CHAPITRE IV
Caractère et tendances d'Alfred de Musset dès le collège.
— Son entrée au Cénacle. - Gages de son affiliation.
— Ballade à la lune. Le point sur Vi: tarie à lu crème.
— Accueil un peu froid des chefs. —Lamartine ne voit rien hors de lui-même ; il ne connaît pas Déranger ; sa naïveté sur des vers dont il se croit l'auteur. —Alfred de Vigny d'abord hésitant adopte Musset. Lettres (inédites) de remerciment du poète. Il plaint les artistes qui meurent en route. — Son admiration pour Victor Hugo. Ses réserves au sujet des rimes riches.
— En 1833 il quitte l'Ecole romantique et reprend sa liberté. — Sa vigilance sévère pour la correction des copies. — Ses paroles de contrition et ses hommages à la belle langue française. — Stances à Charles Nodier; souvenirs des jeunes années et des espiègleries poétiques; Mi'« Marie Nodier. — Le salon de l'Arsenal; simplicité des habitudes ; réunion des célébrités nouvelles.—La table d'écarté et la bassinoire de Nodier.— Liaison de Musset avec le duc de Chartres; sa ressemblance avec ce Prince ; la distinction des manières les rapprochent ; aveu de d'Alton-Shée. - Après 1830, l'amitié du Prince continue ; présentation aux Tuileries ; singulière méprise du roi. - Alfred nommé bibliothécaire du Ministère de l'intérieur. - Mort du duc d'Orléans ; hommage antérieur d'Henri Heine. - Stances de Musset.
Le caractère de Musset se dessina dès sa
première jeunesse. Nous avons remarqué sa recherche clans les soins de toilette; il faut noter aussi son éloignement pour le vulgaire, sont goût pour l'extraordinaire, et en même temps en littérature son dédain pour les auteurs classiques. M. de Wrilly, professeur de troisième, apprenait à ses écoliers à faire des vers latins suivant le programe des Études, et des vers français à titre de divertissement. Le hon professeur se récriait sur les hizarres essais poétiques de l'élèveMusset, qui sur ce point ne l'écoutait guère. A vrai dire, le dédain qu'il affectait était plutôt affaire démode et d'entraînement juvénile pour des formes nouvelles. Quantaufond de la langue, comme le remarque M. Yallier, le vocahulaire d'Alfred de Musset a toujours été celui des classiques. Mais il s'amusait comme un enfant deslihertés conquises par l'Ecole romantique. Un de ses camarades de classe, Paul Fouchcr, heau-frère de Victor Hugo, introduisit
Musset à 17 ans dans le fameux Cénacle. Le néophito devait naturellement donner des gages de son affdiation, c'est ainsi que furent composés les morceaux qu'il réunit ensuite sous le titre Colites cV Espagne et d Italie.
Quand on relit aujourd'hui la fameuse Ballade à la lune, qui passe pour la plus grande hardiesse du poète, siaulieu de crier : Ah\ le point sur Cil le point sur /'i/ comme faisait le marquis dans la Critique de V école des Femmes., avec le mot tarte à la crème, si on relit la ballade sans prévention, on voit que le poète s'amuse; mais il nous amuse aussi, et ce rythme si piquant et si harmonieusement cadencé nous montre çà et là de belles images : c'est ainsi qu'il dit à la lune :
Es-tu, je t'en soupçonne, Le vieux cadran de fer
Qui sonne L'heure aux damnés d'Enfer ?
Sur ton front qui voyage, Ce soir ont-ils compté
Quel âge A leur éternité ?
Et ces strophes encore, empreintes du frais
parfum de l'antiquité :
Va, lune moribonde, Le beau corps de Phœbé
La blonde Dans la mer est tombé.
Rends-nous la chasseresse Blanche au sein virg-inal,
Qui presse Quelque cerf matinal î
Phœbé, qui, la nuit close, Aux lèvres d'un berger
Se pose Comme un oiseau léger.
