L — ACTION DU MUSCLE ARY-ARYTÉNOÏDIEN
À. — L'action de ce muscle n’est plus contestée depuis que Longet ayant électrisé sur des animaux fraîchement tués les filets des nerfs laryngés inférieurs qui s’y rendent, a vu les aryténoïdes se rapprocher avec force et la glotte se rétrécir. — Sur des cadavres de
cholériques, nous avons pu porter directement les élec- Lrodes sur ce musele mis à nu, et nous l'avons vu accoler intimement les faces internes des aryténoïdes. I y a donc lieu de ne citer que comme une curiosité historique l'opinion ancienne qui faisait théoriquement de ce muscle un dilatateur dela glotte, admettant que les fibres insérées aux bords externes des aryténoïdes devaient faire pivoter les cartilages de façon à porter en dehors les apophyses vocales.
Ce muscle a encore un autre rôle que Krishaber et Peter ont signalé :
« Quand sur un larynx sain on étudie le mécanisme de la phonation, on voit qu’au moment de l’émission du son les apophyses antérieures des aryténoïdes, en se rapprochant pour ramener les cordes vocales vers la ligne médiane, ramènent également vers cette ligne une petite partie de la paroi aryténoïdale de la muqueuse du larynx en la plissant et en la comprimant pendant toute la durée de l’émission du son. Cette compression, cette traction est nécessairement en raison directe de l'intensité du son et de sa hauteur, et l’on conçoit aisément qu’elle à non seulement pour effet, mais probablement pour un de ses buts, la sécrétion des glandes contenues dans son intérieur, et nécessaire à la lubrification des parties *. »
B. — Quoi qu'il en soit, le muscle ary-aryténoïdien est avant tout un constricteur de la glotte intercartilagineux. Ce n’est pas sur l'existence du fait que Je veux discuter, c’est sur son utilité. Cette occlusion de la elotte postérieure est-elle nécessaire à l’émission de
4. Krishaber et Peter, Art. LARYNX, Pathologie médicale, in Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 2° série, £. IL, p. 628.
+ 8) Hi à.
la voix? Je puis répondre qu’elle lui est indispensable. Etrien ne me sera plus aisé que de le prouver. Je
rappelle simplement mes expériences I et II sur le larynx de cadavre :
EXPÉRIENCE I. — La glotte postérieure étant ouverte dans toute sa largeur, aucun son ne peut être obtenu, quelles que soient la tension des cordes vocales et la pression de l’air.
EXPÉRIENCE IT. — La tension glottique et la pression aérienne restant les mêmes, le son se produit dès que les apophyses vocales viennent en contact.
Maintes fois aussi j'ai eu l’occasion d’observer au laryngoscope ce phénomène d'occlusion. D'ailleurs si je veux invoquer, en faveur de cette démonstration, des autorités imcontestées, je puis citer Magendie et Malgaigne.
«Si l’on prend, dit Magendie‘, la trachée artère et le larynx d’un animal ou d’un homme, et qu'avec un gros soufflet on pousse de l’air dans la trachée, en le dirigeant vers le larynx, aucun son n’est produit, mais seulement un léger bruit, résultant du frottement de l’air contre les parois du larynx. Si, continuant de souffler, on rapproche les cartilages aryténoïdes, de sorte qu’ils se touchent par leur face interne, il se produira un son qui aura quelque analogie avec la voix de l’animal auquel appartient le larynx servant à l’expérience. »
1. Magendie. Précis élémentaire de physiologie. Paris, 1816, t. I, p. 2095
Malgaigne’ a aussi cherché à déterminer expérimentalement le mécanisme de formation de la voix en opérant sur des animaux vivants, il nous dit : « Quand jai essayé d’écarter les aryténoïdes pour lélargir (la glotte) et obtenir un son plus grave, je n’ai réussi qu’à faire cesser le son. »
C. — L’insistance sur ce point, qui cependant semble clairement établi, est nécessaire, car certains auteurs modernes ont soutenu des théories en opposition absolue avec ce principe : ainsi Mandl, ainsi Harless : je cite les plus connus.
