‹ Étude historique et littéraire sur Agrippa d'AubignéChapitre 97 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE RÉPUBUCANISME DE d'aUBIGNÉ, SA POLITIQUE, A-T-IL ÉTÉ TRAÎTRE ET FACTIEUX?

Nous voulons nous arrêter sur les opinions, ou du moins sur les tendances républicaines qui ont été prêtées à d'Aubigné. On a montré, dans un livre érudit et ingénieux * , chacun des deux partis, catholique et protestant, suivant les circonstances et son intérêt, passant tour à tour de l'opinion monarchique à Topinion démocratique. Il importe en effet de ne voir, à aucun instant, dans ces revirements une évolution sincère de Topinion publique; ce ne fut jamais qu'une vaine et fugitive apparence, un prétexte à couvrir l'intérêt de l'heure présente. Les Ligueurs, qui ont un moment absorbé tout le parti catholique, ont pu traîner le roi et la royauté dans la fange, soutenir la légitimité du régicide, mettre à la fin par deux fois leur théorie en pratique, organiser dans Paris, pendant un interrègne, une sorte de commune fanatique, mais ils ont si peu songé à supprimer la royauté soumise à Rome, qu^ils ont, avant de se vendre au Béarnais converti, battu monnaie pour le vieux car-

i. De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, par Ch. Labitte, p. 79 et alias.

dinal Charles X et conspiré de livrer le trône à une infante d'Espagne mariée au jeune duc de Guise. Les Réformés ont pu se faire l'illusion d'asseoir un jour, avec le prince de Navarre, leur foi sur le trône, mais, déçus de cet espoir, ils n'ont jamais pensé, pas plus que les catholiques, à le renverser.

D'Âuhigné a été, dans le sens des opinions démocratiques, moins loin que la plupart des pamphlétaires du seizième siècle * : il est ennemi de la tvran-

1. La seconde moitié du seizième siècle a produit une multitude de hardis pamphlets contre la royauté. Qu*il nous suffise de citer les plus connus : « Short treatUe of political power (1558) de Jean Poynet, le premier traité ouvertement démocratique qui^ écrit en anglais, ne devint pas populaire en France, mais fournit une mine d'arguments aux publicistes qui vinrent après Poynet; Traité de la servitude volontaire ou Contr*un, de ia Boétie, publié seulement en 1578, mais composé certainement depuis longtemps, vers 1546; la Franco-Gallia (1573) de François Hotman (ou plutôt Hotoman); Vindiciœ contra tyrannos (1579), de Hubert Languet; De jure regni apvd Scotos (1579), de Buchanan, Tillustre maître de Montaigne. On sape à Tenvi la royauté, on la flétrit, mais c'est le roi, le tyran surtout qu'on veut diffamer bien plus encore que l'institution elle-même. Si on discute la royauté, si on s'efforce de la limiter, si on la somme de produire ^s titres, toujours jugés inférieurs à ceux de la souveraineté nationale, c'est que les rois ont discrédité la royauté. Cette haine pourtant n'est encore que platonique, nous voulons dire philosophique et littéraire, bien plutôt Sue politique. L'idée de faire passer violemment la théorie ans le domaine des faits, — nous ne parlons pas de quelques régicides fanatisés — de renverser par une révolution populaire la royauté au profit d'une républiaue ne vient guère à l'esprit des

«lus révoltés, ou du moins c'est 1 exception! En ce sens, Etienne [arcel, au quatorzième siècle, nourrit peut-être un plus téméraire espoir. Mais, au seizième siècle, c'est à peine si, de loin en loin et par hasard, cette pensée de révolution radicale germe dans quelques cerveaux, au sein de quelques populations misérables. « Tant de peuples et de villes se mettoient du parti de VUnion^ aucuns sous les bonnes espérances qu'ils s'estoient imaginez de vivre désormais à la manière des Suisses, d'estre exempts de taille et de payer les cens <it redevances à leurs

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nie , non de la royauté ; il poursuit les princes, non rinstitution. D'ailleurs partout et toujours, nous le verrons, il met au-dessus de tout le service de Dieu. Si Henri IV, dont 11 a prédit la mort, a été assassiné, <( c'est que Dieu sçait vendanger les esprits de ceux qui l'abandonnent ^ . » Son amour des républiques s'est accentué en Suisse où il a respiré l'atmosphère d'une république protestante. Dans son exil, rêvant l'union des républiques et des protestants contre les monarchies catholiques, répondant aux attaques personnelles du jésuite Arnou, qui Taecuse « de montrer dans son Histoire des affections cachées et partisannes en tout ce qui touche la Religion et les republiques', » il ne se défendra plus du titre de a republiquain, » mais il ne faut pas donner à ce mot plus de portée qu'il n'en a sous sa plume. Son oeuvre entière démentirait une • signification exagérée.

Les violentes invectives contre la tyrannie et les débauches royales qui remplissent les Tragiques ne prouvent rien contre notre thèse ; mais laissons d'Aubigné se défendre lui-même dans la préface de

seigneurs. » (Palma-Cayet, Chronoloaie novennaire, liv. I**", p. 102.) On le voit, ce que ces malheureux ambitionnaient, n'était pas la réalisation d'un idéal politique, mais, contre l'impossible, un allégement, un affranchissement d*une dure servi- .tude, tentatives toujours impitoyablement réprimées par une société féodale et monarchique, qui ne rêvait pas même Taurore d*une démocratie. Ajoutons que les peuples, avides de bien-être et inhabiles aux spéculations politiques, ont toujours été indifférents à la forme du gouvernement, quel qu'il soit ; ils ne deviennent les instruments aveugles d'une révolution que parce qu'on les leurre d illusions décevantes, qu'on leur fait espérer la délivrance des oppressions endurées.

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