parties qui n'ont pas été ravinées, il ne semble pas que celle-ci ait dépassé 25 centimètres. Lors des fortes éruptions, les cendres ont été disséminées sur toute l'île. Dans les premiers jours de juillet, on en observait encore des traces appréciables au Nord de la rivière Pilote.

Les phénomènes d'érosion ont entraîné très rapidement ces cendres dans les bas-fonds ou même à la mer, et Ton peut prévoir le temps très rapproché oti il n'en restera plus trace sur les flancs de la Montagne-Pelée, si la poussée éruptive ne se poursuit pas longtemps et ne change pas de caractère.

Le grain de ces cendres est assez variable suivant les éruptions et naturellement suivant la distance du cratère où on les recueille. Tantôt elles ont été extrêmement fines : tel est le cas de celles du 3 mai, décrites par l'un de nous ; et tantôt elles ont été mélangées de lapillis. La composition minéralogique et la structure de ces cendres n'ont pas varié jusqu'au 9 juillet, mais celles qui ont été produites à cette date étaient plus blanches et plus ponceuses. Ces cendres extrêmement légères, ainsi que les boues de la partie inférieure de la vallée de la rivière Blanche, étaient, dans les parties chauffées par les fumerolles, soulevées par le vent;

Basse-Pointe, on a indiqué également une élévation de température de Teau, phénomène qui peut être dû à la production de fumerolles ou d'émissions boueuses dans la haute vallée de cette rivière. Pendant tout notre séjour, il ne s'est produit aucune manifestation de ce genre.

elles formaient alors des nuages secs, très épais, courant à la surface du sol ; ceux-ci ont, à plusieurs reprises, beaucoup entravé nos excursions ou même les ont interrompues.

Lapillis, — Tandis que les cendres ont été rejetées fréquemment lors d*explosions peu importantes, les lapillis n'ont été constatés en dehors du voisinage immédiat du cratère que dans les grandes explosions. Ils sont constitués par de petits fragments anguleux d'andésite à hypersthène (généralement très vitreux, mais riches en phénocristaux), ou par des fragments de la même roche arrachés à la cheminée du volcan et provenant d'ériiptions anciennes.

Des fragments de 1 centimètre cube ne sont pas rares parmi ceux recueillis au Carbet, et exceptionnellement ils y atteignent des dimensions plus grandes. Des fragments analogues sont tombés jusqu'à Fort-de-France et au François le 8 et le 20 mai.

Le 9 juillet, le caractère des lapillis a changé ; ils sont devenus moins compacts, poreux, constitués par de la ponce. Leur aire de distribution a été beaucoup moins grande que celle des lapillis des grandes éruptions précédentes. Par contre, les fragments d'assez grande taille sont parvenus plus loin ; des ponces anguleuses de 5 centimètres de côté ont été trouvées au Morne-Rouge. La présence de ces ponces et des cendres blanches a donné, pendant plusieurs jours, un aspect très curieux aux flancs Ouest et Sud-Ouest de la Montagne-Pelée; uniformément couverts d'une couche blanche. Le peu d'épaisseur de ces cendres et lapiUis, joint à leur densité faible, explique pourquoi, au bout de quelques jours, ces matériaux du 9 juillet avaient presque entièrement disparu des pentes supérieures de la montagne (*).

(1) Ces ponces de l'éruption actueUe sont très analogues à celles qui constituent le tuf ponceux ancien de la Montagne-Pelée, mais la couleur de ces dernières est généralement plus ou moins jaunâtre. La partie Sud des mines Saint-Pierre est actuellement ensevelie par des ponces jaunes anciennes que les pluies torrentielles entraînent du Morne d*0range.

Bombes. — Des blocs de matière fondue de dimensions variées, mais pouvant dépasser 1",3, ont été projetés parle volcan. On ne les trouve guère en place qu*à 800 mètres environ des bords du cratère ; ils forment sur le sol, au voisinage immédiat de celui-ci, une couche continue de blocs incohérents qui rend parfois Tascension pénible. Ces blocs ont été souvent entraînés sur les pentes de la montagne, soit par la simple action de la pesanteur au moment de leur chute, soit par l'érosion postérieure.

Les bombes que nous avons observées le 29 juin dans Tancien lac des Palmistes sont constituées par Tandésite à bypersthène vitreuse ; elles sont fragiles et ont souvent un volume énorme ; celles, au contraire, que nous avons recueillies avant le 9 juillet, au voisinage du cratère, sont d'un gris noir ; leur surface est entamée par de profondes fentes de retrait, indiquant qu'elles ont été projetées à Tétat pâteux. Elles présentent tous les passages possibles de l'andésite vitreuse aux blocs de ponce blanche, sans craquelures superficielles, qui sont très abondants au milieu d'elles.

Conglomérats volcaniques. — Les bombes, les lapillis et les cendres de l'éruption actuelle entraînés par les eaux dans les dépressions et dans le lit de la rivière Blanche constituent des conglomérats, les uns essentiellement formés d'andésite vitreuse compacte, les autres de ponce blanche ; nous décrirons ultérieurement les particularités qui les caractérisent.

Il existe à l'embouchure des rivières Blanche et Sèche un conglomérat d'une autre nature, raviné par les précédents et qui s'est produit dans des conditions différentes. On sait que le 5 mai le barrage de l'étang Sec s'est rompu, donnant passage à une avalanche de boues et de blocs énormes qui, renversant tout sur son passage, a détruit l'usine Guérin et les habitations voisines. Les lits inférieurs des deux rivières ont été remblayés par cet apport de matériaux qui a fait,

en outre, avancer le rivage d'environ 30 mètres sur la mer. Des érosions considérables ont depuis lors entamé ce conglomérat et permettent d'en étudier la structure. On le voit reposant sur le sol ancien raviné ; il est constitué par une succession de lits de cendres grossières, de bancs de gros blocs avec des lits de cendres boueuses, à stratification torrentielle, puis de gros blocs mélangés sans ordre. La partie supérieure de la formation, constituée par les blocs de plus grande taille, les uns anguleux, les autres roulés, rappelle par son aspect une moraine glaciaire. Quelques-uns de ces blocs ont une surface polie et son couverts de. stries ou plutôt de cannelures qui, elles, diffèrent tout à fait des stries glaciaires et méritent d'être signalées d'une façon toute spéciale. Elles sont constituées par des surfaces de frottement rectilignes, dans lesquelles la roche a été écrasée tout en restant très cohérente. La partie extérieure en est ver. nissée, plus foncée et couverte de fines stries ; elle rappelle les miroirs de frottement.

I^ constitution pétrographique des blocs de ce conglomérat est uniforme ; tous ceux-ci sont formés par l'andésite poreuse grise ou rouge que nous connaissons en place dans les parties hautes de la Montagne-Pelée. On n'y trouve aucun bloc de l'éruption actuelle.

Phénomènes divers consécutifs à V éruption : Modifications topographiques. — Nous avons indiqué plus haut que quelques modifications topographiques se sont produites au voisinage du cratère. Nous chercherons à les préciser au cours de notre prochain voyage, qui sera effectué au cours de la saison sèche.

Par contre, on peut affirmer que, en dehors de celles-ci, la topographie des hautes vallées de la Montagne-Pelée n'a pas subi de changements sensibles. Ces vallées se présentent, il est vrai, avec un aspect totalement différent de celui qu'elles possédaient avant Téruption ; mais cela tient sur-

loul à la disparitioc complète de la végétation tropicale qui les couvrait et masquait en partie leurs ravins profonds. Aujourd'hui, la montagne apparaît avec la crudité d'une carte en relief, accentuée encore par des érosions superficielles. Celles-ci ont fait disparaître sur toutes les hauteurs la terre végétale et mis à nu le conglomérat ponceux ancien (*) qui constitueles parties superficielles de laMontagne- Pelée ; il n'est plus que çà et là recouvert par les cendres de l'éruption actuelle. La zone ainsi dévastée, s'étend sur toute la périphérie du cratère, dans un rayon de 2 kilomètres à 3 kilomètres, et en outre dans un secteur compris entre le cratère, le bourg de Sainte-Philomène et Saint-Pierre.

