Étude historique et critique sur la peste
Le Comité des travaux historiques, en arrêtant le programme des questions dont il propose la solution aux membres du Congrès des Sociétés savantes, avait mis au nombre des vingt-deux questions posées à la section des sciences,‘ pour la réunion de 1886, la question suivante :
Époque, marche et durée des grandes épidémies, au moyen-âge et dans les temps modernes.
Elle ne fut point traitée.
Le programme du Congrès du mois de juin 1887 a reproduit cette même question qui se trouve encore sur le programme du prochain Congrès de 1888.
La Société archéologique et historique de Tarn-et-G-aronne m’ayant fait l’honneur de me
déléguer au Congrès de 1887, j’ai saisi avec empressement l’occasion qui m’était offerte de traiter cette quinzième question de la section des Sciences : Les grandes épidémies du moyenâge (1).
J’étais d’ailleurs préparé depuis longtemps à faire une communication sur ce sujet, car, dès 1879, j’avais rédigé une étude historique et médicale sur la peste, avec le concours de mon compatriote et ami M. le docteur Paul Berdinel, ex-interne des hôpitaux de Paris, mort prématurément le 27 mars 1883.
Depuis, j’ai tenu mon travail au courant des progrès de la science nosologique, par une révision ininterrompue.
Aussi, suis-je heureux de T occasion qui m’a été offerte d’exposer, au Congrès des Sociétés savantes, le fruit de recherches commencées à deux et que j’ai dû continuer seul.
Je suis, en outre, reconnaissant à l’Association des anciens élèves de la Faculté des’lettres de Paris, de m’avoir ouvert les colonnes du Bulletin de VAssociation (N os de juin et de juillet 1887) pour donner à mon travail une première publicité.
(1) V. le Temps du mardi, 7 juin 1887 et le Journal officiel du samedi, 4 juin 1887.
Il m’est ainsi donné de pouvoir réaliser le désir que j’exprimais le 28 mars 1883, à Valence d’Agen, (Tarn-et-Garonne), sur la tombe du D r Berdinel, de publier un jour l’étude que nous avions entreprise.
Son amitié a été un des agréments de mes premières années à Paris et le souvenir de nos-cordiales relations est toujours présent à mon esprit.
Une étude sur la peste ne saurait être, à l’heure présente, dénuée d’intérêt.
La peste est un des trois grands fléaux pestilentiels exotiques qui menacent l’Europe.
Dans sa conférence faite à la Sorbonne le 14 mars 1885, sur les moyens de protection de l’Europe contre les maladies épidémiques, M. le doyen Brouardel mettait la peste au premier rang des trois maladies pestilentielles les plus graves et les plus meurtrières : la peste, le choléra, la fièvre jaune.
Lorsqu’une de ces trois maladies éclate, en Europe, c’est toujours par importation.
La fièvre jaune nous menace, non point du côté de l’Orient, comme la peste et le choléra, mais à l’Occident. Confinée autrefois dans le golfe du Mexique et les Grandes Antilles, elle est sortie de son foyer d’origine et a visité, à
diverses reprises, l’Amérique, de Québec à Buénos-Ayres, l’Europe et l’Afrique.
Depuis le commencement du siècle, elle a envahi, plus de dix fois, l’Espagne et le Portugal.
En 1878, la fièvre jaune a désolé le Sénégal et a fait périr, en six mois, la moitié de la population blanche.
Elle a sévi, à Saint-Nazaire, en 1861. Bien que la fièvre jaune ait besoin, pour se développer, d’une température très élevée, le danger qui nous menace, de ce côté, est très grand, disait M. Brouardel ; si à Bordeaux, à Nantes,", à Marseille, éclatait, pendant l’été, un foyer de fièvre jaune, les ravages seraient considérables.
Le choléra est notre grand ennemi actuel..
Son lieu d’origine est dans l’Inde ; ses foyërs primitifs étaient répandus autour du Gange.
De là, partent des irradiations secondaires* dues aux agglomérations humaines que provoquent les pèlerinages chers aux Hindous, celui de Herdwar, entre autres, qui réunit, tous les douze ans, un million de fidèles.
Le choléra semble ne pas qtre sorti de l’Inde jusqu’au commencement de ce siècle; mais, en 1823, il apparaît en Russie et s’arrête à Astrakan, comme l’épidémie de peste de 1878
qui éclata à Vetlianka, sur la Yolga, à deux cents verstes en amont d’Astrakan. En' 1830, 1846., 1865, 1884 et les années suivantes, il a envahi l’Europe et exercé ses ravages en Italie, en Espagne, en France.
