CHAPITRE XII
Souvenirs destinés à ses amis. — Ses souhaits de richesse; mais le charlatanisme lui répugnait. — Vœu de Balzac : « être célèbre et être aimé. » Alfred a été
• Tan et l'autre. Il a conquis la gloire à lui seul malgré les dédains de Lamartine, de Victor Hugo et de ses élèves. Explication ingénieuse de M. Legouvé. — Partout où l'on parlait le français, les poésies de Musset étaient dans toutes les mains. — Essais de traduction par deux poètes Russes. — Délices des amoureux de vingt ans ; ses poésies faisaient rêver même les adolescents. — M. Pierre Loti. — La petite fille du pêcheur. — Rêves du poète. — Ce qu'il aimait dans l'or. — Ses vers ont gardé après oO ans toute leur fraicheur. Bien vieillis au contraire les vers de la plupart de ses contemporains. Musset, avocat de l'amour, vivra autant que lui. — Reproches éloquents adressés par Lamartine au poète de la jeunesse, et à la jeunesse elle-même qui l'a si mal salué à son départ. — Son modeste convoi, personnages qui l'escortaient. — Enterrement solitaire de Stendhal. — Enterrement pohtique de Béranger. — Pensée de Montesquieu sur les obsèques, et sur le peu de prix de l'existence. Les hommes en général ne pensent pas ainsi.
Voyant la mort venir, il voulut laisser des souvenirs intimes à quelques amis, notamment à M. JeRességuier, à M. de Magnieu,à
qui il donna le portefeuille à son chiffre dont il se servait habituellement, à M""^ de F..., qui reçut la réduction si intéressante de la Marguerite de Schefer... Alfred de Musset n'était pas riche, et il en souffrait, car il avait toujours rêvé une largeetbrillante existence. Ainsi on l'entendait dire : « Je donnerais a et ma tète et ce qu'elle porte pour 80.000 « livres de rentes. » Quel marché de dupe il aurait fait là 1
Malheureusement, il n'entendait rien à l'exploitation commerciale de ses œuvres; un grand poète est rarement doublé d'un homme d'affaires ; Victor Hugo est une exception. Alfred de Musset avait une confiance naïve dans son éditeur, qui prétendait lui avoir fait sa réputation et l'avoir fait entrer à l'Académie. Après sa mort, ses héritiers appelèrontl'éditeur en règlement décomptes et réalisèrent sur les droits d'auteur des sommes considérables. Le succès d'argent
avait manqué à Alfred de Musset ; il s'y prenait mal sans doute; le charlatanisme lui répugnait et il est difficile de s'en passer quand on veut agir sur la foule. Balzac, dans sa jeunesse, écrivant à sa sœur M™^ Surville, rentretenait sans cesse de ses rêves de gloire littéraire : « Il ne lui faudrait, disait-il, que l.oOO francs de rente assurés, afin de pou- « voir travailler à sa célébrité. » Il lui écrivait encore : « Laure, Laure,mes deux seuls (( et immenses désirs, êt?'e célèbre et être « aimé^ seront-ils jamais satisfaits? )) Alfred de Musset n'en demandait pas tant, car il disait dans après une lecture :
Être admiré n'est rien; TafFaire est d'être aimé.
Cette pensée exquise trouva sa récompense en dehors de ses folles amours. Il ne dut sa renommée ni à la Presse, ni aux mandarins qui distribuent la gloire, ni aux camaraderies d'aucune École. Les élèves de
Victor Hugo parlaient de Musset avec un dédain stupéfiant, osant l'appeler, — ô sacrilège 1 — un poète amateur. Le maître luimême allait jusqu'à dire à M. Legouvé : « Vous mettez Alfred de Musset trop haut. (( C'est un de ces artistes éphémères avec qui « la gloire n'a rien à faire, et dont la répu- (i tation n'est qu'un caprice de la mode. » Si Victor Hugo a contesté la gloire de Musset, si Lamartine l'a d'abord dédaigné, M. Legouvé en donne une explication ingénieuse et acceptable. Chacun de ces grands génies avait sa manière propre de sentir et de concevoir le but de l'art. Ils ne se jalousaient pas, mais ils ne se comprenaient pas.