Les parties basses des rivières Sèche et Blanche, au voisinage de leurs embouchures, ont eu, au contraire, leur topographie entièrement bouleversée par les avalanches boueuses du 5 mai. Elles ont été alors entièrement remblayées par le conglomérat décrit plus haut.

Depuis cette date, ces rivières se creusent rapidement un lit dans ce conglomérat et dans les boues qui raccompagnent. L'absence d'un thalweg bien défini dans ces parties comblées empêche l'établissement d'un lit définitif, et nous avons vu leur embouchure se déplacer fréquemment.

Modifications du rivage, — Nous n'avons constaté nulle part d'affaissement ni d'exhaussement du rivage. A Saint- Pierre, notamment, il ne s'est produit aucun mouvement appréciable de cette espèce ; la topographie et le tracé de la côte Ouest de l'île, au voisinage du volcan, n'ont subi que les quelques changements suivants ; le littoral entre la rivière Sèche et la rivière Blanche, sous l'action des fumerolles, des crues et des changements délit des rivières dont

(1) Le conglomérat ponceux, dans ses parties dénudées, présente d'une façon constante de profondes cannelures à surface lisse ; elles sont parallèles k la ligne de plus grande pente et ont été produites par la friction des flots qui ont raboté les pentes.

il vient detre question, enfin sous Taction de la vague, subit des variations incessantes qui, d'ailleurs, paraissent surtout s'exercer aux dépens des apports datant du ^ mai.

C'est ainsi que nous avons vu presque complètement disparaître, àlasuite du 9 juillet^ les petites falaises formées par lecouglomérat de l'usine Guérin. Nous avons observé depuis lors, à leur place, de petits caps, remplacés eu quelques jours par de petites baies et vice-versa. Des fumerolles constatées sur le bord du rivage un jour, étaient, le lendemain, observées à la même place, se dégageant sous Feau de mer (à une profondeur de 6 mètres à 10 mètres) ; elles en élevaient localement la température.

Ces diverses modifications intéressantes à signaler n'ont, du reste, qu'une minime importance ; elles ne s'observent que sur quelques centaines de mètres à peine. 11 y a lieu de signaler encore l'élargissement de l'embouchure de la rivière des Pères et de celle des ruisseaux situés entre le Prêcheur et la rivière Blanche.

Action des rivières torrentielles. — Dans toute la région entièrement dévastée, le déboisement est total, toute végétation a disparu ; aussij les pluies très abondantes, n'étant retenues par rien, déterminent la formation soudaine de torrents violents dont la puissance dynamique est considérable. Ils entraînent tout sur leur passage, d'autant plus que la cendre de l'éruption actuelle n'offre aucune résistance et que le substratum de la Montagne-Pelée, essentiellement constitués par des tufs et des conglomérats, se prête d'une façon toute spéciale à l'érosion. C'est ainsi qu'à diverses reprises la rivière du Prêcheur, celle de la fiasse-Pointe, la rivière Falaise ont pu rouler des blocs de 10 mètres cubes.

Les effets dévastateurs de ces torrents peuvent surtout s'observer h la Basse-Pointe, oti toutes les maisons des parties basses du bourg ont été emportées et le lit de la rivière

MiaoK. — Les phénomènes volcaniques. 16

â42 ÉTUDE DES PRINCIPAUX VOLCANS

remblayé par4**,80 de blocs et de débris de toutes sortes (*). Des phénomènes analogues s'observent au Prêcheur, dont les maisons sont emportées une à une par des torrents qui creusent des ravines prorondes à travers le bourg.

Sur la côte Est, ces torrents ont produit des atterrissements importants à leur embouchure et ont étendu le delta ; de nombreux matériaux ont été en outre transportés par le courant littoral dans les baies situées au Nord de ces embouchures. C'est ainsi qu'à la Ba»se-Pointe il s'est formé une barre de 100 mètres environ, obsti*uant entièrement la baie, où Ton avait construit récemment un embarcadère et un brise-lames.

Variations du fond de la mer. — Des sondages en mer, effectués aux points où les anciens chiffres portés sur les cartes marines permettaient de contrôler les nouveaux, n'ont mis en évidence aucune modification des fonds, aussi bien au large que dans le voisinage de la côte. On a vu plu» haut que les ruptures du câble semblent indiquer la production de fissures sous-marines; il est vraisemblable qu'elles se sont produites sans dénivellation sensible, tout comme celles de la terre ferme.

Raz de marée. — Des mouvements anormaux du niveau de la mer ont été observés sur les côtes de l'île. Ces mouvements consistaient uniformément en cinq ou six ondulations successives, séparées par des intervalles de 5 minutes environ et d'une amplitude décroissante.

Le plus important paraît s'être produit le 8 mai et a coïncidé, autant qu'on a pu le constater, avec Tinstani de l'éruption. Il a commencé à Fort-de -France par un retrait

(1) Nous avons indiqué plus haut que des fumerolles et des sources d'eau boueuse ont été signalées dans le lit delà Falaise et de la rivière de Basse-Pointe ; il est possible qu'elles aient joué un rôle dans plusieurs de ces inondations subites survenues avant notre arrÎTée à la: Martinique; mais nous n*aTOns, à oe^tijet, aueaae obserTation personnelle.

de la mer de 1 mètre environ, suivi d'une montée d'une quarantaine de centimètres au-dessus du niveau moyen. Le phénomène s'est produit également à la Trinité. Il n a pas été ressenti à la Guadeloupe, où des observations sérieuses ont été faites pendant toute cette période. Il a été plus important à Saint-Pierre, où les bâtiments au mouillage ont talonné plusieurs fois et ont été balayés par la lame. Au Garbet, son amplitude semble n'avoir pas dépassé 2 mètres.

Le 5 mai, il n*a été ressenti qu'à Saint-Pierre et dans les environs immédiats ; il a été plus faible. Des phénomènes analogues ont été constatés le 20 et le 26 mai, le 6 juin et le 9 juillet ; il faut signaler à part celui du 7 mai, qui a été observé également à la Guadeloupe et qui ne correspond pas à une éruption caractérisée : son amplitude n'a pas dépassé 30 centimètres.

Courants. — Du 7 au 10 mai, il a été constaté sur la côte Ouest de l'île un courant d'une vitesse anormale portant au Nord, il a été observé au large par le Pouyer Quertier le 7 et le long de la côte par divers observateurs. Il était assez violent pour causer des remous dans les baies et des lignes de brisants aux pointes.

Observations météorologiques. — Baromètre. Ghaque éruption a produit une oscillation instantanée de la colonne barométrique qui, à Fort-de-France, s'est traduite sur Tenregistreur par un crochet de 1 millimètre à 3 millimèlres. Avant et après, la courbe avait sa forme normale ; le trait ainsi tracé est à cheval sur la courbe, mais la baisse est très supérieure à la montée.

Gette oscillation n'a été observée que dans les grandes éruptions du 8 mai (baisse de 3 millimètres), du 20 mai (baisse de 2™,8), du 6 juin (baisse de l^'^jS) et enfin du 9 juillet (baisse de 1"'",3). Le passage des nuages de cendre au-dessus de Fort-de-France a donné lieu à un abaissement

assez considérable de Tétai hygrométrique ; Tinverse a eu lieu le 6 juin (observations de M. Mirville).