Au mois de septembre 1887, le choléra désolait encore la Sicile.
La troisième maladie pestilentielle, la peste, semble reculer devant la civilisation et, de ce , côté, les craintes d’invasion sont moins grandes.
11 ne faudrait pas cependant regarder comme disparue cette maladie, restée le type des fléaux qui peuvent s’abattre sur l’humanité.
D’où vient la peste? Quel est son foyer permanent ? La peste vient de l’Asie ; elle existe encore dans quelques districts montagneux de la Mésopotamie, sortant de temps en temps de son antre.
M. le D r Tholozan, qui étudie les épidémies de la Perse, depuis dix-sept ans, a fait, le
12 septembre 1887, une intéressante communication à l’Académie des Sciences sur les invasions, les degrés et les formes diverses de la peste au Caucase, en Perse, en Russie et en Turquie, depuis 1835.
On voit, par son exposé, que la peste, depuis sa réapparition en 1867 sur les bords de l’Eu-
phrate, soit pendant les vingt dernières années, a pris une extension considérable.
Il y a encore entre l’Arabie, la Perse et la Turquie d’Asie des foyers mal éteints ; il y en a peut-être aussi dans les contreforts de l’Himalaya; nous ne devons pas oublier que la rapidité des moyens de communication multiplie chaque jour les chances d’invasion.
Les moyens de préservation, qu’il s’agisse de la peste, du choléra ou de la fièvre jaune, sont les mêmes et, au dernier congrès d’hygiène tenu à Vienne, au mois de septembre 1887, tous les membres de cette réunion ont reconnu la nécessité, pour les peuples de l’Europe, de s’unir contre les fléaux pestilentiels exotiques, par l’adoption d’un règlement international des épidémies.
Les résolutions votées par le congrès d’hygiène de Vienne et dont la première est la déclaration obligatoire des premiers cas de choléra, de fièvre jaune, de peste, deviendront bientôt, il faut l’espérer, les articles d’une convention internationale. Si le présent travail sur la peste peut aider à l’adoption prochaine de cette convention, en attirant, une fois de plus, l’attention sur cette importante matière, mes recherches sur les apparitions de la véritable
peste, dans l’histoire, n’auront pas été inutiles ; elles m’ont, en tout cas, procuré la légitime satisfaction de faire connaître, comme elle le méritait, la célèbre Consultation sur la peste , écrite en 1348 par la Faculté de médecine de Paris.
H. Émile RÉBOUIS.
Paris, décembre 1887.
Au mois de janvier 1879, de sinistres rumeurs nous venaient des rives du Volga : la peste décimait un district de la Russie méridionale, et l’opinion publique se demandait avec anxiété si le fléau n’allait pas quitter encore l’Orient pour se jeter sur l’Europe occidentale. Grâce aux mesures énergiques prises par le général Loris Mélikoff, le danger fut conjuré ; mais cet événement avait de nouveau attiré l’attention sur l’étude des épidémies : la peste était à l’ordre du jour.
Aussitôt, les Sociétés savantes et le corps médical tout entier se mirent à l’œuvre ; des commissions furent nommées pour aller étudier le fléau sur place, et d’intéressants travaux vinrent enrichir la littérature médicale. Mais à côté de ces graves problèmes de pathologie et
d’hygiène, il y a place, croyons-nous, pour des recherches historiques non dénuées d’intérêt. Il peut être curieux de compulser les archives de Thumanité pour y retrouver les premières traces de cette maladie redoutable qui semble avoir atteint à la fin du moyen-âge son plein épanouissement ; il est intéressant de comparer entre eux les récits des historiens et les légendes des poètes, et de suivre, à travers les siècles, les diverses étapes du fléau, dont le nom seul fait encore trembler le monde.
C’est ce que nous avons tenté ; et comme complément de ce travail, nous nous sommes demandé quelle part revient à la vraie peste dans ce lugubre inventaire et nous avons recherché quels sont les antécédents historiques de l’épidémie d’Astrakan.
Pour faciliter cette étude, nous l’avons divisée en trois parties ; division Un peu artificielle peutêtre, mais justifiée en quelque sorte par la nature des documents que nous aurons à mettre en œuvre pour chacune d’elles.
