‹ Étude et récits sur Alfred de MussetChapitre 14 sur 27 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Tombeau d'Alfred de Musset; vers qu'on y a gravés quelques omissions dans les œuvres inscrites. — Musique mise en vers et vers mis en musique. — Nombreux compositeurs qui s'inspirent de ses poésies. — Nombre de représentations de ses comédies et proverbes; cliifTres très éloignés des succès populaires. — Ses œuvres traduites dans toutes les langues. — Hommage pariétaire et statues. — Résumé de l'éloge prononcé par Yitet; atténuation des conséquences morales de l'œuvre. — Le moins imitable des poètes. — Conférence Lissagaray; jugement partial d'un ami de Victor Hugo. Rôle de l'esclave avertisseur dans ley triomphes de l'ancienne Rome.

Le tombeau d'Alfred de Musset au Père- Lacliaise porte la date de 1838. On a gravé au-dessous de son buste en marbre ces vers charmants qu'il écrivit en 1833, alors qu'il croyait avoir de longues années devant lui

Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillag-e éploré, La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera lég-ère A la terre où je dormirai.

Un saule souffreteux ombrage légèrement le monument funèbre ; à droite et à gauche sont inscrits quelques titres d'œuvre., mais le choix en est assez bizarre. On y voit en tête Marcloche, un Caprice , son premier succès de théâtre sans être sa plus belle comédie, Lorenzacchio, qui n'a pas eu les applaudissements du public..., et l'on y cherche en vain V Espoir en Dieu, ce qui fait croire que les aspirations religieuses du' poète n'avaient pas l'approbation de Fauteur du petit monument ; rien non plus du Souvenir ni d'autres pièces de premier ordre. Sur le revers de la tombe, on lit la dernière strophe de Rappelle-toi, qu'il avait adaptée, en 1842, à la musique de Mozart :

Rappelle-toi, quand, sous la froide pierre, Mon cœur brisé pour toujours dormira ;

Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.

Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle Reviendra près de toi conmie une sœur fidèle.

Écoute dans la nuit

Une voix qui g-émit Rappelle-toi.

Cette adaptation d'une poésie nouvelle à une composition musicale existante est, croyons-nous le seul essai de ce genre que Musset ait tenté. En revanche, beaucoup de compositeurs ont écrit de la musique avec plus ou moins de succès sur des poésies de Musset. On a compté 150 compositions gravées parmi lesquelles on remarque les noms de Bizet, Monpou, Reber, Ambroise Thomas, Gounod, Braga, Delibes, Ofïenbach, Guéroult, Godard, Diémer..., sans compter la comédie de Fantasia,^ mise en opéra-comique par Jacques Ofïenbach.

On a relevé le nombre des représentations obtenues par les différentes comédies de

Musset et l'on a constaté que les plus favorisées comme Un caprice. Il faut qu'une porte... ^ Il ne faut jurer de rien^ On ne badine pas avec l'amour .^oni été jouées200 à 350 fois. Il y a loin de là aux succès populaires du Pied de mouton^ de la Biche au bois, des Pilules du diable^ de la belle Hélène, qui se chiffrent par milliers de représentations. Cela s'explique par le nombre relativement restreint des esprits cultivés ayant le goût des belles-lettres. Les poésies et comédies d'Alfred de Musset ont été pour la plupart traduites en anglais, en allemand, en italien, en espagnol... Des artistes de talent ont orné ses œuvres de figures : Eugène Lami en a fait 57, Bida 28. Pille 42.

La ville de Paris a donné récemment le nom d'Alfred de Musset à une rue située à l'extrémité d'Auteuil, rue composée de deux tronçons qui ne se suivent pas et qu'on pourrait appeler rue de l'avenir , car elle ne

compte encore que deux ou trois masures mal alignées et des terrains servant de dépôts d'immondices. Voilà ce qu'on a osé dédier à notre grand poète : ce dandy si raffiné regarderait cela comme une injure ! Cette rue va de la rue Jouvenet à la rue Boileau. Le hasard rapproche ainsi des noms qui n'ont guère de rapports avec Alfred de Musset : d'une part, un peintre plus remarquable par sa fécondité que par la légèreté de la touche ; d'autre part, le législateur du Parnasse Français, qui s'affaroucherait du voisinage, si notre poète ne pouvait lui présenter ses derniers ouvrages où il parle une langue

d'une pureté etd'une douceurincomparables. Une plaque commémorative a été placée à Paris, rue deMonthabor, 6 :

Alfred de Musset,

né à Paris

le II Décembre 1810,

est mort dans cette maison le 2 Mai iSSy.

