LES EAUX DES PUITS
Nous avons vu, à propos de l’étude géologique de Lyon, qu’au-dessus de la zone imperméable constituée sur les deux rives de la Saône et la rive droite du Rhône par du gneiss, représentée sur la rive gauche du Rhône par une couche d’argile, se trouvaient amassés des sahles et des graviers très perméables, remplacés à \hdse par des alluvions quaternaires, et en grande partie, dans la partie basse de la ville, sur la rive gauche du Rhône, par de simples remblais contemporains.
A travers ces dépôts très perméables, les eaux des deux cours d’eau circulent avec facilité, déposant ou entraînant les impuretés qu’elles rencontrent sur leur passage. Vu la grossièreté de ces éléments, leur pou-
voir filtrant doit être très faible, et ils ne s’opposent que d’une manière très peu prononcée à la contamination par toutes les souillures qui peuvent pénétrer dans la terre.
Aux Brotteaux et à la Guillotière, tout spécialement, où le comblement des terrains vagues a été fait et se fait encore avec des détritus importés de toutes les parties de la ville, on conçoit combien les eaux des puits doivent être chargées de matières étrangères.
Telle est pourtant l’eau qui est employée journellement et en grande abondance à Lyon, et surtout dans les quartiers où elle est la plus dangereuse, on la préfère à l’eau de la Compagnie pour une multitude de raisons et surtout parce quelle est plus agréable au goût et plus fraîche. Les cas de contagion de la fièvre typhoïde et de la dysenterie par ces eaux malsaines sont innombrables, et ils s’expliquent très aisément.
Si l’on entre aux Brotteaux dans une maison quelconque possédant un puits, et c’est là un fait très commun, et que l’on étudie la disposition des bâtiments situés dans la cour, on verra dans la plupart des cas que le puits est à 1 mètre ou 2 à peine des latrines de la maison; on voit par là combien il est rapproché de la fosse d’aisances. Souvent même les puits etla fosse ont une maçonnerie commune et ne sont séparés que par un mur très étroit, dont la moindre fissure permettra la communication des deux réservoirs, et par suite la contamination.
Il suffira alors qu’un habitant de la maison soit
atteint soit de la dysenterie, soit de la lièvre typhoïde — et la conception de MM. Roux et Rodet explique les cas de dothiénentérie isolés survenant sans contagion préalable — et parmi les voisins, toutes les personnes se servant de cette eau et susceptibles d’être infectées le seront à brève échéance.
Ailleurs, le puits ne se contente pas d’être au voisinage d’une fosse d’aisances, il est près d’une écurie, et alors toutes les déjections des chevaux stagnant dans la cour et constituant un excellent milieu de culture pour les microbes s’infiltreront peu à peu dans le sol et iront se mêlera l’eau de boisson.
D’une manière générale, les hygiénistes lyonnais condamnent ces eaux, même celles de la rive droite de la Saône, qui ont un double régime. Quand la Saône est basse, l’eau vient de la montagne et alors ces puits rentrent dans la catégorie des sources. Quand la Saône monte, au contraire, c’est elle qui alimente le puits et alors celui-ci peut être infecté par toutes les matières nocives déposées dans le voisinage.
Or, il en est des puits comme de tous les récipients, il suffit qu’ils aient renfermé une fois une eau chargée en microbes pour qu’ils en contiennent longtemps encore après que la cause qui a agi a cessé, si l’on n’a pas eu le soin de les désinfecter.
On n’avait pas jusqu’à ce jour fait d’analyse bactériologique des eaux des puits de Lyon, et l’on se basait pour les proscrire sur l’observation des nombreuses épidémies auxquelles leur emploi a donné lieu.
A Lyon, les épidémies les plus notables attribuées à l’emploi d’une eau de ce genre sont celles de la
caserne de la Part-Dieu et celle du Lycée (1). A côté de ces grandes épidémies, on en constate chaque année sur une moindre échelle, et nous nous rappelons avoir vu à l’ hôpital un assez grand nombre de gardiens de la paix de la caserne de la rue Séhastien- Gryphe atteints de la dysenterie à la suite de l’emploi d’eau de puits.
Malg ré ces faits bien connus, on peut encore voir dans les diverses parties de la ville, sur les places pid)li([ues, des puits inunici[)aux. Il est certain que pour les particuliers on ne peut qu’éclairer les habitants sur les dangers qu’ils courent en buvant de cette eau ; mai^ pour donner le bon exemple, la meilleure chose à faire ne serait-elle pas de condamner les puits publics existant encore en divers points ?
