CHAPITRE PREMIER
Nos trois grands poètes modernes. — Lequel est le premier? — Alfred de Musset à ses débuts traité d'écervelé. — Comparaison avec Lamartine et Victor Hugo. — Le lyrisme et l'esprit; rareté de leur association. — Alfred de Musset avait ce privilège. — Poète de la jeunesse; ses affinités avec elle. — Admiré d'abord, puis déprécié par Sainte-Beuve ; critique fausse et injuste : pourquoi? — Divers portraits de Musset. — Distinction de sa personne; recherche de sa toilette dès le collège; souvenirs de ses condisciples Pontmartin et Haussmann. — Dandysme reproché par Eugène Lami. — Les fils de Noé. — Insuccès au Jockey-Club. — D'Alton Shée ami ou camarade? — Extrême amabilité de Musset avec les femmes. — L'époque brillante, seule à considérer quand les défaillances sont restées dans l'ombre. — Alfred de Musset fait tout connaître. — Rapprochement et différences avec Jean- Jacques Rousseau. — Impatience habituelle excessive.
Quelqu'un s'imagina un jour de confier
à la poste une épître en vers adressée : au
plus grand de nos poètes. La poste, d'abord indécise, porta cette lettre à Victor Hugo, qui, sans l'ouvrir, la renvoya à Lamartine, croyant sans doute que par un échange de courtoisie la lettre lui reviendrait. Lamartine la garda. Il eût peut-être mieux fait de l'offrir à son tour à Alfred de Musset ; mais il est difficile et rare que des hommes arrivés au premier rang par leur génie consentent à reconnaître un supérieur ou un égal. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre ; car c'est l'ambition qui suscite les œuvres, elles rivalités sont un stimulant fécond dans les arts et les lettres. Alfred de Musset avait conscience de sa valeur et n'était pas indifférent aux suffrages du public, mais il ne craignait pas de louer ses rivaux. Ainsi, en visitant Notre-Dame de Paris, il s'écriait : « Quel sublime peintre que Victor Hugo ! Et n'est-il pas notre plus grand poète lyrique I » Celui qui parlait ainsi ne songeait pas
alors à réclamer la première place au sommet de notre Parnasse moderne, et cependant cette place lui appartient ; on le reconnaît aujourd'hui.
A ses débuts, le public lettré avait mal apprécié le caractère original de sa poésie qui préludait avec tant de hardiesse à de plus hautes inspirations. Alfred de Vigny s'écriait alors : « Mais c*est un écervelé que ce jeune homme ! » Cependant, sous les gamineries lyriques d'un poète de 17 ans, Vigny reconnut bientôt une sève puissante^, et il protégea son essor, comme nous le voyons dans des lettres inédites qui nous ont été communiquées par M. Lachaud^ filleul d'Alfred de Vigny. Depuis lors, la renommée de Musset a toujours été en grandissant, et l'on peut dire que parmi nos poètes modernes Téchelle de nos admirations a changé : c'est déjà le jugement delà postérité. Désormais on lira MussetbeaucoupplusqueLamartineetHugo:
il y a en lui une force et un abandon que les deux autres ne possèdent pas. Pendant que l'un nous berce dans des nuages illuminés de splendides lueurs, pendant que l'autre nous entraîne dans des chemins bordés de précipices qui troublent à tout instant la contemplation de ses belles images, Musset nous séduit et nous charme par l'admirable clarté de son style, la netteté de ses pensées, la verve d'un esprit étincelant qui s'élève souvent et nous élève avec lui jusqu'au sublime.
