‹ Étude et récits sur Alfred de MussetChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Confession d'un enfant du siècle n'est qu'une peinture de mœurs, — Lettre de Musset à Listz sur le caractère de ce livre. — Génération contemporaine portée aux lamentations. — Enfance de l'abbé Gratry racontée par lui-même. — Danger des confessions de Musset; absorption de lame par Vautre. — Sens complexe du mot amour; sentiment et sensation. — Disposition maladive du système nerveux surexcitée par diverses intimités de femmes. — M"^ Sand; sa liaison précédente avec Sandeau. — ; Voyage en Italie; jalousie rétrospective d'Alfred; noyade à Venise; rupture et désespoir. — Rencontre des deux anciens rivaux au pied des barricades, quatorze ans après. — M"» Sand vouée aux paradoxes et aux passions factices. — Instinct du théâtre par transmission d'origine. — Jugement de Chateaubriand que la suite n'a pas confirmé. — M"« Sand reste hostile à la religion clirétienne. — Son paradoxe sur Job. — Elle approuve l'ex-père Hyacinthe Loyson ; son opinion entre la di^creïion etla continence. — Son portrait par Henri Heine. — Autre par le baron Haussmann; elle est généralement taciturne et ne dit rien de saillant; sa réponse à Bernard Potocki; elle observe et recueille pour ses écrits; apologue d'un merle blanc. La passion d'écrire égale celle de parler. — Ténacité des sentiments inspirés par M""«Sand; diversions vainement tentées par Alfred. — Récriminations réciproques, soutenues après sa mort par Paul de Mugset. — Alfred plus modéré.

La Confession d'un enfant du siècle est

plutôt une peinture de mœurs qu'un récit autobiographique. Nous trouvons à cet égard la pensée de l'auteur nettement exprimée dans une lettre que possède M. Emile Ollivier et qu'il nous a communiquée de la manière la plus aimable. Alfred de Musset écrivait à Liszt, le 20 juin 1836 :

« Votre lettre, mon ami, m'a fait doublé (( plaisir, d'abord littérairement parlant, et « ensuite et surtout parce que votre bon (( souvenir me fait espérer que cette courte « poignée de main que nous nous sommes (( donnée en passant ne sera pas la dernière.

« Le livre dont vous me parlez n'est qu'à « moitié une fiction et assurément, comme a vous dites, il pourrait et devrait être plus a long. Je ne crois pas pourtant donner « jamais de frères à ces 2 volumes, par la « môme raison que je ne les corrigerai pas, a comme j'en avais d'abord eu la tentation. « Ces sortes d'ouvrages, intéressants ou non,

« sont en dehors de Fart, il me semble; pas « assez vrais pour des mémoires à beaucoup « près, et pas assez faux pour des romans; (L Je lecteur doit chercher en vain l'attrait a d'une réalité qui lui échappe à chaque ins- « tant, tandis que le pauvre auteur, tout nu <( derrière un manteau troué en mille en- « droits, sent la critique au vif et reçoit les « estocades précisément là oii il se découvre. « Aborder, d'ailleurs, le monde tel qu'il (( est, dire les choses, est impossible. Je n'ai «jamais pu lire les Confessions de Rousseau « sans dégoût. Pour des Mémoires, c'est « différent ; la mort absout et leshommes n'y « sont plus, mais en revanche, le mensong-e « à beau jeu. Que la partie que vous me a proposez, d'aller vous voir un instant à 0 Genève, aurait de charmes pour moi, mon « ami, et que je me sens triste et parisien, a en pensant que, probablement, ça ne sera « pour moi qu'un de ces rêves heureux que

«je ne fais jamais qu'à demi ! Si vous me « demandiez ce qui me retient, je ne saurais « que vous répondre, et tant de raisons m'at- « tireraient au contraire !