Vis-à-vis des particuliers, n’y aurait-il pas des mesures à prendre à l’égard d’une certaine catégorie, c’est-à-dire les restaurateurs? Presque tous les restaurants, à Lyon, donnent de l’eau de puits ; ceci ne devrait-il pas être combattu au même titre que la vente de denrées frelatées?
Nous avons fait à trois reprises la numération des bacilles contenus dans les eaux des puits de Lyon ; nous choisissions de pr 'férence, parmi ces fontaines, celles qui étaient sur les places et par suite dépendaient de la voirie.
Voici les résultats auxquels nous sommes arrivé.
Notre première numération date du 10 mai 1890; depuis la veille, le Rhône avait une faible crue, sans
(1) Voir lo rapport do M. le professeur Rollet sur répidémie du Lycée de Lyon.
atteindre du reste le niveau du bas-port; il avait une couleur jaune café au lait très marquée.
Puitsà Vaise, près de l’égiise Saint-
Pierre 36,750 par litre
— aux Terreaux, contre le Lycée 19,800 —
— à r Hôtel- Dieu, rue Bellecor-
dière 28,431 —
— à Perraclie, place Ampère. . 27,750 —
— aux Brotteaux, place Saiut-
Pothin 43,000 —
— à la Guillotière, rue Sébastieii-
Grypbe 35,000 —
— à la Guillotière. à la Faculté
de médecine 35,000 —
Ces chiffres sont notablement trop faibles, et cela tient à ce que nous avions employé des pipettes ne donnant qu’un très petit nombre de gouttes au centimètre cube. Ainsi les vingt ballons ensemencés avec les deux eaux des puits de la Guillotière se sont tous développés, mais les pipettes employées ne fournissaient que 35 gouttes chacune au centimètre cube.
Dans nos deux autres numérations, ces causes d’erreur ont été évitées.
Le 27 août 1890, nous recueillions de l’eau dans divers puits : le Rhône était en légère crue depuis la veille; il n’atteignait pas le niveau du bas-port, mais était très trouble.
Puits particulier, aux Brotteaux . . 45.233 au litre
— aux Terreaux (Lycée) 81,400 ■ —
— à Bellecour (Hôtel- Dieiô . . . 98,266 —
— à Perraclie (place Ampère) . . 101,000 —
— à la Guillotière (Faculté) . . . 100,466 —
Enfin nous faisons une troisième nnincration le 24 septembre 189Ü; le Rhône était assez bas, quoique depuis quatre à cinq jours il eût plu constamment.
Puits aux Terreaux (Lycée) 3.833 au litre
— cà Bellecour (Hôtel-Dieu) . . . 51.000 —
— à Perrache '(place Ampère) . . 56.466 —
Dans ces deux analyses, nous avions employé des pipettes donnant un grand nombre de gouttes au centimètre cube, et nous avions ensemencé trente ballons avec chaque eau.
L’influence de la crue se fait sentir d’une façon très nette, et en comparant les deux tableaux on constate une énorme différence entre la teneur en bacilles de l’eau d’un même puits dans les deux cas.
Si l’on rapproche ces cbififres de ceux trouvés aux mêmes dates dans l’eau de la Compagnie, on trouve surtout par l’analyse du 24 septembre que la comparaison est souvent à l’avantage des eaux de puits ; ce qui prouve bien que ces analyses quantitatives n’ont pas une grande valeur pratique, car quelle que soit l’impureté des eaux de la Compagnie, on ne saurait comparer sa nocivité à celle des eaux des puits.
Comme pour les eaux de la Compagnie, nous avons recherché le bacille d’Eberth, mais sans plus de bonheur, car* nous n’avons pu réussir à l’isoler ni à le déceler.
Nous avons également étudié l’action des cultures des bacilles aérobies contenus dans ces eaux, et nous avons pour cela employé les bouillons ensemencés avec les eaux analysées par nous; nous nous en som-
mes servi pour faire une série d’inoculations à des cobayes.
r Puits place Ampère.
Nous choisissons deux cultures ayant un asp^ect différent et ne présentant pas cà leur surface le voile caractéristique du bacillus subtilis. Avec chacune d’elle nous inoculons un cobaye le 11 octobre 18130.
Observation 7î" 4. — Cobaye femelle, i85 grammes.
On inocule 1/2 cent, cube d’une culture de quinze jours, contenant, ainsi que le montre l’examen microscopique, des bâtonnets de 1/20 de ;j. et de gros diplococci de 1/30 de y..
