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CHAPITRE DEUXIÈME

I. Les expériences n°° 1, 8, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 que nous avons tentées dans le but de prouver l’absorption par la vessie n’ont pas besoin, ce nous semble d’être discutées. L’exposé de ces expériences et celui des recherches chimiques de M. Berthoud ont été faits assez longuement pour qu’il ne nous paraisse pas utile d'y revenir.

Mais examinons les résultats de nos autres expériences et cherchons à établir quelques comparaisons sur la rapidité de l'absorption. Nous arrivons à des conclusions bien surprenantes.

Commencons cette étude par Les expériences tentées avec la cocaïne au cinquième.

Dans notre première expérience, l'expérience sur la vessie tentée par M. Bazy lui-même, le lapin a présenté les premiers phénomènes d'intoxication trois minutes après l'injection et en 28 minutes, il était mort.

Le lavement de cocaïne nous à donné des résultats beaucoup plus rapides. Les premiers symptômes n’ap-

paraissent bien là encore que trois minutes après l'injection, mais en six minutes l'animal était foudroyé.

Quant aux expériences tentées par la voie gastrointestinale supérieure, les résultats nous ont semblé bien étranges. Nous avons répété cette expérience deux fois. Les deux fois l’intoxication s’est annoncée rapidement par des tremblements de tous les membres, dix minutes à un quart d'heure après l'ingestion, mais la mort a mis quinze heures à venir dans un cas et dans l’autre le lapin n’est mort que deux jours plus tard.

Ces résultats nous semblaient si étonnants que nous en sommes venus à nous demander si la solution était bien la même employée dans les premières expériences. Pour nous en assurer nous avons injecté deux centimètres cubes de cette cocaïne au cinquième dans la vessie d’un lapin et en quinze minutes ila succombé. 11 n’y avait donc pas à incriminer la solution.

En définitive dans tous ces cas, nous voyons que si les premiers symptômes d'empoisonnement ne tardent pas à apparaître quelle que soit la voie d'absorption choisie, la rapidité avec laquelle la mort survient varie dans d'énormes proportions.

Par la voie rectale, 6 minutes ont suffi pour amener la mort, il a fallu 4 fois plus de temps par la vessie et une centaine de fois de plus par l’estomac, dans le cas où la mort est arrivée.

11 ne faut pas oublier dans les études faites avec la cocaïne que cette substance s’élimine très rapidement, ne faisant que traverser l'organisme, comme le fait remarquer M. le professeur Hayem. Il ne faut pas

oublier non plus que le lapin et le chien sont beaucoup moins sensibles à ce médicament que l’homme.

Les résultats obtenus avec la strychnine nous ont beaucoup moins surpris.

Tandis que en introduisant la strychnine dans le rectum de l'animal, il suffisait de trois minutes pour amener du tremblement et de 10 minutes pour causer la mort, en injectant la solution dans la vessie, il nous a fallu attendre 5 minutes pour constater les premiers symptômes d'intoxication et 30 minutes pour voir succomber le lapin. En faisant avaler le poison à l'animal par la bouche, la mort a mis 45 minutes à survenir. |

Pour tuer un lapin avec deux centimètres cubes de strychnine à 1/30, il nous a donc fallu trois fois plus de temps par la vessie et cinq fois plus par la voie gastrique que par le rectum.

Ces résullats s'expliquent : « Avec la strychnine, dit Rabuteau, dans son traité de toxicologie, le moment de l’apparition des symptômes varie davantage avec le mode d'administration que suivant la dose de la substance toxique. Très rapides avec une injection dans le tissu cellulaire, ils n'apparaissent que un quart d'heure ou une 1/2 heure après l'injection de cristaux de strychnine ou d’une solution de cette base dans l'estomac. Lorsque cet organe est rempli d'aliments, le moment de l'apparition des symptômes peut être légèrement retardé s’il s’agit d’un sel soluble de strychnine. » Or notre lapin bien qu’à jeûn depuis trois heures

au moins, n'avait pas l'estomac complètement vide. Avec l'aconitine cristallisé, nous n’avons pas non plus de résultats bien surprenants à noter.

En faisant avaler à un lapin 3 centimètres cube d’une solution à 1 °/, d’aconitine, il nous a fallu quinze minutes pour l’empoisonner, tandis que dix minutes ont suffi pour tuer un de ces animaux en lui injectant le poison dans la vessie. Avec un lavement contenant la même quantité de substance toxique, nous avons amené la mort en 12 minutes chez un chat de forte taille et en 8 minutes chez un lapin.