En dehors du point de vue purement littéraire, où la supériorité d'Alfred de Musset n'est plus contestée, si l'on considère l'élévation factice des idées et la portée morale de la poésie, on comprend que ses deux riveaux aient pu se croire d'essence divine,
bien qu'ils ne fussent pas impeccables. Observons pourtant que Victor Hugo a beaucoup varié, et qu'il a été successivement et (le plusieurs manières l'avocat de Dieu et l'avocat du diable. Nous dirons aussi que Lamartine a côtoyé des sujets scabreux, et n'a pas craint de compromettre la relig-ion dans des scènes étranges, et la société ellemême dans les aventures révolutionnaires. Alfred de Musset a plus de francliise et d'unité dans son œuvre. 11 a toujours été l'avocat de l'amour, et c'est pourquoi la jeunesse s'était passionnée pour lui. Pendant que des romantiques obstinés lui marchandaient leurs éloges, ses vers étaient lus avidement par le public et surtout par les jeunes gens. Non seulement en France, mais à l'étranger, partout où l'on aimait la langue française, jusqu'en Russie et en Pologne, il n'y avait pas ville ni château où l'on n'eût pas enlro les mains les poésies d'Alfred de
Musset. Et il en est encore ainsi. Nadson, excellent poète russe mort à Galata en 1887, avait une telle admiration pour notre poète que peu d'heures avant de mourir il se fit relire la Nuit d'octobre^ et il récitait en même temps qu'on la lui lisait. Il avait traduit en russe quelques-uns de ces poèmes comme l'avait fait déjà Andrewsky ; ni Tunni l'autre ne paraissent avoir réussi à faire passer dans la langue russe le lyrisme d'Alfred de Musset.
La langue anglaise paraît s'être mieux prêtée à l'appropriation de cette poésie. Le fils de M""^ Oliphant, si connue en Angleterre par ses nomhreux ouvrages de fictions et d'histoire. M. Cyril Oliphant, écrivain luimême plein de promesse enlevé prématurément dans sa fleur il y a quelques mois, venait précisément de puhlicr chez Blackwood, à Edimbourg, un petit volume : Alfred de Musset andhiswo/'/iS^oii les poésies sont
finement analysées et môme traduites en anglais avec un grand bonheur d'expression. La partie biographique est moins heureuse; soit que les documents aient manqué au jeune critique, soit qu'il ait évité d'entrer dans des détails qui pouvaient à la fois choquer le cant britannique et altérer Timage trop flattée que quelques-uns conservent encore de l'héroïne « à la dure mâchoire » qui a occupé trop de place dans l'histoire d'Alfred de Musset. Grâce aux extraits traduits par M. Cyril Oliphant, les Anglais peuvent se rendre compte du génie du poète des Xidts. Quant aux autres langues, où l'adaptation n'a été faite qu'imparfaitement, Musset a profité de la diffusion de la langue française si générale principalement dans les pays du Nord, oij on l'apprend même avant l'idiome national. On lisait donc partout ses vers; on les savourait dans l'original. Les amoureux de vingt ans les lisaient ensemble.
Et môme avant cet épanouissement de la vingtième année, Tharmonie délicieuse des vers, la verve et la bonne humeur saisissaient de toutes jeunes intelligences ouvertes au sentiment poétique. M. Pierre Loti, dans ses Souvenirs d'enfance, raconte qu'à l'âgede 14 ans. ayant pu lire quelques vers de Musset, il fut transporté d'anthousiasme.Unsoir, après avoir lu Don Pae^,\\. sortit seul parla ville : « Dans les rues presque désertes etpas encore « éclairées, des rangs de tilleuls et d'aca- « cias fleuris faisaient l'ombre plus épaisse a et embaumaient l'air. Ayant rabattu mon « cliapeau de feutre sur mes yeux, comme a Don Paer, je marcliais d'un pas souple et « léger, relevant la tête vers les balcons, et « poursuivant je ne sais quels petits rêves a enfantins de nuits d'Espagne, de sérénades « andalouses... » Rien n'est doux comme un rêve quand il entre par la porte d'ivoiro.
Musset eut un jour à ce sujet une idée do
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poète. Par un beau temps, il aperçut au bord de la mer une petite fille blonde, enfant d'un pécheur sans doute, étendue sur le sable et profondément endormie. « Ayant toujours aimé cet âge à la folie, » comme il le dit dans cette poésie si délicate qu'il a appelée Une bonne fortune^ il s'approcha doucement, et sans réveiller l'enfant lui glissa une pièce d'or dans la main. Qu'arrivera-t-il, se disait-il, au réveil de la fillette? Elle croira peut-être que cette pièce d'or est un cadeau envoyé par la bonne Vierge ?... Mais il partit une heure après et ne put connaître les suites de son essai dans le rôle de la Providence. Alfred de Musset aimait aussi à rêver pour son propre compte. Comme on lui parlait des recherches de luxe décrites et en partie réalisées par Balzac, il répondait : j'ai tout cela dans mon imagination; je vois dans ma pensée, quand il me plaît, des magnificences qu'aucun lapiss.ier, aucun décorateur ne saurait
égaler. Ce qui lui plaisait dans Tor, c'était la beauté du métal; il aimait à le manier. « Il a avait, dit M. Claudin, horreur des gros sous, et quand il achetaitquelque chose, des gants, ou des cigares, il laissait toujours l'appoint sur le comptoir. » Ne serait-ce pas aussi un trait de cette « misanthropie dédaigneuse » que note le môme critique tout en reconnaissant la douceur, l'affabilité du poète, qui « ne parlait jamais de lui et ne contestait le a talent de personne ».