« Je me demande si mon cœur est trop « jeune ou si ma tête est trop vieille. Je me « sauve du boulevard Italien et je vais pous- « ser des ouf ! à Montmorency : demi- « verdure, demi-nature, demi-plaisir, demi- (( ennui, et tout à Favenant, de fractions en « fractions, jusqu'à la dose infinitésimale « voilà tout — époi — autre chose qui est la « même chose, un quart d'heure là et autant « ici — beaucoup de fumée de cigarettes — « beaucoup de grandes, et d'éternelles, d'ir- « révocables déterminations d'un jour — un a tant soit peu de vrai et de bon, par mo- « ment volé au hasard — voilà ce qui m'em- « pêche de partir. Si j'y vais, ce sera avant a le 15 juillet, sinon, moquez-vous de moi et « rions-en ensemble. Mais, à Paris, à Naples

« OU à Genève, tendez-moi toujours la main, « mon ciier Franz, et gardez-moi un peu « d'affection vraie, la seule sauvegarde dans « les sentiers perdus.

« A vous de cœur.

« Alfred de Musset. »

Nous avons reproduit cette lettre dans son intégralité avec ses ellipses familières; elle nous apprend que dans la Confession de Musset nous devons chercher non le tableau exact de sa propre vie. mais la description du malaise moral d'une génération névrosée qui se répandait en lamentations par une sorte de mode littéraire, de même que les écrivains duxvni^siècle abusaient de /'Aow/?ie vertueux et sensible, toutes choses que les esprit sains et mieux trempés du grand siècle ne connaissaient pas. Mais du temps de Musset, la manie de la désespérance était comme un mot d'ordre ; et pour être

distingué il fallait être malheureux, malade et même un peu poitrinaire. Un souffle de mécontentement sans cause atteignait même la première jeunesse. L'abbé Gratry a dépeint ce trouble de J'esprit qu'il se rappelait avoir éprouvé lui-même: « A 18 ans, dit-il, « j'étais profondément pénétré de la vanité « de toutes choses. Un jour, on m'avait « donné une chambre à un étage fort élevé; « je regardais à ma fenêtre et voyant cette « hauteur je me disais à moi-même avec une « grande conviction: je ne me jetterais cer- « tainement pas par cette fenêtre, mais si « quelqu'un venait m'y jeter par surprise il a me rendrait un grand service. Je n'avais «d'ailleurs aucun sujet de tristesse; mais la « vie me semblait inutile et dénuée de sens. » La Confession d'un enfant du siècle est une sorte d'élégie en prose oii Alfred de Musset prélude, malgré des ombres et des taclies, aux sublimes tristesses qu'il chantera plus

tard. Ce livre est surtout dangereux pour la jeunesse qui, prenant au sérieux ces plaintes éloquentes, s'abusant sur la destinée de l'homme et sur le but de la vie, peut se laisser égarer à la suite de l'auteur dans la poursuite de jouissances matérielles à peine voilées sous la mairie du stvle. On doit donc regretter de voir la poésie employer ses séductions et son prestige pour proclamer le culte des sens et leur élever des autels. A la vérité, certains mots de nôtre langue prêtent à équivoque, et il n'est pas toujours facile par exemple de dégager dans le mot amour la part immatérielle qui se mêle et se confond souvent avec Vautre, Sans porter la lumière sur ces mystères de notre âme, des écrivains ont cru pouvoir sauver le réalisme de leurs récits par une phraséologie idéaliste. Ces détours de langage ne pouvaient plaire à Alfred de Musset, qui détestait l'hypocrisie, et ne pensajamais à faire une dis-

tinction dont il n'avait peut-être pas suffisamment conscience entre les sentiments et les sensations. Il ne peut, il ne veut pas séparer le corps de l'âme, et, entre ces deux termes ses préférences sont parfois si accentuées qu'il nous oblige de passer rapidement sur certains passages malgré la beauté du style. Assurément, ce n'est pas là le sentiment pur et idéal qui vous jette dans des extases infinies et qui fait qu'on donnerait sa vie pour un regard, un serrement de main de la personne aimée.