La première partie est consacrée aux épidémies antérieures au quatorzième siècle : aux classiques grecs et latins et aux auteurs de la décadence* nous empruntons des textes, souvent plus riches de poésie que de précision.
Dans la seconde partie, nous nous occuperons de la grande peste de 1348 ; les vieilles chroniques, des documents peu connus, quelques-uns
encore inédits, nous fourniront sur la terrible peste noire d’amples renseignements.
Enfin, dans la troisième partie, nous trouvant en présence de pestes méthodiquement étudiées et décrites, nous empruntons aux auteurs spéciaux une simple énumération, qui montre la continuité du mal depuis la grande peste de Florence jusqu’à l’épidémie actuelle.
Mais avant d’aborder le fond même de notre sujet, nous devons faire une rapide excursion sur le domaine de la médecine pour résoudre une question importante.
Sous le nom générique de peste (Xoi[ibç, pestis), on a décrit une foule d’épidémies de diverses natures, et il importe avant tout d'établir les caractères fondamentaux de la véritable peste, afin d’écarter du débat les épidémies étrangères englobées sous une dénomination commune.
C’est dans les auteurs récents, dans un travail contemporain et qui fait autorité en la matière, que nous irons puiser les indications générales qui nous sont nécessaires. Nous y relèverons les symptômes spéciaux qui constituent, pour ainsi dire* la caractéristique du mal, et nous aurons ainsi un critérium certain pour l’étude que nous allons entreprendre.
Yoici quels sont d’après Griesinger (1) les traits
(t) W. Griesengêr, Traité des maladies infectieuses . deuxième édition. Traduct. du D r Vallin, Paris, 1877. Pag. 149 et suiv.
essentiels de la maladie : Fièvre à forme variable, frissons ; — douleurs dans la tête et dans les membres, sensation de brisement ; — abattement, stupeur et délire ; — altération profonde du sang, se traduisant par l’apparition sur la peau de pétéchies (tâches sanguines) et de charbons ou anthrax (pustules gangréneuses de la Commission du Caire); — enfin, formation de bubons dans les aines et dans les aisselles, bubons suppurant rapidement et donnant lieu à des plaies sanieuses.
En résumé, avec les symptômes communs à toutes les maladies graves (fièvre, douleurs, délire, etc.), nous retrouvons deux symptômes principaux qui suffisent à eux seuls pour imprimer au mal le caractère pestilentiel : c’est l’apparition des pétéchies et des charbons sur la peau, c’est surtout le développement des bubons.
C’est donc à constater la présence ou l’absence de ces derniers que nous nous attacherons, et nous affirmerons hardiment l’identité de toutes les affections pestilentielles où ce signe se trouvera d’une façon non douteuse. Pour justifier cette importance si considérable que nous donnons au bubon, qu’on nous permette de citer ici un passage d’un récent travail sur la peste, dû à la plume si compétente de M. Arnould, professeur d’hygiène à la Faculté de Lille :
« . Ch*, les bubons sont un des phéno-
« mènes les plus constants de la peste. Je dirai
« plus : avec la généralisation, la rapidité de for- « mation, la régularité de leur apparition chez le « plus grand nombre de malades, comme on « l’observait dans l’épidémie russe, ils ne carac- « térisent que la peste.
« En dehors des bubons syphilitiques, qu’il « serait fort inutile de mêler à ce débat, aucune « maladie générale n’admet les bubons dans des « conditions pareilles. On en a vu dans d’autres « fièvres malignes, si l’on en croit les relations, en « particulier dans le typhus ; ce n’est toujours que « dans des cas exceptionnels, au milieu d’une « épidémie. Les typhus de la guerre d’Orient « (1855-1856) et d’Algérie (1868), dont nous avons « été témoin, n’ont pas acquis ce signe à la « symptomatologie typhique. Il faut avoir en « très grande défiance les récits de typhus ou de « fièvre à bubons dans lesquels le mot peste « n’est pas prononcé. En 1828, un médecin russe, « Witt, se croyant obligé d’affirmer le développe- « pement autochtone d’une maladie qui sévissait « sur les troupes moscovites en Yalachie —■ et « qui ne devait pas être la peste, — décrivait une <t affection à charbons et à bubons, née sur place, « selon lui, comme étant la plus haute expression « des fièvres endémiques de la contrée ; il « l’appelait de ce nom peu compromettant :
« l’épidémie valaque. ( Vallachische seuche.) Mal « lui en prit ; le czar lui-même n’y crut pas et « disgrâcia son médecin. Chacun sait aujourd’hui
« qu’il s’agissait de la peste venue des Turcs et «. de Constantinople (1)....- »
Nous n’ajouterons rien à cette déclaration si explicite, et nous aborderons sans plus tarder l’étude des pestes dans l’antiquité.
