‹ Étude expérimentale sur les microbes des eaux, avec applications a l'hygiène sanitaire de la ville de LyonChapitre 8 sur 9 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

En terminant ce travail, nous ne saurions mieux nous résumer qu’en répétant cette phrase prononcée par un Anglais et rapportée par Arago dans son rapport à l’Académie des sciences (voir Annales d'hygiène publique, 1839) : « L’eau, comme la femme de César, doit être à l’abri du soupçon. »

Comme le dit M. Duclaux {Annales de l'Institut Pasteur, 25 octobre 1889), il ne suffit pas pour qu’une eau soit pure quelle contienne moins de 300 germes par centimètre cube : « Une eau est pure quand elle est pure, c’est-à-dire quand elle ne contient pas de germes du tout. »

En effet, du moment que des bacilles peuvent traverser un filtre, même en admettant que la majorité soit constituée par des espèces non pathogènes, il peut arriver forcément un moment où des microbes nuisibles pourront à leur tour traverser les bancs de

filtration et amener des épidémies ou des cas isolés ; c’est ce qui existe pour l’eau de la Compagnie.

Nous n’avons pas ici à rappeler en détail les nombreux cas d’épidémies de fièvre typhoïde dus à l’emploi des eaux de puits; il en a été de même pour la dysenterie. Nous mentionnerons seulement les épidémies de fièvre typhoïde survenues à plusieurs reprises au Lycée de Lyon, par suite de la contamination des eaux d’alimentation par les fosses d’aisances. Depuis que des réparations sérieuses ont été faites, ces épidémies ne se sont pas renouvelées ; on ne peut pourtant pas dans ce cas invoquer pour expliquer cette disparition le fait que la fièvre typhoïde n’avait plus de prise sur une population devenue réfractaire; ici, en effet, il y a chaque année un renouvellement considérable d’élèves, dont beaucoup sont dans d’excellentes conditions de réceptivité.

Les épidémies de la caserne de la Part-Dieu, celles de la caserne des gardiens de la paix, rue Sébastien- Gryphe, et tant d’autres encore, n’ont cessé qu’après la suppression de l’emploi d’eaux des puits.

La question de la transmission des épidémies par ces ei^x est du reste admise par tout le monde.

Pour ce qui est des eaux de la Compagnie, il faut reconnaître que les eaux de Lyon sont au moins aussi bonnes que celles d’une grande partie de Paris; pourtant, ainsi que le révèlent nos analyses bactériologiques, leur teneur en bacilles est encore considérable dans l’eau prise au robinet ; nos expériences avec le dépôt des filtres Chamberland montrent également que des espèces pathogènes y existent. Nous

admeUoiis qu’elles y sont en assez fail)le alxjiulancc, et c’est ce qui explique nos nombreux insuccès ; pourtant ou eu trouve, et de ce qu’il a fallu pour tuer un cobaye lui injecter par effraction une quantité de dépôt représentant une valeur d’eau relativement énorme, on ne saurait conclure qu’il faille forcément pour amener la mort inoculer cette quantité d’eau ; le môme nombre de bacilles pathogènes peut parfaitement être accumulé dans 1 cent, cube d’eau ou dilué dans 1 mètre cube ; nous connaissons trop peu encore la manière dont se comportent les microbes dans les liquides, la façon dont ils se groupent, pour admettre des conclusions aussi absolues.

La nécessité de l'effraction ii’est pas non plus pour nous arrêter, puisque l'on sait parfaitement que la transmission de la fièvre typhoïde dans les cas d’épidémiesse fait le plus souvent par l’ingestion d’eau contaminée. M. le D^G. Roux, dans vingt-cinq recherches, n’a trouvé qu’une fois le bacillus coli commimis, que depuis ses travaux avec M. le professeur agrégé Rodet, il considère comme un état de souffrance du bacille d’Eberth. Xous-même, nous avons cherché ce bacille à plusieurs reprises, sans aucun succès, dans les eaux que nous avons analysées.

Il n’en est pas moins vrai que dans certaines conditions il peut s’y trouver, et que peut-être c’est à lui qu’il faut attribuer l’endémicité de la fièvre typhoïde à Lyon.

En comparant ce qui se passe à Lyon avec ce qui existait à Vienne et ce qui est arrivé à diverses reprises à Paris, on comprend aisément qu’il soit

possible de voie des épidémies de lièvre typhoïde survenir uniquement par l’emploi d’eaux de fleuve filtrées.