Il offrait l'alliance, qui est si rare, de l'esprit avec le lyrisme et les plus hautes inspirations. L'esprit, cette qualité de l'âme que Voltaire appelait « raison ingénieuse », cette vivacité de la pensée qui fait trouver des saillies piquantes, des mots heureux, des rapprochements imprévus et soudains partant comme un fusée. Si l'on voulait citer les grands écrivains qui ont réuni ces deux
facultés d'essence si différente, la liste n'en serait pas longue. Sans parler de Voltaire, dont le génie était universel, Malherbe, Racine, Pascal, Chateaubriand ont eubeaucoup d'esprit; les trois grands chefs du romantisme en avaient peu, et Lamartine, pour son compte, s'en félicitait, prétendant que « l'esprit rapetisse tout, même le génie ». On comprend qu'une pensée habituellement tendue vers les sommets de l'art ne soit pas prédisposée à être simplement spirituelle. Ce dédoublement des facultés, Alfred de Musset le possédait pleinement et brillamment. Toujours vrai et vivant, il est le poète, l'enchanteur de la jeunesse; il en a tous les défauts, mais il en a le tempérament et le charme; il est sceptique, mais si sincèrement qu'on lui pardonne ses doutes. Il n'est pas chaste, mais il est franchement, cordialement amoureux; il n'est pas toujours de bon ton, mais la jeunesse a ses franchises. Quand il
s'égayait avec elle dans ses premiers vers, il disait avec trop de modestie :
Mon verre n'est pasgrand, mais je bois dans mon verre,
voulant dire parla qu'il ne vivait pas d'emprunts.
Cependant son originalité a été un jour contestée d'une manière bien inattendue.
Sainte-Beuve, dans une annexe àses derniers portraits, sorte de factum testamentaire oii il renie et démolit tous les écrivains et orateurs illustres qu'il avait loués autrefois, Sainte-Beuve, dans cette revision des célébrités, prend à partie Alfred de Musset, comme s'il oubliait ou regrettait les adieux éloquents et émus qu'il lui avait adressés dans \q Moniteur peu après sa mort; non content de critiquer les négligences et certaines improvisations, comme le Rhin Allemand, oii les incorrections se rachètent par un senti-
ment de colère patriotique, il va jusqu'à contester roriginalité de son ancien ami. Mais il le fait dans des termes si singuliers quilse réfutent eux-mêmes. « Musset a un « merveilleuxtalentde postiche... Ondiraitde « laplupartdesesjoliespetitespièces que c'est a traduit, onne sait d'où, mais cela faitl'effet <r d'être traduit, d Un pareil non-sens dénote un parti pris de dénigrement qui dispense de réfuter ses autres critiques à l'adresse de Musset. Ils avaientxlébuté presque ensemble de 1829 à 1830 dans la poésie et dans le monde; mais les succès d'Alfred en tout genre les avaient distancés. Sainte-Beuve, ne pouvant obtenir en poésie que des succès d'estime, obligé d'autre part, pour cause de disgrâce physique, de renoncer à plaire malgré le désir immense qu'il en avait, conservait tout au fond de son cœur un ferment de jalousie pour la double supériorité de son confrère. Quand il eut trouvé sa voie
et fut devenu un grand critique, il avait d'abord pris pour système l'indulgence relevée d'infiniment d'esprit. Cefutlàson triomphe. Et l'on disait de lui: le bon, le tendre Sainte-Beuve; mais cette contrainte lui était pénible, et il s'en dédommagea au dernier moment en faisant table rase de ses admirations officielles, comme un homme qui, chassé de son logement, veut tout casser avant de s'en aller.
