I". — DÉLIRE
Le délire est le plus souvent un délire de mémoire, il porte sur les événements qui ont marqué la vie de la malade. Il est triste et mélancolique. La malade raconte toute son histoire et l’accompagne de lamentations qui ont parfois un accent de vérité vraiment saisissant.
Gen... termine presque toujours ses attaques par quelque discours de ce genre :
« Ah! pauvre Gen...! qui pourra comprendre ma douleur!... Dieu seul... Je devrais ne pas le recevoir... Il m’outrage... Je devrais être sa femme, il fait de moi sa maîtresse... mais je l’aime trop... tout est perdu pour moi!... »
Tout à coup elle se redresse, et regardant avec des yeux pleins de larmes, comme si quelqu’un venait de s’approcher de son lit : « Tiens!... te voiLàl... » Elle pleure abondamment : « Oui, oui... je t’aime et je suis en colère... je voudrais que tout cela finisse... B’ais-moimourir... Personne n’en saura rien... Donne-moi quelque chose pour me faire mourir... » Puis, après un moment de calme: « Et dire qu’il a eu la cruauté de se faire connaître!... Ah! ... la nuit qu’il m’a tout avoué, il aurait mieux fait de se casser une jambe... Me marier!... jamais de la vie, jamais un homme ne me sera rien... Ah! Camille, Camille!... je veux mourir dans ma douleur! »
Parfois ce délire triste revêt un caractère effrayant. Je l’ai vue un soir, après une série d’attaques, alors que la camisole avait été enlevée, entrer tout d’un coup dans une fureur incroyable. Elle s’était levée, et avec de véritables hurlements de douleur, parcourait la salle, en s’arrachant les cheveux et en frappant de la tête les murs et le parquet. Elle criait : « Ah! malheureuse que je suis! — Je veux mourir. » Trois ou quatre infirmières avaient beaucoup de peine à la maintenir; on essaya, mais sans succès, de lui remettre la camisole. Et cependant, tout ce tapage' cessa comme par enchantement lorsque, après l’avoir étendue par terre, je parvins à lui comprimer l’ovaire.
Habituellement ce délire est plus calme et Gen... commence la longue histoire de ses aventures. La compression de l’ovaire ou les interversions de courants électriques arrêtent brusquement,-au milieu d’une phrase, toutes ces divagations, et montrent bien qu’elleê sont sous la dépendance de l’affection hystérique. Mais aussitôt après le délire reprend, et sur un sujet différent ; ce qui prouve que pendant le temps d’arrêt, la malade a complètement perdu la mémoire de ce qui vient de se passer. Elle ne continue pas l’histoire commencée, elle en reprend une autre par son milieu, semblant continuer un récit déjà entrepris, ou comme quelqu’un qui, feuilletant un volume, lirait au hasard les premières lignes de quelques pages.
Ce délire de la quatrième période porte sur les sujets les plus
variés. Il est tantôt gai, triste, furieux, religieux ou obscène. Le ton général en est donné par l’impression du moment.
En voici un exemple entre mille :
Depuis quelques jours Marc... est atteinte d’une bronchite, elle est morose, elle est fatiguée de la vie et voudrait mourir. Elle songe beaucoup à une de ses anciennes compagnes du service, Thérèse L., morte depuis un an.
Elle est prise d’attaques dont les différentes phases se développent comme d’habitude, mais dans le délire de la fin on reconnaît la préoccupation de son esprit : «Thérèse!... tu viens me placer tes mains froides sur la figure... Je te reconnais bien... Je te vois assez souvent les nuits... Morte d’une bronchite négligée! — Moi, je veux bien mourir comme ça! — Je voudrais aller au cimetière... Papa?... Je ne le vois pas souvent... Qui voulez-vous que j’aime? Maman est morte à vingt-sept ans... J’ai vécu un an de trop (Marc... a vingt-huit ans)... Voilà ce que c’est de mourir dans un hospice!... Au moins, chez soi, on a des parents qui vous embrassent. .. Pourquoi voulez-vous que je tienne à la vie ?... »
A la suite d’un autre accès, le même sujet revient : « Si j’entendais seulement dire : la poitrine est prise... Souffrir et ne jamais mourir !... Avoir une vie dure comme la mienne!... Je suis doncs une bête... pas comme les autres femmes... »
Marc... n’a pas toujours un délire aussi lugubre. Parfois les scènes du passé reviennent à son esprit ; on se retrouve avec Ernest. Absorbée dans ses réflexions, elle parle toute seule, et l’on entend ces paroles prononcées à demi-voix :
« Je n’irai pas à l’école du soir... Vaut autant ça que de savoir écrire... Ça fait autant de bien... Si papa me demande pourquoi je suis rouge, je dirai que j’ai couru... J’ai été te voir hier, tu dois être content... tu m’embrasses toujours... (Gaieté lubrique.) — Oh ! « va à l’école ! va à l’école ! » je m’en fiche; je vais à l’école chez lui... il m’apprenait à lire et à écrire..., etc. »
Pendant ce délire, la malade a recouvré entièrement la connaissance et reconnaît parfaitement ceux qui l’entourent, ou bien
elle commet des erreurs de personnes et se figure voir près d’elle les gens qu’elle a connus autrefois.
Gen... ne manque jamais d’appeler du nom de Camille celui qui, aiTètant son attaque parla pression ovarienne, amène ce délire de la quatrième période.
D’autres fois le délire est remplacé par un mutisme obstiné. La malade est taciturne, elle fuit la société, il est impossible de lui arracher une parole.
Ou bien elle est prise par accès d’un rire nerveux dont elle ne peut se défendre; c’est ainsi queLesp... termine habituellement ses attaques.
Enfin, ce qui est plus rare, la malade demeure stupide, elle cherche dans son lit, arrange ses draps, etc,., et, suivant l’expression pittoresque deCalmeil, semble mettre de l’importance à passer pour imbécile. Cette terminaison est beaucoup plus fréquente dans les accès d’épilepsie vraie, à la suite des vertiges du petit mal.