Alfred de Musset était en proie dès l'enfance à une maladie nerveuse qui peut atteindre les plus grands hommes parce qu'elle a son siège dans le cerveau qui bouillonne parfois chez ces natures privilégiées jusqu'à faire explosion. Cette organisation maladive fut malheureusement surexcitée outre mesure par ses intimités successives avec plusieurs femmes diversement célèbres, qui, après

avoir répondu à sa passion, cherchaient bientôt dans de nouvelles expériences l'apogée des sentiments rêvés. De ces liaisons de Musset la plus funeste par ses conséquences fut celle qu'il eutavec M"^ Sand qui, en poursuivant l'amour qu'elle n'éprouvait pas ellemême, brisa plusieurs existences précieuses; car Musset ne fut pas sa seule victime.

11 est à remarquer que M""' Sand ne se lia jamais qu'avec des écrivains, des poètes ou des artistes. Jules Sandeau fut l'un des premiers, et l'amour qu'il avait pour elle était si profond que lorsqu'elle le quitta, après un an de ménage irrégulier, il en eut un tel désespoir qu'il voulut mourir et ne fut sauvé que par un ami qui le fit voyager. Sandeau versa ses plaintes dans le roman palpitant de Mariana .

Le souvenir de cet épisode amoureux troubla les rapports qui se formèrent ensuite entre Alfred de Musset et M™^ Sand. Après

un certain temps de lune de miel ils étaient partis pour l'Italie et visitaient Gênes, Florence, Bologne, Ferrare, Venise... Mais au milieu même des enchantements de ce voyage, Alfred, naturellement ombrageux, se montrait jaloux même du passé. « Jurezmoi, disait-il à sa compagne, jurez-moi que vous ne l'aimiez pas. » Et c'étaient entre eux des scènes des plus vives. M. Ziem, notre grand peintre, se trouvant à Venise en 1834 vit un jour un rassemblement autour d'un jeune homme qu'on venait de retirer de l'eau. C'était Alfred de Musset qui s'était précipité dans le canal pour saisir une lettre que M"® Sand y avait jetée; saisi par le froid il avait failli se noyer. Sa jalousie rétrospective lui avait fait prendre Sandeau en haine : ils s'évitaient et ne se saluaient plus. Cependant, ils n'eurent bientôt plus rien à s'envier, car le bonheur de nx)tre poète ne fut pas de bien longue durée; il fut trahi à

son tour à Venise où il était tombé malade; et il y aurait péri de sa douleur autant que de son mal, si un ami dévoué, M. Alfred Tattet, n'était venu l'arracher à cette funeste influence.

Longtemps après, ces deux rivaux, ces deux victimes du même amour se rencontrèrent dans des circonstances dramatiques.

C'était en 1848, pendantles tristes et terribles journées de Juin. Alfred de Musset avait peu de goût pour la garde nationale et il s'en affranchissait tant qu'il pouvait. Mais il s'agissait cette fois de défendre la société menacée par le soulèvement des ateliers nationaux; c'était une question de vie ou de mort, il n'y avait pas à hésiter. Le soir, près du feu d'un bivouac, en face de l'Institut, Alfred de Musset et Jules Sandeau se retrouvèrent pendant la veillée des armes. Ils se regardèrent quelque temps en silence, puis ils se rapprochèrent ; attirés l'un vers l'aulre par une

pensée commune, ils se mirent à marcher côte à côte le long du quai, échangeant le

récit de leur amour, de leur déception, de leur désespoir, cherchant à s'expliquer la nature énigmatique et fatale de cette femme qui se donna si souvent et que personne n'a possédée 1 Les deux anciens rivaux, ouhliant en ce moment les dangers qu'ils couraient, exposés à périr peut-être le lendemain au pied d'une barricade, ne pensaient qu'à elle et ne cessèrent de parler d'elle jusqu'au moment oij l'aube du jour, blanchissant les tours de Notre-Dame, les rappela au combat oii ils enlevèrent côte à côte la barricade du Petit-Pont.

