PREMIÈRE CLASSE. — MÉTAUX MONOATOMIQUES
Je divise cette classe en deux groupes :
Le premier renferme les métaux alcalins, savoir : le sodium, le potassium, le rubidium, le caesium, le lithium et enfin le thallium que je crois devoir y ajouter.
Le deuxième n'est représenté que par l'argent.
1er GROUPE. MÉTAUX ALCALINS.
Ces métaux présentent entre eux les plus grandes analogies. Tous ont une si grande affinité pour l'oxygène, qu'ils s'oxydent à l'air froid, et décomposent l'eau à la température ordinaire. Leurs oxydes sont solubles, ainsi que leurs carbonates; ce caractère sert aussi à les distinguer des autres métaux, dont les combinaisons correspondantes sont en général complètement insolubles.
1° Sodium, potassium, rubidium et cœsium.
Poids atomiques : 23 — 39 — 85,36 — 133,036
Les propriétés chimiques du sodium et du potassium étant l'nnnues de tous les médecins, je n'en parlerai pas; je me bornerai à donner quelques détails sur le caesium et le rubidium, et je [tasserai immédiatement à l'étude des effets | physiologiques des trois premiers métaux.
Cœsium et mbidium. — En 1860, MM. Kirchhof et Bunsen firent connaître un nouveau procédé d'analyse d'une délicatesse extrême, la spectrométrie ou analyse spectrale. Dans le courant de cette même année, ces savants découvrirent, a l'aide de ce procédé, un nouveau métal, dans l'eau minérale de Kreutznach, dans les eaux mères des salines de Durckheim et dans la source d'Ungemach à Baden. Il lui donnèrent le nom de caesium, à cause de la belle raie bleue qu'il produit dans le spectre solaire. L'année suivante, ils en trouvèrent un second, dans les résidus de la lêpidolithe de Saxe, dont on avait extrait de la lithine. Celui-ci reçut le nom de rubidium, à cause de la raie rouge qu'il produit dans le spectre.
On prépare le rubidium en suivant un procédé analogue à celui qui donne le potassium. On chauffe fortement un mélange de bitartrate de rubidium, de tartrate neutre de calcium et de noir de fumée. Il se dégage de l'oxyde de carbone et des vapeurs de rubidium que l'on condense.
Le rubidium est brillant comme l'argent; il se ternit àl'air plus rapidement que le potassium. Sa densité est 1,516; il fond à 38°, 5 et se volatilise au rouge.
Le cœsium n'a pas encore été isolé.
Diffusion du rubidium et du cœsium. — Ces métaux existent dans le sol et dans un grand nombre d'eaux minérales; mais le caesium paraît beaucoup moins répandu que le rubidium. M. Grandeau les a trouvés dans l'eau de Bourbonne, dans l'eau de Vichy. Un litre d'eau de Bourbonne contient, d'après ses analyses :
Chlorure de potassium 0*r,034
— de cœsium 0«r,032
— de rubidium 0«r,019
La présence du rubidium et du cœsium est constamment liée à celle du lithium, comme dans les minéraux de ce métal, tels que la pétalite, la triphylline.
Expériences de M. Grandeau. — Examen comparatif des propriétés physiologiques des sels de rubidium, depotassium et de sodium. (Leçon sur le rubidium et le caesium, professée le 20 février 1863 devant la Société chimique de Paris, et Journal de M. Robin, année 1864.)
On ne peut avoir recours à l'ingestion dans le tube digestif i d'une substance, dont on veut étudier l'action physiologique «ou les propriétés toxiques, qu'à la condition que cette sub-
slance soit douée de propriétés assez énergiques. M. Granideau a donc renoncé à tenter des expériences dans ce sens, iet s'est arrêté, de concert avec M. Claude Bernard, qui a bien
voulu l'aider dans le cours de ces recherches, de son savoir i et de sa grande habileté des vivisections, à l'injection dans Iles veines de dissolutions de divers sels des métaux précédents.