L’animal résiste et le 30 octobre il est bien portant.
Observation n° 5. — Cobaye femelle, 582 grammes.
Cet animal reçoit 1/2 cent, cube d’une culture de quinze jours renfermant de nombreux cocci de 1 /80 de ;j. et quelques bâtonnets de dimensions variant entre 1 /20' et 1 /30 de ;j..
Ce cobaye semblait devoir résister, pourtant il meurt dans la nuit du 23 au 24 octobre, après une incubation de vingt-deux jours.
A l’autopsie on constate les lésions suivantes :
P Localement, à droite et à gauche, les ganglions inguinaux sont tuméfiés et tout autour d’eux le tissu cellulaire, qui leur constitue une atmosphère, est congestionné.
2“ Les organes abdominaux : foie, rate et pancréas
lof) —
sont Cüii^’esüoiiiiés, mais ne pi'csentent aucnnu niodilication de leiii- volume.
3“ Le poumon est hépatisé, et cet aspect est dû à de nombreux infarctus très serrés qu’il renferme. On racle une coupe de cet organe et l’on fait des préparations avec le suc ainsi obtenu ; après observation, on les voit contenir un assez grand nombre de bacilles de formes diverses.
4“ Le sang examiné frais contient de nombreux organismes vivants, qui aiïectent des formes variées dans les préparations colorées.
‘2” Puits rue Bellecordière (Hôtel-dieut).
Deux cultures sont également choisies : elles ont un aspect ditférent et ne présentent pas le voile du bacillus subtilis.
Ol)seroation n" 6. — Cobaye femelle, b8b grammes.
Une culture de quinze jours, contenant des cocci de l/()0 de et des bâtonnets de 1/15 à 1/30 de y, {[uelquefois disposés par deux, est inoculée sans succès à la dose de I/2 cent. cube. Le 30 octobre, l’animal est valide.
Ohseroalion n" 7. — Cobaye femelle, 502 grammes.
La culture employée est pure, elle ne contient que des bâtonnets de 1/20 de [jl. La quantité injectée sous la peau est de 1 /2 cent. cube.
Le 21 octobre 1890, l’observation porte que l’ani-
mal est considérablement amaigri ; il est prostré, son poil est hérissé, et il pousse des cris plaintifs.
Le 30 octobre, tous ces symptômes morbides se sont amendés complètement, et l’animal est bien portant.
3“ Puits de l.\ rue de la Bourse (Lycée).
La culture unique obtenue dans cette analyse est inoculée au cobaye n° 8 (femelle, 532 yr.), à la dose de 1/2 cent, cube sous la peau du flanc droit le 1 1 octobre 1890.
Examinée au microscope, ell-e contient des bâtonnets de 1 /15 à 1 /20 de [j. et de petits cocci de I /60 de
A la date du 21 octobre 1890, l’animal soumis à l’expérience est malade, il reste inerte, son poil est hérissé et il pousse des cris plaintifs; il a du reste sensiblement maigri, mais le 30 octobre il est guéri.
Les conclusions à tirer de ces expériences d’une part, des numérations des eaux de puits d’autre part, ne diffèrent pas sensiblement de celles que nous avons déjà émises pour les eaux de la Compagnie.
Dans les deux cas, nous avons trouvé dans nos analyses un grand nondire de microorganismes, mais parmi ceux-ci, les espèces pathogènes aérobies sont rares, ainsi que le prouvent les insuccès de nos cultures.
Nous pourrions, nous basant sur le petit nombre d’espèces trouvées constatées, conclure que ces eaux ne sont pas dangereuses, et ce faisant, nous ne serions pas plus inconséquent qu’en admettant la bonne qualité des eaux de la Compagnie.
— lOS
Nous nous garderons ])ieii d’émettre une pareille atlirmation, car nous sommes persuadé qu’une eau ne doit pas être déclarée impure parce qu’on la trouve contenir au moment où on l’examine, des bactéries pathogènes ; on doit envisager la chose à un point de vue plus général et dire qu’une eau est dangereuse quand elle est susceptible d’être contaminée par les microbes. Rien ne prouve, en effet, qu’un semblable liquide qui aujourd’hui ne renferme aucun agent nuisible ne contiendra pas à un autre moment des germes infectieux. Le simple fait de pouvoir renfermer et nourrir des microorganismes est suffisant pour qu’une eau soit jugée suspecte.