Bien que le Cénacle eût été fondé dans un
esprit de révolte et d'indépendance, cette coterie littéraire reconnaissait tacitement des
chefs. C'étaient alors Lamartine, Alfred de
Yigny et surtout Victor Hugo. Musset trouva
un accueil assez froid auprès du premier, qui
lui rendit plus tard un hommage posthume et avoua qu'il l'avait dédaigné parce qu'il ne l'avait pas lu. C'était peut-être vrai, car Lamartine planait si haut que rien ne lui paraissait à la hauteur de ses yeux. Dans un dîner à Londres, où il se trouvait, chez Samuel Rogers, riche banquier et poète estimé, on vint à parler du célèbre poète chansonnier Déranger, qui venait de mourir, et l'on demanda à Lamartine ce qu'il en pensait? — « Je ne le connais pas, » fut sa réponse. — «Je vous plains, » répliquaRogers. Quand il pensa à vendre son château de Milly pour payer ses dettes, et qu'une souscription spontanée vint à son aide, unadmirateur un peu étourdi lui écrivit en envoyant son offrande : ^ Gardez Milly, Monsieur, et puissiez-vous redire souvent : « Combien j'ai douce souvenance du « joli lieu de ma naissance. » — Quelle délicate attention, s'écrie Lamartine, de me citer mes vers ! — Mais, lui observe-t-on, ces vers ne
soQt pas de vous ; ce sont des vers bien connus de Chateaubriand. — Vous croyez, » fait'il étonné?...
Des trois grands chefs du romantisme, Afred de Vigny était le plus accessible ; après quelque hésitation il devina le nouveau poète et lui tendit la main. Alfred de Musset lui écrivait : « Moucher Monsieur. (( Puis-je espérer que vous voudrez bien « venirentendre ces malheureux poèmes que <ï je me propose de lire ? Vous y trouverez « de nos amis et nous ferez bien grand plai- « sir. Je ne puis que vous renvoyer l'exhor- « tation que vous m'avez adressée pour a Otello : Ve?ie2, brave cœur^ — non qu'il « s'agisse d'un danger, mais il ne s'en agit « pas moins d'un secours; et c'est surtout « le vôtre que j'invoque ; car vous êtes aussi a mon père in Utteris.
« Alfred de Musset, 17 décembre,
«N*^ 59, riiede Grenelle-Saint-Germain. »
Au dos: « Monsieur de YignyjO^SO, rue « de Miromesnil, à Paris. »
Le surlendemain, Musset le remerciait :
a Que vous êtes bon d'être venu, et que je a vous remercie de votre livre, dont j'ai « déjà dévoré la tête, c'est-à-dire la préface, a Que j'y ai vu de belles et larges pensées, (( si vraies, et au fond de tout un peu tristes! <r Le plaisir de vous lire vaut celui de vous « voir, et je me prépare l'un par l'autre. « Votre tout dévoué du cœur.
« Alfred de Musset. »
Ces deux lettres paraissent être de 1830; la suivante est de 1831 : « Je suis comme « ces femmes enceintes qui croient toujours a que leur dernier enfant sera le plus beau « et qui, au milieu d'une lignée de biboux, « croient avoir l'Apollon du Belveder dans « le ventre; c'est ce qui fait que je n'ai « point encore usé ou abusé de votre bonne
«.et utile amitié. Je suis, hélas! en travail a d'un dernier monstre que les naturalistes « de la littérature expliqueront comme ils « pourront, et au lieu de le mettre dans un « bocal d'esprit de vin, je le tire à grand' a peine par les jambes d'une bouteille d'eau- « de-vie. Aussitôt l'accouchement, j'espère (.( que vous me permettrez d'en appeler à « cette promesse que vous me rappelez « d'une manière si aimable, et de vous voce 1er quelques heures de poète pour les rù- « veries d'un oisif, qui est tout à vous de <( cœur et d'esprit.
