CHAPITRE ly
Entre la deuxième période et la troisième, la limite n’est pas toujours aussi nettement tranchée qu’entre la deuxième et la première. Il y a rarement un intervalle de repos, et ,1e délire semble commencer dans l’attitude dé.la contorsion, et même pendant les grands mouvements. ,
Le caractère de cette période se trouve parfaitement défini par le nom que lui a donné M. Charcot, période des attitudes passionnelles ou des poses plastiques. Et en effet, cen’estpasici un simple délire de mémoire ou d’imagination ; la malade est en proie à des hallucinations qui la ravissent et la transportent dans un monde imaginaire. Là elle .assiste à des,scènes où elle joue souvent le principal rôle ; l’expressiOn ,des,a;physionomie et ses attitudes reproduisent les sentiments qui l’animent; elle:agit comme si son rêve était une réalité. Et, par . la mimique expressive à laquelle elle se livre, ainsi que par les paroles qu’elle laisse échapper, il est facile de suivre toutes les péripéties du drame qui se déroule devant elle, ou auquel elle prend eller-même une part active ; — son hallucination, purement subjective, devient en quelque sorte objective par la traduction qu’elle en fait. -,
• ' Quand elle est réveillée, la malade conserve le souvenir de tout ce qui s’est passé, et le récit qu’elle peut en faire concorde en tous points avec ce que l’on a observé. ' ,
Peiida.rit cette période des hallucinations, elle est complètement insensible à toute excitation extérieure. La piqûre, la titillation de la conjonctive, l’application d’un bandeau sur les yeux, la respira-
tion de l’ammoniaque, un bruit violent aux oreilles, etc., rien ne peut troubler le cours de son délire. Nous ne connaissons que deux procédés qui, sur le champ, font évanouir le rêve et ramènent la malade à la réalité : c’est, en première ligne, la compression de l’ovaire, dont l’effet est constant et instantané, et ensuite le choc électrique, dont l’action,, sans être toujours aussi prompte et aussi sûre, n’en est pas moins manifeste.
Le sujet de ces hallucinations est le plus souvent puisé dans le passé de la malade. Les scènes qui dans un sens heureux ou malheureux ont frappé son imagination, se reproduisent avec une vivacité que le temps ne peut éteindre, et surtout celles qui ont eu une influence sur le développement de la maladie.
D’autres fois, au contraire, l’hallucination est une pure création qui varie avec la richesse d’imagination dont est douée la malade.
On peut distinguer deux phases : la ph ase des hallucinations gaies etlaphase des hallucinations' tristes {pl.IV,p. 61). Ces deux phases se succèdent ou s’entremêlent sans interruption. Dans une même attaque, le tableau gai fait place au tableau triste, ou inversement, avec la rapidité des images qui passent sous les verres d’une lanterne magique. Souvent une scène est à peine commencée qu’elle est brusquement interrompue par une autre. Il y a là comme la taquinerie d’un malin génie que les malades ne peuvent éviter. Elles s’en plaignent souvent amèrement, disant « que le côté gai d’une attaque est toujours troublé par les visions terribles, et qu’en somme il y a plus de malheur que de bonheur ».
Gl... est celle de nos malades chez laquelle ces poses plastiques ou attitudes passionnelles ont le plus de régularité. Elles retracent principalement deux événements de son existence. Le premier, terrible, marque son entrée dans la vie ; elle avait dix ans quand elle en fut victime. Le second, au contraire, lui cause un plaisir qu’elle ne cherche pas à dissimuler.
Pendant les grands mouvements, qui sont toujoui’s chez elle les grandes salutations, sa physionomie, où se peint l’effroi, indicée que l’hallucination a commencé. En effet, si on la réveille à ce moment par la compression ovarienne, elle dit avoir peur de quel-
qu’un qui la poursuit, elle court, elle cherche à lui échapper. C’est l’apparition de ce personnage dont le souvenir, avec la persistance d’une obsession, revient sans cesse impiûmer à cette phase de l’attaque son caractère si pénible.
Les grands mouvements se terminent par une vive agitation. La malade semble lutter pour se soustraire à des étreintes, et ces paroles lui échappent : « Au secours! Au secours ! — Ah! vous ne m’aurez pas... Rendez-moi ma clef M... Vous ne m’embrasserez pas... Il est minuit, rentrez!... Changez de verre!... Je ne boirai pas... Moi, je ne suis pas maman... Non, lâchez-moi... »
Mais elle ne peut longtemps soutenir la lutte. Tout d’un coup elle supplie; ses mains sont jointes, ses bi’as tendus-en avant, elle se roule sur son lit en criant : « Pardon! pardon ! »
Parfois, dans un mouvement plus accusé, elle se redresse et se met complètement à genoux. Dans ses poses, de plus en plus suppliantes, comme dans sa voix, dont l’accent devient plein d’angoisse et de terreur, on sent que le malheureux ne se laisse pas toucher.
