‹ Étude et traitement des maladies de la peau, précéd é d'une notice sur la méthode Boyveau-Laffecteur, du poëme de Barthélemy sur la syphilis, et terminé par un formulaireChapitre 30 sur 115 · COUP B ŒIL · texte numérisé non relu

COUP B ŒIL

Ayant à soutenir , dans le cours de cet ouvrage , l'opinion que j'ai embrassée sur l'influence des humeurs dans les maladies , j'ai jugé convenable de rappeler ici , d'une manière succincte , les doctrines auxquelles les solides et les fluides ont tour-à-tour servi de base.

Thémison, qui vivait cinquante ans avant l'ère chrétienne, faisait dépendre tontes les maladies de trois manières d'être , dont la constitution organique lui paraissait susceptible, et qu'il désigna par les mots : strictum, laxum, médium , c'est à dire selon que les solides étaient resserrés , relâchés , ou qu'ils se trouvaient dans un état intermédiaire.

Thessalus , qui fut élève de Thémison , érigea sa théorie en doctrine. Cœlius , Aurélianus , Celse et tous les médecins qui l'adoptèrent, furent désignés sous le nom de Méthodiques.

Celse, dont l'autorité est encore invoquée chaque jour, et à qui on doit d'excellens préceptes sur l'usage du régime diététique , divisait en trois classes les choses qu'il prescrivait , selon que leurs propriétés étaient de fortifier, de relâ-

cher, ou d'agir d'une manière mixte et qu'il appelait matériel valentissima , imbeciUima , medià; dénominations qui correspondaient aux trois modifications organiques, sous l'influence desquelles Tliémison admettait que les maladies pouvaient se développer.

Après avoir duré près de deux siècles, la doctrine des Méthodiques fut délaissée pour celle qui a si long-temps fait dépendre les maladies de l'altération des humeurs , et dont Galien fut le chef.

Il faut donc remonter au siècle qui a précédé l'ère chrétienne , pour avoir les premières notions de la théorie , qui attribuait les maladies aux lésions fonctionnelles des solides.

Mais une chose digne de remarque , et qui atteste la crédulité de l'espèce humaine , c'est que , depuis Galien jusqu'à Brown , qui dans le siècle dernier a reproduit , en la modifiant, la doctrine des Méthodiques, l'espace de plus de seize siècles s'est écoulé , pendant lequel on n'a tenu compte des solides que d'une manière fort secondaire , eu égard à l'étiologie et au traitement des maladies.

Vers la fin du xvie siècle, les médecins humoristes se divisèrent en deux sectes. L'une resta fidèle à la doctrine galénique ; l'autre adopta la doctrine des médecins chimistes , dont Sennert et Sylvius de Leboë furent les fondateurs, et dont Avicennes Rhazèz et Van Helmont avaient établi les principes. Selon les médecins de cette dernière secte , les maladies étaient causées par des matières acides, alcalines, sulfureuses, acres, etc.; ce qui les détermina à employer, pour les combattre, les médicamens qui leur paraissaient propres à neutraliser l'action de ces mêmes matières.

Cette doctrine, qui eut beaucoup de partisans, dura jusqu'à

la fin du xviie siècle , où elle fut combattue victorieusement

par l'école de Paris ; mais on lui substitua la doctrine de l'hu-

morisme , précédemment délaissée , ce qui ramena les mé-

ecins à chercher les moyens de guérir seulement dans l'u-

sage de la saignée et des purgatifs , en vue d'évacuer les humeurs trop abondantes ou viciées.

Dans l'état actuel de la science, la doctrine des médecins chimistes ne peut être d'aucune application , ni pour servir à i'étiologie des maladies, ni pour en tirer des inductions thérapeutiques.

Il n'en est pas de même de la doctrine des Vitalistes, qui est fondée sur la force médicatrice admise par Hippocrate, et qui n'est autre chose que le principe vital dont Athénée Stahl, etc., ont fait la base de leur enseignement; ce qui ne doit cesser d'être pris en considération , sinon pour expliquer I'étiologie des maladies , du moins pour apprécier l'état des forces de la nature , et servir à diriger le médecin dans l'application des moyens curatifs , et à l'éclairer sur le prognostic.

Tous les médecins solidistes , Glisson , Hoffmann , Baglivi , Brown, etc., n'ont fait que reproduire, en l'exprimant dans un langage différent, la pensée de Thémison. Baglivi luimême rattache tout son système pathologique , à la théorie de la contraction et du relâchement des parties fibreuses ; de sorte que le strictum et le laxum sont, à son avis, la cause première de toutes les maladies.

Malgré les théories qui expliquaient I'étiologie des maladies par l'altération des solides, beaucoup de médecins d'une grande célébrité n'en restèrent pas moins partisans des méthodes curatives fondées par l'humorisme , Zimmermann, Bordeu Stoll, et, de nos jours, Corvisart, Bosquillon, Portai, etc. , furent de ce nombre.

Le sang, la bile , la pituite ou l'humeur muqueuse , peuvent , selon eux , subir des altérations d'où proviennent les maladies ; manière de voir à laquelle devaient nécessairement être subordonnées leurs descriptions thérapeutiques.

Pinel et les médecins de son école ont porté les derniers coups aux doctrines humorales. Broussais surtout a banni de

la thérapeutique tous les moyens de guérison recommandés par ces mêmes doctrines. Toutefois je crois qu'on peut en appeler de la sévérité de leur jugement, et que s'il est motivé à quelques égards, il est susceptible d'être modifié sous beaucoup de rapports.

Les doctrines en général n'ont qu'un succès passager. A mesure que l'on parvient à asseoir l'enseignement sur de nouvelles bases , la théorie de la veille se laisse dominer par la théorie du jour.

