CHAPITRE V
Une faute do tact ou d'étiquette. — Rapports toujours distants avec les Princes. Inconvénients pour eux de l'éducation publique. Avantage des rangs dans une société. Le Prince citron. — En 1848, Ledru-Rollin enlève son emploi à Alfred de Musset. Intervention tentée vainement en sa faveur; pourquoi? — Ses scrupules ; lettre à Mme de'Girardin. — Utilité de certaines sinécures pour des écrivains distingués. — Alfred de Musset peu assidu est menacé de révocation : réponse généreuse du ministre, comte Duchatel. — L'Empire restauré ; Napoléon, plus ami de la prose que des vers, a peu encouragé les poètes de son régne; la Monarchie faisait plus pour eux sans grande reconnaissance. Epoque fertile en illustrations. — Alfred retrouve sa place; très admiré par l'impératrice; — Lectures à Compiégne. Il écrit le songe d'Auguste. Pourquoi il no peut célébrer la naissance du Prince Impérial. — Fidèle en amitié ; en donne une marque à Emile Augier. — Une soirée chez M™« de Girardin; chanson de Beckersurle libre Rhin Allemand; réponse conciliante de Lamartiue. Boutade patriotique de M"* de Girardin; Musset s'en empare et improvise sa réponse : Le Rhin Allemand. — Mémoire prodigieuse de Victor Hugo; conseils qu'il veut donner à Musset; réponse do celuici. — Rigorisme de Victor Hugo en fait de rime. — M. Paul Bourget; la nouvelle théorie de la rime par les assonnanccs. Séparation prolongée d'Alfred et de Victor Hugo. Rapprochement fêté par un sonnet.
Alfred de Musset, il faut le dire, avait manqué de tact. L'étiquette avec les Princes est d'autant plus délicate quand ils paraissent y renoncer. Sous les apparences de la camaraderie la plus libérale, ils conservent le sentiment de leur rang; ils entendent garder pour eux le privilège de la familiarité et ne souffrent pas qu'elle soit entièrement réciproque. Quand Villeroy montrait au jeune Louis XV du haut d'une fenêtre des Tuileries le peuple rassemblé dans le jardin et lui disait : « Sire, ce peuple vous appartient; tout cela est à vous, » Villeroy disait une sottise et il faussait le sentiment royal. Mais en tout il y a des bornes; l'éducation publique que, dans une pensée libérale, on a voulu donner à des princes, a plus d'inconvénients que d'avantages; ils y contractentdesamitiés données par le hasard, et reçoivent de ce milieu des idées toutes faites qui s'accordent souvent fort mal avec la conception qu'un prince doit avoir de son rôle.
La tranquillité des États repose sur la hiérarchie; les rangs, dans une société, sont une garantie de stabilité ; ils savent d'ailleurs s'entr'ouvrir pour le mérite, ainsi qu'on l'a toujours vu à chaque page de notre ancienne monarchie. Sous d'autres régimes, la porte est trop grande ouverte, et la curée y prend des proportions dangereuses pour le bien public. Quoi qu'il en soit, ceux que leur naissance a marqués pour le rang suprême conservent toujours le sentiment de leur origine. Que si un prince s'abandonnait complètement aux familiarités de son entourage, il perdrait bientôt non seulement son prestige, mais encore toute considération. Tel nous avons vu à Paris, il y a environ quinze ans. un prince royal issu d'une race illustre devenir un jouet pour ses compagnons de plaisir et recevoir d'eux un sobriquet ridicule dont il souffrait, et qui lui est resté même après sa mort. La première
condition pour être respecté c'est de se respecter soi-même.
La duchesse d'Orléans avait été choquée de voir dans les vers de Musset un peu trop de camaraderie. Ce ne fut que longtemps après, dit P. de Musset, « qu'une personne a envoyée du château vint transmettre à l'au- « teur quelques mots de politesse très céré- (( monieux et très froids ».
La sympathie qui liait Alfred de Musset au duc d'Orléans n'avait aucun caractère politique; c'était un sentiment absolument personnel* Cependant Ledru-Rollin, en 1848, enleva brusquement à notre poète son modeste emploi de bibliothécaire . L'intervention qu'essaya en sa faveur un homme du parti triomphant se heurta devant une volonté inflexible. Or il faut se rappeler l'intimité politique qui existait alors entre Ledru-Rollin etM°"'Sandpour la rédaction du /?^^//e/m of-
ficiel de la République, Elle était donc à ce moment toute puissante : ce rapprochement en dit assez. Alfred de 3Iusset supporta sa disgrâce avec philosophie, malgré l'état précaire de ses ressources, et il se serait fait scrupule, dans la crainte de compromettre ses amis placés en dehors du mouvement, d'accepter leurs bonsoffices. C'est ainsi qu'il écrivait à M™^ de Girardin une lettre que nous tenons de l'obligeance de M. Detroyat. « Il « est vrai. Madame, que je ne suis pas con- « serve en qualité de conservateur. Mais je <L pense qu'il y aura quelque accommode- « ment, et je vous demande comme un « service de n'en rien dire.