Phénomènes électriques et magnétiques, — En dehors des éruptions caractérisées, on a constaté dans les environs immédiats du cratère des phénomènes électriques d'une grande intensité ; ils se manifestaient, comme cela a lieu d'ordinaire dans des cas semblables, sous forme d'éclairs multipliés. Les poussées de vapeur sortant du cratère au moment des paroxysmes étaient également à une tension électrique très élevée; il en a été de même pour les nuages qui sont venus passer sur Fort-de-France (notamment les 6 juin et 9 juillet) et dans lesquels les décharges étaient continues, présentant toutes les formes connues d*éclairs.

L'appareil de télégraphie sans fil du Bruix a été impressionné par chacune des éruptions importantes.

Tandis que pendant les orages il donne une série de points isolés, il a fourni, d'après les indications que nous devons à M. le lieutenant de vaisseau Benoit d'Azy, un trait presque continu lors des éruptions caractérisées.

On sait que des troubles magnétiques ont été constatés dans différents observatoires éloignés de la Martinique lors de l'éruption du 8 mai (voir n® 25).

270. La catastrophe de Saint-Pierre. — Le fait qui domine toute l'histoire de l'éruption actuelle de la Montagne Pelée est la catastrophe du 8 mai qui, en quelques minutes, a détruit la ville de Saint-Pierre et ses 30.000 habitants, anéanti de nombreuses habitations et les navires qui se trouvaient dans le voisinage.

Nous nous sommes donc préoccupés de rechercher les causes de ce phénomène : pour cette étude, nous nous sommes heurtés à des difficultés nombreuses. Arrivés, en eifet, à la Martinique, un mois et demi après l'événement, alors qu'une nouvelle éruption, celle du 20 mai, produite

dans des conditions probablement analogues, était venue parachever l'œuvre de destruction, nous avons dû nous contenter d'étudier les produits volcaniques tombés sur la ville ou à son voisinage, de rechercher les effets mécaniques, caloriflques^ou physiologiques produits par le phénomène, de recueillir et de discuter les récits du petit nombre de témoins qui ont survécu, récits qui, d'ailleurs, sont loin d'avoir été toujours concordants (ûg. 46).

Nous avons montré antérieurement que les alentours du cratère de la Montagne-Pelée, sur un rayon de 2 kilomètres à 3 kilomètres, sont entièrement dévastés; d'autre part les cendres projetées par le volcan sont surtout abondantes dans un secteur, situé sur les côtes Ouest et Sud-Ouest de la Montagne-Pelée et compris entre le cratère, Tîlot de la Perle au nord du Prêcheur et le Carbet. Dans ce large secteur, il en existe un autre plus petit, compris à peu près entre le bourg de Sainte-Pilomène et le sud de la ville de Saint-Pierre : la dévastation y a atteint son maximum; sauf sur ses bords, toute végétation, toute habitation ont été plus ou moins totalement détruites, tous les êtres vivants qui s'y trouvaient le 8 mai au matin ont été tués, à Texception de quelques rares blessés.

Nous ferons remarquer immédiatement la dissymétrie de cette zone dévastée par rapport au cratère, dyssymétrie qui, jusqu*au l^*" août, date de notre départ de la Martinique, a persisté dans les effets des éruptions qui ont suivi celle du 8 mai. Nous noterons, en outre, que la direction des fissures, jalonnée par les fumerolles de la vallée de la rivière Blanche, sert sensiblement de médiane au secteur de la dévastation.

Ces fumerolles, actives depuis le commencement de l'éruption, sont localisées sur le côté Sud-Ouest de la Montagne-Pelée.

Produits de projection, — L'étude de la nature et de la distribution des produits de projection dans la zone dévastée

^i& ÉTUDE DES PRINCIPAUX VOLCANS

permet immédiatement d'éliminer Thypothèse d'une destruction produite par un bombardement de la ville de Saint- Pierre et de ses environs par des blocs de lave incandescente ou par la seule chute d'une très grande quantité de cendres. Nous avons montré déjà que les bombes de la grosseur du poing, si nombreuses sur les bords du cratère, ne sont pas parvenues directement au-delà de 800 mètres de celui-ci. Quant à l'apport des cendres, quoique relativement assez considérable dans le quartier du Fort, il a été insuffisant^ dans la plupart des points considérés, pour déterminer à lui seul l'effondrement des maisons.

Il est donc, par suite, nécessaire d'admettre que le désastre est dû à l'existence d'une poussée de gaz et de vapeur à haute température, ayant certainement entraîné des cendres et des lapillis, mais qui paraissent toutefois n'avoir joué qu'un rôle accessoire dans le phénomène. L'existence de cette poussée est mise en évidence à la fois par ses effeta mécaniques, calorifiques et physiologiques , qui ont été ou qui peuvent être constatés, et par les récits des survivants de la catastrophe.

Bffets mécaniques. — L'étude des flancs de la Montagne- Pelée et celle des ruines de Saint-Pierre permettent de préciser les effets mécaniques produits dans la zone de dévastation. Entre le cratère, Sainte Philomène et Saint- Pierre, il n'existe plus rien ; le sol est nu : villas, usines, bois, cultures, tout a disparu. Dans Saint-Pierre même, l'emplacement du quartier du Fort, le plus rapproché du volcan, était encore le 22 juin recouvert par une sorte de dune de cendres à la surface ondulée. Depuis lors, l'érosion très active pendant cette saison des pluies, met peu à peu à découvert ruines et cadavres et montre que beaucoup de maisons de la partie haute du quartier ont été rasées au niveau du sol; il en est de même pour le quartier du centre, situé sur la rive gauche de la Roxelane. Quant aux maisons

LA CATASTROPHE DE SAtNT-PIERRE 247

placées sur la rive droite de cette dernière rivière et adossées au coteau sur lequel se trouvait le quartier du Fort, elles ont été, en partie, protégées et n'ont subi que la démolition partielle, si caractéristique dans le sud de la ville. Lorsque, en effet, on s'avance dans cette direction^ on constate que la dévastation y a été moins complète : les maisons ne sont souvent que partiellement renversées et, dans le quartier du Mouillage notamment, où les rues ont une orientation oscillant autour du Nord-Sud ou dans une direction perpendiculaire, on constate que les murs dont le plan est dirigé Nord-Sud ou dans des directions voisines sont presque entièrement debout, alors que les autres n'existent plus ou presque plus.

Dans toute la ville, les arbres sont brisés ou déracinés; dans ce dernier cas, il sontrenversés vers le Sud ; c'est dans cette direction qu'est tombé le phare ; la vierge colossale en fonte qui se trouvait sur le Morne d'Orange, au-dessus de la batterie Sainte-Marthe, a été renversée dans la même direction ; elle gît non brisée à quelques mètres de son socle(*). Cette constance de l'orientation de tout ce qui a été renversé est particulièrement frappante dans le cimetière du Mouillage. Les grilles de fer ont été arrachées et projetées vers le Sud ; des pierres tombales de marbre placées à plat sur les caveaux ont elles-mêmes subi un déplacement dans la même direction. Enfin, de nombreux cadavres ont été retrouvés dans les rues, également orientés la tête vers le Sud.