Les sels qui ont servi à ses expériences sont les suivants :
• chlorures de rubidium, de potassium, de sodium; carbonates
• de potassium, de sodium; azotates de sodium, de potassium. ILcs injections ont été faites dans la veine jugulaire, chez des chiens à jeun ou chez des lapins en digestion. On a choisi de I préférence, pour chaque expérience comparative, des animaux (de taille et de vigueur identiques.
Voici le résumé succinct des expériences de M. Grandeau : Le chlorure de rubidium, à la dose de 66 centigrammes, i n'a produit aucun effet sur un lapin ; le même sel, à la dose
de 1 gramme pour 15 grammes d'eau, n'a exercé également aucune action.
Le chlorure de potassium a déterminé la mort chez un lapin, à la dose de 23 centigrammes pour 3gr,5 d'eau, et chez un chien, à la dose de 1 gramme pour 15 grammes d'eau.
Les effets du chlorure de sodium ont été nuls, après avoir été injecté, à la dose de 1 gramme pour 15 grammes d'eau, dans la veine jugulaire d'un chien qui, un mois auparavant, avait servi à d'autres expériences.
La carbonate de potassium, à la dose de lgr,5 pour7gr,5 d'eau, a déterminé une mort foudroyante chez un chien. Il en a été de même de l'azotate de potassium, qui a fait mourir rapidement un lapin à la dose de 1er, 3 pour 66r,5 d'eau.
Le carbonate de sodium, à la dose de 7gr,8 pour 64gr,7 d'eau, n'a produit chez un chien que des effets passagers; ces effets ont été nuls chez un lapin à la dose de 2gr,21 pour 13 grammes d'eau.
M. Grandeau conclut de cette série d'expériences :
1° Que les sels de soude peuvent être introduits dans le torrent circulatoire sans produire d'accidents, et que des doses très-fortes de ces sels n'amènent pas la mort ; .
2° Que les sels de potasse, injectés dans le sang, sont éminemment toxiques, et que des doses très-faibles suffisent pour amener une mort foudroyante;
3° Que la mort n'a pas lieu dans ce cas par asphyxie, puis! qu'à l'autopsie les poumons et le cœur se trouvent à l'état normal ;
hn Que, contrairement à ce qu'auraient pu faire prévoir les
analogies si complètes du potassium et du rubidium, ce dernier métal est tout à fait dépourvu de propriétés toxiques, et ses sels peuvent être impunément introduits dans le torrent circulatoire, sans amener aucun des accidents produits par l'injection des sels de potassium.
Expériences de M. Bouchardal [Annuaire de thérapeutique, 1846). — M. Bouchardat mit des poissons dans deux solutions : l'une contenait 1/20 de sulfate de sodium, et l'autre 1/100 de sulfate de potassium. Les poissons vécurent quarante-huit heures dans la première solution, et ils périrent assez promptement dans la seconde.
Le sulfate de potassium ne renfermant pas d'eau de cristallisation, il serait utile de savoir si l'auteur a expérimenté sur du sulfate du sodium anhydre. Néanmoins, comme 1/20 de sulfate de sodium hydraté correspond à une quantité plus forte que 1/100 du sel anhydre, l'expérience demeure tout à fait concluante.
MM. Bouchardat et Stuart Cooper, dans leurs recherches sur le chlorure, le bromure et l'iodure de potassium, avaien1 déjà constaté l'action toxique de ces sels. Après avoir fait des injections chez des animaux, ils avaient trouvé les veines, le cœur et les gros vaisseaux remplis de caillots. M. Grandeau, dans les expériences que j'ai citées, n'a jamais rien observé de semblnblc ; il a toujours trouvé le sang parfaitement liquide; de plus, le cœur gauche était rempli de sang rouge, elle cœur droit, de sang noir, ce qui prouve que les animaux n'avaient pas succombé à l'asphyxie.
Après avoir fait connaître les expériences précédentes qui ont traita mon sujet, je vais rapporter les miennes.
On a déjà vu, dans mes recherches sur les fluorures
(page 5*2), que j'ai mis des grenouilles dans des solutions contenant différents sels de potassium et de sodium, et l'on a remarqué que la mort est arrivée plus rapidement dans les solutions du premier métal que dans celles du second.
