‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 2 sur 44 · ÉDUCATION DE SAINT BASILE · texte numérisé non relu

ÉDUCATION DE SAINT BASILE

1. La Cappadoce avant le quatrième siècle. — Caractère de la population. — Les lettres en Cappadoce. — Apollonius de Tyane et Pausanias de Césarée.

H. Double éducation de saint Basile. — La famille et l'Eglise préparent l'évêque et le théologien; les écoles, Torateur et le penseur. — Education de la famille.

III. Écoles des grammairiens. — Saint Basile à Néo-Césarée et à Césarée. — Langue grecque, historiens, poètes. — Absence d'études latines en Orient. — Explication littéraire et morale des auteurs.

IV. Ecoles des sophistes et de^ philosophes. — Saint Basile à Constantinople et à Athènes. — Ses condisciples : saint Grégoire de Nazianze et Julien. — Ses maîtres d'éloquence : Libanius, Prohérèse et Himère. — Leur enseignement. — Ses maîtres de philosophie : Néo-Platoniciens — Leur enseignement. — Saint Basile prend et laisse dans leur doctrine.

V. Celte éducation menait à toutes les carrières libérales. — Elle produisait surtout des rhéteurs et des évêques. — Nouvelle éducation pour ces derniers. — Saint Basile va demander la perfection chrétienne aux moines d'Egypte , de Palestine et de Syrie. — Il se retire dans la solitude. — Etude de l'Ecriture sainte. — Origène.

VI. Cette éducation mixte est attaquée par Julien et des.chrétiens ardents. — Elle est défendue par saint Grégoire de iXazianze et saint Basile. — Discours sur la lecture des auteurs profanes. — Les études profanes sont la préparation des études sacrées. — Les lettres doivent être le soutien et la parure de la vérité.

Qu'était-ce que la Cappadoce avant le quatrième siècle? Qu'a-t-elle été depuis? Basile, Grégoire de Nysse et Gré-

goire de Nazianze composent toute son histoire, comme celle de Thèbes est renfermée tout enlicre dans la vie de ses deux plus grands citoyens, Épaminondas et Pélopidas.

Depuis que Tibère l'avait réduite en province romaine, elle avait cessé d'être un désert. Ses blés, ses bestiaux l'enrichissaient. Partout des villes s'étaient élevées ou agrandies. A quarante stades au nord du Mêlas, au pied du mont Argée, d'où l'on découvre les deux mers, Mazaca, la caf)itale, ou plutôt le camp des anciens rois, qu'ils n'avaient pas voulu fortifier de peur d'en faire un repaire de voleurs (1), était devenue, sous le nom de Cesarée, une grande ville, qui, au moment de sa destruction par Sapor, comptait, quatre cent mille habitants. Mais ses murs n'avaient point été rétablis, et leurs restes, semés par la ville comme des écueils, inspireront à Basile de mélancoliques regrets : « Où sont, dira-t-il à la vue » de ces ruines, où sont tant de superbes travaux? où est » celui qui s'enorgueillissait de leur magnificence? ne sont- » ils pas tombés? ne se sont-ils pas évanouis, comme les » châteaux que les enfants élèvent sur le sable (2)? »

La population était insensiblement entrée dans la civilisation gréco-romaine; mais elle avait une triste réputation. Un proverbe, associant les Cappadociens aux Cariens et aux Cretois, en faisait les plus méchantes gens de la terre (3). On connaît l'épigramme de l'Anthologie : « Une » vipère mordit un Cappadocien ; ce fut elle qui mourut. » Ce peuple, disait-on, avait l'esprit bas et servile ; il ne

(1) Strabon, I, xii, c. 1 , § 16.

(2) Sancti Basilii, op., Ed. Garnier, t, m, p. 500.