C'était la destinée de M°"« Sand, si richement douée de facultés exceptionnelles, mais pour qui le ciel était fermé, de vivre perpétuellement dans le faux : sa philosophie, sa politique, sa philanthropie, tout portait en elle l'empreinte d'un esprit paradoxal. Ses

amours mêmes étaient factices. Malgré son affectation de sentiments dévoués et quasimaternels pour tel jeune homme qu'elle distinguait, elle paraissait prendre plaisir, comme un César romain, à le martyriser et à le voir souffrir. Paul de Musset a fait à ce sujet les révélations les plus étranges. On pourrait suspecter sa partialité s'il n'avait joint au dossier des lettres où M°^^ Sand avoua ses torts, et le récit de scènes pathétiques où elle chercha à ressaisir sa proie. C'était à croire que l'instinct du théâtre renaissait en elle par transmission, commedescendanted'unetllle de Dancourt, comédienne, et d'une dame de l'opéra, M"^ Rinteau, dite Verrière, qui fut l'une des nombreuses maîtresses du maréchal de Saxe. M""^ Sand réussit en effet à toucher Alfred en lui offrant comme dans un sacrifice antique ses beaux cheveux qu'elle venait de couper pour s'habiller en garçon; leur roman, interrompu

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depuis plusieurs mois, faillit recommencer ; mais cela dura peu : une nouvelle rupture eut lieu pendant l'hiver de 1833, et celle-là fut définitive.

M™® Sand, habituée à dogmatiser dans ses romans, avait érigé en principe la négation de tout principe. Comme le disait Chateaubriand : « L'insulte à la rectitude de la vie « ne saurait aller plusloin... ; mais son talent « couvre l'abîme et l'avenir pourra tout ré- « parer. La vieillesse est une voyageuse do « nuit; la terre lui est cachée, elle ne dé- « couvre plus que le ciel. »

En fait, elle n'a rien réparé. Le rôle de bonhomie villageoise qu'elle avait adopté dans ses dernières années n'atténuait pas la violence tranquille qui est la caractéristique de sa manière, et elle se montra Jusqu'à la fin l'ennemie acharnée de la doctrine chrétienne. En 1871, cinq ans avant sa mort, elle prend à partie, dans la Bible, le livre de

Job et le sublime dialogue entre l'homme et son créateur, et conclut par la phrase suivante: « Le Dieu de Job n'est qu'un rhéteur « éloquent, et Job est un lâche de se soumet- « tre à lui. d Eh! que pourrait-il faire? M"® Sand a donc écrit à la fois un blasphème et une sottise. Nous préférons suivre Lamartine dans son admiration pour le magnifique langage de la Bible, quand il résume ainsi la philosophie de Job : « C'est a cette soumission intellisfente et raisonnée « à la suprême volonté qjui n'est la suprême « puissance que parce qu'elle est en même (( temps la suprême sagesse et la suprême « bonté. »

Nous voyons encore M""® Sand en 1872, complimentant l'ex-père Hyacinthe sur sa rupture avec l'Église, disant : « Quand une « religion ne peut plus satisfaire une àme (( saine, elle est finie... La déclaration de « Hvacinthc Loison est un des éclats de

« lumière que donnent encore les lampes « épuisées... Malgré ses distinctions subtiles « entre l'Église romaine et l'Église latine, « pour nous il est un hérétique parfait, et « nous l'en félicitons, carleshérésies sont la «grande vitalité del'idéal chrétien. » Cela n'est pas très clair; mais voici qui l'est davantage. Sans être protestante ni catholique, M""*^ Sand voit et exagère les conséquences possibles du célibat des prêtres, a Qu'ils se marient « donc, dit-elle, et ne confessent plus!... n) Quelques lignes plus bas, elle admet qu'ils confessent, et écarte la crainte des « épan- « chements de l'amour conjugal » car, à son avis, « la discrétion est plus facile que la (( continence ». On en pensera ce qu'on voudra.