a Alfred de Musset. Mercredi. »
Au dos : « M. le comte de Vigny, rue « des Ecuries-d'Artois, 3 ou 7. »
On voit par le ton familier de ces lettres la confiante amitié qui s'était formée entre les deux Alfred et en môme temps la déférence de Musset envers son ancien. Il de-
mandait un jour l'appui de Vig^ny et de 3jine Dorval en faveur d'une belle actrice sollicitant un emploi vacant à la Porte- Saint-Martin par la mort de la titulaire, et il finissait sa lettre par cette réflexion mélancolique : « Une troupe d'oiseaux de pasci sage ne regarde pas ceux qui tombent en or volant, mais continue sa route avec le « vent. Une troupe d'acteurs lui est pareille; a elle ne s'arrête pas à voir ceux qui se a brisent ni ceux qui ne peuvent plus vo- « 1er : elle continue sans pitié. Tout est « pour elle dans l'instant présent. »
Alfred de Musset eut avec Victor Hugo, pendant plusieurs années, une grande intimité accompagnée des marques d'admiration qu'on ne pouvait refuser ni mesurer au grand chef del'École romantique. Et, de fait, il l'admirait si bien que dans ses commencements il l'avait un peu imité. Mais
son bon sens l'avait empêché de se livrer
entièrement aux doctrines ou aux pratiques des novateurs. Ainsi, il trouvait puérile la recherche des rimes riches, et no comprenait pas que l'on commençât un vers par la fin de manièreàsubordonnerlapenséeàla rime; il regrettait même d'avoir quelquefois brisé ses vers. En 1833, il quitta les rangs des romantiquesetilen donna ses raisons : «Assez « longtemps j'ai épilogue surdes livres, puis « sur des pages, puis sur des périodes, puis sur « des épithètes, puis sur une rime, puis sur « la virgule d'une césure. Assez longtemps « j'ai joué avec les mots. Je désire maintenant « sentir, penser et exprimer librement, sans « subir la règle d'aucun ordre et sans défi pendre d'aucune église. » Cependant, ce dédain des règles ne l'empêchait pas d'être lui-même très exigeant vis-à-vis des imprimeurs. Apercevant unjour entre les mains d'une dame un volume de ses poésies où il reconnut une contrefaçon belge, il se saisit
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de ce volume, tout en colère, moins pour le préjudice que cette contrefaçon portait à ses intérêts qu'à cause des incorrections si fréquentes dans ces impressions mercantiles.
Sa correspondance avec le D'^Véron témoigne combien il « se désespérait » d'une virgule mal placée dans la pièce de Carmosine, parue dans le C oîistitut tonne l. Du reste, ce soin méticuleux est ordinaire aux auteurs, et il est assez naturel qu'ils attachent de l'importance aux moindres détails qui marquent le chemin qu'a suivi leur pensée.
La révolte d'Alfred de Musset à l'égard du romantisme se préparait depuis trois ans, car il écrivait en 1830 à son oncle M. Desherbiers, au Mans, en lui envoyant son premier recueil de poésies : « Je te demande grâce « pour desphrases contournées; je m'en crois « revenu. Tu verras des rimes faibles ; j'ai « eu un but en les faisant, et sais à quoi « m'en tenir; mais il était important de se dis-
« tinguer de cette école rimeuse qui a voulu « reconstruire et ne s'est adressée qu'à la a forme, croyant rebâtir en replâtrant. » En 1 831 5 les secrètes pensées de Raphaël, gentilhomme français, nous offrent un aveu dans le même sens et un hommage à notre chère langue française :
France, ô mon beau pays ! j'ai de plus d'unoutrag-e Offensé ton céleste harmonieux lang-ag-e, Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler Les femmes sur la lèvre en gardent le sourire ;
Me pardonneras-tu ?serai-je digne encor
De faire sous mes doig-ts vibrer la harpe d'or ?
Des Stances à Charles Nodier, écrites en 1843, rappellent aussi avec un accent de contrition l'époque de son noviciat littéraire et ses écarts de composition oii il s'était arrêté à temps. Nous reproduisons quelquesunes de ces petites stances, non comme un choix parmi de magnifiques poésies où tout serait à citer, mais comme un document
pour rhistoire d'Alfred de Musset. Charles Nodier réunissait, les dimanches soirs, à l'Arsenal, dont il était bibliothécaire, la jeunesse vouée aux lettres et particulièrement les adeptes du romantisme. Les discussions littéraires y laissaient une large place à la danse où Musset se signalait avec ardeur. Il s'en souvenait encore quinze ans après :
Lorsque, rassemblés sous ton aile
Paternelle, Echappés de nos pensions,
Nous dansions,
Gais comme l'oiseau sur la branche,
Le dimanche.
Nous rendions parfois matinal
L'Arsenal.
Quelqu'un récitait quelque chose,
Vers ou prose, Puis nous courions recommencer
A danser.
Alors, dans la grande boutique Romantique,
Chacun avait, maître ou g-arçon, Sa chanson :
Je brochais des Ballades, l'une
A la lune.
L'autre à deux yeux noirs et jaloux
Andaloux.
Cher temps, plein de mélancolie,
De folie, Dont il faut rendre à l'amitié
La moitié !