A l'Hôtel-de-Ville, la statue en pierre d'Alfred de Musset occupe une des niches de ce pandémonium, assemblage incohérent de personnages qui ont marqué leur passage par le bien ou parle mal. Elle se trouve à l'angle sud-est de l'édifice, et montre Musset tête nue, la redingote boutonnée, une main dans la poche de son pantalon, un manteau surl'autre bras, avec son chapeau et une badine à la main. La tête paraît amoindrie, la mine dédaigneuse. L'exécution en est lourde étant faite pour être vue de loin. C'est de la sculpture d'ornementation. Une autre statue, plus étudiée, pour être vue de plus près, est en voie d'achèvement dans l'atelier du sculpteur Granet ; les frais en ont été fait par souscriptions. Le poète est représenté debout sur un piédestal, au bas duquel la jeunesse tient des palmes et des couronnes. L'emplacement n'a pas encore été décidé. Notre grand poète avait bien droit à de tels hommages,

un peu dépréciés par l'abus qu'on en fait tous les jours.

Quel que soit le talent du statuaire, il ne peut rendre que l'homme extérieur, ses traits et son attitude. Quant au poète, nous ne pouvons mieux le résumer qu'en citant les belles et justes paroles de M. Yitet dans sa réponse à M. deLaprade, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie, et particulièrement sa double comparaison qui nous ramène à ce que nous avons dit au début de notre étude : «... Chez ses rivaux de gloire, on trouvera a sans doute plus d'abondance et plus d'am- « pleur, plus de puissance, un souffle plus « continu ; mais personne, de nos jours, « n'aura possédé comme lui l'inspiration « soudaine, la verve inattendue et les déli- « catesses de la forme, ces trésors vraiment (( helléniques qu'avait connus André Ché- « nier, sans en pénétrer ainsi les plus inti- (( mes secrets. C'est une suavité, une sobriété

2r.O ALFRED DE MUSSET

(( de lignes, une justesse de coloris, une (( finesse de ciselure, qui n'ont d'exemples (( dans notre langue qu'à notre meilleure (( époque et chez nos grands modèles. Main- (( tenant est-il donc vrai que ce charmant (( esprit, ce poète enchanteur si cher à notre « jeunesse, soit cependant pour elle un ami (( dangereux ? Est-il vrai qu'ill'ait desséchée « au souffle de son ironie, que cette lan- (( gueur morale, dont par malheur nous (( voyons les effets, soit entrée dans ces jeuce nés âmes avec le parfum de ses vers? As- (( sûrement je ne voudrais pas dire qu'à res- (( pirer cette poésie on sente sa poitrine, (( comme à l'air des montagnes, se fortifier (( et s'élargir; je ne la crois pas faite pour (( créer des héros ; mais tant d'autres causes « plus graves et plus certaines nous ont valu (( le mal dont on se plaint, qu'en vérité je (( n'ai pas le courage de faire peser sur une « pauvre muse do si lourdes responsahilités.

(( S'agit-il de son œuvre ? Il est très vrai que « les esprits frivoles y trouvent leur pâture ; « mais que de pages oii peut s'arrêter et se « plaire Tceille plus chaste etle plus sérieux ! (( Ce n'est pas là qu'est le danger : il est (( plutôt dans ce bonheur étrange, dans cette « incroyable fortune d'avoir sauvé son talent, (( de l'avoir vu grandir en s'exposant à des (( tourmentes oii tout le monde aurait som- (( bré... Aujourd'hui, pour aller à la gloire « on se rassasie de plaisirs... Ce que Dieu n'a (( daigné permettre qu'à force d'indulgence, (( on le réclame comme un droit. »

On ne saurait nier le danger que signalait M. Yitet. Mais, à ceux qui seraient tentés d'imiter V Enfant du siècle et qui croiraient pouvoir comme lui trouver la gloire au milieu des plaisirs nous dirons avec M. de Laprade : « Alfred de Musset est le moins imi- « table des contemporains. On ne saurait « copier la spontanéité et la jeunesse... Mal-

a gré l'art quelquefois très recherché de son a style, c'est à la verve entraînante qu on le (( reconnaît. Ses vers ne semblent pas comc posés, mais trouvés ; on dirait qu'ils sont (( tombés dans sa main comme des médailles « toutes frappées et tirées pour lui seul des (( plus rares trésors de l'imagination et du « langage. » On peut ajouter enfin un suffrage qui a son prix. Feu Barbey d'Aurevilly, ce critique sévère, disait dans ses derniers moments à une de nos amies : « Je « donnerais tout ce que j'ai écrit pour un « seul vers d'Alfred de Musset. »

Pour que rien ne manquât à sa gloire Musset eut des détracteurs même après sa mort. En 1864, M. Lissagaray fit une conférence qui n'est qu'un violent réquisitoire contre le poète de la jeunesse qu'il appelle le poète de la débauche. Sans nier absolument la séduction qu'il exerce, il déplore a que la nature aveugle ait égaré sur lui ses faveurs », et il

veut qu'on le repousse comme un homme sansopinions.sans convictions, sans principe, qui se permet de railler le socialisme et n'a jamais compris que <r nous sommes tous solidaires clans nos joies comme dans nos souffrances... 5 et sans doute dans nos crimes ? L'orateur a oublié de le dire. Il s'indigne de la haine que suivant luiMussetportait à Victor Hugo, ce qui prouverait que le conférencier n'avait pas lu le sonnet écrit pour fêter le rapprochement qui se fit en 1843 entre les deux poètes après une séparation qui ne fut jamais de la haine, car Musset ne haïssait personne. Au surplus, il est bon de constater que cette conférence souleva dans l'auditoire les plus vives protestations. Mais ne fallait-il pas qu'une dissonance se produisît dans l'admiration générale, comme pour rappeler le rôle de l'esclave qui, dans les triomphes de l'ancienne Rome, accompagnait le triompliateur en murmurant à son oreille : « Souvienstoi que tu es homme. j>