(3) Tpt'a xàTTTTa xdcxioTa,

savait ni aimer la liberté, ni en user (1). Aussi Perse vantait-il les gras Cappadociens, qui élalaient leur bonne mine dans les cages de fer des marchands d'esclaves (2). « La » Cappadoce, écrivait plus tard saint Isidore de Péluse, » est une nation noire et maligne. Ennemie de la paix, » elle se nourrit de discordes, et d'un même canal fait » sortir l'amer et le doux. Civile pour ceux qui sont pré- » sents, elle déchire les absents. Trompeuse, impudente, » hardie, crainlive, railleuse, rampante, fourbe, sans » amitié, dédaigneuse, elle s'afflige de la joie des autres » et ne se rassasie jamais de les voir souiTrir. Elle aime » l'or avec fureur, menl sans peine et se parjure sans » scrupule (3). » Il est vrai que les Cappadociens rendaient à leut's accusateurs injure pour injuie, et que Grégoire de Nazianze, dans ses plaintes contre la légèreté des Égyptiens (4), vengeait d'avance ses compatriotes des attaques d'Isidore de Péluse. D'ailieurs, faut-il juger les peuples d'après les réputations qu'ils se font mutuellement dans leurs jalouses rivalités? Nous avons peine à reconnaître, dans cette peinture, les compatriotes de Basile. Et pourtant, sa correspondance est loin d'en faire un peuple de héros. Ils ont l'esprit timide et le corps engourdi (5), sentent la neige ^ et répondent à tout par un je vous adore (6). Peu sont capables de voyager, surtout par le mauvais temps. Ils ont si peur de l'hiver, qu'ils ne peuvent se décider à sortir de leurs maisons (7).

(1) Strabon, 1. xii, c. 1 , § 15 ; Justin, xxxvi, 2. — (2) Perse, vi, 77. (3) Isid. Pel., 1. I , ep. 281. — (4) Greg. Naz., op., t. ii, p. 12. (5) Sancti Basilii, ep. 48, p. Ul. — (6) Ibid., ep. 349, p. 459, (7) Ibid., ep. 199 et 48.

Césarée, cependant, était devenue une des métropoles des lettres, et la Cappadoce, comme Athènes, n'était pas plus réputée pour la beauté de ses chevaux, que pour la prospérité de ses écoles (1). Déjà même elle avait donné des écrivains à la Grèce, le rhéteur Pausanias de Césarée et Apollonius de Tyane, ce philosophe cosmopolite, qui faisait profession ne n'être ni grec ni barbare , qui même élevait plus haut ses prétentions et se piquail d'être un être divin. Mais tous deux n'appartiennent à la Cappadoce que par la naissance. Pausanias vécut à Rome et à Athènes; et Apollonius se plaint de n'être inconnu que de sa patrie, après avoir cherché la gloire uniquement pour elle (2).

Leur historien, Philostrate, nous donne une triste idée du grec qui se parlait en Cappadoce au deuxième et au troisième siècle. Apollonius, dit-il, parlait le pur atlique et ne se laissa point gâter par ses compatriotes (3). Quant à Pausanias, il ne put, même à l'école d'Hérode Atticus, se débarrasser de la prononciation épaisse des Cappadociens. 11 détruisait l'harmonie des lettres, donnait aux longues le son des brèves, aux brèves celui des longues. « C'était, disaient les rieurs, un cuisinier qui accommo- » dait mal un somptueux repas (4). » Qu'il y avait loin de ce jargon à la langue pure et harmonieuse des Grégoire et des Basile! Mais à cette longue enfance, à l'engourdissement des esprits, aux futilités de l'école, succèdent, sous l'action du christianisme, une vigoureuse virilité, l'indépendance des caractères, la passion de la vérité, et du

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 318. — (2) Philostrat. Lipsiœ, ap., Th. Fritsch, 1719, p. 395. — (3) Philostr., vie d' .Apollonius, p. 7. (i) Ibid., vie des sophistes, p. 595.

SUR SAINT BASILE. i\

milieu de ce peuple obscur et méprisé vont surgir les plus grandes lumières de TEglise.

Si saint Basile est un des types les plus originaux de l'esprit nouveau que forme l'alliance de la Grèce et de l'Orient, il le doit principalement à la double éducation qu'il reçut, d'un côté, dans la famille, dans l'Eglise et dans la solitude ; de l'autre, dans les écoles des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. L'Église prépara le théologien et le grand évêque; les écoles, le penseur et le grand orateur.

