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DE L’OCCLUSION DE LA GLOTTE

Il faut arriver en 1700, quand on parcourt l’histoire des théories de la phonation et lire le mémoire de Dodart! pour voir le principe de la tension des cordes vocales entrer comme facteur sérieux dans le mécanisme de la voix. L’analogie obstinée que les anatomistes anciens établissaient entre le larynx et la flûte, assimilant les cordes vocales à une embouchure rigide, entrainait cette naturelle conséquence que la variation de l’ouverture de la glotte était pour eux la seule cause de la modulation de la voix. — Même au milieu du xvr° siècle Fabrice d'Aquapendante* déduit de ses études anatomiques, cette conclusion que « la glotte

4, Dodart. Mémoire sur les causes de la voix de l'homme et de ses différents tons, in Mémoires de l'Acad. des sciences. Paris, 1700, p. 244; — 1706, p. 136; — 1707, p. 66.

2. Fabrizzio d'Aquapeudante. De visione, voce, auditu tractatus. Vonise, 1600, in-folio. Tractalus de locutione el ejus instrumenlis. Venise, 1603, in-4°.

est la parlie la plus essentielle de la voix : c’est elle qui la produit par son resserrement ou sa dilatation ». Pour cet auteur, il y a trois moyens de varier le son de la voix : par une modification de la lumière, par un changement de la longueur du tuyau sonore, par une variation du diamètre du canal. — Le père Mersenne adopte aussi comme la plus vraisemblable l'hypothèse où les cordes vocales restent immobiles comme des tuyaux d’orgue en bec de flûte, et où le son se modifie uniquement d’après les dimensions de la glotte, dont la largeur est réglée par le Jeu des muscles du larynx.

Vient alors Dodart, qui donne sa théorie du châssis bruyant — anche membraneuse simple — laquelle réalise un grand progrès; il considère les variations de tension des lèvres de la glotte commeune des principales causes des changements de ton, mais il s’empresse d'ajouter qu’elles ne suffisent pas à produire les modulations vocales, et qu’il faut rechercher la cause principale de ces modifications dans le plus ou moins d'ouverture de la glotte. « La glotte, dit-il, n'est capable que d’une seule modification : cette modification est l’approchement et l'éloignement mutuel de ses lèvres. Ce doit être par là qu'elle produit les différents tons de la voix. »

Il ajoute cependant plus loin que les lèvres sont diversement bandées suivant le nombre des vibrations qu’elles émettent; et en cela sa théorie est originale ei grandement préférable à.ses devancières. Mais il ne tarde pas à retourner aux anciens érrements : après avoir bien compris et établi le rôle dela tension des cordes vocales, il finit par ne plus attribuer les difté-

rents tons qu'aux divers degrés d'ouverture de la à $ £ 4 É

glotte; pour lui unemodification de de fil de soie,

de —. de cheveu dans le diamètre de l’aire glottique suffit à produire un changement de ton! — Plus tard von Kempelen (1791) attribue une égale importance à la variation de tension des cordes et aux Cchangements d'ouverture de la glotte dans la modification des tons.

Mais en 1814, Liscovius !, emporté par son ardeur à détruire la théorie de Ferrein, n’admet plus comme seule cause de la hauteur de la voix que les dimensions de l'aire glottique. On ne peut, suivant lui, tenir compte de la tension des cordes vocales dans l'explication des phénomènes vocaux : car, du moment que la glotte est plus large dans les sons graves, ses bords doivent subir une distension plus grande, d’où il résulte que les cordes vocales sont tendues dans les sons graves el relâchées dans les sons aigus. Liscovius fait encore bien d’autres objections aux partisans du rôle de la tension ligamenteuse : il n'ya que les cordes sèches qui soient élastiques et les ligaments de la glotte sont toujours humides; il n’y a pas de corde à laquelle l’air puisse imprimer des ébranlements suffisants pour qu’elle produise dessons forts. Et il en conclut que linfluence de la tension ou du relächement des cordes vocales se réduit à l’élargissement de la glotte qui en résulte.

Toutes ces théories se réduisent en somme à deux opinions : l’une, antique et erronnée, n’attribue les modulations du son qu'aux simples modifications de

1. R.-F. Liscovius. Dissertatio sistens theoriam vocis. Leipzig, 1814.

l’espace glottique; l’autre, moins exclusive et fort admise de nos jours, sans contester l'influence de ce principe, lui adjoint un second élément non moins capital, l’action des changements de tension des cordes vocales. Or jeveux démontrer que la vérité ne se trouve ni dans l’une ni dans l’autre de ces deux hypothèses, mais dans une troisième qui considère la tension des cordes comme le fait capital,et ne voit duns Pocclusion glottique qu'un phénomène tout à fait secondaire et dont il n'y a souvent pas lieu de tenir compte.