(l)î. Arnould, Sur la peste de Russie et sur la peste en général, Gaz. méd. de Paris, 1879, n° 9, p. 108.
LA PESTE DANS L’ANTIQUITÉ ET AVANT LE XIV e SIÈCLE
La peste a visité l’humanité dès son berceau ; la mythologie antique nous montre qu’elle est l’arme redoutable dont se servent les dieux pour punir les hommes.
Sous le règne d’Eaque, aïeul d’Achille, une terrible épidémie ravagea l’île d’Egine : la vengeance de Junon accablait l’odieuse contrée qui portait le nom de sa rivale.
Dira lues ira populis Junonis iniquæ Incidifc, exosæ dictas apelliee terras (1).
La description de cette peste donnée par Ovide peut être comparée avec celle de Virgile dans le troisième livre des Georgiques et celle de Lucrèce dans le sixième livre de son poème : De rerum natura:
« Les chiens, les oiseaux, les brebis, les bœufs et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la
(1) Ovide, Métamorphoses , Vu, v. 523 et sq.
violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus.
Le malheureux laboureur s’étonne de voir tomber sous le joug ses taureaux les plus vigoureux et leur vie s’exhaler au milieu des sillons.
La brebis pousse des bêlements douloureux:
sa toison tombe d’elle-même et ses flancs se dessèchent.
Le fléau frappe de coups plus terribles les tristes habitants des campagnes ; bientôt il établit son empire dans l’enceinte de cette vaste cité (Œ'nopie, siège de l’empire d’Ëaque). D’abord il dévore les entrailles, et sa flamme cachée se révèle par l’ardeur du visage et par une pénible respiration ; la langue est âpre et s’enfle, la bouche aride s’ouvre à des vents brûlants et n’as-r pire en haletant que des vapeurs malfaisantes ; le malade ne peut endurer ni sa couche ni le voile le plus léger ; c’est sur la terre qu’il étend ses membres desséchés ; mais le corps, loin de se rafraîchir parle contact du sol, lui communique sa chaleur. Rien n’arrête la violence du fléau ; il se déchaîne avec fureur contre ceux mêmes qui travaillent à le détruire et la science devient funeste à celui qui l’emploie.
Plus on s’approche du malade, plus on met d’empressement à le secourir et plus on marche à pas rapides vers la mort. Plus d’espoir de salut; le trépas seul apparaît comme le terme des souffrances ; alors tous s abandonnent à leur fantaisie;
ils ne cherchent plus de remède utile à leurs maux et leurs maux sont, en effet, sans remède. Pêle-mêle et sans pudeur, ils se tiennent nus auprès des fontaines, des fleuves et des puits abondants : ils boivent et leur soif ne s’éteint qu’avec leur vie ; plusieurs même, accablés par le mal et ne pouvant se relever, meurent au sein des eaux où d’autres viennent encore se désaltérer. On voit des malheureux s’élancer avec dégoût d’une couche odieuse, ou, si leurs forces se refusent à les soutenir, se rouler par terre, loin de leur maison, qu’ils regardent tous comme un funeste séjour, accusant ainsi leurs pénates d’un fléau dont la cause est inconnue.
Les uns, à demi morts, errent dans les rues, tant qu’ils peuvent se tenir debout ; les autres pleurent étendus sur la terre, et par un dernier effort agitent encore leurs paupières appesanties : ils tendent leurs bras vers les astres suspendus à la voûte des cieux, et leur vie s’échappe au hasard dans les lieux où la mort vient les surprendre. »
Au quatorzième siècle av. J.-C., si l’on peut assigner une date à cette fable, les dieux irrités des crimes d’Œdipe, frappèrent les Thébains d’une peste qui ne cessa que lorsque le berger, sauveur d’Œdipe, eut, sur l’ordre du devin Tirésias, révélé la vérité (1).
Quelques siècles plus tard, Apollon, soucieux
(1) Sophocle, Œdipe roi, Œdipe à Colonne, Sénèqne, Œdipe, v. 55 et sq. ; v. 1057.
