LES EAUX DES SOURCES DE LYON
Nous serons encore plus bref sur cette partie de notre travail. Les sources à Lyon sont en effet assez rares, ou plutôt il n’en existe pas à proprement parler.
En effet, il résulte de l’étude géologique de la ville de Lyon, faite par M. Depéret, et que nous avons déjà relatée, qu’on ne trouve pas de véritable nappe souterraine dans le sous-sol de la ville.
Les eaux que l’on voit sourdre en quelques rares endroits à la Croix-Rousse, en des points plus nombreux sur la colline de Fourvières, ne sont donc que le produit d’infiltration des eaux des pluies qui, après s’être enfoncées dans la terre, viennent s’écouler sur le plan imperméable constitué par les
boues glaciaires et s’ouvrir en des lieux quelconques au-dessus de cette couche.
Nous n’aurons en vue ici que les sources du coteau de Fourvières; là, en ellet, on en rencontre en assez grande abondance. Ainsi, dans le jardin du passage Gay, on en trouve plusieurs auxquelles sont attribuées des propriétés merveilleuses. A l’époque où l’on a bâti la gare de Saint-Paul et creusé le tunnel de la ligne de Lyon à Montbrison, on en a rencontré également beaucoup, et la Compagnie du chemin de fer en a capté un certain nombre pour alimenter ses machines.
11 en est de môme de la grotte qui abrite la statue connue à Lyon sous le nom de « rilomme de la Ptoche ». Dans le quartier de Pierre-Scize, et surtout dans les jardins établis sur les rochers, on voit fréquemment de ces petites sources.
Des fontaines naturelles ayant la même provenance se voient sur la montée du Chemin-Neuf, et l’on en trouve également une en haut de la montée des Cliazeaux. Dans le grand parc des hospices de l’Antiquaille, des Cliazeaux et de Saint-Pothin, on en voit aussi un grand nombre.
Nous ne nous sommes occupé spécialement que de deux parmi ces sources, parce qu’elles sont plus spécialement utilisées pour l’alimentation, d’une part celle qui est située en bas de la montée du Chemin- Neuf, et d’autre part celle de la montée des Chazeaux. Celle-ci surtout est très achalandée et l’on vient d’assez loin pour s’y approvisionner.
Le 29 septembre 1890, nous avons recueilli de
l’eau à ces deux sources. Depuis trois jours, il faisait beau et la température était assez élevée, mais auparavant il y avait eu une série de pluies ayant duré quatre à cinq jours consécutifs.
La source de la montée des Chazeaux coule constamment et abondamment, aussi avons-nous pu la recueillir directement. Pour la source de la montée du Chemin-Neuf, dont le débit est réglé par un robinet, nous avons eu la précaution de laisser écouler l’eau pendant quelques minutes avant de la puiser.
Nos récipients étaient comme toujours stérilisés et furent placés dans de la glace pendant le trajet depuis la prise d’eau jusqu’à la Faculté. L’ensemencement fut pratiqué immédiatement dans des bouillons.
Pour nos analyses, nous avons toujours préféré l’emploi des milieux liquides à celui des gelées nutritives solides. Il résulte en effet d’une revue critique de M. Duclaux(l), que celles-ci sont inférieures aux bouillons ; car « telle bactérie qui paraîtra morte « lorsqu’on l’ensemencera sur plaques, parce qu’elle « n’y fournit pas de colonie, se développera très bien « dans un bouillon de même composition, mais sans « gélatine. »
Avec de l’eau provenant de la source de la montée du Chemin-Neuf, trente ballons furent ensemencés chacun avec une goutte représentant J/'24G de cent, cube.
(1) Annales de l'Inslüut Pasteur, 25 février 1890: « Action de l’eau sur le.s bactéries pathogènes, I)X.
La même chose fut faite pour la source de la montée des Chazeaux, en employant une pipette contenant 23*J gouttes au centimètre cube.