Lorsqu'on s'éloigne de Saint-Pierre dans la direction de l'Est, sur le Morne d'Orange ou dans le quartier des Trois- Ponts, par exemple, on constate l'atténuation progressive des actions mécaniques : les arbres ne sont plus renvei'sés,

(1) Les canons de la batterie Sainte-Marthe, placés à côté de leurs affûts renversés, n*ont pas été jetés à terre par la poussée volcanique, comme an l'a écrit; ils étaient démontés depuis plusieurs années.

mais seulement dépourvus de leurs branches et de leurs feuilles, les maisons sont moins atteintes, parfois même quelques-unes d'entre elles subsistent presque intactes, puis on arrive à une zone extérieure où seul le feuillage des arbres a souffert. Des observations du même genre peuvent être faites du côté du Prêcheur, à la bordure de la zone dévastée.

L'existence d'une poussée gazeuze formidable, dont Torigine doit être recherchée au nord de la ville de Saint-Pierre, est donc évidente; mais, d'autre pari, comme la ville sei trouve à Tune des extrémités du secteur dévasté, il est, en outre, nécessaire d'admettre que cette poussée n'a pas été rectiligne, mais s'est produite en éventail de façon à couvrir toute la surface comprise entre Sainle-Philomène et Saint- Pierre ; nous discuterons plus loin quelle est la position probable de son point de sortie.

Effets calorifiques et physiologiques, — Au point de vue des phénomènes calorifiques et physiologiques, il y a lieu également de distinguer un secteur central, qui est sensiblement celui dans lequel les effets mécaniques ont atteint leur maximum, et un autre, plus étroit, extérieur, dans lequel les effets destructeurs ont été progressivement en s'atténuant. Dans le secteur central, on n'a plus trouvé trace de vie ; les cadavres étaient entièrement nus, méconnaissables, superficiellement carbonisés ; leurs cheveux et leurs poils étaient brûlés. La position d'un très grand nombre d'entre eux semble indiquer qu'ils ont été surpris par une mort foudroyante ; les symptômes d'asphyxie (langue tuméfiée, pendante, contracture des membres, etc.) étaient souvent manifestes. Les maisons ont été incendiées, mais l'incendie n'a pas été total ; on rencontre des débris de maisons épargnées, à côté d'autres partiellement ou entièrement brûlées. 11 semble que la ville ait été soumise à une température élevée, mais pendant un temps très court, de telle

sorte que les objets peu combustibles ou préservés par des causes locales ou accidentelles (*) n'ont souvent pas eu le temps de s'enflammer, quand ils n'ont pas subi llnfluence de foyers d'incendie voisins, particulièrement intenses dans cette ville où les usines et notamment les rhumeries étaient nombreuses. Il est à remarquer que la ville de Saint-Pierre était construite en pierre, avec les toitures en tuile ou en tôle galvanisée.

La température n'a été suffisante pour fondre aucun des objets métalliques (poutres, grilles, balcons de fer, fils de cuivre du téléphone) autrefois exposés à Tair et que Ton rencontre en grande abondance dans les décombres de la ville.

Dans le secteur extérieur, et notamment dans les faubourgs ou la banlieue de Ja ville (quartier des Trois-Ponts, Morne d'Orange, etc.), la proportion des maisons non brûlées, des arbres non carbonisés (j^) augmente très rapidement, et Ton trouve des habitations qui, bien que construites en bois, ne montrent pas trace d'incendie. Dans ces dernières (Carbet), les habitants ont été rencontrés asphyxiés, conservant des positions naturelles qui semblent indiquer une mort soudaine ; leurs vêtements n'étaient pas endommagés (^).

Dans le voisinage, les cadavres recueillis en dehors des maisons présentaient des traces d'asphyxie, en même temps que des brûlures; leurs vêtements ne sont que partielle-

(*) C'est ainsi que nous avons trouvé dans le quartier du Fort des cartouches de revolver et des tuyaux de caoutchouc intacts. Dans le quartier du Mouillage, nous avons rencontré, dans la cour d'une maison en partie incendiée, une femme immergée dans un bassin et ayant ses vêtements non brûlés.

(^) Ceux-ci sont souvent carbonisés ou dépourvus de leur écorce du côté de la montagne seulement.

(3) Des chiens et des chats ont été trouvés vivants dans quelques-unes de ces maisons closes , dont les habitants^ét aient asphyxiés.

ment carbonisés. Enfin, à la limite de la zone que nous étudions, se trouvaient des blessés, dont guelqnes^uns ont survécu ; ce sont ceux que nous avons interrogés ; sur aux, on n'a plus observé, ou presque plus, de carbonisation ; leurs vêtements étaient intacts, leurs blessures consistaient en brûlures superficielles, mais très étendues^ de toutes les parties découvertes ; les cheveux et la barbe étaient intacts. On a constaté aussi des brûlures des lèvres^ des premières voies digestives, des voies respiratoires, enfin parfois des signes de pneumonie. Les paupières étaient parfois tuméfiées, brûlées, mais les yeux intacts. Beaucoup de ces blessés ont été certainement brûlés par de la vapeur d*eau ou par un gaz à haute température, mais d'autres avaient, en outre, absorbé une plus ou moins grande quantité de cendres chaudes. Tel a été, en particulier, le cas de ceux qui ont péri à bord du Roraima, navire qui était mouillé devant Saint- Pierre. Ce navire, de même que le Roddam, le Teresa- Lovico, se trouvait à une plus ou moins grande distance du rivage, près de la limite d'action de la poussée gazeuse, qui semble avoir eu, au point de vue calorifique, une action moindre sur mer que sur la terre voisine.

En 'résumé, toutes ces observations indiquent Taction rapide et persistante d'une source de calorique à haute température, produisant Fasphyxie. Dans une zôn^e centrale, la température a été assez élevée pour déterminer Tincendie, carboniser superficiellement les cadavres après avoir brûlé leurs vêtements, mais elle a été insuffisante pour fondre des fils minces de cuivre (1054'*). A l'extérieur de cette zone, les phénomènes d'asphyxie ont persisté, mais la température s'est abaissée de telle sorte que des vêtements même ne pouvaient plus être carbonisés; enfin, plus extérieurement encore, la vie a été généralement possible et les êtres vivants ont eu à souffrir soit simplement de gêne respiratoire, soit de brûlures analogues à celles que produit la

LA CATASTROPHE DE SAINT- PIERRE 25t

vapeur d'eau dans des explosions de machines à vapeur, avec parfois, en outre, action évidente de cendres cliaudes.

Ces faits d'observations étant établis, passons aux récits^ des témoins que nous avons interrogés ou dont les déclarations ont été publiées. Ceux-ci sont, soit des personnes qui, au moment de l'éruption, ont observé le volcan de localités situées au dehors de la zone dévastée (Morne-Rouge, Parnasse, haut du Morne d'Orange, etc.), soit des personnes se trouvant sur la limite extérieure de celle-ci (à bord des navires ou sur la terre ferme); ces récits ne sont malheureusement pas tous concordants, mais les faits suivants peuvent être définitivement établis. Nous publierons d'ailleurs plus tard, avec le compte rendu complet de notre mission, tous les témoignages que nous avons recueillis, leur longueur ne permettant pas de les intercaler dans ce rapport préliminaire.