— io¬
de défendre contre ses ennemis la ville de Priam, envoie la peste aux Grecs campés autour de Troie, et elle les décime pendant les dix années du siège (1193-1183 ?j (1).
Parmi les dix plaies dont le Dieu d’Israël frappa l’Égypte pour triompher de la résistance du Pharaon au départ du peuple juif, la peste des animaux fut la cinquième plaie ; les ulcères et les tumeurs, la sixième (2).
Moïse, le premier, nous donne quelques vagues renseignements sur l’épidémie dont il fut témoin ; mais ils sont de tout point insuffisants et leur valeur historique est très contestable.
Cependant il ne faut pas oublier que nous sommes en Égypte, la terre classique de la peste, et la présence de tumeurs et d’ulcères a pu faire penser à une première manifestation de la peste d’Orient. Cette opinion repose sur des bases trop peu solides et nous ne nous y arrêterons pas- plus longtemps.
Ovide, Sénèque, Homère, que nous avons cités plus haut, sont encore plus sobres de détails : la peste n’est pour eux que matière à développements poétiques.
Nous ne trouvons pas plus de renseignements dans la description que donne Denys d'Halicarnasse d’une épidémie qui sévit à Rome en 461 av. J.-C. ou la quatrième année de la soixante-
(1) Homère, Iliade , v. 10 et sq., livre I.
(2) Factaque sunt ulcéra vesicarum lurgentium in horninibus et jumentis. (Exode, cap. rx, v. 8 à 11.)
dix-neuvième Olympiade : « L’année suivante, sous le consulat de Lucius Æbutius et de Publius Servilius Priscus, les Romains ne firent, aucune action mémorable, ni dans la guerre, ni dans les affaires civiles. Ils furent affligés d’une maladie pestilentielle, plus terrible que toutes celles qu’on avait vues jusqu’alors. Elle se jeta d’abord sur les haras et sur les troupeaux de bœufs. De là elle passa aux chèvres et aux moutons ; elle emporta presque toutes les bétes à quatre pieds. Ensuite, elle attaqua les bergers et les laboureurs ; et, après avoir parcouru tout le pays, elle se communiqua dans la ville.
Il est inconcevable combien elle enleva d’esclaves, de gens de journée et de petit peuple ; c’est ce qu’on ne peut ni dire ni savoir. Dans les commencements, on emportait les corps morts entassés sur des charrettes ; mais, à la fin, le nombre en devint si prodigieux, qu’on fut obligé de jeter dans le Tibre ceux dont on faisait le moins de cas. On trouva, par les supputations, qu’il était mort de cette peste la quatrième partie des sénateurs, parmi lesquels on compte les deux consuls et la plupart des tribuns. La contagion commença vers les calendes de septembre et dura tout le reste de l’année, sans épargner ni âge, ni sexe. » (1).
(1) Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, tràcL. Bellanger, t. V, p. 439. a. Anno autem sequenti, L. Æbutio et P. Servilio Priscoeoss.neque milïtiæ ,neque domi, quidquam mémo. rabile Romani gesserunt, pestilentia, ut nunquam ante, vexati ;
Rien dans ce tableau ne saurait révéler la vraie nature de l’affection.
L’an deuxième de la quatre-vingt-huitième Olympiade (428 av. J.-C.) la .peste se déclarait à Athènes et venait s’ajouter à la guerre du Péloponnèse. Diôdore de Sicile (1) compte quatre mille quatre cents victimes dans l’armée et évalue à plus de dix mille le chiffre des morts de la population civile.
, L’historien de la guerre du Péloponnèse a consacré à la description de cette épidémie des pages éloquentes et souvent citées : ce sont les chapitres xlvii à liv du Livre II. Nous allons les résumer rapidement.
On ne se rappelait nulle part, dit Thucydide, une peste aussi terrible et une aussi grande mortalité parmi les hommes. (Cap. xlvii.)