C’est à Mueller que je veux emprunter mes premiers arguments. Une de ses expériences montre que quand «les cordes vocales ont une tension soutenue, le son reste le même, eu égard seulement à la hauteur, que la partie postérieure de la glotte soit ouverte ou qu'elle ne le soit pas». Plus loin, l'affirmation est encore plus nette : « À tension égale des cordes vocales, le plus ou moins d’étroitesse de la glotte n’a pas d’influence notable sur l’élévation du son. » Ces expériences me paraissent suffisantes pour convaincre Îles plus sceptiques. La seule différence, ajoute Mueller, c’est que quand la glotte est plus large, le son sort avec peine et a moins d'éclat. Au reste, les cordes vocales se comportent ici comme les languettes membra- .neuses, dans lesquelles une ouverture plus largerendle son plus difficile à sortir, mais ne modifie pas sa hauteur. Il est curieux à ce propos de rappeler que déjà, en 1741, Ferrein avait remarqué qu’une plus grande largeur de la glotte n’entraine pas nécessairement de sons plus graves.

Plus loin, Mueller ajoute encore : « Quand les cordes vocales ont une longueur déterminée et une tension

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faible qui demeure la même, la hauteur du son ne varie pas, soit qu’elles se touchent, soit qu’elles laissent une étroite ouverture entre elles. »

Mes recherches sur les variations de hauteur du son par tension aérienne confirment encore cette manière de voir. L'expérience XX VII, qui établit que «quand le son monte par simple accroissement de la force du souffle, sans augmentation de la tension musculaire des cordes vocales, la glotte est d'autant plus large et les cordes vocales d’autant plus bombées que le son est plus élevé », montre que non seulement le degré d'ouverture de la glotte ne commande pas la hauteur du son, mais qu’il lui est tellement indifférent, que dans certaines circonstances, au rebours de Dodart et de Liscovius, on peut soutenir que la seule cause qui amène l’ascension du son est l'élargissement de la glotte.

Ces faits ont une force ‘d’argumentation suffisante que j’affaiblirais en la diluant dans de longues expli cations. Au reste Jelenffy: est absolument affirmatif sur Ce point : le degré d’occlusion de la glotte peut avoir une influence sur le timbre de la voix, mais n’en a aucune sur sa hauteur. Que dans une anche la fente ait O0», 002 ou seulement l'épaisseur d’une lame d’or battu, le ton ne change pas de hauteur ; mais dans le premier cas le son sort mal et il est plus faible.

Il arrive parfois qu’en lisant des observations faites sans parti pris ou recueillies souvent dans un but tout différent de celui qu’on se propose soi-même, on y

1. Jelenffy. Der Musculus vocalis und die Stimmregister, in Archiv für die gesammte Physiologie des Menschen und der Thiere, von Pflüger. Bonn, 1870, t. XXII, p. 50.

trouve des détails ayant une signification spéciale que l’auteur n'avait point remarquée, et qui sont d'autant meilleurs arguments qu’ils ont été rapportés avec une impartialité et une inconscience qui exeluent toute prévention. C’est ainsi que Lennox Browne, en décrivant trois façons d'émettre un son, nous fournit sans y prendre garde une excellente plaidoirie en faveur de l’absolue indifférence du degré de la largeur de la glotte en matière de tonalité.

La glotte,nous dit-il!, peut se fermer de trois façons différentes, qui chacune amène un résultat spécial.

Dans le « glide of the glottis » les cordes vocales ne sont pas suffisamment maintenues en contact et laissent passer entre elles plus d’air qu'il n’en faut pour les besoins de la phonation. Dans ce cas, la voix est cotonneuse.

D’autres fois, et ceci constitue le «check of the glottis », les ligaments vocaux sont tellement pressés l’un contre l’autre, que l’air a toutes les peines du monde à vaincre leur résistance et produit un son sec et métallique.

Enfin, dans les conditions normales du « shock of the glottis », 1l n’y a ni déperdition d’air comme dans le premier cas, n1 obstacle à surmonter comme dans le second; le rapprochement des cordes vocales se fait au juste degré nécessaire, et le son est le meilleur.