Henri Heine, qui admirait beaucoup M""' Sand, a tracéainsi son portrait physique: a Son visage peut être nommé plutôt beau a qu'intéressant : l'intéressant est toujours

a une déviation gracieuse ou spirituelle du

« véritable type du beau, et la figure de

« Georges Sand porte justement le caractère

a d'une régularité grecque. La coupe de ses

«traits n'est cependant pas d'une sévérité

« antique, mais adoucie parla sentimentalité

♦ moderne qui se répand sur eux comme un

«voile de tristesse. Son front n'est pas baut,

« et sa riche chevelure du plus beau châtain

« tombe des deux côtés de sa tête jusque sur

« ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes,

« du moins ils ne sont pas brillants... Son

« nez est un nez droit et ordinaire : sa lèvre

a supérieure, quelque peu pendante, semble

« révéler la fatigue des sens. Son menton

« est charnu, mais de très belle forme...

« Épaules magnifiques... Stature un peu trop

« courte..., les mains très petites..., voix

« mate et voilée..., etc. »

En regard de ce portrait tracé parun poète et un ami, nous placerons celui que donne

M. le baron Haussmann dans ses Mémoires etqui est l'impression ressentie autrefois par un homme jeune et prédisposé à l'enthousiasme, a M™^ Sand accusait alors plus de <i trente ans. Petite de taille, très brune «de cheveux, avec un profil et un teint « espagnols, elle était visiblementdépourvue « de toute coquetterie, et j'ose dire que, par « l'effet du travail constant de sa pensée, celle manquait, âmes yeux, de tout charme « féminin. »

Les nombreuses variations de M""^ Sand dans ses attachements s'expliqueraient par une sorte de 7'aison d'état. Toujours en quête de matériaux pour ses romans, elle provoquait l'amour par la fascination de ses grands yeux ternes et profonds, puis elle en observait tranquillement les effets pour s'en servir plus tard dans ses écrits. C'était là sa constante préoccupation. Henri Heine remarque que dans les conversations « jamais

a elle ne dit un mot brillant d'esprit et elle ne « ressemble guère à ses compatriotes sous « ce rapport. Avec un sourire aimable et parfois « singulier, elle écoute quandd'autres parlent « et les pensées étrangères qu'elle a reçues « et travaillées en ellesortent del'alambicde « son intelligence sous une forme bien plus « riche et précieuse. » Elle avait toujours été taciturne même dans son enfance : « C'est « sa nature, disait sa mère : ce n'est pas de «la bêtise, soyez sur qu'elle rumine quelque a chose. » Et Caro, qui rapporte le propos, ajoute : « Elle ruminait en effet, c'était la « forme habituelle d'unepensée déjàactive. » Le comte Bernard Potocki, seigneur polonais renommé pour son esprit, s'était fait présenter à M"'^ Sand, qu'il désirait beaucoup connaître. Il n'en put tirer autre chose que des oui et des non. Après une heure d'efforts infructueux pour la faire pai'ler, le comte se leva et lui dit : « Je crains, Madame, de vous

a avoir importunée, et que vous n'aimiez pas « la causerie autant que je le supposais, a — Monsieur le comte, répondit M™® Sand, « quand vous allez dansle monde, c'est pour a briller; moi c'est pour me reposer. » Elle se réservait pour le moment du travail, et quand elle écrivait (lettre au D^ Faivre) c'était, disait-elle, le résultat de réflexions ou d'impressions antérieures et non le produit immédiat de sa volonté.

Le joli conte d'Alfred de Musset, Histoire d'un merle blanc^ nous initie à la manière de M"™^ Sand. Le merle et sa merlette unis par les mêmes goûts littéraires travaillent ensemble : « Tandis que je composais mes a poèmes, elle barbouillait des rames de « papier. Je lui récitais mes vers à baute a voix, et cela ne la gênait nullement pour a écrire pendant ce temps-là. Elle pondait « ses romans avec une facilité presque 0 égale à la mienne... Il ne lui arrivait

« jamais de rayer une lip^ne ni de faire « un plan avant de se mettre à l'œuvre, e C'était le type de la merlette lettrée. j>