43° Expérience. — Je prépare deux solutions: l'une contient 12gr,5 d'acétate de potassium pour 1000 grammes d'eau; l'autre, 29gr,5 d'acétate de sodium cristallisé, pour la môme quantité de dissolvant. Ces deux solutions renferment 1 gramme dli métal. Je mets dans chacune d'elles trois grenouilles. Parmi celles qui sont dans l'acétate de potassium, deux meurent au bout de soixante-quinze heures et la troisième au bout de cent heures. L'une de celles qui sont dans l'acétate de sodium meurt après vingt-quatre heures, mais les autres vivent près de huit jours. La température moyenne était de 11 à 12 degrés.
On voit que lorsqu'on opère sur les grenouilles, il faut varier les expériences. Il n'est pas rare, en effet, que quelquesuns de ces animaux périssent, sans cause connue, dans l'eau ordinaire, où on les conserve avec tout le soin possible. On commettrait donc une grande erreur en attribuant à l'influence du nouveau milieu ce qui tient à un état particulier de l'animal soumis à l'expérimentation.
hhe Expérience. — J'ai voulu aussi faire des injections chez des animaux à sang chaud; mais je n'ai expérimenté jusqu'ici qu'avec l'acétate de potassium.
2gr, 5 d'acétate de potassium, correspondant à \ gramme de métal, sont injectés dans la veine jugulaire d'un chien de taille moyenne, et à jeun depuis vingt-quatre heures. L'injection est faite rapidement. L'animal meurt aussitôt, avant qu'il soit détaché; le cœur est rempli de caillots.
J'ai déjà dit que MM. Bouchardat et Stuart Cooper avaient trouvé des caillots dans le cœur, tandis que M. Grandeau n'en avait jamais rencontré. Cette divergence dépend peutêtre de ce que M. Grandeau avait fait ses injections avec lenteur.
Je me propose de faire une expérience analogue en employant 5gr,91 d'acétate de sodium cristallisé, quantité correspondant à 1 gramme de métal. Je crois que cette dose ne sera pas trop forte, car je citerai bientôt une expérience où j'ai injecté dans la veine jugulaire d'une chienne 3gr,5 de chlorure de magnésium cristallisé, sans produire aucun
• effet.
Comme je rapporte toujours à un poids donné de métal les quantités des différents sels que j'emploie, je crois devoir rappeler aux personnes peu au courant delà chimie la manière
• de faire ce calcul.
Je suppose, par exemple, que l'on veuille chercher la quantité d'acétate de potassium contenant 1 gramme de i métal.
La formule de l'acétate de potassium étant «on cherche le poids moléculaire de ce sel.
Le poids atomique du carbone est 12 d'où C2=24
— de l'hydrogène est 1 d'où U3— 3
— de l'oxygène est .. 16 d'où 02=32
— du potassium est 39 d'où K =39
Le poids moléculaire de l'acétate de potassium est alors.. 9.8
Il en résulte que 98 grammes d'acétate de potassium coni tiennent 39 de métal. Pour trouver le poids de ce sel corres-
pondant à t gramme de potassium, il n'y a qu'à poser la proportion suivante :
d'où x = 2gr,513.
Ce qui frappe, dans toutes ces expériences, c'est l'innocuité du sodium et du rubidium. M. Cl. Bernard avait déjà vu que le carbonate de sodium peut être injecté sans danger dans les veines, et qu'on peut même aller jusqu'à des doses considérables, sans produire aucun accident. Le rubidium offre une exception à la loi que j'ai trouvée; j'ai averti déjà de ce fait dès les premières lignes de la seconde partie de mon travail. Quant au potassium, je ferai remarquer que son poids atomique est plus élevé que celui du sodium, et que ses composés sont plus actifs que ceux de ce dernier métal. Enfin, pour donner une preuve à l'appui de cette remarque, sur laquelle j'insiste également, savoir : que les métaux les plus diffus dans la matière inerte ou vivante sont les moins toxiques, je rappellerai que M. Scbmidt (de Dorpat) a montré que le potassium est localisé dans les globules sanguins, tandis que le sodium est répandu dans l'organisme tout entier.