Ce fléau commença, dit-on, par l’Éthiopie et ensuite il descendit en Égypte ainsi que dans la
quæ primum equorum boumque armenta invasit, et mox greges capraruxn cviumque aggressa est, et pene omne quadrupedum genus absumpsit ; deinde pastores et colonos attigit, et totum agrum Romanorum et pervagata, Urbem invasit. Ae servorum et mercenariorum hominum et pauperis turbæ quantam multitudinem absumpserit, difficile est invenire ; nam, prineipio coacervata in plaastris cadavera absportabantur : deinde veto, qui vilissimi erant, et quorum ruinima ratio habebatur in profluentem fluvium projiciebantur. Ordinis vero senatorii ut ex numéro înito apparuit, quarta pars exstincta est ; inter quos et ambo consules et major pars tribunorum. Cœpit eniml pestis circa ka!» Septembris ; et duravit totum ilium annum,
æque omnem sexum et ætatem invadens et conficiens. »
(Dionysii Halicar. Antiquitatum Ronamarurn liber IX • t III ■p. 1931. Leipzig, 1775.) ’ ' ’
(1) Diodore de Sicile, lib. XII.
Lybie et dans unegrande partie de la domination du Roi ; mais à Athènes il fondit à l’improviste. (Chap. xlviii.) On accusa les Péloponnésiens d’avoir jeté du poison dans les puits.
Pour les symptômes de la maladie, ils sont nettement exposés au chapitre xlix : les yeux, la langue, la gorge étaient atteints, puis le mal descendait dans la poitrine etalors apparaissaient de nouveaux symptômes : haleine empestée, abattement général, évacuation de bile, hoquets sans vomissements, suivis de fortes convulsions.
Extérieurement, le corps était rougeâtre, parsemé de taches, et couvert de petites pustules et ulcères. Un feu intérieur, une soif inextinguible tourmentaient les malades qui succombaient le septième ou le neuvième jour. Le mal descendait parfois dans le ventre et y produisait une ulcération suivie d’une diarrhée excessive.
D’autres fois, la peste, après avoir débuté parla tète, attaquait les parties génitales, les mains, les pieds, qui se gangrénaient et tombaient. Parmi ceux qui survivaient, beaucoup avaient perdu la vue, et d’autres la mémoire.
Les oiseaux et les quadrupèdes qui se nourrissaient de cadavres périssaient également.
(Chap. l.) — Au chapitre, li, Ihucydide montre avec une patriotique émotion le découragement et le désespoir qui s’emparaient des pestiférés. U nous dépeint au chapitre suivant, l’atfluence des gens de la campagne qui venaient mourir dans les
rues et dans les temples d’Athènes. Enfin au milieu de ces malheurs, nul frein ne retient les hommes dans la voie du plaisir, de la débauche et de l’impiété. (Chap. liii.) Chose remarquable, dit Thucydide, au chapitre liv, la peste nepénétra pas dans le Péloponnèse. Ce fléau, si bien décrit par l’historien grec, et que Lucrèce (1) a dépeint d’après lui, sans que l’historien le cédât en rien au poète, fut sans doute apporté d’Egypte par quelque vaisseau marchand.
Nous voilà en présence d’une longue description, dont le mérite littéraire incontesté ne saurait faire oublier la haute valeur scientifique. Hippocrate, contemporain de cette peste, n’a rien écrit ,sur ce grave événement, ou tout au moins rien d’authentique n’est venu jusqu’à nous ; mais on regrette moins cette lacune quand on lit la belle narration de Thucydide : le père de la médecine n’eût certainement pas mieux fait que l’historien. Ces pages sont un témoignage précieux par leur rigoureuse exactitude. Eh bien! est-il possible d’y reconnaître les caractères de la peste? La comparaison la plus rapide entre la description de Thucydide et celle que nous avons empruntée à Griesinger révèle des différences capitales : nulle part l’historien grec ne parle de bubons, ni de pétéchies, et il n’y a pas dans le texte un seul passage qui puisse être interprété
(1) Lucrèce, De rerum natura. L. VI, v. 1137-1181.
dans ce sens. Il y est parlé en revanche d’une foule de symptômes (gangrènes des extrémités, éruption de vésicules, cécité, etc.) qui n’appartiennent ni de près ni de loin à la véritable peste. L’épidémie d’Athènes n’était donc pas la peste : la plupart des auteurs qui l’ont étudiée à ce point de vue, en ont fait une maladie spéciale, dont ce n’est pas ici le lieu de rechercher la nature.
M. Littré dit dans les Œuvres d’Hippocrate (1) : « C’était une fièvre éruptive différente de la va- « riole, qui désola encore une fois le monde romain « sous Marc-Aurèle, et qui est éteinte aujour- « d’hui. »
Quelques années plus tard, la peste attaqua l’armée carthaginoise sous les murs de Syracuse ; mais nous n’avons pas de détail sur le caractère de cette épidémie, analogue sans doute à celles qui se déclarent si souvent dans les armées en campagne (2).