Les résultats obtenus furent les suivants :
Source, des Chazeaux 11 1,533 bacilles au litre
— montée du Chemin-Neuf 8,200 — —
Ce nombre élevé, surtout le premier, nous a surpris tout d’abord ; pourtant cette proportion peut être considérée comme une preuve de plus de l’origine des sources de ces collines.
En effet, tandis que la source des Chazeaux située assez haut, aux deux tiers environ du coteau, se trouve par cela même alimentée par une eau pluviale qui n’a traversé qu’une épaisseur rehitivement minime de couches de terrain faisant fonction de filtre, la source de la montée du Chemin-Neuf, située au bas de la colline, reçoit une eau qui a filtré à travers une épaisseur beaucoup plus considérable.
Il n’en est pas moins vrai que ces sources ne sont pas pures, et ne possèdent pas par cela même l’un des plus précieux avantages des eaux de source en général. Il suffit de comparer les résultats de la numération des bacilles de ces eaux avec ceux donnés par MM. Chauveau et Arloing pour les eaux des sources de l’Ain, pour voir l’énorme différence qui les distingue.
De même que pour les eaux de la Compagnie et celles des puits, nous avons utilisé les cultures de ces eaux de source et nous les avons inoculées à des coba}'es. Il s’agit encore ici de hacilles aérobies.
1“ Source des Chazeaux.
Deux cultures d’aspect différent sont choisies pour être inoculées le 1 1 octobre chacune à un cobaye.
Observation n° 9. — Cobaye male, 488 grammes.
Une première culture, âgée de 10 jours, est inoculée à la dose de l/*2 cent, cube sous la peau de cet animal. Auparavant, des préparations sont faites et montrent, outre des cocci et des bâtonnets de 1/10, 3/20, 1/20 et 1/30 de ;j., de longs filaments de 2 1/2
et même davantage.
L’action sur ce cobaye est nulle, et à la date du 30 octobre il est complètement valide. Il n’a jamais semblé malade depuis le début de l’expérience.
Observation n° 10. — Cobaye male, 352 grammes.
La culture employée renferme quelques cocci et des bâtonnets de 1/20 et 1/30 de i^.. Inoculée à la dose de 1/2 cent, cube le 11 octobre 1890, elle ne rend pas malade ce cobaye, qui est bien portant le 30 octobre
2° Source de la montée du Chemin-Neuf,
La culture unique obtenue avec cette eau contient des bâtonnets disposés bout à bout par deux et a3’ant chacun 1/40 de ;j-. A côté de ces bacilles sont de gros cocci de 1 /60 de i^-.
Le cohaye femelle n° 11, grammes, inoculé le 11 octobre avec 1/2 cent, cube de cette culture, est en bonne santé à la date du 30 octobre.
Dans ces cas encore, les espèces aérobies de l’eau ne semblent pas nocives, du moins pour le cobaye.
Doit-on conclure de ces analyses que pas plus que les eaux de fleuve filtrées, ni que les eaux de puits, les sources ne sont absolument pures? Si ceci est vrai dans le cas qui nous occupe, on ne saurait l’étendre à la généralité des sources. Les eaux que nous avons examinées ne sont pas, à proprement parler des eaux de sources ; si à première vue elles semblent se comporter de même, l’absence de nappe souterraine doit leur faire enlever cette qualification.
Les eaux qui s’écoulent librement sur la colline de Fourvières traversent des terrains assez riches en matières organiques, grâce au voisinage des habitations et de nombreux jardins; la contamination ne pouvait donc manquer de se faire, malgré le filtre imparfait constitué par les boues glaciaires, qui, en raison de leur imperméabilité, jouent plutôt le rôle de conduite que de véritable appareil filtrant.
Les sources de Lyon, comme les autres eaux de boisson consommées dans cette ville, n’offrent aucune sécurité et doivent être redoutées dans la transmission des maladies.