‹ Étude et enseignement de la langue française à l'étrangerChapitre 3 sur 147 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRh:S.. FILS ET C*

IHFRIMBUnS DK l'iwSTIJIJT, RUfe JACOB, 56

Droit de tr.tdiiclion et de reproductiun r^wrvé.

JVj, ^. ^'

CONSIOER AXIONS PRELIMINAIRES.

~^~j~ une langue. Le français que montrent^ de pareils insdim maître titutcurs sied aussi bien, dans la bouche de leurs élèves, que les chapeaux confectionnés d'après les journaux de modes parisiennes sur la tète des élégantes, dans les petites villes de Tintérieur de la Russie. Ridicule par-ci , ridicule par-là.

Nous avons connu , quelque part à l'étranger^ un chapelier qui , le matin, donnait des leçons de sa lan* gue, l'après-midi repassait ses chapeaux , et, le soir, préparait ses leçons du lendemain. Arrivé dans le pays pour orner les têtes à sa manière , le brave homme a eu le bon sens de retourner à ses galettes^ et, dit-on, il ne s'en trouve pas mal. Lorsque, à son établi, il pérore sur les connaissances nécessaires à un maître de langue française , il ne manque jamais de répéter cette phrase, qui est comme stéréotypée sur ses lèvres : « Au jour d'aujord'hui, il faut d'abord bien savoir ses « dix parties du discours. » Et , tout fier, il pose pour un moment son carreau, et promène sur son auditoire un regard plein d'une majestueuse assurance.

Nous avons, également connu , dans la même ville, un individu qui , se mêlant aussi du commerce de participes, était parvenu à se placer dans une famille très-distinguée. Un beau jour cependant, le dé-

' Un personnage occupant une éminente position à Varsovie avait Thabitude de se faire présenter les étrangers qui arrivaient en Pologne et de leur demander ce qui les amenait dans le pays. « Je viens montrer ma langue, dit un jour un nouveau venu. — Ah! lui fut-il à Tinstant répliqué, vous venez nous montrer votre langue; eh bien, moi, je vous montre la langue russe. » Et une langue d'un demi-pied, étalée aux yeux de ce quidam ébahi, prouva d'une manière irrésistible qu'i! avait trouvé son maître.

CONSIDÉRATIOiNS PRELIMINAIRES. 5 goût du métier le prit si fort que , dans une réunion

j X • •! »' • n 1 t . ,1 Du choix

de compatriotes, il s ecria : « Bah! je retourne a la d'un maître. « place Maubert, et, messieurs, «si vous allez un jour « à Paris , yenez me voir ; je vous vendrai une fa - « meuse paire ^e philosophes l » Et il tint parole, et la place Maubert le voit continuer le noble trafic qu'il hérita de ses pères.

Si les éducatioiu faites par de tels maîti*es n'avaient d'autre inconvénient que de transmettre à la jeunesse des connaissances incomplètes, on pourrait, jusqu'à un certain point, en prendre son parti. Il y a des degrés dans la culture intellectuelle, et, sous ce rapport, les ambitions sont d'ordinaire assez modestes ; mais la chose mérite qu'on y regarde de plus près. L'homme que nous donnons pour gouverneur à notre enfant exerce une notable influence sur son élève. S'il est à la hauteur de sa position , il doit imprimer aux études diverses une direction intelligente, et, pour atteindre ce but, il lui faut autre chose qu'une langue , même passablement parlée. On sait ce que deviennent deux aveugles se conduisant l'un l'autre.

On entend quelquefois dire : a Mais je ne veux pas « que mon enfant devienne un savant; s'il parle a français, c'est tout ce qu'il me faut. » Les personnes qui font un pareil raisonnement ont l'air de ne pas se douter qu'il y a français et français : le français des gens cultivés et celui des ignorants; le français des gens bien élevés et celui des gens sans édu • cation; le français du salon et celui de la rue. Quand on a mis toute sa pauvre logique à déraisonner de la

6 CONSIDÉRATIONS PRËLIIVUNAIRËS.

sorte, on prend un maître qui enseigne tout simple-

d\ui maître, ment a parler le français , et, cette belle éducation terminée, tous avez un jeune homme dont le langage, reproduction fidèle de celui de son maître^ est d'ordinaire ridicule, trivial, voire même saugrenu.