Après plusieurs jours d'éruptions préliminaires, le 8 mai, un peu avant huit heures du matin, alors que le ciel élait pur et que le volcan lançait verticalement, comme il le faisait depuis quelque temps, un panache de vapeur, on entendit, venant du cratère, une détonation formidable, en même temps qu'un nuage noir, très épais, dévalait de la montagne dans la direction Nord-Est-Sud-Ouest, vers Saint- Pierre. Ce nuage était sillonné d'éclairs ; il était animé d'une grande vitesse, de telle sorte qu'en deux ou trois minutes, peut-être moins, il avait dépassé Saint-Pierre, dont l'extrémité Sud est distante d'environ 8 kilomètres du cratère (*). Ce nuage était dense, car ses volutes, roulant les unes sur les autres, se maintenaient à la surface du sol. Sur son passage, il renverse habitations et monuments, brise ou déra-

(*) M. Ferdinand Clerc aurait observé le 8 mai, à 7 heures du malin, de violentes pulsations de l'aiguille d'un gros baromètre anéroïde, ce qui Taurait déterminé à fuir. {Note de Vauteur),

cine les arbres, soulève horizontalement la surface de la mer, démâte les navires au ras du pont et en coule plusieurs. Enfin il anéantit tous les êtres vivants. Une obscurité profonde s'étend immédiatement sur son trajet, mais à son contact tous les objets combustibles s'enflamment : arbres, champs de cannes, la ville entière, les navires en rade flambent en un instant. Presque aussitôt se produit une chute de petits lapillis et de cendres, bientôt transformées en boue par une pluie diluvienne qui dure près de 30 minutes. Aussitôt après le passage de la poussée gazeuse, un vent de retour en sens inverse s*est produit, sauvant ainsi la vie à plusieurs personnes au sud de Saint-Pierre. Une heure après le commencement du phénomène, le ciel redevint pur.

Les contradictions dans les récits portent sur les deux questions que nous devons discuter comme conclusion à cette étude : Quelle était la constitution de la poussée gazeuse qui a détruit Saint-Pierre, et d'où elle est partie?

En efl'et, tandis que la plupart des témoins afflrment que le nuage, vu de front ou de côté, était obscur, un petit nombre disent y avoir vu des points de feu, et l'un d'eux même a parlé de flammes partant du cratère et se dirigeant sur Saint-Pierre. D'autre part, tandis que les témoins que nous avons entendus, sauf un, disent avoir vu le nuage obscur partir du haut de la montagne pour se diriger sur Saint-Pierre, deux autres, cités par M. Robert-T. Hill, l'un des géologues américains, qui vient de publier un compte rendu de l'éruption, prétendent l'avoir vu partir d'un nouveau cratère qui serait situé dans la vallée de la rivière Blanche, à deux milles de la côte ; un des témoins que nous avons entendus, dit avoir vu le nuage obscur occuper tout l'espace compris entre la mer et un point situé à 200 mètres ou 300 mètres au-dessous du cratère.

En ce qui concerne la nature du nuage destructeur, il est

un certain nombre de faits qui sont hors de doute. Ce nuage était certainement essentiellement constitué par de la vapeur d'eau et par des cendres. Les cendres ont été constatées avec évidence d'abord à terre et aussi sur les blessés survivants : la plupart d'entre eux étaient absolument couverts par de la boue gluante. C'est à la présence des cendres qu'étaient dues la couleur et la forte densité du nuage. Nous avons vu, dans les fumerolles du bord de la côte, comment les bouffées de vapeur d'eau entraînant de la cendre par éboulement des falaises, roulaient lourdement à la surface delà mer, au lieu de s'élever comme lorsqu'elles en étaient dépourvues.

La présence d'une grande quantité de vapeur d*eau n'est pas douteuse; celle-ci constitue, en effet, la partie prédominante de toutes les émanations volcaniques, en général, et de toutes celles de l'éi^uption actuelle de la Montagne-Pelée en particulier. Son existence est encore prouvée par l'abondante condensation qui s'est produite au cours du phénomène et qui a déterminé la pluie torrentielle dont il a été question plus haut. Enfin, il faut noter à ce point de vue toutes les brûlures subies par les blessés de la zone extérieure, et notamment de ceux qui ont été brûlés sans subir aucun phénomène d'asphyxie.

Tout ce que nous savons sur les émanations volcaniques, et ce que nous avons personnellement constaté sur les fumerolles de réruption actuelle, tend à indiquer comme vraisemblable, la présence d'acide sulfureux et d'hydrogène sulfuré mélangés à la vapeur d'eau, mais il semble douteux que ces gaz aient joué un rôle bien considérable ; les témoins ne sont pas d'accord, en effet, dans leurs observations à cet égard ; les uns parlent d'une odeur de soufre qu'ils auraient sentie, les autres sont très afflrmatifs sur l'absence d'odeur au moment où ils ont été brûlés. Nous avons recueilli un très grand nombre d'objets métalliques, dans l'espoir d'y trouver des traces permanentes de l'action de ces gaz. Nous

n'avons guère obtenu- que des résultats négatifs (*). Parmi ces objets, les uns sont intacts (flls et plaques de cuivre; tuyaux de plomb, chromale de plomb trouvé dans les ruines d*une maison), ou bien présentent des oxydations banales dans un climat chaud et humide (objets de fer, de cuivre, de plomb) ; les autres ont bien subi des transformations, mais celles-ci sont altrîbuables à l'action de la chaleur à laquelle ils ont été soumis dans les maisons incendiées : tel est le cas de beaucoup d'objets d'argent, de pièces d'or, qui sont recouverts d'un enduit noir d'oxyde de cuivre. Il est possible que l'étude, que nous n'avons pas achevée, d*autres objets d'argent, y indique l'existence de traces de soufre, mais cela ne nous fournirait pas une certitude au sujet du nuage du 8 mai, car depuis plusieurs jours on avait signalé, dans les maisons, au voisinage des fumerolles, la sulfuration des objets d'argent.

Les mêmes observations négatives peuvent être faites au sujet de la présence possible de Tacide chlorhydrique. Il faut noter en outre que les vêtements des blessés que nous avons pu voir ne portaient aucune trace de corrosion, ni de décoloration pouvant indiquer la présence de gaz acides.

Il s'agit d'interpréter les causes* de l'incendie. Nous devons tout d'abord éliminer l'hypothèse qui a été mise en avant et qui l'attribue à des décharges électriques. La présence d'éclairs sillonnant le nuage noir a été signalée par tous les observateurs, elle est incontestable. Des conps de foudre expliqueraient des incendies locaux, mais non l'embrasement général et simultané de toute la ville, ni celui de la végétation des flancs de la Montagne-Pelée. Aucun phèno-

(1) On a parlé de fragments de soufre recueiUis dans les raines de Saint Pierre ; ils n'ont rien de volcanique. Nour avons nous-mêmes trouvé, dans la zone périphérique, des fragments. de soufre au voisinage de poteaux téléphoniques renversés ; ils provenaient du seellement des isolateurs.

mène dfe ce genre n'a été signalé abord des navires, et nous n'avons recueilli aucune fulgurite (*) dans les décombres de la ville; elles eussent été certainement nombreuses, si celleci avait été foudroyée en grand.

Les actions calorifiques ont donc été produites par le nuage lui-même, et la question qui reste à résoudre est de savoir si sa température était originellement.très élevée, s'il était constitué simplement par de la vapeur d'eau surchauffée mélangée à d'autres gaz inertes (acide carbonique, par exemple) et tenant en suspension des cendres et des lapilli s à la même température qu'elle, ou s'il renfermait en outre des gaz combustibles s*enflammant au contact de Toxygène. La présence de ceux-ci n'aurait rien d'anormal; on connaît en effet dans les émanations volcaniques, en fait de gaz combustibles, non seulement l'hydrogène sulfuré, mais encore l'hydrogène et des carbures d'hydrogène.

Il est nécessaire d'admettre cette dernière hypothèse des gaz combustibles, d'une part si les flammes observées sur la ville et la campagne à mesure que le nuage les touchait ne sont pas dues à l'inflammation instantanée des objets combustibles au contact des produits gazeux et solides du nuage surchauffé, et d'une autre, s il a véritablement existé des flammes dans le nuage (si ce qui a été décrit comme tel par certains témoins n'est pas constitué par les lapillis incandescents).

