‹ Étude expérimentale sur la phonationChapitre 29 sur 62 · DE LA FORMATION DE LA VOIX · texte numérisé non relu

DE LA FORMATION DE LA VOIX

Le rôle physiologique d’un organe doit être étudié dans son expression la plus parfaite; c’est faire œuvre incomplète et mauvaise que de l’envisager dans une seule de ses modalités, eùt-on même pour excuse que cette action restreinte en soit la forme la plus commune. La voix, ce son monotone et primordial que la parole habille de voyelles et de consonnes, n’est qu’un agissement incomplet du larynx : le produit du fonctionnement parfait de l'organe vocal, c’est le chant. J’entends ici le mot chant dans son sens le plus théorique, dans une acception telle qu’il signifie l'émission de la gamme, la succession de toutes les notes capables d’être créées par le larynx, et non point comme synthèse des différents modes de vocalisation qui constituent les procédés d'éducation de nos artistes. Je resserre même encore les limites où se cantonne mon

étude, car, dans tout ce qui va suivre, je ne m’occuperai que du son laryngé pur, de la voix mise à nu et dépouillée de toutes ses harmoniques sus-glottiques, privée de tous les sons accessoires qui l’embellissent et la transforment.

Voix et chant me semblent exprimer deux degrés bien distincts dans le fonctionnement du larynx. Étudier la voix, c’est rechercher par quel mécanisme un son est produit par la glotte. Étudier le chant, c’est considérer la gamme tout entière, c’est chercher à comprendre le mode de succession de toutes les notes émises par le larynx et les actions physiologiques qui les baissent ou les haussent. La voix, si lon veut de cette comparaison, c’est l’ensemble d’une touche, d’un levier, d’un marteau et d’une corde; le chant, c’est le piano dans son entier.

Il y aurait grande erreur à vouloir restreindre la physiologie de la voix à l’étude des jeux musculaires qui amènent la production d’un son vocal : il importe surtout de considérer comment et jusqu’à quel point ce son peut se modifier. On rencontre dans la pratique certaines formes de dysphonie où les notes élevées de la voix ont disparu, quoique le médium reste normal. Dira-t-on que le larynx n’a pas subi d’altération, puisqu'il demeure intact quand il parle et ne trahit son infirmité que quand il chante ?

Or cette distinction entre ces deux degrés fixe et mobile de la fonction vocale, que faute de mot propre j'appelle ici voix et chant, a ce résultat immédiatement utile qu'il en simplifie beaucoup l’étude. Jusqu’ici on s’était évertué en vain à comparer le larynx à une foule d'instruments de musique, sans arriver

PAR TO TESES

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à une ressemblance qui ne füt défectueuse par quelque côté. Jelenffy, rajeunissant la théorie du dicorde pneumatique de Ferrein, a trouvé l’analogie parfaite tant rêvée, en considérant, comme je le fais, la glotte dans ses deux états, suivant qu’elle émet un son, ou suivant qu’elle le module. « Le larynx, dit-il! , est l’instument de musique le plus beau et le plus parfait ; le plus beau parce qu’il réflète fidèlement les sentiments de l’âme à quelque degré qu'ils soient portés, le plus parfait, parce que tandis que tous les autres reposent sur un seul principe, lui seul réunit à la fois les principes de l’anche et de la corde. C’est un instrument à anches extensibles.

« Quand le larynx émet un son de hauteur donnée, tant que ce son ne change pas, il demeure un instrument à anche pure, car l’anche ne modifie pas son degré de tension. Mais dès que la hauteur du son change, le principe de l’instrument à cordes entre en scène; les puissances musculaires tendent plus ou moins les anches vocales à la facon des cordes, de manière à augmenter le nombre de leurs vibrations et à changerile ton. »

Il faut conserver le nom de cordes vocales imaginé par Ferrein et non lui substituer Ja dénomination d’anches vocales proposée de nos jours; car bien que ces deux appellations ne correspondent chacune qu’à une partie de la fonction vocale du larynx, le mot cordes a ce double avantage d’être connu de tout le monde, et d’éveiller immédiatement l’idée de la tension en longueur.