Le Français qui enseigne à Tétranger doit apporter, dans le choix de ses expressions une circonspection toute particulière. En parlant avec nos compatriotes, nous pouvons, sans que cela tire à conséquence , employer un mot hasardé; mais devant des Étrangers, qui vous prennent pour ainsi dire les paroles sur la langue, notre élocution doit être toujours châtiée, toujours de bon goût et de bon ton. Pour celui qui est peu au fait d'une langue, un mot en vaut un autre; et si, par exemple, quelqu'un ne s'était point oublié en présence de certaine jeune personne étrangère , bien élevée du reste, nous ne l'aurions point entendue dire un jour à une de ses amies : a Tu blagues^ ma chère, tu blagues ! »

Nous ne croyons pas qu'il existe beaucoup d'hommes méritant le nom de polyglottes. On peut parler en perfection une langue, et c'est toujours la langue maternelle ou celle qui s'y est substituée ; mais en parler plusieurs en perfection nous semble impossible. Pour bien s'exprimer dans un idiome , il y a tant de points à observer, tant de nuances délicates à saisir, tant d'usages à connaître, usages divers ou même contraires dans les langues diverses , que celui qui réus* sirait également bien dans plusieurs devrait posséder des dispositions surhumaines. Tel mot, qui rend par-

COiraiDlâRATIONS PRËLIMINAIRES. 7

faitement mon idée à moi, fait pouffer de rire un ^ , . Allemand, ou edt peut-être empreint de sottise pour d'i» maître, un Anglais, et vice versa. Pour s'exprimer également bien dans deux langues différentes, il faudrait en quelque sorte avoir des facultés en pisirtie double ^ et faire usage des unes et des autres, selon que Ton aurait à répondre à telle ou telle exigence. Du ehoix des expressions dépend toujours l'exacte interprétation de la pensée, et souvent, avant toute intervention du jugement ou du goût, nous n'avons d'autre moyen de nous fixer que ce sens intime , -ce démon de Socraie j si nous pouvons hasarder cette comparaison , lequel a pris son gîte en notre esprit dès le principe, et dont l'existence s'est développée et affermie à mesure que nous avons crû sur la terre paternelle ; souvent, à l'exclusion du jugement et du goût, ces deux facultés fondamentales, il nous faut puiser à cette source intérieure la solution qui nous tourmente. Et là, nous le demandons, quelle ressource reste à l'Étranger?

L'Étranger, avec son organe brisé à des inflexions, à des émissions de voix toutes locales; avec son esprit, qui modèle la pensée et la fait jaillir sous l'impression du climat et de sa race; l'Étranger, dès qu'il franchit les limites des langues, porte toujours un cachet ineffaçable, dont le temps lui-même ne fait que renforcer l'empreinte et charger les couleurs.

Les considérations qui précèdent nous portent à conclure que, pour enseigner le français aux Étrangers, il faut être Français , non de titre, mais d'ha-

"7 ~T bitudes. d'éducation, d'esprit, d'affection , et surtout

Du choix ' > r J 9

d'unmaître. de langage; avoir balbutié sa langue au berceau ^^ l'avoir triturée dans les ébats de l'enfance, dans la vie agitée du jeune homme, dans la vie calme de l'âge mûr; en posséder les principes grammaticaux et logiques; enfin, vouer son existence entière au but que l'on veut atteindre. Telles sont les conditions de réussite dans notre branche d'enseignement.

l'élève.

Si le maître a de grands devoirs à remplir, Télève, lui aussi, doit, par une coopération active et sérieuse, mettre à profit l'instruction qu'on lui présente. L'étude d'une langue est chose plus sérieuse que le vulgaire ne se l'imagine ; c'est une mine qui offre d'inépuisables filons au travailleur ardent à la tâche ; c'est un monde où l'on découvre, à chaque pas, des plages inconnues.

Pour marcher sûrement de découverte en découverte dans ce travail; pour ajouter acquisition à acquisition , il faut à l'élève inexpérimenté une boussole qui ne l'induise point en erreur; il lui faut, du moins à partir de l'enseignement secondaire, comiaitre sa langue maternelle^ non de routine, mais par l'étude et le raisonnement. Trop souvent le maître est obligé de faire marcher de front l'étude des deux langues, d'apprendre à son élève à ranger, dans l'une comme dans l'autre, chaque mot dans une classe particulière, de lui faire remarquer le rôle qu§ chaque signe joue dans le discours , sa valeur intrinsèque et relative. C'est là un retard déplorable, et hçureux J'élève que ses facultés mettent à même de combler rapidement cette lacune.