Brusquement la malade retombe sur son lit comme terrassée par une force invisible. Elle est couchée sur le dos, étendue en croix : la tête, droite, légèrement renversée en arrière ; les yeux grands ouverts; son visage exprime la colère et l’effroi; les bras sont roides, maintenus perpendiculairement au corps, les poings fermés; une seule jambe, la droite, estétendue et contracturée, la jambe gauche est demi-fléchie, et relativement molle. Les paroles qu’elle laisse échapper montrent clairement ce qui se passe :
« Il m’attache!... non, je ne vous céderai pas... d’abord je ne pourrai pas faire ma première communion... Oui, je crierai’... Oui, je crierai ! Est-ce que je dois vous servir aussi... Vous allez m’étouffer en me mettant'Ja main sur la bouche! »
Et, fait curieux qui indique avec quelle précision de détails la scène est représentée : d’après les renseignements qu’elle a donnés
1. Il paraît qu’une fois entré dans la chambre où la pauvre petite s’était réfugiée, le premier soin du persécuteur fut de fermer la porte et de s’emparer de la clef.
elle-même en dehors de la crise, son agresseur, après l’avoir placée en travers sur le lit, lui attacha la tête, les deux bras en croix, et une seule jambe, la jambe droite.
Après cette scène, qu’on pourrait appeler le crucifiement, survient une scène de menaces. Elle se relève furieuse, montre le poing, se jette en avant comme pour atteindre le coupable et ressemble à une véritable furie ; elle crache à la figure du personnage imaginaire.
Mais son courage est au-dessus de sa force et la menace est parfois interrompue par des coups :
« Oh! là là! des coups... pardon, laissez-moi! De grâce,monsieur. Vous me faites mal... Oh! maman!... sale c... tu m’attacheras les bras et le cou... Oh! je le dirai à tout le monde... à quarante ans et quelques années!... quand on a une fille de vingt et un ans... »
Presque toutes ces paroles sont prononcées à demi-voix, les dents serrées et d’un ton contenu.
Il est une autre scène qui, pour être une pure création de son imagination, ne'lui en inspire pas moins une grande frayeur. Elle voit un immense chariot couvert de tentures mortuaires et rempli de squelettes effrayants dont les yeux caves lancent du feu. Il y a des flammes rouges partout. Les squelettes essayent de l’attirer à eux et veulent la faire monter dans leur char.
Elle leur demande pardon.
Tous ces tableaux sont reliés entre eux et se succèdent le plus souvent dans l’ordre que nous avons indiqué, c’est l’ordre logique et répondant à la réalité. Cependant Tordre en est parfois interverti, quelques-uns peuvent manquer ou se trouver mêlés diversement aux scènes de la phase gaie de l’hallucination.
Cette phase se compose d’une série de tableaux qui sont d’une précision et d’une régularité non moins surprenantes.,
La transition est brutale : un geste de terreur ou de menace se trouve brusquement interrompu, la malade demeure interdite comme sous le charme d’une apparition; elle marque l’étonnement, la surprise mêlée de joie, son regard est dirigé en haut. Et
si on lui demande, en la réveillant subitement par la pression ovarienne, pourquoi elle regarde ainsi, et ce qu’elle voit : « Il est à un balcon, » répond-elle.
Puis; elle tend les bras dans une attitude extatique.
« Oh viens! viens! »
Elle appelle d’une façon plus pressante en faisant signe avec le doigt. En même temps elle montre une place à côté d’elle. Ces mouvements sont répétés avec instances.
Enfin elle se renverse, ferme les bras, comme pour étreindre le fantôme, et le couvre de baisers.
Le calme revient peu à peu.
Elle fait la nique à un être imaginaire ^ en tirant la langue.
Puis elle prête l’oreille, elle écoute :
« Écoutez!... Écoutez!... Oh! la belle musique! yi
C’est la musique militaire au milieu d’un grand jardin planté de marronniers roses. Elle s’y promène au bras du préféré. Les soldats sont vêtus de rouge et portent de grands pompons de cette couleur. La musique est très entraînante.
Ces détails nous ont été donnés par la malade en dehors de son attaque. Dans les différentes scènes qui composent l’hallucination gaie, il ne lui échappe que de brèves exclamations ou quelques mots isolés; tous ces divers tableaux se succèdent comme dans une pantomime d’une rare expression et se rattachent vraisemblablement, comme les scènes tristes, à quelques circonstances de sa vie passée.
