T. II. p. 2057 et note B
2. Voir le passage aux Œuvres complètes de Th.-Agr. d*Âabigné, t. II, p. 246 et suiv.
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petit léquisitoire^ n'oublions pat que le eaksenp de d'Aubigné est lui-même un protestant on, pour mieoz dire, un sceptique, qui prêche le principe de tolérance par le spectacle des contradictions humaines. N'éprouve-t-il pas, lui aussi «ce certain plaisir» dont il parle, à discuter si longuement cette ridicule légende de Marie TEgyptienne, passant plus ou moins directement « des lieux infâmes » au rang de sainte canonisée? Si Bayle est le précurseur de Voltaire, il est surtout le petit-fils d'Erasme' ; pas plus que lui, il n'aime la vérité séditieuse. Audacieux et prudent à la fois, il attaque ce qu'il parait défendre. Il ramasse parfois une arme faussée et rouillée, la redresse et fourbit à nouveau, pour la lancer à droite ou à gauche au hasard de sa dissertation*.
!. Voir Etude sur Bayle de M. Ch. Lenieot (1855). Cest un livre d*allure vive et de pénétrante discussion sur la critique de Bayle et le principe de contradiction. L'éminent professeur de Faculté préludait par cette thèse de doctorat à ses piquants et judicieux travaux de critique sur la Satire en France au Moyen âge et au Seizième siècle.
2. L'auteur du Dictionnaire s'en est encore pris à d'Aubigné à propos du Sancy, dont il n'hésite pas à lui aitribaér la paternité. L'évèque d'Angers, voulant exorciser une démoniaque, n'aurait pas tiré de sa poche un Pétrone pour y lire : « Matrona qujtdam Ephesi^n mais aurais cité un vers de Virgile. Dans une longue note (0., p. 2426), à propos d'un livre d'Antoine du Pinet (Taxe des parties casueltes de la boutique du Pape), d'Auoigné n'intervient qu'incidemment dans une étrange discussion sur les motifs intéressés qui n'ont fait taxer que vingt sols tournois, à la cour de Rome, l'inceste de premier rang. La critique de Bayle, appliquée même à YHistoire, n'est pas beaucoup plus sérieuse. Il reprochera à son auteur (page 89, note A), d'avoir enchéri sur Adriani, cité par de Thou^ à propos des conférences de Bayonne, où le duc d'Albe conseillait à Cathe^ rine d'abattre les principales tètes des Protestants. « Plus, écrit Bayle, une accusation est atroce, plus on doit s'arrêter aux termes d'une proposition. » On ne saurait mieux <fire, mais
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L'Autear de VHiUmre de l'EdU de NatUes, EUe
Benoit, ne manque pas de répéter eontre d'Aubigné les griefs connus : « Libres et satyriques discours, reproches conUnaels de ses services». « Aubigné, y est-il dît, qui* se croyait mal payé de ses services, extorqua par ce moyen (un brevet contenant une dis* tribution de vingt-trois mille écus à divers particuliers) une somme modique de vieux restes d*une pension qu'on lui avait retenue » (1598) ^ Ne semble-t-il pas que les termes mêmes de Tauteur impliquent contra-^ diction et qu*il eût dû écrire, non pas extorswn, m^ restUutkm patiielle ?
UHistcire tmiverselle n'est pas mieux traitée en plein dix-huitième siècle; question de goût, il est vrai, plus encore que de politique. L'auteur de la préface do 1731 du Baron de Fseneste juge V Histoire « si mal rédigée et d'un style si plat, qu'elle est dégoûtante^ » mais les Mémoires de sa vie « sont écrits d'un style aisé et beaucoup plus agréable. » Appréciation toute naturelle chez l'éditeur : ÏHistoire a défié les retouches par son sujet et sa masse imposante, elle est restée intacte ;
pourquoi ajouter: « Ici les apparences sont très favorables. » d'Aubigné n*est donc pas si coupable, ni si loin de la vérité. L'histoire ne peut-elle s'écrire qu'avec des certitudes absolues ?
1. Nous ne nions pas que d'Aubigné ait pu toucher une pension royale dont le fond provint d'une confiscation. Dans les pièces que nous avons extraites des archives de Ghamarande (voir aux Documents et pièces justificatives, n^l), nous avons cité (p. 291) un a don ou brevet de confiscation des biens d'Antoine Bochet, rebelle et partisan contre le Roi, accordé à d'Aubigné pour les grands services qu'il lui a rendus et la fidélité à son Prince » (8 janvier 1592). Sous l'ancien régime, ces biens faisaient orainairement retour au roi qui en disposait librement comme du sien. En tous cas, le seul responsable était le roi qui ordonnait et signait le décret de confiscation.
les Mémotres, courts et anecdotiqaes, ont subi d' agréablés manipulations.