De rélève.

On rencontre assez fréquemment, à Tétranger, des personnes qui vous disent : « Mes enfants ne parlent (< que le français; ils comprennent à peine leur langue if maternelle , et font en la parlant presque autant de « fautes que des étrangers. » Nous regardons cela comme un véritable malheur, et pour les parents, et pour les enfants : pour les parents, parce que cela indique une bien faible dose de patriotisme, sans compter mainte antre conséquenoe défavorable ; pour! les enfants , parce que c'est, à notre avis , chose fort triste et humiliante de ne pas posséder sa langtie ma*^ temelle, surtout quand on est né dans une coûditioiï dont l'ignorance n'est point l'apanage habituel. Ensuite^ cette manière de traiter la langue de son pays, dans la propre personne de ses enfants, n'est guère propre à la leur faire aimer et cultiver dans un âge plus avancé. Un homme qui dédaigne l'idiome national ne sera jamais un grand ni même un bon citoyen; car, qu*est-ce qui constitue la nationalité? Deux choses : la religion et la langue. En dehors même de ces con* sidérations, dont la haute vérité ne saurait être mise en doute, et sous le rapport exclusif de l'étude des langues étrangères, îl y ^ tout avantage et profit i posséder la langue de son pays. Bien apprise, elle nous fournit un point de départ et une base où nous pouvons asseoir les acquisitions philologiques que nous procure l'étude d'idiomes étrangers; elle nous fournit l'occasion d'établir des parallèles intéressants et instructifs, qui ne contribuent pas médiocrement à développer notre sagacité et à mûrir notre jugement.

tout en nous faisant contracter, dès la jeunesse , des habitudes sérieuses dont profite l'âge mûr. Et puis , est-il une seule branche des connaissances humaines à laquelle la langue maternelle soit étrangère? Dans les sciences, les grands maîtres ne sont-ils pas toujours de grands écrivains? Ce que Boileau dit de la langue à propos de Tart poétique, il l'eût dit à l'occasion de tous lés autres arts. Sans la langue, c'est-àdire sans la langue bien comprise, bien étudiée, maniée de main de maître, jamais on n'atteindra la hauteur d'aucun art.

Pour en revenir donc à notre sujet, ce sera un avantage immense, pour l'écolier, que de posséder sa langue maternelle.

De l*élève.

Rèffles sénérules de conduite |»oiir le maiire.

Si Ton se reporte à ses premiers débuts dans Tétude d'une langue étrangère, on se rappellera avec quelle difficulté on parvenait à saisir le langage parlé, à partager les phrases en mots, et les mots en syllabes, à répéter le tronçon de phrase le plus exigu, à distinguer les expressions les unes des autres dans Tacte de la parole. On se rappelleras toutes les peines que ces premiers pas ont coûtées, toutes tes larmes dont on a trempé cette grammaire si rebelle. Eh bien! c'est ici que commence la tâche sérieuse de l'instituteur : inspirer à ses disciples le goût de l'étude, leur offrir comme une récompense la découverte de principes nouveaux pour eux, leur alléger le travail, voilà son devoir. Il stimulera l'amour-propre de l'un, caressera la timidité de l'autre en lui tendant une main secourable, fera honte à celui-là, qui, sottement entiché de sa naissance, se laisse dépasser par le fils de l'humble prolétaire ; il emploiera, pour parvenir à ses fins, tous les moyens qui agissent sur la nature humaine : voilà une partie importante de sa tâche morale.

Ne parler à son élève que la langue objet de l'enseignement, doit être une règle de conduite dont on ne peut jamais s'écarter. « Mais,» dira-l-on, « comment

CONSIDERATIONS PAÉLIMIN AIRES, 18

lui parler, dès le principe, un langage qui lui est ab- — ;

solument inconnu ? » L'expérience de tous les jours générales nous démontre que cette objection n'a rien que de ** ^"r"* * spécieux. Parlez français à votre élève, interprétez-lui '* ™*»*'^sur-le-champ votre phrase, membre par membre; une fois qu'il est entré dans le sens de vos paroles, répé^f tez-les-lui telles qu'elles ont été prononcées d'abord, lentement et en ayant soin d'attirer son attention sur vos lèvres; l'imitation en sera allégée d'autant. Cette phrase, dont il a l'intelligence, qu'il la redise enfin lui-même, jusqu'à ce que l'élocution et la prononciation soient aussi parfaites que possible à ce premier début. Mais, sur toutes choses, gardez-vous de lui formuler votre pensée d'une manière qui se rapproche de sa langue , en s'écartant de la vôtre; gardez-vous de faire perdre à cette pensée sa physionomie française, pour lui donner une teinte étrangère, sous prétexte de la mettre plus à la portée de son intelligence; ce serait lui rendre un déplorable service. Parlez-lui comme à un de vos compatriotes, franchement et sans circonlocutions officieuses.