1. Jelenffy. Ueber die Fixation der Giessbeckenknorpel wührend der

Phonation, in Wiener medisinische Wochenschrift, 1873, p. 52 et suiv. n® 3 et 4.

La physique nous enseigne que le nombre de vibrations effectuées en une seconde par une corde vibrante varie en raison inverse de sa longueur, de son diamètre, proportionnellement à la racine carrée de sa tension, et inversement à la racine carrée de sa densité.

Les rôles de ces quatre facteurs dans la modification du son glottique ont une importance profondément inégale. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de tenir compte des variations de densité des cordes vocales. Quant à leurs changements de diamètre, ils sont la conséquence fatale et naturelle de leurs changements de tension, et ne produisent qu’une action adjuvante qui doit rester au second plan : au reste on verra plus loin que les modifications de diamètre influencent plus le timbre que le diapason de la voix.

Mieux vaudrait ne point parler des modifications de longueur des cordes vocales, car on se trouve 1c1 en présence de ce fait absolument paradoxal que la glotte est d'autant plus longue qu’elle émet un son plus élevé; heureusement l’allongement des cordes vocales produit par les plus grands efforts de tension est si minime — le quart au plus de leur longueur (Béclard) — que l'influence de ces variations de longueur est une quantité négligeable dans le problème de la gamme vocale. Peut-être même est-elle préceisément compensée par la diminution parallèle du diamètre des cordes.

La tension seule est l'agent capital de la modulation de la voix : c’est là une grande vérité qu’on ne saurait trop en mettre en lumière. Du reste les expériences de Mueller et les miennes démontrent que par la seule

dis FER

modification de tension des cordes vocales on peut produire l'échelle la plus étendue des sons vocaux.

La vibration des cordes vocales inférieures, fait capital dans la production de la voix, exige pour naître deux conditions absolues :

a. Une tension suffisante des cordes vocules inférieures.

b. Une pression suffisante du courant d'air expire.

Cette question comporte done deux termes : l’un — tension glottique — est du domaine du larynx et fait l’objet de cette étude; le second — pression aérienne — est un phénomène d'ordre pulmonaire dont je n’ai point à rechercher ici le mécanisme; mais j’aurai à chaque instant à tenir compte de ses effets au cours de ce travail.

Je vais donc étudier la fension des cordes vocales. Les expériences faites sur le cadavre ont démontré que cette action peut se produire sous deux influences absolument différentes, indépendantes, mais qui cependant agissent simultanément et se prêtent un mutuel appui. Cette tension peut être «wclive ou passive.

La tension active est produite par la contraction des muscles du larynx;

La tension passive résulte de la pression de l'air expiré.

On aeu le tort, à mon sens, de considérer comme capitale et presque exclusive l'influence de la tension active dans l’acte de la phonation; je crois quela tension passive lui vient toujours en aide et lui prête un appui utile ; de telle sorte qu’on doit admettre que toute note

glottique correspond à un état des cordes vocales qui

est le résultat des actions toujours combinées de la tension active par les muscles, et de la tension passive par l'air.

À chacun de ces modes de tension Je consacre un chapitre. Mais avant d'étudier ces questions, il importe d'établir d’une façon définitive quel rôle joue Pocclusion glottique dans l'acte phonatoire et d’expliquer pourquoi je lui retire les fonctions importantes dont elle était jadis investie dans la constitution du trépied vocal.

Peut-être serait il bon d'établir dès maintenant un plan détaillé des pages qui vont venir, car je ne me dissimule pas qu’au milieu du chaos des théories confuses que je vais avoir à remuer, il sera souvent difficile de retrouver les grandes lignes de cette étude et de les suivre sans s’égarer dans des détails qui souvent les masqueront. Mais il m'est bien plus simple de diviser mon sujet comme l’acte de la phonation est lui-même partagé. Toute émission de voix se fait en deux temps : dans un premier moment, la glotte se met en position vocale, et s’'accommode; dans un second moment, la glotteaccommodée entre en vibrations et résonne. Tout exposé de la phonation doit se faire parallèlement à cet ordre naturel.

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