Si Ton a la patience de feuilleter les nombreux recueils, Bibliothèques raisùnnées^ Bibliothèques curieu' seSf Annales littéraires qiii ont pullulé au dix-buitième siècle, on voit leurs auteurs se copier les uns les autres et 8*emprunter les mêmes platitudes. C'est bien traiter d'Aubigné que lui donner quelques lignes de biographie vague et incolore ; ainsi fait le recueil des Hommes illustres de France ^ tandis qu'il consacre un volume à CoHgny, un à Tavannes, deux à Mayenne, deux aux Rohans, un à Gontaud de Biron, à Montluc, à Strozzi, etc.
Un autre semble reprocher à notre Réformé de n'être pas un fervent catholique et exprime ses regrets en ces termes : « Tons les états, toutes les conditions, depuis le sceptre jusqu'au capuchon, ont passé par son étamine, soit en prose, soit en vers. Il serait à souhaiter seulement que ce pilier de la Religion réformée eût traité un peu plus sérieusement les choses sacrées*. »
Citons un dernier extrait de ces Annales littéraires ^
1. Par d'Auvigny, continué par Tabbé Pérau, t. XXI, p. 232, note (Amsterdam, 1751).
2. La Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de VEurope (juillet 1128 à juin 1753) par P. Massuet, G. J. Gravesande, J. Rousset de Missy, Louis de Jaucouri, etc., imprimée à Amsterdam chez les Wensteins, (1728-1753) ne compte pas moins de 52 vol. in-S».
L'article vi, p. 152 est le compte rendu de l'édition du Baron deFxneste (Amsterdam, 1731.) Nous avons cité plus haut (p. 266) un passage de la préface de cette édition.
3. Mémoires pour servir à ^histoire des Hommes illustres dans la répubugue des lettres^ avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages. (Paris, Briasson, 1726-1745. 43 vol. in-12) par le P. J. p. Niceron, le P. Oudin, J. B. Michauld et Tabbé G. P. Goujet. Ces Mémoires ont eu d'autres collaborateurs.
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qui les résume toutes. Après avoir rappelé la condamnation àeV Histoire universelle, le critique ajoute pour la justifier : « L'auteur est en effet fort satyrique et parle fort mal de tous ces princes (Charles IX, Henri III et Henri IV), dont il révèle sans ménagement les défauts, vrais ou faux, qu'on leur a attribués. Son stylf est des plus mauvais, il ne s'esprime point comme les autres hommes, mais par des métaphores quelquefois si obscures, qu'on ne l'entend point. Toujours guindé, il donne à tout ce qu'il dit un tour qui n'est point naturel. Son Histoire est moins une narration suivie, exacte et arrangée, qu'un discours libre ou un entretien. Au reste, il y a bien des choses curieuses qu'on ne trouve point ailleurs. »
La Beaumelle, dont la critique est aussi superficielle que le goût peu sûr, admire la Confession' de Sancy: a Cette satyre est un chef-d'œuvre ; elle est fine, délicate, remplie d'allusions et de fiel. Le plus bel esprit de ce siècle ne la désapprouverait pas. » Il écrivait ce jugement avant sa brouille avec Voltaire. L'auteur des Mémoires de Maintenons est au contraire impitoyable pour le Ba$*on de Fœneste, qu*il juge en ces termes : «C'est un dialogue entre un homme sage et un Gascon évaporé qui raconte ses aventures. On y cherche l'auteur de la Confession de Sancy, et l'on n'y trouve qu'un mauvais plaisant... Ce n'est qu'un dégoûtant amas des plus plates trivialités, moitié gascon, moitié français, d Moins sévères, le grand Condé, Bayle, Vertot, goûtaient fort le Baron de Fœneste et nous serions bien étonné que Voltaire l'eût dédaigné.
1. Mémoires de Maintenon. (Hambourg, 1756, tome I®', page 48.)
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Dtnt un mimoiie^ àrAcadémie française du marqaU d'Argeofloo, où Ton s'attendait à ttouTer un pea pins de critique et d'impartialité que diet lea aatenrt préoédentt, Doui lisons ce jugement : « Le style et les préjugés de l'historien font les défauts de son histoire. ..•• QuQÎqu'homme de cour, il se sert de basses expressions et| ne se donnant pas pour homme de lettres, il s'est fait un style de métaphores insupportable aux lecteurs ; il est immodéré, quand il parle des catho* liques et traite sans respect les vices d'Henri IIL « Ce dernier trait, en plein dix-huitième siècle, ne confondil pas? Inutile de faire remarquer la confusion entre la méthode de l'historien et la liberté du poète. Si le marquis académicien n'a guère lu d*Aubigné, il a du moins appris k l'école de Gommines et préconise le grand art a de savoir se taire » su? les vices royaux. Peut-être eut-il bien fait, comme son prédécesseur Gonrart, de le pratiquer complètement pour son compte et se contenter de posséder la plus belle bibliothèque de Paris.
En résumé, si nous consultons le dix-huitième siècle sur d'Aubigné, nous voyons tous les littérateurs de l'érudition ecclésiastique répéter le même jugement : c'est un cynique, sans respect pour les puissants do la terre, qui ne sait ni composer, ni écrire; cependant ils ne dissimulent pas que certaines hardiesses piquantes ont allumé leur curiosité. Quant aux penseurs et aux philosophes, c'est à peine s'ils ont nommé d'Aubigné: il est trop croyant, trop religieux.