Grand nombre d'instituteurs français, en Russie^ méritent un reproche, que nous regardons comme un devoir de leur adresser ici. Loin de la France, dans un pays qui absorbe et neutralise promptement les nationalités étrangères, ils ont besoin de faire des efforts incessants pour conserver, dans toute leur pureté native, accent, élocution, style, etc., etc. A tout prix, pour continuer à parler français^ ils devraient s'astreindre à toujours penser en français; car la pensée

formulée intérieurement en français, amène nécessai- R«giM «

générales remeut uue expression française. Cependant on les

de eonduite •- i» • i x- ' j a j

pour voit farcir leur conversation de mots russes, de manière à la rendre inintelligible à un compatriote fratchemient débarqué , et faire des phrases dignes d'un Iroquois, comme celle-ci, par exemple :

Traduction, Dottchineka, dites au tchélowek Ma chère amie (littéralement, d'apporter le «amowar*. petite àmê)^ dîtes au domestique

d'apporter Ja bouilloire.

C'est à faire frémir les mânes de Voltaire et de Lemare !

Mais que deviendraient les ombres de ces hommes, qui respectaient tant la langue française , si elles étaient obligées de subir les conversations de certains instituteurs ou institutrices avec leurs élèves?

La gouvernante. Enfants, que faites-vous là pour ^ un tapage? Venez ici pltis vite ^.

Mademoiselle Nadine, C'est ma sœur qui se bat *.

La gouvernante^ Ah I Mâcha (diminutif de Marié), c'est très-mal. Vous vous grondez ^ toujours avec votre sœur. Il faudra, pour vous corriger, vous rendre ^ à Tinstitut.

Mademoiselle Mâcha, distraite et regardant par la fenêtre. Mon oncle ! mon oncle ! Il vient sur ses chevaux ^.

* Phrase franco-nuse.

' Germanisme, Quel tapage faites-vous là?

^ Russicisme, Venez vite ici.

^ Russkisme. C'est ma sœur qui me bat.

•'' Russicisme. Vous vous chamaillez...

" Russicisme, Vous mettre en pension.

' Russicisme et polonisme. Dans son propre équipage.

CUNSID>^iATIONS PAKLIMIN AIRES. 15

MaiemoiSiolU Nadine. Non , c'est sur les chevaux de ma tante

que mon oncle 'part * depuis qu'il s'est marié sur ^ ma tante. Moq ?^^^ oncle a donc ' rendu * ses chevaux pour les argents 5... je conduite

La. gouvernante, interrompant. En voilà assez, travaiHez. P^*""

Mademoéseile Mâcha. Ma plume vl écrit pas*...

Mademoiselle Nadine*., Ma soeur se pousse ^... etc. , etc. , etc.

C'est un véritable massacre des Innocents •. On donne les étrivières à moins.

Quand un instituteur français arrive dans un pays étranger, il entend des expressions soi-disant françaises, qui lui font l'effet d'une douche d'eau glacée. Au bout d'un certain temps, cette impression désagréable s'affaiblit; quelque temps encore, et il y est aussi habitué qu'aux y V;/w, faisions et dont auquel des villageois de sa province. De cette habitude à l'imitation il n'y a qu'un pas. Ce pas franchi , on n'a plus de motif pour s'arrêter. Non-seulement les fautes de langage ne choquent plus, puisqu'on les commet soi-

' Rust'tcisme et polonism^es plus affreux en français. Part, pour voytige . partir, pour se promener en voiture , est une faute presque générale. ' Riuukitm€\ Sur pour antee,

* Superfétation de langage germano-polono-russo-innix^is.

* Russicisme, En Russie , rendre se met à toutes les sauces ; il signifie mettre, donner, 'vendre, etc.

^ En russe, argent s'emploie au pluriel. Du reste, expression pléonastique.

' Germanisme et russicisme. Ma plume ne marque pas. ^ Russicisme. Ma sœur pousse ^ me pousse.