Le rectum semble donc encore dans ces expériences être la meilleure voie d'absorption, tandis que la vessie et l'estomac viennnent ensuite.

Notre expérience sur la vessie avait été tentée, l’urèthre ouvert. Nous avons alors fait deux nouvelles expériences, l’urèthre fermé. Dans la première, nous avons voulu nous servir d’une pince à forcipressure pour la ligature du canal et nous avons pincé le bas fond de la vessie plutôt que le col. Néanmoins en 16 minutes le lapin était mort. Dans la seconde, l’urèthre a été lié juste au niveau du col et le lapin est mort en 11 minutes. Les résultats ne sont donc pas notablement différents que l’urèthre soit lié ou ouvert.

Nous avons tenté toute une série d'expériences avec la brucine. Nous avons obtenu des résultats très rapides que les études antérieures faites sur ce poison nous permettaient du reste d'espérer. « Les effets de cet alcaloide se rapprochent de ceux de la strychnine, dit

Rabuteau, mais ils s’en éloignent en ce qu'ils sont moins intenses et moins généraux, »

Dans notre première expérience, nous donnons à un lapin de forte taille un lavement avec 2 centimètres cubes de solution de brucine, 4 minutes après, il présentait des phénomènes d'intoxication et 10 minutes après l'injection, il était mort. En faisant avaler le poison à l'animal, il nous faut 42 minutes pour le tuer, tandis que il suffit de 9 minutes pour voir apparaître le tremblement et 18 minutes pour amener la mort, en injectant le poison dans la vessie, l’urèthre ouvert.

En liant l’urèthre, nos résultats ne diffèrent pas. Dans le premier cas, au bout de sept minutes, nous avons des convulsions, et au bout de dix-sept minutes, la mort. Dans le deuxième cas, les mêmes phénomènes se sont produits au bout de 6 et de 15 minutes. Il faut ajouter que le premier lapin était de 1,850 grammes et le second de 1,650.

L'empoisonnement par l’opium étant très commun, nous avons voulu faire quelques expériences avec ce médicament.

Prenant un lapin du poids de 2,150 grammes, nous lui avons injecté 3 centimètres cubes d’une solution à 4/40 dans la vessie. Au bout d’un quart d’heure le lapin a présenté de l’engourdissement, mais il n’est pas mort et n’a même pas dormi. Voici donc un lapin qui supporte sans inconvénients 30 centigrammes de morphine dans sa vessie.

Par la voie stomacale, nous avons obtenu les mêmes résultats, mais l’intoxication nous a semblé plus com-

plète dans ce cas. Tandis que le premier lapin se remet. tait dès le soir à prendre de la nourriture, le second est resté engourdi plusieurs jours, ne prenant que très peu de nourritnre. A la longue, il s’est très bien remis. L’absorption semble donc s'être mieux faite par l’estomac que par la vessie.

Ces résultats nous surprirent naturellement, puisque à la dose de 30 centigrammes, la morphine est toxique pour l’homme. Tardieu dit même que les sels de mor- ‘phine sont toxiques à la dose de 5 centigrammes. Il est vrai qu’à côté de cela on a vu des personnes qui avaient pris l’une un gramme, l’autre un gramme et demi de cette substance sans dommage. « Du reste, dit Chapuis, il ne faudrait pas croire que les effets du poison soient les mêmes dans toute la série animale. On a remarqué que pour provoquer le sommeil chez les lapins, le chien, les chats, il faut des doses énormes et capables souvent de déterminer la mort d’un homme. On a vu injecter à des chiens jusqu’à 1 gramme de morphine dans le système veineux, sans arriver à produire des phénomènes narcotiques bien marqués ».

Dès lors, il n'y a plus à s'étonner que 30 centigrammes de morphine, n'aient pas produit plus de troubles chez nos lapins.