COMPARAISON DES SULFATES, 10DURES, HROMURES, CHLORATES ET AZOTATES DE POTASSIUM ET DE SODIUM.
1° Sulfates de potassium et de sodium . — Les expériences de MM.Grandeau, celles de M. Bouchardat et Stuart Cooper, ainsi que les miennes, ont prouvé suffisamment que les sels de potassium sont plus actifs que les sels de sodium. Ils déterminent la mort à des doses sous lesquelles les sels de sodium
n'exercent aucun effet nuisible. Aussi, dans la pratique médicale, le sulfate de potassium, ou sel de duobus, est-il rarement usité, et lorsqu'on l'emploie, on ne doit pas dépasser la dose de 10 à 15 grammes, tandis que le sulfate de sodium peut se donner parfaitement à la dose de Ù5 ou 50 grammes, et même au delà. Il est vrai qu'il se présente ici une objection.
Le sulfate de sodium cristallise avec dix molécules d'eau, andis que le sulfate de potassium est anhydre; le premier sel doit par conséquent renfermer, sous le même poids, moins de métal que le second ; il n'est dès lors pas étonnant que ses jdoses doivent être plus fortes que celles du sulfate de polas sium. Pour répondre à l'objection, il suffît de calculer la qquantité de métal contenue dans un poids donné de ces deux iels; or on trouve que /|5 grammes de sulfate de sodium •enferment 9gr,315 de sodium, tandis que 15 grammes de mlfate de potassium renferment 6Br,72 de potassium. Ainsi , on /oit encore une fois que le potassium est plus actif quele sodium»
2° Iodures de potassium et de sodium . — Je me suis demandé ;ouvent pourquoi l'iodure de potassium était employé à l'excluiion complète de l'iodure de sodium. Chacun sait que le prenier de ces sels, administré à hautes doses, ou continué ongtemps, provoque souvent un flux intestinal ; le médicanent n'est plus absorbé en quantité suffisante, il n'agit plus, Il il faut l'abandonner pendant quelques jours. Ne pouvant, rouver la raison de cette préférence en faveur de l'iodure de otassium, j'ai écrit à M. Ricord, qui, avec son aménité ordiaaire, m'a répondu aussitôt en me disant que c'était à l'expérimentation de décider, quant aux résultats thérapeutiques, ntre ces deux composés. J'avais déjà des expériences qui rrouvaient que l'iodure de potassium faisait mourir les
grenouilles beaucoup plus rapidement que l'iodurede sodium employé à la même dose; j'en ai instiiué aussitôt de nouvelles, mais avant de les citer, je crois devoir faire connaître les arguments qui militent en faveur de l'iodure de sodium.
1° Le poids atomique du sodium étant moindre que celui du potassium, l'iodure de sodium renferme plus d'iode qu'un poids égal d'iodure de potassium. En effet, \ gramme du premier sel renferme 0gr,8466 d'iode, tandis que 1 gramme du second n'en renferme que 0Br,765. Or, puisque c'est l'iode qui agit curativement, et non le métal qui lui sert de support, l'iodure de sodium peut être donné à des doses plus faibles que l'iodure de potassium.
2° Le sodium, étant moins actif que le potassium, doit produire moins facilement des effets secondaires et inutiles, tels que le flux intestinal, et par suite l'emploi peut en être continué sans interruption.
Le premier argument est fondé sur des chiffres ; le second, relatif à l'innocuité plus grandede l'iodure de sodium, va être prouvé par des expériences que j'ai faites sur des animaux el sur moi-même.
Je rappellerai d'abord l'expérience où l'on voit que des grenouilles ont vécu cent (rente heures dans une solution de 10 grammes d'iodure de potassium pour 1000 grammes d'eau, tandis que d'autres grenouilles ne sont mortes qu'au bout de deux cent quatre heures dans une solution d'iodure de sodium au même degré de dilution.
45° Expérience. — On lit dans la revue de Canslatt {Canstatl's Jahresberichty Y, p. 102, 1857), que, d'après dos expériences citées dans le Medicinisclw Zeitungùu docteur Arnelh, l'iodure de potassium agit mortellement sur les lapins à la
dose dc7gr,5, tandis que (liez les chiens il n'agit à cette dose que comme vomitif, et ne produit pas d'effets nuisibles, lorsque l'œsophage a été lié.