* De ce que cette scène se parle en Russie , on aurait grand tort de conclure que notre langue est plus maltraitée dans Tempiie des ts9tn que dans d'autres pays. C'est, au contraire, de notoriété universelle que les Russes parlent notre langue presque sans accent et avec une pureté remarquable. Le maître de langue prend son bien où il le trouve.

— ^ même, mais on trouve même étranges les bienveillan-

générale» tos remarques de ceux qui attirent Tattention sur ces

^^ur"'* énormités. «C'est comme cela que Ton dit ici!»

e maître. p^pQj^^j.Qjj, et l'on croît avoir donné une réponse sans

réplique.

Les instituteurs qui abandonnent ainsi les bonnes traditions du langage correct, sont toujours ceux qui n'ont fait qu'ébaucher un semblant d'études dans leur patrie. Ceux, au contraire, qui ont fait un cours d'études classiques, dont est garant le diplôme de bachelier es lettres, et qui, bien que possesseurs de ce parchemin si envié, n'en ont pas moins continué à s'instruire , ceux-là résistent victorieusement à la contagion de l'exemple; ils restent Français, soit qu'ils parlent, soit qu'ils écrivent. De prime abord, ils se reconnaissent avec joie les uns les autres, à leur parler frappé au bon coin.

Les institutrices, dont les études n'embrassent guère que des éléments, sont bien plys exposées encore que les instituteurs à parler allemand, anglais, russe, etc., en français. Celles qui sont originaires de grandes villes, où la langue jette de plus profondes racines dans les individus, courent encore la chance de conserver, au prix de violents efforts , leur langage à peu près pur ; les autres, hélas ! . . .

— « Madame, disait une de ces pauvres dépaysées « à une malade, vous êtes dangereuse.

— « Mademoiselle, répliqua l'agonisante, spirituelle « jusqu'au dernier moment, vous /'êtes bien plus que « moi ! »

CONSIDÉRAtlONS PRÉLIMINAIRES. 17

a La reine Marie de Pologne, dit la marquise de

de conduite

pour

le maître .

« Créquy, avait appris le français dans son enfance, générales

K et Dieu sait comment, par une gouvernante bour

(c geoise, ou peut-être bien par une Suissesse ! de sorte

tf qu'elle en avait appris une foule de locutions vul-

<c gaires à surprendre ; et, par exemple, elle nous

a disait alors éduquer pour élever^ flattée pour satis^

m faite y oj^pour hardi ^ etc' Moncrif, son lecteur, en

Ci était contrarié comme bon serviteur de la reine,

ff désolé comme académicien, et désespéré comme

ce puriste. Il en disait respectueusement son avis à Sa

<x Majesté, qui prenait toujours la chose en très-

a bonne part, et qui travaillait assidûment pour s'en

«c corriger.

a A la fin d'un billet qu'elle avait fait écrire à M. de a Moncrif, par un autre secrétaire de ses commande- « ments, et pour une chose de son service^ elle ajouta « de sa propre main : Devinez, . . , et Moncrif y réponcc dit par le quatrain suivant :

Ce mot, tracé par une main divine, Ne m'a causé que trouble et embarras.

C'est être osé si mon cœur le devine; C'est être ingrat s'il ne devine pas.

a Le roi blâma cet emploi du mot oj</. — « Mais c'est « une épigramme contre moi, répondit cette bonne a princesse; et depuis ce temps-là je n'ai pas vu « qu'elle ait mal appliqué cette même expression. »

Il n'y a pas beaucoup d'élèves qui, devenues dames, voire même reines, aient assez d'abnégation et de cou-

\ rage pour reconnaître les défauts de leur éducation

générales première^ et se mettent franchement à désapprendre

de conduite , ■• tv» i. . • 4

pour pour reapprendre. D ordinaire on ne revient pas sur e mai re. j^ passé ; cc qu'ou a appris ou entendu dans Tenfance, on le retient et emploie dans l'âge mûr.

Avis donc au lecteur avisé 1

De la pronouelation et de l'aeeent.