A Paris, l’année dernière, au moment de l’Exposition, l’eau de la Vanne n’étant pas en suffisante quantité pour les besoins de l’alimentation, l’administration y suppléa en distribuant de l’eau de la Seine dans un quartier; immédiatement, une épidémie de fièvre typhoïde se développa dans toute la zone ainsi pourvue ; on ne s’en tint pas là et l’on envoya ainsi successivement dans plusieurs arrondissements de Paris de cette eau impure, promenant ainsi, suivant l’expression de M. Duclaux, «l’arrosoir aux maladies épidémiques sur les divers quartiers de la ville, pour ne pas faire de jaloux. »

A Vienne, jusqu’en 1874, la ville fut alimentée par de l’eau de puits et de l’eau du Danube ; à cette époque on dériva les eaux des sources de Kaiserbrunnen et de Stixenstein. La quantité d’eau délivrée par habitant est considérable, elle atteint 170 litres, dès cette époque nous voyons la proportion des cas de fièvre typhoïde diminuer notablement :

Avant 1850. ... 2 cas pour 1 ,000 habitants.

En 1859 1,2 — —

Depuis 1874 ... 0,11 — —

En 1874, quelques maisons étaient encore pourvues d’eau de puits et dans ces quartiers les cas de fièvre typhoïde atteignaient la proportion de 3,02 pour 100, tandis que dans les quartiers alimentés avec de l’eau de sources elle était de 1,26 pour 100.

A une séance de la Société de médecine de Lyon, où M. Lortet rapportait ces faits, on lui objecta que la diminution des cas de fièvre typhoïde tenait non pas à la qualité meilleure de l’eau fournie, mais à une quantité plus considérable permettant un nettoyage de la ville plus facile et des soins de propreté individuelle plus grands.

Mais un mémoire de Mosny sur les eaux de Vienne {Annales d'hygiène publique. 1887) est en contradiction avec cette manière de voir.

Après avoir donné les renseignements qui précèdent, INlosny rapporte qu’en 1877 la quantité d’eau de source s’étant trouvée insuffisante, on alimenta quelques quartiers de la ville avec de l’eau du Danube, dont l’ancienne canalisation avait été conservée. Le résultat ne fut pas long à se produire, et il se développa une épidémie de fièvre typhoïde, dont les cas furent dans la proportion de 21,5, tandis que dans les autres parties de la ville elle n’était que de 3,8. Il y a ici en quelque sorte une contre-épreuve absolument concluante.

Des nombreux travaux parus sur la question de la filtration des eaux et résumés par M. Duclaux dans divers articles critiques publiés dans les Annales de l'Institut Pasteur, il résulte qu’aucun filtre industriel ne saurait présenter de sérieuses garanties au point de vue hygiénique. A. Bertscliinger {Recherches sur l'action des filtres de sable dans V alimentation d'eau de Zurich. 1889', notamment, a bien montré que jamais l’eau qui sort n’est privée absolument de germes.

Dans les liltres do sa])lc, le principal agent filtrant est la couche grouillante retenue par le support, c’està-dire cet amas d’algnes, diatomées et antres végétaux inférieurs, qui forment à la surface du filtre nn véritable feutrage ; mais sous la moindre influence, le plus petit choc, la plus minime élévation de pression, les bacilles qui pullulent dans les couches de sable au delà du feutrage végétal, sont détachés de leur support et entraînés avec Trau dans la canalisation.

Les espèces nuisibles pour l’homme sont en minorité, nous le répétons ; il n’en est pas moins vrai que dans une question d’hj^giène aussi grave que celle des eaux, un à peu près est insuffisant.

Les eaux distribuées à Lyon sont notablement peu riches en bacilles, mais il ne doit pas suffire à l’administration d’une ville de cette importance de faire bien, elle doit faire mieux ; et pour cela, au lieu de faire à grands frais sur la rive gauche du Rhône une installation identique à celle existant sur la rive droite, elle doit s’enquérir d’une source suffisamment abondante, dont l’eau amenée à Lyon et distribuée dans une canalisation absolument indépendante, soit exclusivement destinée à l’alimentation, réservant le système actuel pour les usages de propreté et l’entretien des fontaines ornementales.

Pour ce qui est des sources, nous avons pu constater que celles de Lyon étaient impures; celle notamment de la montée des Cbazeanx est riche en bacilles; ceci peut s’expliquer par une contamination de l’eau au moyen d’une fissure communiquant avec la surface du sol.