Il existe différents portraits d'Alfred de Musset peints, sculptés et gravés. Celui qui plaisait le plus à sa sœur, Mme Lardin de Musset, est le portrait peint par Landelle et qui a été gravé plusieurs fois, notamment en tête de la grande édition donnée par Cliarpentier. Cependant, des contemporains du poète reprochaient à ce portrait son caractère mièvre et mignard et son manque d'exactitude; il paraît avoir 30 ans à peine, et il en avait 45 quand fut peint ce portrait. Ajou-
tons pour le compléter quelques détails empruntés aux amis d'Alfred de Musset. Svelte et de taille moyenne, ce qui frappait d'abord c'était ses beaux cheveux blonds soyeux et parfumés qu'il g-arda inaltérés jusqu'à sa mort et qu'il se plaisait à arranger à la manière de lordByron: puis la coupe gracieuse de son visage au front intelligent, aunezaquilin, avec de grands yeux bleus que leur regard ferme et profond faisait paraître noirs, une grande fraîcheur de teint, une bouche expressive toujours prompte à sourire mais d'un sourire sceptique; et, dans l'ensemble, une distinction aristocratique que confirmait le soin extrême qu'il prenait de sa personne. A l'époque 011 M""^ L. C... le connut, elle le montre un soir avec un habit vert bronze à boutons de métal, un gilet de soie brune sur lequel flottait une chaîne d'or, des boutons d'onyx et des gants blancs; c'était la tenue de soirée d'un élégant en 1833. Cette recherche de
toilette datait du collège même, oii Musset se signalait autant par la correction de sa tenue que par ses succès universitaires; c'est ce que nous apprend le comte de Pontmartin qui était son condisciple etson émule, sauf sur ce point, car il se dépeint luimême a doigts tachés d'encre, cheveux en « broussailles, cravatte nouée en corde... », comme était alors le collégien et comme il est peut-être encore. Nous avons aussi les souvenirs de M. le baron Haussmann, qui se trouvait dans le même temps et pendant plusieurs années au Collège Henri IV oii Alfred de Musset n'était qu'externe, demeurantchez ses parents. Il se le rappelle, blond, délicat, nerveux, aux manières féminines ; son teint d'une transparence merveilleuse, sa carnation de miss anglaise:, sa propreté minutieuse lui avaient fait donner par ses camarades le nom i)iÇi Mademoiselle; ses rapports avec eux étaient très réservés ; il était d'ailleurs stu-
dieux et ce qu'on appelle a un bon élève ». Pontmartin rapporte qu'ils furent invités tous les deux en même temps, comme lauréats du concours général, à dîner chezM. de Vatimesnil, ministre de l'instrution publique. Musset avait eu le premier prix de philosophie, et, à la suite de Pontmartin, le second prix de dissertation latine. On ne soupçonnait pas cependant que ce philosophe de 17 ans était à la veille de devenir un grand poète, et que 62 ans plus tard on lui érigerait une statue. Mais pour cela il ne suffisait pas qu'il devînt célèbre ; la statuaire ne s'occupe guère que des morts.
Depuis que Musset a cessé de vivre, les sculpteurs ont reproduit plusieurs fois ses traits. Un médaillon de David d'Angers et le buste du tombeau du poète, fait par son ami Auguste Barre avec un marbre donné par l'Empereur, sont assurément des œuvres dignes de ces habiles artistes. Un autre buste.
sculpté par Mezzara pour le foyer du Théâtre- Français, ajoute à la ressemblance matérielle l'expression rêveuse de la méditation. Mais si l'on veut se représenter Musset dans ses jeunes années et dans la vie de tous les jours, il faut regarderun portrait dessiné par Gavarni qui le montre le chapeau sur la tête, l'air un peu liautain, une badine à la main, d'une allure dégagée, sa redingote pincée à la taille, son pardessus rejeté en arrière, les manches garnies de velours, tiré à quatre épingles, comme on disait alors, et comme devait être un jeune homme voué à l'élégance la plus raffinée.