On ne saurait trop le remarquer : les fleurs poétiques du jardin d'Alfred de Musset, écloses il y a 50 ans, n'ont rien perdu aujourd'hui de leur fraîcheur. Que si on relisait maintenant ce que d'autres ont écrit à la même époque, on verrait comme cela a vieilli. Les vers de Musset, oiseaux charmants, voltigeront toujours sur les lèvres tant qu'il y aura sur cette terre des rêveurs, des cœurs enthousiastes et capables d'aimer.
La jeunesse était ravie d'entendre Texpression poétique de sentiments qui étaient les siens; elle lui savait gré d'avoir chanté éloquemment le printemps et l'amour. C'est précisément ce que Lamartine lui a reproché, déplorant la séduction enivrante et funeste de ses poésies <r qui flattent les passions et idéalisent la matière'». 0 jeunesse d'aujourd'hui ! s'écrie Lamartine. « jeunesse qu'il a « faite, il est mort, ton poète ! Tu le pleures ; « mais tu ne t'es pas même donné la fatigue (( d'aller jeter une feuille de rose sur son « cercueil, ou de l'accompagner jusqu'au « seuil de l'éternité, de peur de déranger une <r de tes paresses, ou d'attrister une de tes «joies!... » Lamartine se souvenait bien d'avoir lui aussi chanté l'amour, mais il l'entendait ou le chantait autrement. Son amour est d'une nature plus éthérée, mais il est moins sincère que celui de Musset. Aussi suffisait-il d'un futile incident, d'un détail vul-
gairedela vie réelle concernant sonidulc pour le désenchanter, et son roman à peine commencé s'évaporait sans laisser de trace. Très persuadé de sa supériorité en poésie, La martine effectait à cet égard une hautaine indifférence. (T On se tromperait fort si l'on croyait « que j'ai passé ma vie à écrire des vers; « la poésie n'était pour moi qu'une distraction « passagère. Ce serait peu de chose d'être « le premier poète de son pays, si l'on n'en « devient pas le premier homme d'action. » Assurément il eut une fort belle page dans sa carrière politique, quand, en 1848, il fit, au péril de sa vie. reculer le drapeau rouge. Mais n'avait-il pas contribué pour une grande part à l'état de choses d'oiî était sortie cette eiïervescence populaire (jue son élo(juenco avait domptée !
En tenant compte du génie respectif des doux poètes, il y a bien un peu de vrai dans ce que Lamartine dit do Musset. Il est éga-
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lement vrai que Musset n'eut pas les funérailles qui lui étaient dues. Un convoi de quatrième classe n'aurait pas choqué pour un poète, même pour un grand poète, s'il avait été entouré d'un nombreux cortège. Mais on n'avait rien fait pour appeler le public, de sorte que l'on comptait à peine une centaine de personnes derrière le cercueil qui emportait, le 3 mai 1857, notre grand poète à sa demeure dernière. C'était peu pour une telle illustration. Mérimée, en parlant de Beyle (Stendhal), rapporte que 3 personnes seulement dont il était assistaient à l'enterrement de cet écrivain. Son scepticisme se sent troublé et presque ému par cet oubli profond d'un homme qui avait marqué dans les lettres. A son avis, on se devait à soi-même d'aller lui dire adieu. Ce fut un vif regret pour Musset, malade depuis quatre ans et souvent alité, de ne pouvoir suivre le cercueil de son ami Alfred Tattet qui mourut
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trois mois avant lui. a Du reste, disait-il, ce cr qui est différé n'est pas perdu. » Et ses yeux étaient pleins de larmes.
Le deuil du poète était conduit par son frère Paul. Les cordons du poêle étaient tenus par Yillemain, Yitet. Alfred de Yigny etEmpis. Méry, qui a décrit cette cérémonie, cite parmi les personnes présentes M. Camille Doucet, représentant l'Académie, Lamartine, Alexandre Dumas, Théophile Gauthier, Emile Augier, Ponsard... La Maîtrise de Saint-Rocli avait tenu à embellir par la musique l'humble catafalque, et une grande messe chantée ajouta à la prière l'émotion et le charme qui convenaient à un poète harmonieux par excellence vivement épris de la musique. C'était comme la continuation des délicieux concerts qu'il croyait entendre dans les rêveries maladives de ses derniers jours. Deux mois plus tard, un autre poète, le chansonnier Déranger, quittait ce monde
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avec plus d'éclat : 100.000 personnes regardaient passer son convoi. Quel contraste entre les doux cérémonies si disproportionnées ! 11 est vrai qu'en Déranger c'était l'homme politique plutôt que le poète que la foule saluait.
Montesquieu, dans ses Lettres Persanes^ fait dire à Usbek : « Je voudrais bannir les a pompes funèbres ; » nous serions assez de cet avis; cela éviterait les erreurs si fré^ quentes des apothéoses. Mais quand il ajoute : a II faut pleurer les hommes à leur « naissance et non pas à leur mort, » on peut lui opposer les fables d'Ésope et de La Fontaine, où l'on voit un pauvre diable accablé de misère et pourtant heureux de vivre ! Des malades torturés par la souffrance appellent quelquefois la mort. Mais au fond ils voudraient malgré tout prolonger leur triste et douloureuse existence.