« Malgré le vif plaisir que m'a fait votre a lettre, je ne vous en fais pas de remerci- « ments. On ne remercie pas une personne « comme vous de se montrer brave et charc mante ; c'est bon pour celles à qui cela ar- « rive par hasard.
« Compliments respectueux et bien sincè-
« ment dévoués.
« Jeudi 8.
a Alfred de Musset. »
L'accommodement supposé par Alfred n'était qu'une généreuse défaite. A vrai dire, le bibliothécaire du Ministère de l'intérieur avait peu d'occupation ; c'était presque une sinécure, un moyen détourné d'offrir à un écrivain distingué un supplément de 3.000 fr. aux maigres produits de sa plume; car, dans la carrière littéraire, les profits sohtsouvent en raison inverse du mérite de l'œuvre. D'autres poètes ont occupé ce poste; entre autres Prosper Blancliomain, dont les vers délicats et fins ne sont pas assez connus. Alfred de Musset avait été nommé en 1838 par M. de Montalivet. Il était peu assidu au Ministère, s'autorisant de ce qu'il n'avait rien à y faire. On était même obligé d'aller chaque mois lui porter le montant
de son traitement. Le chef de division dont il dépendait, choqué de ses longues absences, fit un rapport concluant à sa révocation. Le comte Duchatel, alors ministre, se récria : «Révoquer M. Alfred de Musset! mais a vous n'y pensez pas; songez, Monsieur, que « nous devons nous trouver honorés de « compter dans notre administration un col- « lègue tel que lui. Arrangez-vous donc pour « aplanir les petites difficultés dont vous « parlez. » C'est ainsi qu'Alfred resta bibliothécaire sans bibliothèque jusqu'à l'avènenement de Ledru-Rollin.
Deux ans après, l'Empire restauré montrait quelque bienveillance, sans enthousiasme cependant, pour la littérature. Quand M. Vitet vint, au nom de l'Académie, annoncer l'élection du poète, le prince se contenta de dire: a J'ai lu les livres de M. Alfred de a Musset. » Et ce fut tout. Napoléon III aimait le beau style en prose et y avait lui-
même quelque prétention, mais il était peu sensible à la poésie ainsi qu'aux beaux-arts. En cette matière, il se contentait de subir certaines influences, car le souci des affaires publiques l'absorbait entièrement. Sans parler des poètes qui avaient un pied dans la politique et en qui il voyait des adversaires ou des ennemis, on peut remarquer qu'Alfred de Vigny, ancien royaliste, de naissance distinguée, et franchement rallié à l'Empire, désira vainement devenir sénateur; que Méry, si recherché pour son esprit et sa verve méridionale et qui avait fait partie du cercle intime de la reine Hortense, ne fut l'objet d'aucune faveur. Il est certain que la Monarchie s'était toujours plus intéressée aux arts et aux lettres, sans y rencontrer en retour des sentiments bien reconnaissants. Et c'est peut-être pour cela que Napoléon III qui avait lu Platon, tenait les poètes à distance. C'était pourtant une ère glorieuse celle
qui pouvait compter : Berryer, Cousin, Villemain, Miehelet, Guizot, Thiers, Sainte-Beuve, Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Balzac, Alexandre Dumas, Montalembert, Lacordaire, Ravignan, Dupanloup... La plupart de ces grands talents brillaient sous Napoléon III, mais il ne fît qu'en hériter.
Cependant Alfred de Musset, remis par Fortoul en possession de son modeste emploi de bibliothécaire, mais cette fois au Ministère de l'instruction publique, étaittraité avec une grande distinction par l'Impératrice qui l'admirait beaucoup et le faisait inviter aux fêtes et réceptions de Compiègne. Dans les premiers temps, on y faisait des lectures dans l'intimité, lectures que l'Empereur écoutait impassible, le regard voilé, avec un air de lassitude et d'ennui. Musset porta à Compiègne le manuscrit d'une de ses dernières poésies : Le songe d' Auguste , où Mécène
conseille à son maître de chercher une nou-
velle gloire en favorisant le culte dos muses. Lors de la naissance du Prince Impérial on fit entendre à notre poète qu'on aimerait à voir célébrer en vers cet événement. Il promit, mais bientôt il s'excusa de ne pouvoir le faire. « Yoyez-vous, disait-il à un de ses plus « éminents confrères, j'ai été tellement atta- « ché au Prince Royal duc d'Orléans que son a image vient se présenter à ma pensée « chaque fois que je prends la plume pour « chanter le prince qui est appelé maintenant « à occuper sa place. L'inspiration me fait « défaut, je sens que je ne ferais rien qui (' soit digne de moi et de la mission qu'on « veut bien me confier. »
Peu constant en amour, Musset était fidèle en amitié et exempt de rancune. Il aima ses amis jusqu'à son dernier jour. Au mois de mars 1857, il se traîna moribondà l'Académie afin de voter pour Emile Augier à qui il ne manqua qu'une voix et qui fut élu l'année
suivante. Par sa déclaration d'indépendance littéraire, Musset s'était mis à dos toute l'école. C'est a cette période que se rattaciie une anecdote que racontait M. S. Berthoud et dont il avait été témoin.