La fille de Charles Nodier, quî'devint plus tard M'"® Menessier, n'était pas le moindre charme de ces réunions de l'Arsenal : « si bonne et si jolie, » lui disait Musset dans un de ses sonnets. Peu de jeunes filles, écrit M^^ Ancelot ont eu autant que M"^ Marie Nodier cette verve joyeuse qui semble dire: je suis heureuse de vivre. Le salon de Charles Nodier a été décrit par Amaury Duval avec des détails qui méritent d'être conservés
comme un tableau des mœurs si simples de la haute littérature vers 1830. « Après avoir « traversé une antichanbre assez étroite, on « entrait dans la salle à manger qu'éclai- « rait une petite lampe placée sur un poêle. « C'est là que sur la table repoussée près « du mur les invités déposaient leurs man- « teaux ou leurs pardessus, les femmes « leurs chapeaux, et, à côté, les socques et « les parapluies; car bien peu de nous pou- « vaient se donner le luxe d'un fiacre, et ni (( la pluie ni la neige, ni rien n'aurait pu « arrêter ces jeunes et charmantes jeunes « filles et leurs intrépides danseurs... Une « fois débarrassé de son manteau, après avoir « jeté un dernier regard sur sa toilette, « après avoir vérifié si un peu de crotte ne « restait pas au bas du pantalon, l'invité a prenait un petit couloir qui séparait la « salle à manger du salon, tournait le bou- « ton comme s'il eut été chez lui, et, la porte
« ouverte, il jouissait alors du ravissant spec- « tacle d'un bal dont la jeunesse et l'entrain « faisaient seuls tous les frais... D'anciennes « boiseries sculptées étaient peintes en blanc. a L'éclairage était aussi simple que le reste : « deux lampes sur la cheminée, et, de cha- « que côté du portrait de Nodier, œuvre de (( Paulin Guérin, deux quinquets qu'il fal- « lait quelquefois ranimer... »
Mais on oubliait bien vite la simplicité de l'ameublement, l'insuffisance de l'éclairage, la pauvreté des rafraîchissements, quand on trouvait réunis dans ce salon célèbre le génie, l'esprit et la gaieté, avec Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Eugène Delacroix, et tant d'autres de la brillante génération de 1830. La plupart de ces jeunes gens déjà illustres se livraient avec ardeur au plaisir de la danse, et la charmante fille de Nodier, avec ses compagnes, remplissait d'entrain et de joie le
salon de son père. Pendant ce temps, Charles Nodier, assis à une table d'écarté oii l'enjeu ne dépassait pas dix sous, faisait entendre des exclamations tragi-comiques sur la fatalité qui ne cessait de le poursui^Te. A 10 heures, il se retirait sans bruit, et l'on voyait alors M°"® Nodier lui porter une bassinoire, traversant, son instrument à la main, les groupes de danseurs, aux yeux de qui ces soins touchants n'avaient rien de vulgaire. Une autre maison hospitalière et amicale s'était ouverte pour Alfred de Musset dès sa première jeunesse : c'était celle du duc d'Orléans (Louis-Philippe), dont le fils aîné, duc de Chartres, camarade de classe de Musset au collège Henri IV, s'était lié avec lui d'une réelle amitié fondée sur la plus grande sympathie. Ill'emmenaitledimanche à Neuilly oii les deux écoliers passaient gaiement leur journée. Ils étaient du même âge, beaux l'un et l'autre, avec quelques traits
de ressemblance qu'Alfred accentuait encore en imitant dans son habillement, ses attitudes même, le Prince, pour lequel il avait un culte passionné. Le duc de Chartres rappelait par le visage les traits de la reine Marie- . Amélie, d'une si remarquable distinction. Nous ne pouvons mieux faire ici que de transcrire le portrait tracé par la plume magistrale de M. Thureau-Dangin : « On s'ima- « ginerait difficilement un prince plussédui- « sant et plus brillant que ne l'était alors le «jeune duc d'Orléans. Grand, élancé, d'une « figure charmante, d'une élégance suprême, « excellant à tous les exercices du corps en cf même temps que distingué dans le^travaux « de l'esprit, brave au feu et galant auprès « des dames, c'était comme on a dit de lui : « le Français dans la plus aimable acception « du mot. » L'historien fait ensuite ressortir le patriotisme de ce Prince, la maturité de son esprit, sa courtoisie, le sentiment de sa