L'éducation religieuse de Basile commence presque dès le berceau, pour se continuer, sans être jamais interrompue par ses études profanes, jusqu'à l'âge d'homme. Pendant que son père enseigne les belles-lettres à Néo- Césarée, à Annési, dans la solitude d'un hameau qui leur appartient, l'aïeule, sainte Macrine, élève ses petits-enfants et les forme à la doctrine de Grégoire Thaumaturge et de ses successeurs, ces astres de l'Église du Pont (1). Après elle, sa bru, sainte Emmélie, sainte Macrine la jeune, sa petite-fille, continuent cette austère éducation, d'où sortirent trois évéques et trois saints : Basile, Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste. Même piété, même éducation dans la maison de l'évèque de Nazianze. Près du vieil évêque et de son épouse Nonna, le modèle des femmes, comme il est celui des hommes (2), leur fils, le

(i) Sancti Basilii, ep. 204; p. 315. — (2) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 178.

jeune Grégoire, se plaît à lire les livres qui défendent la cause de Dieu, et grandit dans le commerce des hommes vertueux (1).

Cette éducation domestique paraît avoir été la seule que reçussent les femmes dans les familles chrétiennes. « Le premier âge, dit Grégoire de Nysse, n'y était pas » formé, comme ailleurs, par la lecture des poètes. Là, » étaient inconnues les passions émouvantes de la tragé- » die et les turpitudes de la comédie. Point d'autre étude » que celle des livres saints; point d'autre chant que » celui des psaumes. A toute heure du jour, se faisait » entendre la psalmodie, comme une bonne et fidèle com- » pagne ('i). »

De cette école austère sortaient de chastes vierges et des femmes non moins chastes, ces femmes, dont parle Salomon, qui restaient chez elles et aimaient leurs maris, qui veillaient aux soins du ménage, avaient toujours les mains au fuseau, nourrissaient bien leurs serviteurs et recevaient leurs amis à une table abondante.

« Ecoutez, ajoute saint Grégoire dans l'éloge de Gor- » gonie, sa sœur, écoutez femmes indolentes et avides de » paraître, qui méprisez le voile de la pudeur. Qui, » comme elle, a commandé à ses yeux? qui, plus qu'elle, » a mis des portes à ses oreilles? qui les ouvrit davan- » tage à la parole divine? qui sut mieux donner l'esprit » pour guide à sa langue? Sur elle, ni or artistement » travaillé, ni ces blondes tresses et tout l'artifice de la » chevelure, ni robe flottante et diaphane. Elle laissait

(1) Sancti Greg. Naz., t. ii, p. 2. — (2) Sanctse Macrinœ vit., c. 1, § 2.

» aux théâtres l'art menteur de peindre le visage et de » refaire l'œuvre de Dieu ; ses mœurs étaient son seul » ornement (1). » Libanius avait raison de s'écrier : « Quelles femmes il y a chez les chrétiens ! » Mais, à côté de ces femmes d'élite, combien d'autres mettaient l'Évangile en oubli et s'attiraient les éloquents reproches des Basile et des Grégoire !

Bien des hommes s'en tenaient à cette éducation de la famille : saint Pierre de Sébaste n'en eut point d'autre. « Sa sœur se fît sa mère, son père, son maître et son » guide. Dès l'enfance, elle l'éleva à la sublimité de la » philosophie, et seule lui donna la science que les autres » apprennent avec beaucoup de temps et de travail auprès » des maîtres (2). »

Heureusement pour l'Eglise et les lettres, Basile €t Grégoire de Nazianze suivirent une autre voie. Après cette forte éducation, ils échapperont sans peine aux séductions d'Athènes, et l'on est sur d'avance qu'ils ne connaîtront que deux chemins, celui de l'école et celui de l'église.

Des mains de son aïeule, Basile passa entre celles de son père, cet homme illustre, que le Pont proposait alors comme un précepteur public de vertu (3). 11 parcourut sous lui le cercle des études. Puis, comme l'abeille, qui recueille son miel sur toutes les fleurs, il vint à Césarée,

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 181.

(2) Sancli Greg. Nyss., Sanclae Macrinae vit, i, 2.