Le 19 avril, j'administre à un lapin 7gr,5 d'iodure de sodium dissous dans 40 grammes d'eau. Le sel avait été préalablement fondu pour en obtenir un poids exact. Mon lapin était de taille très-médiocre, néanmoins il ne parut souffrir aucunement de cette dose énorme. Il était aussi \if qu'auparavant, et trois quarts d'heure après il mangea un peu de pain et de chou. Sa pupille resta normale. Il urina une demi-heure après l'absorption du sel; je reconnus facilement la présence de l'iode en versant dans l'urine répandue sur le sol une petite quantité d'acétate de plomb ; il y eut immédiatement production d'une coloration jaune due à l'iodure de plomb formé.
Le lendemain matin, il paraissait moins dispos qu'à l'ordinaire, néanmoins il courait dans le laboratoire. Son appétit avait considérablement diminué. Ayant remarqué qu'il cherchait à boire de l'eau, je lui en présentai qu'il prit avec plaisir; il en but également le soir. Enfin le surlendemain sa santé était parfaite, ainsi que les jours suivants; cette médication semblait avoir augmenté son appétit.
A6e Expérience. — Le *2 mai, à quatre heures et demie, je fais avaler au même lapin 10 grammes d'iodure de sodium fondu. Un quart d'heure après il mange un peu de chou; il court dans le laboratoire, cependant il paraît fatigué. Avant de le quitter, à six heures, je lui présente de l'eau dont il boit une petite quantité. Le lendemain matin il était mort.
A l'autopsie, je trouve un peu de sérosité dans les plèvres, et le péritoine est plus humecté que d'ordinaire. Les plèvres
elles-mêmes offrent un aspect normal, mais les poumons sonl congestionnés et ecchymoses. La muqueuse trachéale est rouge, et cette rougeur va en augmentant depuis l'origine de la trachée jusqu'à sa bifurcation ; c'est là qu'elle atteint son maximum, et elle se propage ensuite dans les bronches et les ramifications bronchiques. L'encéphale est intact ainsi que ses enveloppes. Le rectum contient des matières dures comme d'ordinaire; ce fait est intéressant à noter, car il est probable que l'iodure de polassium aurait produit des effets laxatifs-.
Les reins, qui paraissent normaux à la vue simple, sont examinés au microscope. Mon ami le docteur Goujon et moi, nous trouvons les tubuli pourvus de leur épithélinm dans la portion tubuleuse, mais quelques-uns sont desquamés dans la portion corticale. La vessie est pleine; l'urine qu'elle contient est recueillie et traitée par la chaleur; elle devient à peine opaline, ce qui concorde avec la faible altération des reins. Je ferai remarquer que les solutions iodurées donnent de l'iode libre lorsqu'on les traite par l'acide azotique. C'est ce qui est arrivé ici ; les urines, qui renfermaient une grande quantité d'iodure de sodium, donnèrent un dépôt abondant d'iode, lorsqu'on y versa de l'acide nitrique.
L'animal sur lequel j'avais opéré était de taille médiocre, de plus, il avait été soumis à une première épreuve déjà excessive. Il serait possible qu'un lapin vigoureux et vierge de traitement pût tolérer 10 grammes d'iodure de sodium.
lil" Expérience. — Celle-ci est faite sur moi-même.
Le 10 avril, je prends à jeun, à 9 heures du matin, 50 centigrammes d'iodure de sodium fondu, dissous dans 40 grammes d'eau environ. La solution me parait avoir une saveur moins désagréable et moins piquante que celle de l'iodure de
potassium. J'examine mon urine toutes les dix minutes, et ce n'est qu'après la trentième que je reconnais la présence de l'iode, en y ajoutant du chlorure de chaux et de l'amidon. Celle que je recueille plus lard donne immédiatement une coloration bleue intense sous l'influence de ces réactifs.
Le lendemain, je ne puis constater la présence de l'iode dans l'urine recueillie de huit heures à neuf heures du matin. Je prends ensuite la même dose que la veille, et cette fois l'iode devient manifeste sous l'influence du chlore vingt minutes après l'ingestion du sel.