dignité, l'art de se faire respecter et obéir ; il le montre dans un banquet après 1830, rappelant aux convenances et réprimant un projet de toast blessant pour les Bourbons. En un mot, « les qualités du jeune prince étaient telles que les plus hostiles se voyaient oblio^és de lui rendre hommage ». Alfred n'était pas banal en amitié ; beaucoup, de jeunes gens se sont trouvés avec lui dans des réunions intimes sans qu'il se soit lié avec eux. Amaury Duval, qui le voyait souvent chez Nodier et l'admirait beaucoup confesse qu'ils n'éprouvèrent pas l'un pour l'autre, sans qu'il puisse s'en rendre compte, l'entraînementdes atomes crochus. De même, d'Alton-Shée qui fut condisciple du Prince et du poète, avoue dans ses Mémoires que, malgré le désir de M. de Boismilon de le voir se lier avec le duc de Chartres, son élève, sa tenue d'écolier, plus que négligée, déplut à ce jeune a Prince, poli, élégant, distingué,
« au-dessus de son âge par les manières et « l'éducation, et'qui préféra la société d'Al- « fred de Musset ». Le duc de Chartres, en quittant le collège en 1823, écrivit à son ami Alfred quelques mots d'adieu avec ce postscriptum : « J'attendais de vous autre chose a que des respects. » Dans une autre lettre, datée de 1826, le Prince écrit : « Pourquoi « me dites-vous que vous n'avez rien d'inté- « ressaut à me raconter? Croyez-vous donc « que je suis insensible aux succès de mes « anciens camarades en général, et aux a vôtres en particulier? Non, mon cher ami, « soyez bien persuadé que j'y prends le plus « vif intérêt... »
Après 1830, le duc de Chartres, devenu duc d'Orléans et Prince Royal, continua à montrer à son ancien camarade la môme amitié. Musset avait écrit un sonnet au roi sur l'attentat Meunier. Le Prince Royal se cliargea de le lire à son père ; ce qu'il fit.
mais avec peu de succès à cause des préventions trop classiques du roi Louis-Philippe. Il fît cependant inviter son ami aux Tuileries. Musset fut présenté au Roi qui Taccueil- Jit amicalement, affectant par malice de le prendre pour un inspecteur de ses forêts qui portait le même nom, étant cousin du poète. Le Prince Royal voulait assurer à son ami une haute situation et il fut question de rattacher à l'ambassade de Madrid. Mais Musset craignait d'enchaîner sa liberté, et tout ce qu'on put lui faire accepter fut la place de bibliothécaire du Ministère de l'intérieur, modeste emploi qui avait l'avantage de lui laisser des loisirs.
Quand, en 1842, le Prince Royal, sur lequel reposaient tant d'espérances, périt si malheureusement dans l'avenue de la Révolte, la sympathie fut générale et les regrets presque universels. Henri Heine avait écrit, en 1840, 3 ans avant la catastrophe: « Le
« Prince Royal est généralement aimé ; il a « gagné tous les cœurs, et sa perte serait « plus que pernicieuse pour la dynastie ac- « tuelle. La popularité du Prince est peut- « être la seule garantie de la durée de cette a dernière. Mais cet héritier de la couronne a est aussi une des plus nobles et des plus c( magnifiques fleurs humaines qui se soient « épanouies sur le sol de ce beau jardin (( qu'on nomme la France. » iVlfred de Musset, en apprenant la sinistre nouvelle, en fut saisi au point de tomber malade. Quelques mois après il écrivit sous ce titre, h 13 juillet^ des stances consacrées au souvenir de cette auguste amitié.
Jamais coup plus cruel fut-il moins mérité ?
Ni tache sur son front, ni faute clans sa vie. Nul n'a laissé plus pur le nom qu'il a porté.
Neuillj! charmant séjour, triste et doux souvenir I
Illusions d'enfants, à jamais envolées!
Lorsqu'au seuil du palais, dans les vertes allées, La reine, en souriant, nous reg'ardait courir, Qui nous eût dit qu'un jour il faudrait revenir Pour y trouver la mort et des tètes voilées !
Malheureusement, parmi ces stances, il s'en trouva une qui déplut à la famille royale :
Il n'est pas tombé seul en allant à Neuilly,
Sur neuf que nous étions, marchant en compagnie ,
Combien sont morts! — Albert, son jeune et brave ami,
Et Mortemart, et toi, pauvre Laborderie,
Oui te hâtais daimer pour jouir de la vie,
Le meilleur de nous tous et le premier parti!