CEUVRES INÉDITES

Les œuvres d'Alfred de Musset restées inédites pourraient encore former un gros volume si on les publiait, mais il n'aurait rien à y gagner, car ce sont des fragments sans intérêt, ou des écrits que l'auteur luimême, au dire de son frère Paul, n'a pas jugés dignes de lui. Une tendance trop commune aux éditeurs est de réunir et de publier sans choix les moindres ébauches laissées par un grand poète : ceux qui ont le soin de sa renommée devraient se montrer plus difficiles. Peut-être même fallait-il restreindre davantage les œuvres qu'on a publiées. Sans doute un tel choix est chose délicate. Mais on avait pour cela une sorte Aecriterium, Suivant la remarque deM.Paul Bourget : c< Chaque poète a son âge de ma- « turité après lequel ses passions tournent à

« la inanie : Alfred de Musset et lord Byron « furent des génies de vingt-cinq ans. » Ce n'est pas le nombre des œuvres qui consacre une gloire. Un mince volume a suffi pour placer La Rochefoucauld au premier rang des écrivains français; il on est de même de poètes tels que Malherbe, André Chénier, dont les œuvres sont renfermées dans un seul volume. Un relevé bibliographique fait par M. Maurice Clouard mentionne 112 morceaux inédits, ou perdus après avoir été insérés dans divers journaux. Nous citerons notamment les suivants :

Un l'êve, ballade, dans le Provincial^ journal de Dijon, le 31 août 1828. C'étaient ses premiers vers qui eussent été publiés. Ce fut une grande joie pour lui de se voir imprimé à 18 ans.

LWnglaifi mangeur d'opium, traduit do l'anglais de Thomas de Quincey et augmenté (1821-J828).

La quittance du diable, pièce en trois tableaux reçue en 1830 au théâtre des Nouveautés où elle devait être'jouée par Bouffé. La révolution l'empêcha.

Les derniers moments de François /" ou Ango, fragment de drame paru d'abord dans un keepsake en 1831, puis dans V Artiste.

Sonnet à Georges Sand, 1833, reproduit plusieurs fois dans les journaux.

Chanson de Stenio, écrite pour Lélia^ile M-« Sand (1833).

Stances à Georges Sand, en 1834, reproduites dans le Figaro, en 1882. C'était un adieu définitif :

Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie !

Je croyais au bonheur et toute ma souffrance Est de l'avoir perdu sans te l'avoir donné.

Le Poète déchu o\i le rocher de Sisyphe^ roman en prose qui devait paraître dans la Revue des Deux-Mondes en 1840. Le poète

reconnut lui-même qu'il s'y trouvait trop d'allusions personnelles ; il en brûla la plus grande partie et défendit de publier le reste. Dans ce que l'on en connaît il raconte qu'au sortir d'un long égarement il fît un autodafé de souvenirs et de portraits, on devine lesquels, qui lui parurent hideux !

Stances à la Sœur MarceUlne (1830), données dans la France^ 21 mars 1882.

Vers écrits sur la muraille à V Hôtel des Haricots, prison de la garde nationale en 1843, reproduits dans le Moniteur Universel du soh\ le 3 février 1867 :

Ceux à (jui ce séjour tranquille

Est inconnu Ignorent l'effet d'une tuile

Sur un mur nu.

Je n'aurais jamais cru moi-même,

Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprême

A d'imprévu.

C'est une belle perspective

De j^rand innlin

Que des ig-ens qui font la lessive Dans le lointain.

Les frères Van-Buc/e^légcnde allemande dans le Constitutio?i)iel du 27 juillet 1844.

L'habit vert, proverbe en un acte, avec Emile Augier, 1848.

Le chant des amis^ musique de M. Ambroise Thomas, 1832.

Stances àM"^^ Ristori, 1833 : < PourPauline et Rachel j'ai chanté l'Espérance. »

A J/"^ Augustine Brohan^ madrigal :

« Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux. » Hélas I

Ces beaux yeux si parlants sont maintenant voilés !

Sur Gustave III^ compte rendu de la pièce.

Rue Saint-Honoré, comédie en prose (fragments).

\)è^Sta?ices et Sonnets à diverses per-

sonnes, mentionnés dans les catalogues d'autographes.

Des lettres qu'on publiera peut-être un jour. Alfred de Musset n'était pas avare de ses lettres. Celles que l'on connaît sont d'un tour vif et charmant; ses lettres à M""* Jaubert étaient extrêmement gaies ; on voudrait qu'on en eût publié un plus grand nombre..., mais cela n'était peut-être pas possible.

Page 1