Le 18 et le 19 avril, j'en absorbe 1 gramme ; je trouve des traces d'iode dans mon urine recueillie également de huit heures à neuf heures. Dans la journée du 19, il me vient une • acné au cou. Enfin, le 20, je prends une dose de 2 grammes. •Le 21, je reste sans médication, mais le lendemain 22, prends 3 grammes d'iodure de sodium. Un de mes amis, élève en médecine, en absorbe 1er, 50, et nous allons faire ensemble une longue promenade à la campagne. Nous : ressentons vers midi une légère ardeur dans les arrièrel fosses nasales. Ce qui me frappe surtout, c'est que, malgré la dose de 3 grammes, qui correspondent à peu près à 3sr,5 d'iodure de potassium, je n'éprouve aucun symptôme d'anxiété tj ri gastrique, comme on en ressent après avoir pris des doses t moindres de ce dernier sel.
Une expérience peut souvent servir à plusieurs fins. J'ai re- (cucilli mon urine depuis le 16 avril jusqu'au 22 au matin. JJ'en ai trouvé 6Ut,7, ce qui donne à peu près lnt,l par jour. Ce mombre est au-dessous de la moyenne généralement admise, Ulll,2 à lnt,3; il est vrai que je ne pèse que 60 kilogrammes.
Enfin, j'ai voulu doser l'iode qu'elles contenaient car ou ssait que les iodurcs s'éliminent presque en totalité par les
RARUTEAU. 5
urines. Jusqu'au 21 avril j'avais pris 6 grammes d'iodure de sodium, j'en ai retrouvé presque la totalité.
3° Bromures de potassium et de sodium. — J'invoquerai en faveur du bromure de sodium les mêmes arguments que ceux que j'ai cités en faveur de l'iodure. Je n'ai sur ce sujet aucune expérience nouvelle à rapporter; je renvoie donc le lecteur à la page 52, où il verra que les grenouilles et les salamandres ont vécu plus longtemps dans les sels de sodium que dans les sels de potassium.
Il" Chlorates de potassium et de sodium. — Le chlorate de potassium, découvert par Berlhollet, cristallise en lames hexagonales symétriques, anhydres et inaltérables à l'air. Ce sel est peu soluble, puisque 100 parties d'eau n'en dissolvent que 6 parties à la température de 15 degrés.
Le chlorate de sodium possède une solubilité beaucoup plus grande; 100 parties d'eau froide en dissolvent 40 parties; l'alcool en prend également une grande quantité.
L'acide chlorique étant un corps très-instable, il est probable que les chlorates agissent par le chlore et l'oxygène qu'ils mettent en liberté dans l'économie.
Je n'ai pas encore fait d'expérience sur les deux sels précédents, mais l'analogie fait admettre qu'à doses égales le chlorate de sodium doit être toléré plus facilement que le chlorate de potassium. Il .est vrai que la faible solubilité du chlorate de potassium apportera toujours un obstacle à son action toxique, mais celle même propriété entrave également son action curative. Aussi est-ce avec élonnement que je le vois employé presque partout, à l'exclusion du chlorate de sodium, plus soluble. Je dis presque partout, parce que M. Barthez,
et après lui, M. Noël Gueneau deMussy sont les seuls, à ma connaissance, qui aient préconisé le chlorate de sodium. Leur exemple devrait être suivi; en effet, M. Barthez, ayant employé le chlorate de sodium en instillations dans la trachée, a obtenu les plus heureux résultats. Les enfants qu'il trachéotomisail mouraient presque tous auparavant; cette fois la guérison devint la règle. Les solutions employées renfermaient d'abord 1 gramme, puis 3 et k grammes de chlorate de sodium, pour 30 grammes d'eau.