L’hallucination de la musique militaire marque toujours l’approche de la fin de l’attaque. Bientôt elle voit des rats, elle a des mouvements de frayeur, elle frappe sur son lit comme pour les tuer. Puis elle se met sur son séant, se cache le visage dans les mains et déplore sa destinée :
« Ah! malheureux parents!... En voilà une femme que cette mère-là! Non, non, je ne veux pas y penser... Non, je me tuerai... mais ce n’est pas ma faute, à moi, si c’était son amant!... »
I, Vraisemblablement au personnage de la première scène.
Là commence un délire sans attitudes spéciales ; il se prolonge pendant un temps plus ou moins long et doit être rangé dans la quatrième période. Nous y reviendrons au chapitre suivant.
Ce que nous venons d’exposer montre bien la justesse de la dénomination sous laquelle M. Charcot désigne cette période de l’attaque. Les divers tableaux qui la composent reviennent invariablement. Toutefois, suivant les attaques, ils peuvent être écourtés et même ne pas être tous représentés. Les gais et les tristes s’entremêlent diversement. Mais il est bien curieux d’observer qu’ils se présentent toujours avec la même physionomie. Ils sont en quelque sorte stéréotypés ; les gestes, les attitudes, les paroles môme ne varient pas.
Marc... ne le cède pas à Gl... pour le nombre et la vainété de ses attitudes passionnelles ; mais elle offre moins de régularité. Elle semble avoir plus de ressources, elle est moins renfermée dans un cadre toujours le même, et, pour rendre un même sentiment, elle a comme un luxe d’attitudes différentes.
Son hallucination gaie est le plus souvent la reproduction des scènes de sa jeunesse, pendant laquelle, enfant du peuple, abandonnée à elle-même, elle a fréquenté les bals de barrières et les tavernes de la banlieue. L’hallucination triste est une création de son esprit.
Voici ce qu’elle raconte :
Elle est avec « Ernest » en partie de plaisir dans un de ces restaurants des environs de Paris, où les tables sont dressées sous des treillages garnis déplantés grimpantes et de fleurs. Mais son bonheur est troublé par le spectacle suivant. Elle voit une négresse entourée d’hommes noirs, aux bras robustes, tatoués à la façon de certains ouvriers et complètement nus. Ils veulent abuser de la malheureuse ; une lutte s’engage, alors ils la saisissent par les cheveux et se mettent en devoir de la scalper. Le sang coule à flots sur le visage de l’infortunée, qui pousse des cris lamentables, appelle au secours et tend vers Marc... des mains suppliantes. Une sorte de balustrade la sépare de cette scène, elle voudrait secourir
la pauvre victime, mais elle ne peut; Ernest, qui voit le danger, la retient.
Tel est le côté lugubre du tableau ; mais de l’autre côté, du côté d’Ernest, c’est bien différent. Ils sont en société nombreuse, Ernest a une foule d’amis qu’accompagnent d’autres jeunes filles. Tous les personnages n’ont pour vêtement qu’une large ceinture rouge, à l’exception d’Ernest, qui porte un costume espagnol. On s’attable, on mange des huîtres, on boit du vin blanc, on chante, on rit beaucoup. Puis l’on se divise par groupes et l’on recherche les coins obscurs du jardin.
Les scènes amoureuses ne manquent pas dans le passé de Marc..., et leur souvenir occupe une grande place dans son délire et dans ses attitudes.
Une circonstance malheureuse est venue en 1875 ajouter au côté triste de son délire. Elle est ainsi rapportée dans Ylconogra- ■phie : « Il était intéressant de rechercher la cause de ces modifications des attaques (expressions de colère, de dédain, de dégoût). Notre curiosité était d’autant plus vivement excitée que pendant les jours qui suivirent, Marc... était plus triste que de coutume et pleurait souvent A force d’insistance, nous parvînmes à savoir que, peu auparavant, Marc... était sortie en ville et que, le soir, lapersonne qui la ramenait à l’hospice et qui lui touche de près par les liens du sang, l’avait fait monter en voiture et avait essayé d’abuser d’elle. Cette tentative, bien qu’elle ait échoué, l’avait vivement et douloureusement impressionnée L »
Son délire érotique peut se porter également sur les personnes qui la fréquentent, elle appelle avec des gestes provocateurs M. X., Y. ou Z. Pour d’autres, au contraire, elle a des gestes de dédain et desattitudes de souverain mépris.
Gen..., lors de ses attaques régulières, n’a pas la variété d’attitudes que nous avons trouvée chez Gl..., et Marc...
Le plus souvent son hallucination est lubrique. Elle voit Camille, l’appelle, le presse de venir ;
1. Bourneville et Regnard. — Iconographie photographique de la Salpêtrière, t. I, p. 125.
« Camille, je n’ai jamais aimé que toi. »
Elle affecte des poses théâtrales accompagnées de ces paroles :
« Donne-moi ton amour. »
« Ne m’outragez pas. »
Ou bien elle prend des attitudes silencieuses, se rapprochant de l’extase. Elle est a genoux ou assise sur son lit, l’œil au ciel, un doigt levé ou les mains jointes. Elle demeure ainsi complètement absorbée pendant plusieurs minutes.