La présence des gaz combustibles pourrait expliquer en partie les asphyxies, soit par raréfaction de l'oxygène de l'air, soit par action des résidus de la combustion ; pour les asphyxies de la zone centrale, on peut facilement les expliquer, au moins en partie, par l'absorption des fines cendres chaudes tenues en suspension dans Ja vapeur d'eau.

Nous réservons la discussion de cette question de la nature

Q) Das traces de coups de tonnerre ont: été retrouvées à Sainfc^Pierre par M. Neilprin, mais elles sont peu nombreuses. (Note de Vauteur),

des gaz pour le moment où nous aurons le résultai de l'analyse de ceux que nous avons recueillis au cours de Téruption actuelle et oh nous aurons exécuté quelques expériences sur Faction de Tair et la vapeur d'eau surchauffés sur les matières combustibles, expériences que nous nous proposons d'entreprendre.

Il nous reste à rechercher d'où est partie l'explosion. On a vu plus haut qu'il existe une contradiction à cet égard dans les témoignages des personnes qui ont assisté au phénomène. M. Hill place la sortie de la poussée dans un orifice situé à environ 1 000 mètres au-dessous du sommet, dans la haute vallée de la rivière Blanche. Cette opinion est basée sur le récit d'un officier du Roraima, qui a dit avoir vu le nuage partir de ce point. Elle est séduisante, car le point considéré est beaucoup plus rapproché de la ville de Saint- Pierre que le cratère, et il est situé sur la direction des fissures de la rivière Blanche. Mais, d'autre part, nous n'avons jamais vu sortir de cette région, autre chose que les produits normaux des autres fumerolles de cette vallée (vapeur d'eau, hydrogène sulfuré), nous n'avons pas observé de sortie de cendres en ce point, et l'on a vu que le nuage destructeur était riche en ces matières. Il semble difficile d'admettre qu'une projection aussi violente que celle du 8 mai n'ait pas laissé à sa bouche de sortie d'importantes traces ; or nous n'en avons pas observé de décisives. 11 nous semble donc préférable de nous rallier à l'hypothèse faisant partir le nuage du cratère lui-même^ bien que nous ne puissions pas en donner la démonstration. Celle-ci ne pourrait être faite que par l'étude de l'intérieur du cratère et par la constatation de l'existence de fissures de direction convenable. La plupart des témoins dont nous avons recueilli les récits n'hésitent pas à dire qu'ils ont vu ce nuage partir du sommet de la montagne et non pas de sa base.

Quoi qu'il en soit des incertitudes que nous devons laisser

sur ces divers sujets, il ne semble pas que Téruption du 8 mai soit exceptionnelle par essence ; elle paraît avoir tiré sa puissance destructive de la direction qu*ont prise les produits de projection, qui, au lieu d'être poussés verticalement, comme cela est généralement le cas dans les éruptions volcaniques, Tont été obliquement (quelle que soit d'ailleurs l'hypothèse que Ton admette pour le point de sortie) et précisément dans la direction de cette malheureuse ville.

3® Conclusions. — En terminant, nous résumerons rapidement les caractéristiques de Téruption actuelle. Jusqu'au 31 juillet, date de notre départ de la Martinique, elle a consisté exclusivement dans une phase explosive, elle n'a produit aucune coulée de lave.

On n'a constaté ni fente béante (en dehors du cratère), ni changement de niveau du rivage, ni affaissement ou soulèvement notables dans l'intérieur des terres, ni modifications appréciables des fonds au voisinage de la côte ; aucune secousse importante de tremblement de terre n'a été ressentie ; les grandes explosions ont été accompagnées d'une dépression barométrique subite et de petits raz de marée, parfois meurtriers, au Carbet et se faisant sentir jusqu'à Fort-de-France.

Les blocs de lave incandescente n'ont été projetés qu'à quelques centaines de mètres du cratère, mais l'aire de distribution des cendres et des lapillis s'e,st étendue sur toute la Martinique, lors des grandes explosions.

L'aire de dévastation complète a été, jusqu'au 31 juillet, limitée à une zone périphérique de 2 kilomètres à 3 kilomètres autour du cratère et à une zone comprenant toute la côte Ouest, entre l'ilôt de la Perle et les premières maisons du Carbet.

Une caractéristique importante de cette éruption réside dans la fréquence des poussées très denses de gaz et de

MiRON. — Les phénomènes volcaniques. 17

vapeurs entr&lD&nt des cendres, qui ont coulé la vie à tant d'infortunées victimes. Les émissions boueusesont été répétées et imporlanLes, les manifestations électriques tout h fait remarquables.

Fig 46,

e des zi^nes dévastées.

C'est au milieu de la zone dévastée, nettement dissymétrique par rapport au volcan, que se trouvent une grande quantité de fumerolles sulfhydriques, dans la direclion du Sud-Ouest eL dans le prolongement de la large brèche ouverte dans le haut de la Montagne-Pelée.

Ces fumerolles jalonnent, dans la vallée de la rivière

Blanche, une direction de fissures se trouvant vraisemblablement sur la prolongation de la fente du cratère ; c'est sans doute à la disposition et à la forme de celle-ci qu'est due la direction des poussées obliques en éventail auxquelles nous avons attribué la destruction de Saint-Pierre. Cette direction de fissures se prolonge dans la mer et doit être la cause de la rupture du câble sous-marin français.

Des paroxysmes, séparés par des périodes de calme relatif, ont été nombreux au commencement de l'éruption (8 mai, 20 mai, 26 mai, 6 juin), puis plus éloignés (9 juillet) ('). Nous constatons que l'émplion se poursuit, mais il ne saurait être question de faire attcune prédiction sur t avenir. L'histoire des volcans andésîtiques du genre de la Montagne -Pelée montre qu'ils se comportent dans leurs éruptions de façon différente ; les grandes explosions, comme celle du Krakaloa, ou la production de coulées de laves sont dans tous possibles, mais non nécessaires.

Il sera particulièrement utile, au point de vue de la sécurité de l'île (agrandissement possible vers le Nord et vers l'Est de la zone de dévastation), comme au point de vue scientifique, de suivre attentivement la marche ultérieure des événements et de voir si les fissures, se manifestant par des fumerolles, resteront localisées dans leur direction primordiale, ou bien si elles se continueront sur les flancs nord-est de la montagne, suivant un diamètre, ou encore se produiront en éventail dans diverses directions. Nous n'avons recueilli aucune indication à cet égard en dehors de l'existence de la sortie boueuse de Trianon et peut-être dune autre dans la vallée de la Basse-Pointe ; mais, comme elles n'ont pas fonctionné pendant notre séjour, nous n'avons sur elles aucun document personnel.

Dans le cas où le volcan entrerait prochainement dans

(1) De nouvelles éruptions graves viennent de se produire : 25, 26 et 30 août.

260 f'itude des principaux volcans

une phase de coulées» il est vraisemblable, d'après la disposilion du cratère, que celles-ci s'épancheraient dans la vallée de la rivière Blanche, c'est-à dire vers la mer, dans la région de dévastation maximum.

Nous avons appelé plus haut Tattention sur les désastres produits parles torrents dans tout le massif delà Montagne- Pelée ; ils ont été la conséquence des condensations atmosphériques particulièrement intenses sur la Montagne -Pelée pendant Téruption, ou plus ou moins indirectement dus à des émissions d'eau boueuse. 11 est certain que les phénomènes torrentiels survivront à l'éruption actuelle et seront à redouter aussi longtemps que les flancs du volcan, formés par des matières éminemment entrainables, seront déboisés. De toute façon, Té vacuation des habitations situées auprès de leur cours inférieur s'impose.