L'accent du maître doit être Tobjet d'une attention particulière. 11 ne sera, sous ce rapport du moins, d'aucune partie de la France plutôt que d'une autre. Nous entendons par là que son accent doit être celui des gens cultivés, qui est à peu près partout le même. Il faut nécessairement que toute phrase soit accentuée, soumise à des inflexions en rapport avec les sentiments de l'âme, faute de quoi le discours, dénué de couleur, deviendrait insipide. « Se piquer de n'avoir pas d'acte centj^ dit Jean-Jacques , c'est se piquer d'ôter aux <t phrases leur grâce et leur énergie. L'accent est l'âme « du discours; il lui donne le sentiment et la vérité, ce L'accent ment moins que la parole ; c'est peut-être « pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. « C'est de l'usage de dire tout sur le même ton qu'est a venu celui de persifler les gens sans qu'ils le sentent, a A l'accent proscrit succèdent des manières de proa noncer ridicules, affectées et sujettes à la mode, tel- «c les qu'on les remarque surtout dans les jeunes gens « de la cour. »

C'est dans l'enfance que l'on acquiert une bonne prononciation ; aussi les parents doivent-ils choisir avec soin la personne qu'ils mettent auprès de leurs enfants

20 CONSIDÉRATIONS PRhXIMINAIRES.

pour leur enseigner, par Tusage habituel d'une langue nonciation étrangère, les premiers éléments familiers de cette raccent. langue, et leur faire contracter une prononciation pure, exempte de reproche. «Qu'on se représente,» dit « mademoiselle de Lajolais dans son Éducation des femmes^ y livre qui doit être le conseiller quotidien des mères et des institutrices, « qu'on se représente le (c désappointement d'une famille anglaise on allemande « qui, ayant fait venir une bonne française ^ découvricr rait un beau jour que ses enfants ont appris le francc çais suivant les idiotismes de la Provence, de la « Normandie, de la TiOrraine, ou ceux qui sont usités « dans les classes populaires de Paris , et l'on com- « prendra la nécessité de bien choisir une bonne éfran" « gère. Mieux vaut apprendre une langue par princi- « pes à l'âge de raison, en commençant dans les livres, « que de se familiariser avec des locutions triviales et « incorrectes, et prendre un mauvais accent dont il est tf ensuite fort difficile de se défaire. Il est incontestable ce que chaque rang a son idiome. La langue parlée de «l'antichambre n'est pas admise dans le salon. Le « progrès effacera peut-être ces nuances ; mais, pour « le moment , ces nuances sont encore très-pronon- « cées. »

Un enfant qui, à l'âge de douze à quatorze ans , ne possède pas une bonne prononciation, court grand danger de ne jamais bien prononcer. Les mauvaises

' Éducation des femmes, ouvrage couronné par rAcadémie française. A Paris , chez Didier.

œjSSIDKRATlONS PRÉLIMINAIRES. 21

habitudes, contractées avec des maîtres prononçant

' * * Oe la pio-

mal ou ayant un accent répréhensible , ne se perdent nouciation guère passe cet âge. raoc«nt.

Il est rare qu'un enfant, quand on le prend de bonne heure, ne {mrvienne point à obtenir une bonne prononciation. Mais quelle peine ne faut-il pas se donner pour lui faire acquérir, en outre de la prononciation, une intonation purement française! Qui ne sait avec quelle facilité on reconnaît, en toute langue, la nationalité étrangère de gens qui parlent, quelque fois avec une étonnante facilité , un idiome autre que leur langue maternelle? Chaque peuple apporte dans le français un accent particulier : les Anglais ne le prononcent pas comme les Russes, ni les Allemands comme les Italiens ou les Polonais. Une petite nuance d'intonation étrangère ne messied pas plus, dans le langage d'un étranger parlant français, qu'un léger grasseyement ne dépare la conversation d'une jolie femme. Mais ce certificat d'origine doit à peine être sensible à l'oreille.

La bonne prononciation est toujours accompagnée d'une certaine distinction d'esprit ; de même qu'une corde d'instrument de musique ne rend un son pur et mélodieux, que lorsque les parties qui la composent sont sans mélange grossier.

La bonne prononciation est une véritable musique, et flatte aussi agréablement l'oreille que les parfums l'odorat, les saveurs le goût.

Donnez à vos enfants un bègue pour maître de langues, l'instituteur vous fera des élèves bègues.

22 CONSIDÉRA'nONS PRÉLIIVIINAIRES.

Quelques maîtres se servent, dit-on, avec succès du

noDciatioD chaut pour rectifier la mauvaise prononciation de

raocent. Icurs élèvcs. Le moyen est peut-être recommandable ;

cependant le défaut a presque toujours sa racine, non

dans lorgane de la voix, mais dans l'ouïe : beaucoup

d'élèves ont des oreilles de rossignols d'Arcadie !

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