Or, il est possible de chanter n'importe quelle note avec une de ces trois formes de la glotte. Lennox

4. Lennox Browne et Emil Behnke. Voice, song and speech. Londres, 1884, p. 161.

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Browne ne démontre-t-il pas ainsi ce que je veux prouver ?

Il convient cependant de n’exagérer aucune opinion, et ce seraient deux fautes également grandes d’avoir admis pendant des siècles que les dimensions de Pespace glottique commandent seules la hauteur de la voix et de soutenir maintenant que l’occlusion de la glotte, à quelque degré qu’elle soit portée, ne modifie jamais le diapason vocal. Car on sait que trop ou trop peu de fermeture de la glotte produit Paphonie.

Une occlusion glottique complète, empêchant l'air trachéal de s’échapper au dehors, supprime du même coup la mise en vibration vocale. Çe fait a été surtout établi par Schnitzler'; mais un point sur lequel il n’a pas assez insisté, c’est qu'il ne suffit pas que les cordes vocales soient pressées l’une contre l’autre pour que leurs vibrations s’éteignent : il est, à mon avis, nécessaire qu’elles se recouvrent et s’imbriquent. Le professeur Gavarret* enseigne avec raison que « le mouvement vibratoire des cordes vocales s’exécutant dans un plan vertical, un simple accolement latéral ne suffit pas pour l’éteindre dans une partie de leur longueur. Les rubans vocaux se conduisent comme les lèvres latéralement accolées du Joueur de cor : l'air comprimé dans la cavité thoracique et la trachée repousse en haut, en écartant leurs bords, les cordes vocales accolés que leur élasticité ramène à leur

1. Schnitzler. Aphonia spastica, in Wiener medizinische Presse, 1875, p. 429 et 478.

2. Gavarret. Phénomènes physiques de la phonation et de l'audition,

1877. Note C. p. 575.

position d'équilibre, dès que l'écoulement d'une bouffée d’air a fait baisser la pression dans la trachée ».

Inversement, si la glotte demeure trop béante, il y a aphonie absolue. Le cas est fréquemment observé en pathologie laryngée. En effet, pour mettre les cordes vocales en vibration, l’air a besoin d’une certaine tension qu’il n’acquiert que proportionnellement à la résistance qu’il éprouve à franchir la fente glottique; que cet obstacle vienne à disparaître, l'air cesse d’être comprimé dans les canaux aériens d’amont, et s'échappe en toute liberté sans faire vibrer les cordes vocales, puisqu’à vrai dire il ne les rencontre plus sur son passage. .

Pour être exact, 1l faut donc admettre que dans ses degrés moyens, le diamètre de lorifice glottique: n'exerce aucune influence sur la hauteur du son.

Mais si le diamètre de la glotte ne détermine point la note, il règle cependant la tension aérienne dans le tuyau porte-vent : dans cette façon de le considérer, on ne saurait lui refuser une incontestable utilité, Voici comment on peut comprendre le rôle que joue l’occlusion de la glotte dans la phonation. « La hauteur du son dépend uniquement de Ia tension des rubans vocaux et non de leur rapprochement. Mais à mesure que ceux-ci se tendent, ils exigent pour vibrer un courant d'air plus fort. Or, cette augmentation nécessaire de la pression sous-glottique est obtenue par ce fait que les cordes vocales, se rapprochant à mesure qu'elles se tendent, mettent un obstacle croissant à l'émission de l'air. Il y a là un agencement des plus ingénieux par lequel la corde vocale, en se tendant, règle de ce fait et par elle-même la pression aérienne

exacte dont elle a besoin pour vibrer”, » En somme, le son ne monte pas parce que la glotte se resserre : c’est la glotie qui se resserre parce que le son monte.

Cependant la nature possède un moyen autre que Île rétrécissement elottique pour augmenter la tension de la colonne d’air : ce moyen, qui réside dans énergie plus grande de contraction des muscles expirateurs, est constamment mis en usage par les chanteurs. Il est d'observation habituelle que plus un son est chanté fort, plus l'air pulmonaire est vite épuisé; or ce serait exactement linverse si l’intensité plus grande d’un son était due au resserrement plus marqué de laglotte. Mais quand la tension du courant d'air expiré augmente, le nombre des vibrations des cordes vocales doit s’accroître et le son doit monter : en réalité cela n’a pas lieu; cet inconvénient est évité grâce à un mécanisme spécial, où le degré d’occlusion de la glotte intervient d’une façon assez complexe, que j'étudierai plus loin en parlant de la compensation vocale.

1. Gouguenheim et Lermoyez. Physiologie de la voix et du chant, etc., p. 45, note 1.

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