Au moment où ce rapport allait être déposé, parvient la nouvelle d'un nouveau désastre dans la partie est et sudest de la Montagne-Pelée. Les dépêches ne permettent pas encore de se faire une idée de leur étendue, de leur nature et de leur origine; mais, dans tous les cas, elles indiquent une augmentation de l'activité du volcan et, ce qui est plus grave, le déplacement ou l'extension de la région dangereuse.

La situation est donc aujourd'hui très différente de ce qu'elle était à la fin de juillet.

Cet événement rend de plus en plus nécessaire une étude minutieuse et surtout continue d'une éruption qui s'aggrave d'une façon inquiétante.

Il n'est pas douteux que l'évacuation du massif entier de la Montagne-Pelée, que nous ne considérions pas comme indispensable il y a un mois, doit être aujourd'hui elTectuée d'une façon complète et maintenue jusqu'à cessation des manifestations volcaniques.

La surveillance devra désormais être des plus actives sur la limite méridionale du massif, surtout s'il était démontré,

une fois les causes de cette dernière catastrophe déterminées, que l'éruption a été due à un nouveau cratère produit sur une fissure latérale.

Les parties centrale et méridionale de la Martinique sont restées à l'abri de Faction immédiate du volcan, mais, comme on Ta vu plus haut, le littoral a eu à subir l'elfet de raz de marée, chaque fois que s^est produite une violente explosion du volcan. Bien qu'une explosion beaucoup plus violente encore que toutes celles qui ont été constatées jusqu'à ce jour soit nécessaire pour déterminer par contre-coup des dommages importants à Fort-de- France, on ne saurait prendre trop de précautions contre un raz de marée éventuel. Du reste, lorsqu'on arrive pour la première fois à la Martinique, on est frappé d'étonnement en voyant la plupart des villes et des villages de la côte construits presque dans la mer ou dans des marais au niveau de celle-ci, alors que presque toujours, et en particulier à Fort-de- France, il eût été possible de bâtir sur les collines voisines toutes les constructions qui, par destination, ne réclament pas la proximité immédiate du rivage. Cette observation est une indication des mesures à prendre d'une façon aussi générale que possible, quand la période troublée actuelle sera parvenue à son terme.

Notons, en terminant, que l'accumulation d'une grande quantité de réfugiés à Fort-de-France constitue à cet égard, ainsi qu'à beaucoup d'autres, un danger permanent et des plus sérieux.

!871. — • Des gouvernements étrangers avaient envoyé des savants sur les lieux, et voici un extrait du rapport de MM. Tampest, Anderson et Flett, de la commission anglaise, qui fut publié dans le bulletin de la Royal Society de Londres.

Le 9 juillet, sur un sloop affrété par nos soins, nous avions

passé la malinée sur les ruines de Saint Pierre. Le volcan était très net et aucun nuage ne le dissimulait à la vue ; on distinguait de petits jets de vapeur sortant de la fissure triangulaire qui servait de cratère.

Un peu après midi (*), de gros nuages de vapeur commencèrent à s'élever, un toutes les 10 ou 20 minutes, avec un grondement sourd. A mesure qu'ils s'élevaient, ils s*étendaient prenant la forme de massues ; ils étaient formés de masses globulaires roulantes, dont le nombre et la grosseur augmentaient à mesure quils montaient dans les airs ; on pouvait les comparer à un faisceau de grappes, petites et grosses, ou à un gigantesque choufleur. Quand leur vitesse ascensionnelle diminua, ils flottèrent sous le vent, et une flne cendre commença à tomber comme un brouillard épais sur le versant oriental de laMontagne. Cela ne nous causa d'abord aucune anxiété, car nous avions constaté que la montagne ne restait jamais longtemps sans donner lieu à des décharges de ce genre, dues simplement à des dégagements de vapeur entraînant une poussière fine. Les nuages en question s'élevèrent, en général, à des hauteurs de 1 500 à 1 800 mètres au-dessus de la mer.

L'après-midi, nous naviguâmes le long de la côte pour prendre une série de photographies générales de la montagne entre Saint-Pierre et Prêcheur. La vapeur fusait toujours et vers six heures, comme nous arrivions par le travers de la baie de Saint-Pierre, les jets devinrent plus nombreux, quoique pas beaucoup plus importants comme dimensions. Nous atterrnnes au Carbel, village à 2''"',4 au Sud de Saint-Pierre où il y a une provision d'excellente eau et un bon ancrage. Vers six heures et demie, il devint évident que Tactivité du volcan augmentait; les nuages en forme de choux-fleurs cessèrent d'être distincts et séparés ;

{*)Revue sotentifique, 27 septembre 1908.

ils se suivirent bientôt de si près qu'ils finirent par donner Fimpression d'une émission continue. Un nuage épais de vapeur fut chassé par le vent et couvrit tout le côté sous le vent de File et la mer jusqu'à 10 kilomètres des côtes d'une couche de cendres fines; le soleil, masqué parce nuage^ perdit son éclat et devint un disque pâle d'un vert jaunâtre, facilement observable à l'œil nu. La nuit vint; mais la lune éclairait suffisamment pour nous permettre de voir ce qui se passait sur le flanc de la montagne.

Une avalanche incandescente, — Juste avant que la nuit fut complète, nous remarquâmes un nuage qui avait en lui quelque chose de particulier. Au premier aspect, il ressemblait aux masses globulaires de vapeur en forme de chouxfleurs ; mais il était plus sombre et, au lieu de s'élever dans les airs, il conservait sa forme en devenant peu à peu de plus en plus gros. Après Tavoir observé un instant, nous conclûmes qu'il se déplaçait en ligne droite delà montagne vers nous en raulant sur la surface du sol. 11 était si totalement distinct dans ses allures des nuages ascendants de vapeur, que notre attention s'était concentrée sur lui et que nous n'étions pas sans appréhension sur son caractère. Il sembla mettre quelque temps pour atteindre la mer (plusieurs minutes au moins) et, comme il atteignait la baie» nous pûmes voir qu'il était sillonné d'éclairs innombrables.

Nous levâmes l'ancre et nous mimes à la voile vers le Sud, le long de la côte, avec un vent léger de l'Est et lune marée favorable. Nous avions à peine quitté notre ancrage quand il devint évident qu'une éruption était imminente. Comme l'obscurité s'accentuait; un reflet rouge devint visible sur les nuages qui couvraient le sommet de la montagne ; ce reflet devint de plus en plus brillant et bientôt nous vîmes des pierres portées au rouge sortir du cratère et rouler sur les pentes en donnant des étincelles incandescentes. Brus-

quementle nuage tout entier fut brillamment illuminé et les marins s*écriërent : « La montagne éclate ! » Dans un temps incroyablement court, une avalanche de matériaux portés au rouge descendit vers la mer. Nous ne pouvions pas voir la sortie du cratère à cause du voile de nuages ; mais les parties basses de la montagne étaient clairement visibles et l'on y pouvait suivre la coulée incandescente descendant à angle droit sur le rivage de la baie, et mêlée de grosses pierres d'un rouge brique qui soulevaient, en roulant, le long des pentes, quantité de lueurs et d'étincelles. En quelques secondes ce fut terminé. Indubitablement la vitesse était terrifiante et rien n'eût pu résister à ce torrent incandescent.