Une soirée avait lieu chez M™^ de Girardin, dans le joli hôtel à colonnes de l'avenue des Champs-Elysées, aujourd'hui disparu, que le comte de Choiseul-Gouffier avait fait bâtir pour y loger ses marbres antiques rapportés de Grèce. Les soirées de M""^ de Girardin étaient de vraies fêtes littéraires qui réunissaient toutes les illustrations de la république des lettres. Victor Hugo et Alfred de Musset s'y trouvaient ce soir-là. M°^® de Girardin pria Musset de dire quelques vers, ce qu'il fît avec son talent de diction qui en doublait le charme. Il fut comme de raison très applaudi. On vint à parler ensuite de la fameuse chanson de Becker, chant de défi à notre adresse :
« Ils ne l'auront pas,
« Le libre Rhin Allemand,
« Quoiqu'ils le demandent dans leurs cris.
« Comme des corbeaux avides...
Ce chant, mis en musique en 1835, par Frédéric-Guillaume Arnold, s'était répandu rapidement en Allemagne où on le chantait avec enthousiasme. Lamartine avait répondu à cette provocation par des vers admirables où il faisait appel à la fraternité des peuples et les exhortait à se donner la main de l'une à l'autre rive. On récita quelques-uns de ces vers qui furent applaudis comme ils le méritaient. « Oui, sans doute, dit M""^ de Girara din, c'est fort beau, ce sont de généreux a sentiments et les vers sont superbes; mais « j'aurais voulu qu'on répliquât d'autre façon « à ces insolences. Nous l'avons eu, votre « Rhin Allemand; voilà ce qu'il aurai! fallu a leur dire à ces messieurs les tranche- « montagnes. i> Pendant qu'on applaudissait
cette boutade patriotique, Alfred de Musset, s'en inspirant, saisit son calepin et improvisa les deux strophes suivantes :
Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand, Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant, Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?
Nous l'avons eu votre Rhin Allemand.
Son sein porte une plaie ouverte.
Du jour où Condé triomphant A déchiré sa robe verte !
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Les bravos retentirent de nouveau et l'on demanda au poète de compléter sa chanson, ce qu'il fit en y ajoutant quatre strophes. Le Rhin Allemand fut accueilli avec transport par le public français, bien qu'il ne reçût alors qu'une publicité restreinte dans la Revue de Paris, succursale de la Revue des Deux- Mondes, 'SI. Buloz ayant craint que sa grande Revue ne perdit de ses lecteurs en Allemagne . Du reste, les Allemands ne tarissaient
pas en invectives contre la France, et la chanson de Becker était peut-être la moins insultante de toutes ces productions germaniques. Et que de choses lamentables se sont passées depuis 1
Mais revenons au récit de M. Berthoud.
Quand on se retira de chez M*"® de Girardin, Victor Hugo prit le bras d'Alfred , et, avec cette mémoire prodigieuse qu'il possédait, il récita les vers qu'il venait d'entendre; il voulut ensuite donner des conseils au poète sur des inversions trop hardies et des rimes trop faibles. Musset écoutait ces critiques autoritaires avec une impatience mal contenue. Tout à coup il arrête Victor Hugo: « Assez, lui dit-il ; vous nepouvez comprendre « et sentir ce que je sens et comprends. Sa- (( chez seulement une chose, c'est que dans « cent ans on dira encore mes vers, alors que rt les vôtres seront peut-être oubliés. »
Que dirait aujourd'hui Victor Hugo, dans
ALFRED DE MUSSET i03
son rig-orismc au sujet de la rime, s'il Jisait les vers de 31. Paul Bourget, qui ne craint pas de faire rimer V heure avec cœur, s'endoî^t avec adore, paroles avec rossirjnols^ la vie avec ravi., etc., suivant la théorie nouvelle des assonnances qui s'affranchit des règles admises jusqu'ici pour la rime. Alfred de Musset n'était jamais allé aussi loin. Notre poète cessa de voirVictor Hugo pendant près de dix ans. L'ayant ensuite rencontré par hasard en 1843, ils se tendirent la main, et Musset fit un sonnet sur cette rencontre:
De ces biens passag-ers que Ton coûte à demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. — Qu'un hasard nous
[rassemble, On s*approche, on sourit^ la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, QueFàme est immortelle,, et qu'hier c'est demain.