En se succédant, les doctrines ne déshéritent pas la science des richesses que les siècles lui ont léguées. Les hommes supérieurs de toutes les époques , depuis Hippocrate, ont tous laissé des traces de leur génie dans les livres qu'ils nous ont transmis. C'est à ces sources qu'il faudra toujours remonter, pour connaître les progrès et le véritable esprit de la médecine, qui sera éternellement une science d'éclectisme.

J'ai dit que les divers systèmes de pathologie fondés sur l'altération des forces organiques, c'est à dire sur l'altération des solides , n'étaient qu'une modification de la doctrine de Thémison : je n'en excepte pas même la doctrine physiologique.

Ma preuve est dans la comparaison.

Je pars de la doctrine de Brown, qui rapporte toutes les maladies à deux modes de vitalité ou de disposition organique , qu'il désigne par les mots de sthênie et d'asthénie , et qu'il fait dépendre de l'excitabilité accrue ou affaiblie ; c'est à dire selon que l'état morbide se développe sous l'influence de l'exaltation des forces organiques , ou par suite de leur affaiblissement. Cette théorie rend la doctrine de Brown peu différente de celle de Thémison, dont le striction peut se rapporter à l'état sthënique, et le laxum à l'asthénie.

La doctrine physiologique elle-même ne diffère pas essentiellement de celle des Méthodiques.

En effet , Broussais a caractérisé les lésions pathologiques des divers tissus , selon que l'action vitale est augmentée ou diminuée. Pour distinguer ces deux états, il a imaginé les mots ab-irritation et sur-irritation : mots dont le premier répond au laxum de Thémison et à l'asthénie de Brown; et dont le second peut être assimilé au strictum de l'un , et à l'état sthénique de l'autre.

La division admise par Broussais suppose implicitement qu'il considérait l'action vitale comme un état d'irritation normale; état qui représente effectivement le médium ouïe terme intermédiaire , entre l' ab-irritation et la sur-irritation pathologique ; ce qui donnerait à sa doctrine une grande analogie avec celle des Méthodiques.

Quoique je sois disposé à réhabiliter la doctrine des humeurs , dans la limite où le raisonnement et l'expérience peuvent la soutenir, et que je puisse arguer de son règne si long-temps consacré, je ne veux pas taire un des motifs qui a pu contribuer à maintenir si long-temps en crédit la doctrine galénique, indépendamment du prestige qui pouvait naître de la jactance et de l'esprit frondeur de son fondateur. Je veux parler du nom injurieux sous lequel Galien désignait les sectaires de la doctrine qui régnait avant la sienne.

On sait que Galien appelait ânes de Thessalus les médecins méthodiques dont Thessalus était le chef.

En attachant le ridicule aux sectaires de la doctrine qu'il voulait renverser, il intéressait par l'amour-propre ceux qui adopteraient la sienne et lui resteraient fidèles. S'il ne s'est présenté aucun auteur qui ait osé pendant si long-temps reproduire la doctrine humorale des Méthodiques, c'en est peut-être là une des principales causes.

Les moyens mis en usage par Galien n'ont eu que trop d'imitateurs; car, depuis le médecin de Pergame jusqu'à Broussais , il semble qu'il n'a pas été possible à aucune doc-

trine de s'établir sans présenter, comme ridicule et dangereuse , celle qui la précédait.

Galien lui-même n'a pas échappé à la peine du talion. Sa doctrine une fois délaissée, on n'en parlait qu'avec dégoût, de manière à éloigner, à leur tour, par la crainte du ridicule, ceux qui auraient pu être tentés d'en prendre la défense.

Aujourd'hui encore, il semble qu'on ne puisse rien dire de sensé sur la part que prennent les humeurs dans les phénomènes morbides : à l'égard d'ouvrages où elles entrent comme élément de discussion pathologique, « quelques unes , même des plus modernes , dit M. Goutanceau , offrent encore de nombreuses traces d'humorisme , tant ce système présente de séductions aux médecins d'un esprit borné, qui trouvent en lui un facile moyen de se rendre raison des phénomènes les plus grossiers des maladies, et de capter la faveur du public en caressant ses préjugés. »

La crainte d'être regardé comme un esprit borné , ne saurait affaiblir ma croyance sur l'altération que peuvent subir les humeurs , ni ma détermination de les considérer sous les rapports de l'influence qu'elles peuvent exercer dans les maladies.

Parmi les causes qui peuvent favoriser le triomphe momentané d'une doctrine, indépendamment de son plus ou moins de mérite , on doit compter principalement l'avantage que donne l'enseignement, de parler devant les élèves dont la prévention est toujours favorable à un professeur éloquent et persuasif : aussi voit-on presque toujours les doctrines se discréditer, dès qu'elles perdent leur chef.

La doctrine physiologique, en ne gardant aucun ménagement envers l'école de Pinel ( qui , réunie à celle de Bichat , rappellera éternellement une des plus belles époques de la science ) , ne tardera pas long-temps peut-être à subir à son tour les sarcasmes d'une critique envieuse et partiale.

L'exposition que je viens de faire des principales doctri-

nés médicales , n'est qu'une esquisse bien incomplète > mais elle m'a paru suffire à la nécessité de cet ouvrage.

Toutefois je m'empresse de dire , que je suis bien loin d'être hostile aux doctrines qui cherchent le principe des maladies dans les modifications que peut subir la force organique. Je me suis attaché , au contraire , à démontrer qu'on ne peut revenir à l'examen des humeurs, envisagées comme cause principale ou secondaire des maladies, sans tenir compte de l'action respective que les solides et les fluides exercent sur leur développement.

Rien d'exclusif pour l'une et l'autre de ces doctrines : voilà ma devise. Tout ce qui appartient à la discussion de cet ouvrage tend à prouver que ma conviction seule a pu la dicter.

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