5° Azotates de potassium et de sodium. — Ces deux sels produisent les mêmes effets; ils sont sédatifs et diurétiques; mais le premier devient toxique à des doses un peu élevées. Je rappellerai à ce sujet les expériences de M. Grandeau (voy. [p. 62), dans lesquelles un lapin mourut après une injection de lgr,3 d'azotate de potassium, tandis que chez un autre animal de la même espèce les effets furent nuls après une injection de 2gr,21 d'azotate de sodium. On peut, du reste, se dispenser d'invoquer les expériences faites sur les animaux, • car les cas d'empoisonnements produits par le nitre chez l'homme sont assez nombreux. On peut consulter à ce sujet : Annales de thérapeutique, mai, 1863 ; — Canstatfs Yahresbeiicht, t. Y, 18ùii; — Revue de thérapeutique méd.-chir., \n" 8, 1854. Néanmoins les doses nécessaires pour produire la mort doivent être assez fortes, ainsi Bennet {Lancet, 110 févr. 18/iû) dit que le nitre n'agit comme irritant qu'à la lose (l'une 1/2 à 2 onces. Ce fait s'explique par la rapidité rvec laquelle le sel est éliminé par les reins; aussi peut-on wlministrer sans danger le nitre à la dose de 20 grammes, si 'l'on a soin de le dissoudre dans au moins mi litre d'eau (Bouihardat).
Je no parlerai pas des lésions ni des symptômes observas dans l'empoisonnement par l'azotate de potassium ; je renvoie le lecteur à l'article cité dans la Bévue de thérapeutique médico-chirurgicale, 1854, où sont rapportés deux cas de mort suivis d'autopsies.
Cœsium. — Je ne connais aucune expérience faite avec les sels de ce métal. Il est donc impossible de se prononcer sur son activité physiologique. On peut seulement présumer que ce métal est plus actif que le potassium.
2° Lithium (Li).
Poids atomique. . 7 — Chaleur spécifique.. » — Densité.. »
Vers l'année 1817, Arfwedson découvrit la lilhinc ou oxyde de lithium, dans quelques minéraux très-rares, tels que la pétalite,\espodument la tourmaline apyre; Davy soumit ensuite cette base à l'action de la pile et en relira le lithium. M. Troosta fait une série de recherches sur ce métal.
Le lithium, de môme que le rubidium cl le cœsium, existe en faible quantité dans la nature, mais il se rencontre presque partout. Ainsi M. Grandeau l'a trouvé dans les cendres de tabacs de provenances les plus diverses (Havane, Algérie, Hongrie, Macédoine, etc.); il n'a pu pourtant en découvrir] clans le tabac de Virginie. D'un autre côté, MM. Kirchhoff et I Bunsen font remarquer que toutes les matières dans lesquelles ils ont reconnu l'existence du rubidium et du caesium, contiennent du lithium. Enfin le lithium a été rencontré dans diverses eaux minérales, telles que celles de Carlsbad, de Fanzenbad, de Vichy ; M. Rcdtenbacher l'a signalé dans les eaux de Hall (Autriche), et dans les eaux mères des sources: salées d'Ebensec.
De l'emploi du lithium en thérapeutique. — Le docteur Andrew Ure est le premier qui ait proposé l'emploi médical idu carbonate de lithium. Il s'est fondé sur les expériences de ILipowitz, confirmées par lui-même, d'après lesquelles la llithine possède fortement la propriété de dissoudre l'acide mrique. En effet, une partie delithine peut neutraliser k parties de cet acide, et l'urate de lithium, n'exigeant pour se (dissoudre que 60 parties d'eau, est par conséquent l'urate le [plus soluble. La puissance dissolutive du carbonate de lithium wis-à-visde l'acide inique, est deux fois plus considérable que œelle dù borax et du carbonate de sodium, et dépasse huit ffois celle du bicarbonate de ce dernier métal. Une pierre véssicale, constituée par des couches alternatives d'acide urique cet d'oxalate de calcium, perdit en cinq heures, à la température tlde hO degrés, 5 grammes de son poids, après avoir été mise tïdans une solution de 2 décigrammes de carbonate de lithium, lidans une once d'eau. Je rappellerai à ce sujet que l'eau de Wïchy et d'autres eaux alcalines renferment du lithium, et qu'elles doivent sans doute à ce métal une partie de leurs propriétés.