Voyant que nous n’obtenions pas de grands résultats avec la morphine, nous avons voulu essayer les effets de l’apomorphine. Nous avons introduit 2 centimètres cubes d’une solution d’apomorphine à 20 centigrammes de médicament pour 20 centimètres cubes d’eau distillée, dans la vessie d'un lapin. Les effets de cette subs-

— Ni —

tance ont été bien curieux. Un quart d’heure après l'injection, l'animal est entré dans une période de folie, faisant des bonds énormes, dévorant le bois du panier qui le contenait, puis au bout d’une heure trois quarts, une période de dépression est arrivée, et le lendemain l'animal bien qu'un peu engourdi mangeait de bon appétit. Nous n'avions pas eu de vomissements.

Notre expérience sur le chien a été des plus concluantes, 17 minutes après l'introduction du médicament dans la vessie, l’animal était pris de vomissement. Pendant un quart d'heure, il a vomi à plusieurs reprises. Puis une période de dépression est survenue en même temps qu'une paralysie passagère des pattes de derrière.

Par le rectum et la voie gastro-intestinale, nous avons provoqué également des vomissements, mais dans ces dernières expériences, les vomissements se sont produits plus rapidement.

Nous avons donné à plusieurs reprises et de diffé rentes façons, tantôt par le rectum, tantôt par la vessie, tantôt même par la bouche, plusieurs centigrammes d'apomorphine à des chats sans obtenir de résultats bien évidents et pourtant le chat est un animal qui vomit assez facilement.

L'acide cyanhydrique étant considéré comme un poison des plus violents, nous l’avons employé au 1/100.

Par le rectum, nous avons eu des preuves d’intoxication en 2 minutes chez un lapin et la mort en 5 minutes,

2 Ayo re

Par la bouche en dix minutes nous obtenons le même résultat chez un jeune chat, tandis que par la vessie, il nous faudra 12 ou 15 minutes l’urèthre lié.

C'est donc par la vessie que l'acide cyanhydrique semble être absorbé le plus lentement.

Avec la vératrine, nous avons tenté trois expériences.

En injectant 2 centimètres cubes de vératrine dans la vessie d’un lapin, nous avons vu apparaître les premiers phénomènes annonçant l'absorption au bout de 5 minutes, mais l’agonie a été longue, le lapin n'est mort que 48 minutes après l'injection.

Par le rectum, les mêmes résultats ont été plus rapidement obtenus, en 16 minutes la mort est survenue chez un lapin.

Par la voie gastro-intestinale, les premiers troubles n’ont apparu que trente minutes après l'injection et la mort n’est survenue que 5 heures après. Nous n'avons donc pas à nous étonner de l’agonie dans la première expérience.

Le curare a été absorbé beaucoup plus rapidement que nous ne pensions par la voie gastro-intestinale. C’est même par cette voie qu’il a été absorbé le plus rapidement, ce qui nous a fort surpris. Une chatte à laquelle nous avions fait avaler 3 centimètres cubes d'une solution de ce poison à 50 0/0 a succombé en 17 minutes, tandis que par le rectum une autre chatte a mis 22 minutes à mourir et que chez un chat auquel nous avions injecté la solution toxique dans la vessie, il a fallu 30 minutes pour voir la mort survenir. Il est vrai qu’à côté de cela nous avons eu un lapin qui a été

tué en 13 minutes. Comment expliquer cette énorme survie de 17 minutes chez le chat. L'urèthre avait été lié dans les deux cas et dans les deux cas également, la vessie était saine.

Nous ne parlerons pas de l'expérience n° 52 pour les raisons que nous avons données plus haut.

Ces expériences sont-elles absolument probantes ? Nous le croyons. Toutes les objections que nous avons supposé susceptibles de nous être faites, nous les avons discutées, et nous y avons répondu. Quant aux causes d'erreur signalées dans les travaux de nos devanciers, nous nous sommes attachés à les éviter. Y avons-nous réussi ? Nous l’espérons.

II. Quelle importance pourrait avoir au point de vue clinique et thérapeutique l’absorption vésicale ?

Au point de vue thérapeutique, nous ne croyons pas qu'il soit bien facile de tirer un grand profit de ce pouvoir absorbant.

Sans doute dans certains cas on pourrait bien avoir recours à ce mode d’absorption. Dans la séance du 13 novembre 1869 à la Société de Biologie, Brown-Séquart rapportait bien des observations rappelant qu'en Allemagne et en Italie, on avait soigné des cholériques par des injections vésicales. De cette façon, on avait pu suppléer chez ces malades à l'insuffisance de la muqueuse digestive qui absorbe peu dans le choléra à

cause de la diarrhée, des vomissements et de l'hypersécrétion dant elle est le siège.