Le peintre Eugène Lami, son aîné de huit ans, l'avait beaucoup connu à cette époque, a 11 venait souvent, ditLami, me conter ses « peines comme un grand enfant, je l'écoua tais et le consolais de mon mieux. Le seul « reproche que je puisse lui faire c'était une « Irop grande tendance au dandysme qui lui
a faisait regretter parfois de ne pas faire par- « tie du Jockey-Club. » Oserons-nous dire qu'il y fut blackboulé ! Bien que hardi cavalier, on trouva qu'il ne montait pas à cheval dans le pur style anglais adopté par ce Club, plus spécial alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Musset, froissé de cet échec, ne voulut plus se présenter malgré les instances chaleureuses de ses amis. L'un d'eux, le comte d'Alton Shée , qui vécut pendant dix ans dans une grande intimité avec lui, hésitait plus tard à le compter comme un ami et se demandait s'il n'avait pas été seulement un camarade de plaisir. Il se rendait compte de ce qui manquait à leur amitié: « Les poètes I a encore enfants, le génie et la louange vien- « nent les visiter. L'envers de ce magnifique « privilège, c'est qu'ils restent enfants; ils tra- « versent la vie sans le voir, ou, sans cou- (( rage contre la réalité, ils s'y dérobent par u l'illusion ou par l'ivresse: dieux et enfants.
« jamais hommes. » Cependant, malgré des inégalités d'humeur, des boutades et des caprices, comme le fond était doux et bon et la forme charmante, Musset était réellement sympathique. C'était dans la société des femmes qu'il prodiguait le plus volontiers les trésors de son esprit; près d'elles, il était gai, amusant, éloquent, moqueur, dessinant une caricature, composant un sonnet, écoutant la musique avec délices, jouant des charades improvisées, écartant avec soin la politique et les sujets sérieux.
Eugène Lami l'a résumé en un mot :
« C'était un homme parfait... avant qu'il « se fût « mis à boire i . Cette chute de phrase cause une impression pénible. On voit dans la Bible avec quel soin pieux les fils de Noë cachent sous leurs manteaux l'ivresse dégradante deleur père quand il eut goûté aux fruits de la vigne qu'il avait plantée. On voudrait pouvoir imiter ces fils respectueux
et passer sous silence les faiblesses des hommes de génie qui ont ajouté un fleuron à la gloire de leur pays. 11 faut toujours considérer dans la vie d'un homme illustre l'époque de sa jeunesse où son génie brillait de tout son éclat, et le reste doit être oublié. La marquise de Bouille racontait qu'elle avait revu sous la Restauration le vieux marquis de Lameth, qui avait figuré à côté de Vergniaud à l'Assemblée législative et qui avait passélerestede sa vie dans la retraite. — « Et, de quoi lui avez-vous parlé ? lui demandat-on. — Mais... de Yergniaud ! «répondit-elle. Les quarante années écoulées depuis semblaient ne devoir pas compter. On pourrait en effet oublier la fin d'une vie rentrée dans l'ombre ou ternie par des défaillances d'esprit ou de conduite, si ces défaillances avaient été cachées, et si on ne les trouvait au contraire consignées dans les écrits mêmes delà personne dont on parle. Alfred de Musset
n'a rien laissé en doute; il s'est raconté luimême dans vingt endroits avec autant de franchise que J.-J. Rousseau avait mis de cynisme dans ses Co/z/f^^^/on^. Mais l'impression qu'on en ressent est bien différente. Pendant que le Philosophe de Genève nous inspire pour son caractère une aversion à peine mitigée par la pensée de son état dé folie, Alfred de Musset nous laisse, en dépit de ses fautes, un sentiment d'affectueux intérêt comme un enfant malade qui ne saurait guérir. Dans le livre étrange oii il met ses propres passions en scène, on le voit tourmenté sans cesse par la recherche de l'absolu, pensant le trouver dans la satisfaction des sens et n'y recontrant que le vide : âme voyageuse n'obtenant de repos nulle part : ni dans l'étude, ni dans les arts, ni dans le jeu, ni dans la fatigue d'exercices violents, tels que des courses effrénées à cheval, parce que le mal était en lui. Un trait frappant
de son organisation était une impatience fébrile qu'il portait en toute chose. Ileùt adopté volontiers comme définition du bonheur les mots a tout de suite /> . Il ne sait pas, il ne veut pas attendre: que ce soit le plaisir, la gloire ou l'amour, il lui faut la possession immédiate et la possession absolue, fut-ce au prix d'une douleur.