Œuvres complètes, t. !•', p
2. La scène est originale et bien tracée, mais nous laisse hésitant sur la réalité da péril. Ces violons qui se trouvent là si fort à point pour Xt- gaillarde, ce terrible bourreau de Milly qu'on fait entrevoir, comme un épouvantai!, pour Texécution du lendemain, ces féroces exécuteurs qui se contentent de soixante écus et finissent par laisser échapper la bande tout entière, lui permettant de fuir jusqu'à Montargis, toute cette mise en scène restée gravée dans l'esprit de Tenfant, nous semble plus jprès d'une comédie bien jouée que d'une sanglante tragédie, troublions pas toutefois qu'en cet étrange seizième siècle, comédie et tragédie se heurtent et se confondent souvent.
3. Œuvres complètesy t. !•', p. 8-9. Nous attendons avec impatience un travail du savant M. J. Bonnet sur la duchesse de Ferrare. Les documents inédits, qu'il a découverts dans les archives italiennes, diminueront peut-être un peu la grandeur d'un idéal connu ; mais, si l'historien, éclairé par des nièces diplomatiques importantes, se voit obligé d'apporter queigue ombre lé-
Îfère au portrait, il ne regrettera pas assurément d'avoir sacrifié e sentiment et la convention à la vérité historique.
10 ËTUDB HISTORIQUB ET LITTÉRAIRE
fièyre frénétique, dont il faillit mourir. A peine relevé, il se jette aux genoux de son père et prononce une harangue si pathétique, qu'il tire des larmes aux assis* tants. Recueillons ce trait au passage, parce que nous y trouvons comme un prenûer linéament du caractère de d'Aubigné ; c'est une nature exaltée, raisonneuse, un tempérament oratoire.
A treize ans, d'Aubigné est déjà une sorte de savant. « Il lisoit tout courant les Rabins sans poincts ' , et explicquoit une langue en l'autre, sans lire celle qu'il expliquoit. » Son cours de philosophie et de mathématiques achevé à Genève, son curateur, sur « l'ignorance de quelques dialectes de Pindare, » le remit au collège. Admettons, si l'on veut, quelques exagérations dans ces détails, malgré les nombreux exemples déjeunes et précoces érudits à cette époque. Henri Ëstienne, à quatorze ans, ne ooUationnait-il pas des manuscrits pour une édition de Denys d'Halicarnasse ? Montaigne, un paresseux, ne parlait-il pas le latin avant sa langue maternelle? Mais nous n'avons pas à chercher bien loin nos exemples. La fille du bourgeois de Genève, chez lequel Agrippa fut placé, « avait la langue grecque et hébraïque en sa main comme la françoise, » et, sans « quelque aiguillon d'amour » que l'écolier de treize ans ressentit pour son jeune professeur, Loyse Sarrasin, il était « entièrement détourné de la langue grecque^. »
1. Œuvres complètes, t. !«', p. 11. licite quelques mots d'hébreu dans une lettre» mais avoue « qu'estant desvoyé de son Hebrieu, » il a dû consulter un professeur en cette langue. {Œuvres complètes, t. 1er, p. 451.)
2. Nous aurons occasion de revenir sur la lettre si curieuse adressée à ses filles : « touchant les femmes doctes de nostre siècle » {Œuvres complètes, t. I^r, p. U5). « Je garde pour la
SUR TH. -AGRIPPA d'AUBIGNÉ. il
Notre écolier approchait de ses quinze ans. L'indulgente autorité de « M. de Beze » pouvait calmer son impatience du joug, mais les précepteurs estoient des OrbUm^, » trop portés à lui appliquer le traitement infligé par Orbilius au jeune Horace. De Genève, il s'en vint à Lyon, « sans le sceu de ses parents » ; là, se remit aux mathématiques et « s'amusa aux theoricques de la magie. » Déjà point en lui un goût pour le merveilleux, dont il ne s'est jamais débarrassé. A Lyon, d'Aubigné est en rupture de ban, l'argent fait défaut, l'hôtesse en réclame; il regarde mélancoliquement couler la Saône, une horrible pensée l'obsède; mais « sa bonne nourriture luy faisant souvenir qu'il fal- ' loit prier Dieu devant toute action, le dernier mot de ses prières estant : la vie étemelle^ ce mot l'effraya et le fit crier à Dieu qu'il l'assistast en son agonie*. » A ce moment, apparaît fort à propos un cousin qui, partant pour l'Allemagne, lui allait porter de l'argent à Genève. Toujours nous lui retrouvons au cœur un fonds de piété, une foi sérieuse et native qui ne l'abandonne pas aux plue mauvais jours.
D'Aubigné est retourné en Saintonge, c'est le temps
fin deax personnes qui m*ont esté pins chères : Tune est Loyse Sarrasin, geneToise, honorée de i>lttsiears doctes, et qui, ayant passé par tous les degrez de la science, s'est veue capable^ si le sexe luy eust permis, de faire des leçons publiques, principalement aux langues... » L'autre personne est sa mère, Catherine de TEstang, dont « il carde pretieusement un Sainct Bazile grec commenté de sa mam. »
i. M. Lud. Lalanne, reproduisant la leçon du manuscrit de la bibliothèque du Louvre, lisait des œbalies et déclarait ne pouvoir expliquer « ce mot défiguré. » Le manuscrit de Bessini^es restitue le texte, comme en tant d'autres passages. Les Orbilies {OrbiUù sont des précepteurs terribles et k la main prompte, comme leplagonu Orbilius d'Horace, Epit,, II, i, 10.