Ou bien elle s’écrie : « Mon Dieu! secourez-moi! » Sa prière ne laisse pas de paraître édifiante ; mais bientôt elle reprend ses propos inconvenants et les attitudes passionnées reparaissent.
Nient ensuite un délire de mémoire interrompu de temps à autre par des visions de corbeaux et de vipères, et pendant lequel elle raconte tous les événements de sa vie. Ce délire dure souvent fort longtemps, mais il fait partie de la quatrième période, dont nous parlerons plus loin.
En dehors de ses attaques, Gen... a des extases que l’on doit considérer comme des attaques modifiées et réduites à une seule phase, celle des attitudes passionnelles. Il en sera question quand nous traiterons des diverses variétés- de l’attaque.
Ang..., a des hallucinations fort variées.
Dans l’ordre ffai elle voit « Alphonse » perçoit ses embrassements, et les scènes d’amour d’autrefois se reproduisent. Parfois, elle l’accable de reproches.
Elle assiste à une noce dont les mariés lui sont inconnus.
Elle se promène dans un grand jardin, sous de grands arbres. Il y a beaucoup de roses blanches.
Dans l’ordre triste la scène d’Alphonse a son pendant b
1. Cet Alphonse était un marin qui la séduisit, il y a huit ans, alors qu’elle était à Marseille. Elle se hrouilla avec toute sa famille à cause des relations qu’elle entretenait avec cet homme dont elle était amoureuse, et qui ne tarda pas à Tahandonner. Ang... a toujours conservé la mémoire de son amant. Alphonse joue un grand rôle dans toutes ses attaques.
2. En 1871, Ang... a été faite prisonnière par les communards. Le délégué Ta gardée un mois et a abusé d’elle, après l’avoir menacée de son pistolet. Elle a eu une grande frayeur. Depuis elle le revoit toujours dans ses attaques, elle se débat, elle résiste.
PÉRIODE DES ATTITUDES PASSIONiSELLES.
Elle voit de grosses bêtes qui ont des ailes immenses, des griffes énormes et un gros bec crochu. Ces animaux sont toujours à sa gauche et se précipitent sur elle.
Ang... voit encore deux hommes nus jusqu’à la ceinture, couverts de poils, et d’un aspect repoussant. Ils veulent abuser d’elle malgré ses résistances. Ces deux hommes reviennent toujours ensemble l’obséder et la tourmenter.
Elle voit quelquefois une grande lueur semblable à celle d’un incendie.
Elle assiste à un enterrement. Les corbillards sont blancs avec des croix noires et couverts de couronnes blanches. Il y a beaucoup de personnes en larmes qu’elle ne connaît pas. Le mort est aussi un inconnu. Elle voit le cercueil descendre dans la fosse.
Pendant tout ce délire, ses gestes sont en rapport avec la nature de son hallucination. Elle laisse échapper des paroles comrne celles-ci :
« Viens!... tu ne veux pas?...'On me persécute... Tu m’as trompée!... Il m’avait recommandée à toi... Il avait contiance en toi, sale bête. — (Cris, elle se débat.) Tu ne m’auras pas!... non... Qu’est-ce que dira ma sœur Eugénie, mon beau-frère ?... S’ils savaient ce que tu as fait...Tu es la cause qu’ils sont tous fâchés... Je t’aimais!... Tu ne m’aimes pas!... Mais je t’aime encore... », etc.
Wit... a un délire et des hallucinations qui rappellent aussi les principaux événements de sa vie. Elle parle d’un certain Alphonse, l’appelle « ingrat » et lui adresse les reproches les plus sanglants.
Elle appelle aussi « maman ».
Elle voit des lions rouges et des lézards au bec rouge qui lui causent une frayeur extrême.
Ler... nous offre un délire épouvantable, où la lubricité n’est pour rien, et qui rappelle les émotions et les frayeurs qui ont occasionné sa maladie.
Il est intéressant de faire ressortir l’influence des causes occasionnelles de l’attaque sur la nature des hallucinations. Les émotions violentes qui ont présidé au développement de l’hystéro-épi-
lepsie se reproduisent et donnent à l’attaque son cachet particulier. Chacune de nos malades en est un exemple. De plus, l’hystérie une fois confirmée, les attaques peuvent se trouver modifiées par les impressions vives ressenties dans l’intervalle; nous l’avons observé maintes fois, en particulier chez Marc... et chez Alph. B... « Les impressions ressenties dans l’intervalle des attaques ont le plus souvent donné aux épidémies le caractère particulier qu’a eu chacune d’elles, caractère qui a frappé tous les observateurs ». (Briquet.)