La théorie de Mandl* est la suivante. Dans toute l'étendue du registre de poitrine, la glotte intercartilagineuse reste béante ; à mesure que le son s'élève les apophyses vocales se rapprochent de plus en plus mais jamans les surfaces internes concaves des aryténoïdes ne viennent en contact. Dès que la voix passe au registre de fausset, toute la portion intercartilagineuse se ferme, et les vibrations vocales se limitent à la glotte interligamenteuse. Le muscle ary-aryténoïdien serait donc relâché dans les sons de poitrine, contracté dans la voix de tête. Mandl serait en droit de le nommer muscle de la voix de tête.
Harless ?, de ses expériences sur les larynx de cadavre a tiré cette bizarre conclusion que la glotte inter-aryténoidienne reste toujours ouverte pendant la phonation, et qu’elle sert de ventilateur pour régulariser la ten-
1. Malgaigne. Nouvelle théorie de la voix humaine, in Arch. générales de médecine, t. XXV. Paris, 1830.
2. L. Mandi. Traité pratique des maladies du larynx et du pharynæ. Paris, 1872, p. 268 et suiv.
& Harless. Art. STIMME, in Wagner's Handwôrterbuch der Physiologie, t. IV.
M ù J DR
sion de l’air expiré, afin que la hauteur du son se maintienne toujours au mêmefpoint. J'ai déjà montré la contradiction qui existe entre ce fait et mes propres expériences.
D. — Ainsi donc, le controverse qui règne encore en physiologie ne porte plus sur le mode d’action de Vary-aryténoidien, mais seulement sur la nécessité de son action. Les uns admettent que la glotte postérieure reste constamment close pendant la phonation, les autres soutiennent sa béance permanente dans les conditions de production de la voix normale. Or il y a lieu de prendre comme terrain de conciliation définitive une hypothèse moins absolue, mixte, et qu’on pourrait formuler de la sorte :
4° Une grande ouverture de la glotte postérieure produit constamment l’aphonie ;
® Une moyenne ouverture de la glotte postérieure est compatible avec l'existence d’une voix très faible;
8° Une petite ouverture de la glotte postérieure est une condition normale qui accompagne l’énassion des sons graves du registre de poitrine.
4° Les faits pathologiques sont assez nombreux qui prouvent la coexistence d’une aphonie totale avec une glotte interligamenteuse intacte, et une glotte intercartilagineuse béante. Il suffit de rappeler que la production de la voix exige deux conditions absolues: une tension suffisante des cordes vocales, — une intensité suffisante du courant d'air expiré.
La première condition est ici remplie, la seconde ne l’est pas, parce que l’espace inter-aryténoïdien, immobile dans sa béance, laisse échapper en pure perte
l'air expiré, et diminue à tel point la pression sous-
glottique que la mise en vibration de la glotte n’est plus possible. Il y a donc ici aphonie par coulage phonatoire, phonatory leakage (Elsberg)', ce que les Allemands appellent Luftverschwendung.
L’expérimentation directe confirme absolument cette observation pathologique.
2° Or maintenant diminuez par la pensée l'aire de l’espace inter-aryténoïdien, vous augmentez du même coup et d’une quantité proportionnelle la tension de Pair sous-glottique. Le fluide expiré arrivant ainsi avec une force de plus en plus grande, fera vibrer les cordes vocales d’abord avec une grande faiblesse, puis avec une intensité croissante, si bien qu’à mesure que la glotte inter-aryténoïdienne se referme, la voix reparait faible, à peine perceptible, puis progressiment sonore jusqu'à rétablissement de son timbre normal.
I n’est guère probable que la nature emploie ce procédé pour atténuer l'intensité de la voix et produire les sons pianos: un simple ralentissement de l'expiration, une contraction du sterno-mastoidien qui empêche la cage thoracique de retomber trop vite, amène le même résultat avec une déperdition d'air bien moindre. Cependant Martel? croit avoir trouvé dans cette demi-béance de la glotte postérieure la caractéristique anatomique d’un timbre spécial de la voix chantée, connu sous le nom de voix sombrée. Au cas même où sa théorie serait erronée, elle est
1. L. Elsberg, Des Paralysies des muscles du larynæ. Traduit in Revue mens. de laryngologie, 1889, t. IT, p. 361.
2. Martel. Physiologie de la phonation, in Revue bibliographique universelle des sciences méd., t. I, n°° 15, 31 mars 1885.