M. Emile Aucante, qui fut secrétaire de M'"° Sand et recopiait sa copie à mesure qu'elle écrivait, s'excusait d'être en retard, ne pouvant la suivre : « Cela se comprend, lui a dit-elle; tu as besoin, mon enfant, de te « reporter sans cesse à mon texte, et moi je a n'ai qu à suivre ma pensée qui va même a plus vite que ma plume. » A peine M°*^ Sand terminait-elle un roman qu'aussitôt elle en commençait un autre . Elle avait la passion d'écrire comme d'autres ont celle de parler. Cette passion l'absorbait tout entière et lui ôtait la faculté d'aimer sincèrement. Malheureusementles sentiments qu'elle savaitinspireravaientune telle puissance que la rupture laissait souvent au cœur de la victime une plaie inguérissable. Ce fut le cas d'Alfred de Musset. Ses aventures suc-

cessives avec une grande tragédienne, avec une princesse italienne qui aimait trop la musique et les musiciens, avec une comtesse russe qui joignaitaux mêmes goûts l'humeur fantasque particulière aux Slaves, avec une muse blonde qui a raconté sa vie, avec d'autres encore; rien ne put jamais effacer le souvenir douloureux de sa grande passion pour l'auteur impassible de tant de romans fiévreux. Si on lui en parlait, il se bornait à dire : « Ma maîtresse était brune ; elle avait « de grands yeux; je l'aimais; elle m'avait « quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant « quatre mois; n'est-ce pas en dire assez? » Avant qu'ils n'eussent rompu, dos scènes orageuses et violentes étaient fréquentes entre eux. Il sort un jour furieux, déclarant qu'il ne la reverrait plus. Rentré chez lui il écrivit une lettre de six pages fulminante comme un réquisitoire, remplie d'amers et sanglants reproches. A peine l'avait-il mise à la poste

qu'il en reçoit une de M"^ Sand se disculpant et le conjurant de revenir. Aussitôt sa colère s'éteint, et il voudrait reprendre sa lettre ; mais comment faire? « L'avare Achéron ne lâche pas sa proie. » Musset obtient pourtant de la poste que l'on recherche sa malheureuse missive; il fallait encore prouver l'identité des écritures, et de plus réciter le contenu, ce que le poète put faire textuellement, grâce à son excellente mémoire. La brouille ainsi conjurée fut suivie de beaucoup d'autres jusqu'à la fm de leur intimité. Nous avons reconnu que Musset de son côté cherchait ou acceptait des diversions à son chagrin: semblable en cela à la plupart des politiciens libéraux, il aurait voulu la liberté pour lui seul. Ce fut la source de récriminations qui se manifestèrent vingt ans plus tard, alors que les myrtes desséchés sur la tombe du poète semblaient ne plus admettre que la paix et le silence. M™^ Sand vint la première

remuer ces cendres refroidies dans un roman tout personnel. Paul de Musset répondit au nom de son frère qui venait de mourir, par un autre roman rectificatif. Peut-être auraitil mieux fait de passer la plume à sa sœur, M"'' Lardin de Musset, dont la main délicate aurait su atténuer ses droits de légitime défense. M""" Louise Collet se mêla ensuite à la querelle en publiant un troisième roman à clefs. M. de Lescure a dit avec raison : « Elle et lui est une calomnie vis-à-vis d'un a mort; Lui et elle est une violence vis-à-vis a d'une femme; Lui (de M™'' Louise Collet) « est une coquetterie. » Alfred de Musset avait évité lui-même d'attaquer directement celle qui était devenue son ennemie; il avait enveloppé ses plaintes dans une peinture des luttes morales qui tourmentaient sa génération. Cœur avide et révolté, il a l'air de dire : 0 jeunesse, tout ce qui m'arrive vous est arrivé; vous avez clierché cojnme moi

à VOUS rendre compte de l'existence ; vous avez, comme moi. autre chose dans l'esprit que la notion bornée du présent. Qu'au moins le récit de mes souffrances vous serve d'enseignement !

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