Le carbonate de lithium a été très-peu employé en France; 11 n'a guère été essayé que par M. Rayer et par M. Garrod, Uont les expériences sont résumées dans le Manuel de matière médicale et de thérapeutique de M. Bouchardat.
Il est probable que les combinaisons du lithium sont inofj ensives, car le poids atomique de ce métal est le plus faible * c tous.
3° Thallium (Tl).
1 Poids atomique.. 204 — Chaleur spécifique. . 0,03375 — Densité. . 11,869
Le thallium a été découvert en 1861 par M. Crookes, qui
le rangea dans le groupe du soufre, dusélénium et du tellure; M. Lamy, en 1862, reconnut la véritable nature de ee corps nouveau, et le plaça parmi les métaux. Enfin M. Wilm a fait, au laboratoire de M. Wurtz, un travail remarquable sur ce métal (voy. Annales de chimie et de physique -, V série, t. V, 1865).
Le thallium est appelé ainsi (de ÔaMeiv, verdir), à cause de la belle raie verte qu'il produit dans le spectre solaire, et de la coloration verte qu'il communique à la flamme de l'alcool ou du gaz. Ce métal se rapproche du plomb par ses propriétés physiques, telles que sa dureté, son poids spécifique et sa fusibilité; mais il en diffère par ses propriétés chimiques, qui le rapprochent des métaux alcalins. Il s'oxyde facilement à l'air, aussi faut-il le conserver dans l'huile de naphte. 11 ne paraît pas décomposer l'eau à la température ordinaire, mais il s'empare de l'oxygène qu'elle peut tenir en dissolution, et l'oxyde formé lui communique une réaction alcaline. En effet, l'oxyde de thallium est très-soluble dans l'eau, et sa solution a l'odeur de la lessive de potasse ou de soude.
Tels sont les caractères qui font ranger le thallium parmi les métaux monoatomiques. On peut encore ajouter que, de même que ceux-ci, il forme des aluns. Cependant, ce métal fonctionne également comme triatomique ; on connaît le chlorure de thallium (T1C13), c'est pourquoi M. Naquet a raison de le placer à côté de l'or etdu vanadium. Néanmoins, à cause de la solubilité de son oxyde et de ses sels, je préfère, dans un travail de cette nature, le ranger parmi les métaux alcalins.
Propriétés toxiques du thallium. — Ce métal, dont le
poids atomique est si élevé, est éminemment toxique. Nous devons la connaissance de ce fait à M. Grandeau {loc. cit.), à M. Lamyetà M. Paulet {Comptes rendus, 1863).
Je rapporte textuellement l'expérience de M. Grandeau :
« Le 13 février 1863, j'ai administré respectivement à deux chiens vigoureux 1 gramme de sulfate de thallium et 4 gramme et demi d'acétate neutre de plomb, chacun dissous séparément dans 40 grammes d'eau distillée. Ces dissolutions ont été portées directement dans l'estomac à l'aide d'une sonde œsophagienne. L'animal auquel on avait donné le sulfate de thallium vomit un quart d'heure après l'ingestion de ce sel. Malgré cela il paraît souffrant ; le lendemain et jours suivants, jusqu'au 18, il refuse toute nourriture, il meurt le 18 février, c'est-à-dire cinq jours après l'ingestion du poison, après avoir manifesté tous les accidents qui accompagnent l'intoxication saturnine.
Le chien à qui on avait ingéré lgr,5 d'acétate de plomb, vomit une demi-heure après l'ingestion. Il paraît moins abattu que le précédent; dès le lendemain, il mange comme à l'ordinaire, et, à partir de ce moment, il n'y paraît plus. Les sels de thallium paraissent donc cloués de propriétés toxiques beaucoup plus énergiques que les sels de plomb. »
Je n'admets point cette dernière conclusion; j'ai la conviction que leplomb'est au moins aussi toxique que le thallium. En effet, l'acétate de plomb introduit dans l'estomac se transforme en un autre sel, le chlorure qui est très-peu soluble, puisqu'il faut 1 23 parties d'eau pour en dissoudre une partie; dès lors les effets nuisibles du plomb ne peuvent guère se manifester. Je reviendrai plus tard sur ce sujet.