Nous arrivons enfin à la première apparition nconfcestable du fléau qui si souvent depuis a ravagé l’Europe. Les notions que nous avons recueillies jusqu’ici sont confuses, presque légendaires ; nous allons trouver maintenant des indications plus précises. La peste à bubons sévissait en Lydie au commencement de l’ère chrétienne ;
(1) Tom. I, p. 122.
. (2) Diodore de Sicile. L. XIV, ch. 71; éd. Didot. T. I, p. 596.
c’est ce qui ressort nettement d’un passage de Rufus d’Ephèse, médecin du règne de Trajan, passage qui nous a été conservé dans les Œuvres d’Oribase, médecin de l’empereur Julien. «. .Mais les bubons qu’on appelle pestilentiels sont « très aigus, et donnent très souvent la mort ; « c’est surtout dans la Lybie, l’Égypte et la Syrie « qu’on les voit survenir ; Denys le Bossu a parlé « de ces bubons-là. Dioscoride et Posidonius en « ont parlé très longuement dans leur traité sur « la peste qui, de leur temps, régnait en Lybie, « et ils ont dit qu’elle était accompagnée d’une « fièvre aiguë, d'une douleur terrible, d’un trou- «. ble dans tout le corps, de délire et de l’appari- « tion de bubonsgrands, durs et sans suppuration, « non seulement dans les endroits habituels du « corps, mais aussi au jarret et au coude, quoique « en général de pareilles inflammations ne se « forment pas dans ces endroits-là. Peut-être « la maladie à bubons, dont il est question dans « Hippocrate, indiquerait-elle aussi l’état dont
« nous parlons. Le plus souvent cependant ces
« affections sont épidémiques, c’est-à-dire elles « frappent sans distinction tous les âges et toutes « les constitutions, et surviennent de préférence « dans certaines saisons déterminées. Les re- « cherches sur tout l’ensemble de ce sujet ont de « l’utilité, puisqu’elles nous conduisent à traiter « le bubon ordinaire comme une affection qui n’a « rien de grave, et le bubon pestilentiel en por-
« tant un pronostic plus exact et en y prêtant une « attention plus soutenue (1). »
Il est impossible de ne pas reconnaître, à cette description sommaire, la peste telle que nous la voyons sévir encore aujourd’hui dans les mêmes contrées. Ceux qui ne veulent pas admettre la réalité de cette première observation régulière se fondent sur le manque de notoriété des auteurs cités (2). Mais parce que nous ne possédons plus les textes de Posidonius et de Dioscoride, faut-il rejeter leur témoignage? Rufus qui les cite avait certainement lu leurs ouvrages, peutêtre suivi leursleçons. Dioscoride, en effet, vivait au premier siècle de l’ère chrétienne. Quant à Posidonius, nous savons qu’il professait à Rhodes, où Cicéron fut son disciple en l’an 79 av. J.-C. et qu’il mourut en l’an 49.
Nous sommes donc en droit d’affirmer, d’après le rapport de témoins oculaires, que la vraie peste ravagea l’Orient à la fin de l’ère ancienne et dans les premières années de l’ère nouvelle.
L’an 66 de J.-C., sous le règne de Néron, la peste sévit à Rome en automne et emporta trente mille Romains d’après Suétone (3). Voici en quels termes Tacite nous parle de la même épidémie : « Dans Rome, une affreuse contagion étendait ses
. (1) Oribase, t. III, p. 607. Edition Bnssemaker et Daremberg. lmp. nat. 1858. Livre XLIV, 17.
(2) Voir dans les comptes-rendus de l’Aead. de Méd. pour 1846, le discours de M. Pariset à propos du rapport Prus.
(3) Suétone, Les douze Césars, Néron, cb. xxxix.
ravages sur tout ce qui respire. On ne voyait aucun signe de corruption dans l’air ; et cepen-: dant, les maisons se remplissaient de cadavres, les rues de funérailles ; ni sexe, ni âge n’échappaient au péril ; la multitude, esclave ou libre, était moissonnée avec une égale rapidité ; ils expiraient au milieu des lamentations de leurs femmes et de leurs enfants qui, frappés à leur chevet, atteints en pleurant leur trépas, étaient souvent brûlés sur le même bûcher. Les morts des chevaliers et des sénateurs, quoique aussi nombreuses, étaient moins déplorables : la mortalité commune semblait les dérober à la cruauté du prince (1). »
Mais les deux auteurs sont muets sur les caractères morbides de cette épidémie qui échappe, dès lors, à toute classification.