ETUDE EXPERIMENTALE SUR LA PHONATION. y
cependant assez curieuse pour qu’on puisse en faire mention.
La voix sombrée, introduite en France par Duprez, en 1837, est plus douce, plus sourde mais beaucoup plus fatigante que la voix blanche. Elle est due à l'ouverture plus ou moins grande de la glotte interaryténoïdienne, produite par le relâchement du muscle ary-aryténoïdien, tandis que tous les autres muscles du larynx demeurent contractés. Par l’ouverture postérieure s’écoule une colonne d’air silencieuse que le chanteur règle à volonté : plus ce courant d’air est fort, plus la voix est sombrée. Et à l'appui de sa théorie, Martel cite ce fait que la durée d’émission du SOL, en voix blanche est de 35 secondes, tandis que la même note, émise en voix sombrée, ne dure que 20 secondes.
3° Enfin, depuis quelques années, il tend à être généralement admis que la glotte postérieure reste légèrement béante pendant les sons graves du registre de poitrine.
Dans la voix de poitrine, dit Donders', aussi bien que dans la voix de fausset, on voit les vibrations, pour les sons élevés, se limiter à la glotte proprement dite, tandis qu’elles s'étendent pour les sons graves, aux aphophyses antérieures des cartilages aryténoïdes. Le professeur Gavarret, dans sa remarquable critique de la théorie du maître hollandais, considère cette extension du mouvement vibratoire commie admissible, puisque « dans les sons graves, les apophyses antérieurs des cartilages aryténoïides, quoique
1. Donders. De Physiologie der Spraakklanken, 1870. — De menschelijke Stem.
très rapprochés ne se touchent pas, et s'associent aux vibrations des rubans vocaux. »
Michael! et Merkel? admettent deux parties dans le registre de poitrine; dans les sons graves, la fente glottique postérieure reste ouverte grâce à un relàchement du muscle ary-aryténoïdien; mais elle se ferme dans les sons aigus, par la contraction de ce muscle dont la paralysie déterminerait la perte des notes supérieures du registre de poitrine (?).
Les détails’ les plus intéressants se trouvent chez les auteurs anglais” dont je donnerai les opinions en matière de conclusion de ce paragraphe.
Pendant l’émission des sons les plus graves du registre de poitrine, la glotte est elliptique et ouverte dans toute sa longueur ; deux ou trois notes plus haut les processus vocaux commencent à faire saillie, puis viennent en contact; à ce moment la glotte est divisée en deux moitiés, et la glotte inter-cartilagineuse forme un petit triangle à base postérieure qui va sans cesse en se rétrécissant. Cette forme de glotte correspond à peu près au diapason de la parole ordinaire (?). Puis, dans la moitié supérieure du registre de poitrine, la gloite postérieure est absolument fermée. Mais il y a de grandes différences individuelles dans la précocité de cette occlusion de la glotte postérieure : chez les ténors, l’ary-aryténoidien reste contracté dans toute l'étendue de la voix de poitrine, de sorte que, comme
1. Michael. Zur Physiologie und Pathologie des Gesangés, in Berliner klinische Wochenschrift. 1876, n° 36 et n° 37.
2. Merkel Die Functionen des menschlichen Schlund-und Kehlkopfes, Leipzig, 1862.
3. Gordon Holmes. À freatise on vocal physiology and hygiene, London, 1881, p. 117. — Lennox Browne et Emil Behnke, loc, cit., p. 163 et suiv.
le fait judicieusement remarquer Lennox Browne, c’est surtout chez les basses qu’on peut le mieux étudier son action.
En somme, ce muscle à chaque instant de la phonation est en alternative de contraction et de relâchement, de telle sorte qu’on a pu le comparer au muscle cardiaque.