Les éclairs. — A peine cette lueur rouge se fut-elle éteinte qu'un gros nuage noir commença [à se former exactement où s'était produite l'avalanche. La pâle lumière lunaire nous le montra globulaire, avec une surface bombée couverte de masses arrondies protubérantes qui montaient et se multipliaient avec une terrible énergie. Ce nuage s avançait sur les eaux, directement vers nous, en pleine ébuUition, changeant à chaque instant de forme. Sur sa face partaient d'innombrables éclairs, courts, le plus sou\ent horizontaux ; à sa base surtout, c'était un scintillement continu. Le nuage même était noir comme la nuit, dense et solide, et les éclairs qui le sillonnaient lui donnaient un aspect sinistre indescriptible ; il se mouvait avec une grande vitesse et à mesure qu'il approchait il devint de plus en plus gros tout en conservant sa forme arrondie ; il ne s'étendait pas latéralement et ne s'élevait pas dans les airs; il était balayé au dessus de la mer en poussant des masses globulaires toutes scintillantes d'éclairs. A 1600 mètres environ de nous, sa marche se ralentit d'une façon perceptible; nous estimâmes alors qu'il avait 3 kilomètres de large et environ 1 600 mètres de haut. Il commença alors à changer de forme ; les protu-

bérances nouvelles cessèrent ou ne se produisirent plus que lentement; elles devinrent moins globulaires, et la face du nuage ressembla presque à un rideau noir drapé avec plis. En même temps, il devint plus pâle et plus gris et pendant un certain temps sa surface brilla sous la lumière lunaire à la façon d'une pièce de soie. Les particules de cendres commencèrent à tomber et la vapeur blanche, délivrée de la poussière qui y était mêlée, s'éleva dans les airs.

Le nuage s'avança encore, mais ce n'était plus maintenant que de la vapeur ; il s'éleva au-dessus de la surface de la mer, et passa au-dessus de nos têtes en une grande masse en forme de langue qui fut en quelques minutes directement au-dessus de nous. Alors des pierres, de la grosseur d'une noix, commencèrent à tomber sur le bateau; elles furent suivies de petites balles qui tombèrent comme une volée de pois. En une minute ou deux, une cendre grise, fine, humide et agglomérée en petits globules, tomba sur nous, suivie d'une pluie de cendres sèches. Quand la cendre fine commença à tomber, une odeur d'acide sulfureux se fit sentir, mais pas très marquée. Il n'y eut pas de pluie.

Le volume de vapeur émise a du être énorme, car le nuage en forme de langue s'élargit en gagnant le sud de telle sorte qu'il couvrait le ciel presque tout entier, sauf une légère bande à l'extrême horizon. La poussière tomba à Fort-de-France et sur toute la pointe Sud de la Martinique. Le feu des éclairs était magnifique ; ils sillonnaient le nuage dans toutes les directions suivant des lignes irrégulières et étaient accompagnés d'un grondement continu.

Ce qui se passa ensuite au Mont-Pelé, on ne saurait le dire d'une façon précise. Les éclairs brillants et un bruit rappelant le tonnerre durèrent encore quelques heures. Cette nuit-là il y eut un orage violent sur la pointe Nord de la Martinique et beaucoup des éclairs étaient atmosphériques; mais il est probable que l'éruption n'était pas non plus

266 Atuds des phincifaux volcans

étrangère à ces manifestations et les bruits peuvent avoir en partie une origine volcanique.

Caractéristiques des éruptions, — Il ne peut y avoir aucun doute à cet égard : l'éruption à laquelle nous avons assisté était une contre-partie de celle qui a détruit Saint-Pierre. Le mécanisme de ces décharges est obscur et beaucoup de problèmes intéressants sont soulevés ; mais nous sommes convaincus que l'avalanche incandescente était constituée par du sable chaud et des gaz — surtout de la vapeur. Quand nous repassâmes quelques jours plus tard, à bord du Wear, nous eûmes une excellente occasion d* examiner la côte du pont du vapeur. Le côté Sud-Ouest de la montagne, le long du cours de la rivière Sèche^ était couvert d'une couche de cendres fines, grises, fraîchement tombées, qui paraissait être plus épaisse dans les vallées. L'eau des rivières descendant de cette partie de la montagne était chaude à émettre des vapeurs. 11 n'y avait pas de lave. Nous ne vîmes aucune explosion de gaz combustibles, ni rien qui ressemblât aune flamme. Nous fûmes d'accord pour reconnaître que les scintillements dans le nuage étaient dus à des éclairs ordinaires qui éclataient d'une partie de ce nuage à une autre et dont certains frappaient la mer au-dessous.

La circonstance la plus particulière de ces éruptions, est l'avalanche de sable incandescent et le grand nuage noir l'accompagnant, l^es stages préliminaires de l'éruption, qui peuvent durer quelques jours ou seulement quelques heures, consistent en dégagement de vapeur^ de poussières fines et de pierres, et dans le rejet des eaux du lac du cratère sous forme de torrents d'eau et de boue. Ces dégagements n'ont rien d'extraordinaire ; mais dès que le débouché du cratère est dégagé et que l'éruption atteint son maximum,, une masse de lave incandescente apparaît et coule par dessus les bords du cratère sous forme d*une avalanche de poussière portée au rouge. C'est une lave puh'érisée par

l'expansion des gaz qu'elle contient; elle se précipite vers le bas de la montagne, renversant et détruisant tout sur son passage. Le mélange de poussières et de gaz se conduit comme un fluide à beaucoup d'égards: la composition exacte des gaz reste d'ailleurs inconnue; ils paraissent consister principalement en vapeur d'eau et acide sulfurique. Il y a beaucoup de raisons de croire q\ïïl ne contiennent pas beaucoup d'o-xygène et ne sont pas propres à la respiration. »

m2fm — Appelé, de nouveau, à diriger une mission sur les lieux, M. Lacroix n*a pu encore se livrer à un examen approfondi des rocbes qull a rapportées de son premier voyage.

Voici néanmoins Taperçu sommaire de la nature des projections de la Montagne Pelée, que M. Lacroix a communiqué à l'Académie des Sciences :

« Ces roches offrent des caractères extérieurs fort variés; ce sont : 1° des roches compactes, vitreuses, d'un gris noir, constituant des blocs fragiles parfois énormes ; tels sont ceux qui ont été projetés dans Tancien lac des Palmistes et sur les pentes Est de la montagne, antérieurement au 29 juin, date de la première ascension ; quelques-uns d'entre eux sont de véritables obsidiennes ; 2^ des bombes de toute taille, de couleur plus claire que les précédentes; présentant de profondes et sinueuses fentes de retrait sur toutes leurs faces (observées par l'auteur après le g juillet); 3® des blocs anguleux de ponce blanche, pouvant atteindre plus de 1 mètre cube (éruption du 9 juillet).

« Un examen sur le terrain a permis déjà de voir que ces roches, si différentes en apparence, ne constituent en réalité que des variations d'un même type pétrographique.

« En brisant un grand nombre de bombes à fissures de retrait, M. Lacroix a recueilli toute une série d*échantillons dans lesquels.on trouve, de la périphérie au centre, tous les

passages enlre le verre compact qui constitue leur croûte et la ponce la plus poreuse.

«L'examen microscopique confirme cette première impression. La composition minéralogique de ces roches est celle que faisait prévoir Tétude des cendres du 3 mai dont il a entretenu antérieurement TAcadémie. Ce sont des andésites à hypersthène, riches en phénocristaux et devant aux conditions rapides de leur refroidissement une pâte presque toujours plus ou moins complètement vitreuse.

« EnQn, Tétude minéralogique et chimique des roches, dont Tauteur donne la description^ le conduit à cette conclusion que si le volcan entrait dans une phase de coulée, il produirait des andésites identiques à celles que l'on trouve en place dans le massif de la Montagne-Pelée et qui ont été formées au cours des éruptions antérieures à la découverte de la Martinique. >

!S$73. — MM. Mirville et Rosé, pharmaciens des troupes coloniales, ont recueilli et analysé des cendres tombées le 8 mai à Fort-de-France. Ils ont trouvé la composition suivante :

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