La peste reparut sous le règne de Marc-Aurèle (161-180), et dura quinze ans ; elle est connue sous le nom de peste Antonine. Rapportée en Italie par l’armée de Lucius Verus, frère adoptif de l’empereur, revenant du siège de Séleucie, elle vint s’ajouter aux calamités qui désolaient alors l’Empire : le débordement du Tibre, du Pô,
(1) Tacite, Annales, livre XVI, 13. «...la Urbe crame mortalram genus vis pestilentiæ depopulabatur, nulla cœli intempérie quæ occurreret oculis. Sed domus corporibus exanimis, itinera funeribus complebantur : nonsexus, non ætas periculo vacua ; servitia perinde et ingenua plebes raptim exstingui inter eonjugum et liberorum lamenta ; qui, dura assident, dum deflent, sœpe eodem rogo eremabantur. Equitum senatorumque intentas, quam vis promiscui, minus fleviles erant, tanquam communi mortalitate sœvitiam prineipis prœvenirent. » ^
ririvasion des Quades en G-ermanie et des Parthes en Asie,'etc.
Le nombre des victimes fut tellement grand que les cadavres étaient emportés sur des chariots (1). L’empereur Marc-Aurèle fut lui-même enlevé par le fléau.
Galien parle en maints endroits de cette peste qu’il fut à même d’étudier de très près ; il lui donne çà et là les qualificatifs de : longue, très longue, continue, grande, très grande, terrible, atroce, etc. (2) ; mais nulle part il n’en fait une description technique ; il s’en réfère, semble-t-il, à la description que Thucydide avait donnée de l’épidémie d’Athènes : Dans cette grande peste si ressemblante avec celle qui exerçait sa fureur au temps de Thucydide... (3). C’est comme un remède à cette peste que Galien, réfugié courageusement à Pergame en Asie-Mineure, inventa le bol d’Arménie et la fameuse thériaque d’Andromaque, où n’entraient pas moins de soixante-quatre substances.
Le fléau continua à sévir sous le règne de Commode (180-192). « Sous ce règne, bien des cala-
(1) Julius Capitolinus, — Historié romane scriptores latini veteres. — T. II, p. 839. —Aureliæ ALlobrogum, 1609. « Tanta autem pestileutia fuit ut vehiculis cadavera sint exporta ta sarracisque. s
(2) a Longa, longissima, diuturna, magna, maxima, gravis, immanis. »
(3) Galeni opéra. T. XII, p. 191. « In magna îiac peste cujus eadem faciès fuit atque ejus quâ Thucydidis memoria grassabatur... »
mités fondirent sur Rome. Parmi elles, est une peste si terrible qu’en un seul jour, deux mille personnes succombèrent (1). »
L’absence de renseignements plus précis ne nous permet pas d’assigner à cette épidémie sa place dans le cadre nosologique. L’opinion de Galien nous autorise cependant à la rapprocher de l’épidémie d’Athènes, et par suite à lui refuser scientifiquement le nom de peste. C’est là d’ailleurs l’opinion où se range M. Littré dans un passage que nous avons cité plus haut.
Un demi-siècle plus tard, le fléau exerça de nouveaux ravages en Grèce, en Italie, et à Rome, où il sévit encore pendant quinze années. Le récit de cette épidémie appelée peste de Gallus, parce qu’elle sévit notamment sous son règne de 251 à 253, nous a été transmis par plusieurs historiens.
Trebellius Pollion, contemporain de Constance- Chlore (305-306), raconte que cinq mille personnes mouraient, chaque jour, à Rome et en Grèce (2).
Eusèbe Pamphile consacre un chapitre de son histoire à cette épidémie :
« De la maladie qui sévissait alors. » (De morbo
(1) Georgii Cedreni Compendium historiarum. Patroloo-iegrecque, ed. Migne. X. LXII, col. 245. « Milita eo imperantef adversa Romæ evenerunt. Et, inter alia, tanta fait pestis, ut, 11 n a die, duo miilia hominum perierint. »
(2) Trebelli Pollionis, Gallieni duo ...