A ce propos, Brown-Séquart expliquait que lui-même, quand la sécrétion urinaire des cholériques n’était pas assez abondante, il ne craignait pas d’injecter dans les vessies de ses malades des carbonates alcalins et de l’opium. Au bout d’une demi heure, l’absorption était faite et on pouvait noter les effets des médicaments.

Mais en général, il nous semble bien peu pratique d'administrer les médicaments par la vessie. Pourquoi aller recourir à des injections intravésicales toujours plus ou moins difficiles à faire quand l’absorption médicamenteuse se fait si facilement par le rectum et par tout le tube digestif en général.

Mais il ne faut pas oublier cette absorption vésicale toutes les fois que l’on pratique une injection intra-vésicale. 11 sera bon de n’agir qu'avec la plus grande prudence toutes les fois que l’on devra employer une substance toxique.

Au point de vue clinique, l'absorption vésicale a plus d'importance. Elle rend compte de phénomènes en apparence inexplicables si l’on se représente la muqueuse vésicale comme étant dénuée de cette faculté et formant en quelque sorte une barrière à l’intoxication.

« Les conséquences de ces faits, dit M. Bazy, au point de vue la pathologie humaine sont faciles à déduire et la pathogénie des infections urinaires saute aux yeux ; c'est un point sur lequel je me propose de revenir et que je développerai ».

Et à ce propos, M. Bazy nous a communiqué une ob-

servation que nous demandons la permission de publier ici, bien que certainement elle n’apporte pas de grands arguments en faveur de la théorie que nous défendons. Cependant elle montre bien, semble-t-il, avec quelle facilité se fait l'absorption par la vessie dès que l'urine est retenue longlemps dans le réservoir urinaire. La façon dont cette absorption est prouvée nous semble très curieuse.

OBSERVATION DE M. BAZY.

Le nommé V... âgé de 75 ans, hospitalisé à Bicêtre, entre à l’infirmerie le 8 janvier 1894, se plaignant de difficulté pour uriner.

Il a eu deux bleñnorrhagies, une à 18 ans, et une autre à 25, sans complications. Il y a 6 ans, le malade a eu une hémiplegie qui s’est rapidement améliorée. Il marche.

Entré à Bicètre en 1889, il a toujours bien uriné jusqu'en octobre 1893, et n’a présenté jusqu'alors aucun trouble de l’appareil urinaire.

Il y a quatre mois, la fréquence des mictions augmente, le malade a de la fausse incontinence, des besoins incessants et pressants d’uriner; s’il n’y obéit, il urine dans son pantalon, Ses urines sont alors devenues troubles, son état général s’est altéré, il a de l’inappétence, des digestions difficiles, des étouffements, de la constipation. Enfin il entre le 9 janvier dans le service.

Examen du malade le 10 janvier, — Teint jaunâtre-cachexie,

artériosclérose très marquée.

Le globe vésical est distendu et remonte au-dessus de l'ombilée.

Les urines sont épaisses et troubles.

Exploration de l'urèthre : Le méat est rétréci. Une bougie n° 47 passe à peine et est arrètée au milieu de la verge.

Les bougies 11, puis 6, s'arrêtent à la partie la plus récente du périnée.

Le n° 3 passe et est laissé à demeure.

Malgré tout, l'écoulement de l’urine se fait mal et en atlendant que l’on pratique l’urethrotomie interne, M. Bazy fait une ponction hypogastrique avec le trocart n° 1 de l'appareil Potain.

Le contenu de la vessie est évacué. Les urines sont troubles, laissant un dépôt abondant par le repos. Les dernières gouttes qui s’écoulent sont franchement purulentes.

Alors et c’est le côtè intéressant de l’observation, on voit s’écouler une petite quantité d’urinesclaires rosées, presque

transparentes.

Comment expliquer l'évacuation de cette urine limpide, après le pus du bas fond ? quelle est son origine? M. Bazy pense, et c’est d’ailleurs la seule hypothèse possible, qu’elle vient des uretères qui se sont vidées après la vessie.

L'analyse comparative de cette urine limpide et des urines troubles écoulées tout d’abord est intéressante, en ce que cette analyse démontre une différence de composition des deux uri-

nes absolument contraire à ce qui a lieu normalement.

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