1. Réflexions sur les historiens français et sur les qualités nécessaires pour composer F histoire. (Mémoire lu le 14 mars 1755. T. XXVlII des Mém, de V Académie des Inscriptions et bettes-lettres, p. 634.)
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Il est possible que les JYagiques soient tombés soas la main de Voltaire, quand il préparait les matériaux de sa Henriadi, mais le poète, qui traitait Shakespeare de barbare, n'a guère dà sentir d^Aubigné. Shakespeare, d'Aubigné, Cîonieilie, trois génies de haut vol et de même envergure. L'auteur des Dragiques a de- Tancé le poète du Cid et des Uaroùes dans l'art de forger certains vers màlès et sublimes qui se gravent k jamais dans la mémoire ^
Après deux siècles d'oubli ou d-iaiquité, l'Académie française, en i828, donna, il faut le reconnattre, le signal de la réhabilitation pour d'Aubigné, en rappelant Tattention sur le seizième siècle. Que l'Académie n'eût pas alors, en dictant son programme, iine visée si haute, que le jugement das deux lauréats*, fort jeunes et embarrassés d'un trop vaste sujet, soit super- Hciel, nous le croyons volontiers ; mais Timpulsion était donnée, et Sainte-Beuve, préludant k sa canière de critique, prit prétexte de cet appel pour substituer au discours de rhétorique demandé un sérieux travail d'érudition'. Remontant aux sources, cherchant à « ressaisir un premier âge dans sa fleur, » il retrouvait k la suite de la Pléiade et ressuscitait en quelque sorte d'Aubigné. Aussi l'étonnement ne fut pas trop grand,
1. M. Ch. Read, dans Tavant-propos de son édition des Tragiquesy fait quelques citations curieuses, où il rapproche d'Aubigné de Corneille et de l'auteur des Châtiments, Voir aussi sur ce sujet an article d^Eug. Despois (Revue poUtique et Ut* féraire, 2 août 1873.)
2. Philarète Ghasles et Saint-Marc Girardin partagèrent cetts année le prix décerné par TAcadémie française.
3. Tableau historique et criti^jiue de ^la Poésie française et du théâtre froncis au seizième siècle^ dédicace à M. P. Dubois. (Paris, Charpentier, 1843.)
t8t &TUDB HISTORIOUB KT LITTÉRAIRE
lorsqa'en 1835, dans la préface du Dktiimnaire de V Académie^ Villemain demanda pourquoi l'auteur des Tragiquei et de VHUMre unwersellef « le Téhément d'Aubigné, » n'était pas compris parmi les écrivains qui avaient le mieux parlé notre langue *.
Peut^tre a*t-il manqué quelque chose à Sainte-Beuve pour estimer à son prix la vraie grandeur et Taustère vertu ; il n'en a pas moins eu le premier, parmi nos contemporains, le sentiment de d*Aubigné et de sa valeur* Par deux fois, à vingt-cinq ans de distance, il lui- a rendu une éclatante Justice. Cette mine, si laborieusement exploitée par tant de biographes érudits, tant de critiques et de littérateurs, les Lalanne, les Mérimée, les Géruzez, les Feugère, les Read, les Sayous, les Heyer, les Bordier, les Lenient, — et nous en oublions sans doute, — c'est Sainte-Beuve qui l'a rendue à la lumière après deux siècles, et, si une édition des œuvres complètes d'Agrippa d'Aubigné a été entreprise de nos jours, nul doute que l'illustre critique n'ait, par ses travaux et son initiative, quelque part lointaine dans cette publication longtemps attendue, dans cette tardive réhabilitation.
Un écrivain qui n*eut ni le goût exquis, ni le sens critique de Sainte-Beuve, mais qui a plongé dans le passé par son érudition et sa sympathie pour toutes les misères, qui Ta souvent fait revivre par la chaleur de
1. Nons avons signalé dans la préface de cette Etude Tinconcevable oubli de M. D. Nisard qui, dans une histoire en quatre volumes de la littérature française, n'a pas nommé un seule fois d'Aubinié. En proposant d'Aubigné pour sujet de prix d'éloquence française en 1884, l'Académie, par un juste retour, venge l'auteur des Tragiques de ces dédains surannés, lui donne droit de cité parmi nos grands classiques, en un mot, a voté contre l'opinion de M. D. iVisardpour celle de Villemain.
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son âme et de son imagination, Mîcbelet, a tracé en quelques lignes ce portrait d' Agrippa d'Âubigné : « En d'Aubigné, l'histoire c'est Téloquence, c'est la poésie, c'est la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension d'une vie de combat, Teffort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire ; le gentilhomme domine et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il a des magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine ^ »
En quelques mots, Michelet embrasse l'homme et l'écrivain tout entier. Que ces lignes si vraies de l'historien-poète du dix-neuvième siècle soient l'inscription pieusement déposée par notre admiration sur le monument de l'historien-poète du seizième siècle* !