En théorie, une eau de source doit être complètement stérile, et la théorie se trouve réalisée pour l’eau des sources de l’Ain, dont l’analyse, faite en 1885 par MM. Chauveau et Arloing, a donné les résultats suivants :

Source de la Berge. . . 0 bacille par litre.

— de la Caronnière 0 —

— du Neyrieu ... 0 —

tandis que l’eau prise à une faible distance de leur source, dans le lit des cours d’eau, donnait :

Lit du Neyrieu 176,000 au litre.

— de l’Albarine. . . . 6,363 —

Recueillir une eau stérilisée et la protéger dans son parcours contre les chances de contamination, telle est donc la règle qui s’impose pour approvisionner une ville d’une bonne eau de boisson; mais en attendant que Lyon soit pourvu de cette eau idéale, quelles sont les précautions à prendre pour diminuer le danger que présente celle que nous possédons actuellement?

Ce sont les moyens prophylactiques ordinaires que l’on doit employer, et au moment où le choléra sévissait dans le midi de la France, une bonne partie de la population lyonnaise y avait déjà recours, aussi constata-t-on cette année un nombre de cas de lièvre typhoïde soignés tà l’IIôtel-Dieu un peu moins considérable que les années précédentes.

L’eau bouillie, surtout si cette ébullition est prolongée une demi-heure, est complètement dépourvue de germes nuisibles. On lui a reproché d’être diffici-

lement fligéréo à cause do la trop faible quantité do gaz qu’elle contient. Mais il est très facile d’aérer cette eau, sans pour cela ouvrir la carafe qui la contient, il suffit, en effet, de boucher le goulot avec un tampon de colon stérilisé faiblement serré, puis d’agiter cette eau ; dans ces conditions elle dissout très promptement l’air.

Sans parler des eaux gazeuses, dont l’acide carbonique est considéré comme un antiseptique puissant, nous ne pouvons pas ne pas mentionner parmi les nombreux filtres de ménage celui qui est le plus parfait, le filtre Cliamberland.

Cet appareil exige certaines précautions. Tout d’abord les bougies vendues dans le commerce ne sont pas toujours absolument bonnes, et avant de s’en servir, il faudra vérifier si elles ne présentent pas de fêlures. Le procédé suivant, que M. Chamberland a bien voulu nous communiquer lui-même, permet de s’en assurer : «... il suffit de les plonger dans l’eau « pendant dix minutes pour les mouiller, puis de les « vider. On les plonge ensuite dans de l’eau claire et « l’on fait arriver à l’intérieur de l’air sous une pres- « sion de 1 atmosphère environ. Dans ces conditions « l’îdr ne doit pas s’échapper à travers les pores de « la bougie. Si la bougie avait des imperfections ou « des fêlures, l’air se dégagerait en bulles rapides et « successives. » Les bougies doivent en outre être nettoyées fréquemment et ceci pour deux raisons: tout d’abord parce que le dépôt obstruant les pores de la porcelaine diminue le débit de l’appareil et ensuite, de crainte qu’une fêlure venant à se produire,

on n’absorbe en une fois la masse des vases dont on a débarrassé l’eau auparavant.

De tous les faits qui résultent de nos recherches sur les diverses eaux de boisson employées à Lyon, nous nous croyons autorisé à tirer les conclusions suivantes :

1" Les eaux de la Compagnie distribuées à Lyon, quoique filtrées dans de bonnes conditions, possèdent en arrivant au robinet une quantité de bacilles telle, qu’elles constituent un danger considérable pour la salubrité publique.

2“ Les puits de Lyon, tous creusés dans un sable très perméable et par suite très aisés à être contaminés sous l’influence des crues des deux cours d’eau, par le voisinage des égouts et des fosses d’aisance, doivent être proscrits absolument. Il se peut que dans quelques' cas ils contiennent une eau supérieure à celle du Rhône; mais sujets à de nombreuses causes d’infection, ils sont très dangereux, comme le témoignent les épidémies qui leur sont attribuées.

3“ Les eaux des sources de Lyon ne sont pas rigoureusement pures; elles doivent pouvoir être facilement souillées au moyen de fissures; aussi, môme toute question de quantité mise à part, elles ne sont pas suffisamment stériles pour que l’on puisse songer à elles pour l’alimentation.

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