(3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 324..

la métropole des lettres aussi bien que des villes. « Et là, » quel il parut aux yeux de ses maîtres ! quel aux yeux » de ses condisciples ! au-dessus de son âge par son ins- » truction, au-dessus de son instruction par la fermeté » de ses mœurs; rhéteur parmi les rhéteurs, même avant » de s'asseoir devant les chaires des sophistes; philo- » sophe avant les dogmes de la philosophie, et, ce qu'il » y a de plus grand , prêtre pour les chrétiens avant le » sacerdoce (1). »

Qu'avait-il fait jusqu'alors ? Son panégyriste vient de nous l'indiquer. Souvent son intelligence lui avait fait devancer les leçons des rhéteurs et des philosophes ; mais, en réalité, il avait terminé son cours de grammaire. Or, qu'enseignait la grammaire ? Grégoire nous le dit plus loin. Elle enseignait la langue grecque, donnait les règles du mètre et des poèmes, exposait l'histoire (2). Basile avait donc appris à écrire sa langue ; il avait lu les historiens, expliqué les poètes. Mais, pendant que le jeune chrétien commençait à subir, dans l'école et dans l'Église, la double influence de l'Orient et de la Grèce, déjà apparaissait en lui l'indifférence superbe des Grecs pour cette Rome lointaine qu'ils traitaient encore de barbare (3) et dont ils ne daignaient pas apprendre la langue.

La Grèce avait captivé ses fiers vainqueurs et leur avait donné ses arts. A Rome, un homme de bon ton devait parler le grec comme le latin, et, dans les écoles, on faisait marcher de pair l'étude des deux langues. En Grèce,

(1) Sanoti Greg, Naz,, t. i, p. 325. — (2) Ibid., p. 332. (3) Libanius, t. ii, p. 156.

rien de pareil. Ce petit grec que l'orgueilleux Romain trouvait bon tout au plus pour apprendre à ses enfants la langue d'Homère, lui rendit dédain pour dédain : il méprisa la langue de ses maîtres et parla grec dans Rome. Plutarque fut longtemps sans entendre le huin, ne l'apprit que par nécessité, et, de son aveu, ne le sut jamais assez pour comprendre les beautés de Cicéron (1). Saint Grégoire, sur le trône patriarcal de Constantinople, déclarait ne pas savoir la langue de Rome (2). Il en fut de même del saint Basile. Du moins, c'est vainement qu'on chercherait dans ses ouvrages quelque trace des poètes ou des prosateurs latins. Si des passages de THexaméron semblent tirés de Cicéron ou de Pline, il ne faut pas s'y méprendre. C'étaient des sortes de lieux communs qui se retrouveny dans Plutarque et dans Elien. Ceux-ci les avaient empruntés à quelque vieil auteur, Arislote, par exemple, et c'est à cette source première qu'avaient puisé Grecs et Latins. Les Grecs poussaient même si loin l'ignorance du lalin qu'un de leurs grammairiens ne semble pas se douter qu'il y ait des langues sans ariicle, et que Grégoire de Nysse, ayant à dire comment le mot ciel s'exprime en latin, l'écrit à peu près comme il devait l'entendre prononcer aux Romains, Kélovy. (3), sans se préoccuper de la quantité ni de l'étymologie. Si Julien, à Athènes, étudie presque autant la langue latine que la langue grecque, sa naissance, comme l'indique Libanius, lui en faisait une loi. Le futur empereur des Romains ne devait pas ignorer la langue de ses peuples. On comprend tous les malentendus

(1) Plutarque, vie de Démoslliène, 2. — (2) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 827. (3) Sancli Greg. Nyss. in Eunom., xii, p, 387.

d6 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTERAIRE

que dût amener celte ignorance du lalin chez les Grecs, et tout ce qu'il y eut souvent d'imaginaire dans les reproches d'hérésie que s'adressaient réciproquement, sans s'entendre, les églises d'Orient et d'Occident.

La littérature grecque était donc le fonds unique des études en Orient, et certes elle pouvait, à elle seule, satisfaire de nobles intelligences. Transportons-nous dans une de ces écoles et voyons comment le maître chrétien faisait vivre ses disciples avec les beaux génies de l'antiquité, sans toutefois leur abandonner le gouvernail de ces jeunes âmes. Le discours de saint Basile sur les auteurs profanes doit être, en plus d'un endroit, l'écho de ces leçons, comme le Traité des Études n'est souvent qu'un admirable commentaire de ce qui se faisait dans nos collèges, au temps de Rollin.

Le livre des livres dans les écoles grecques était Homère. C'était avec passion, avec un véritable culte, que les maîtres en parlaient à leurs élèves. Pour les chrétiens comme pour les païens, l'Iliade et l'Odyssée étaient les modèles du beau langage, la règle des mœurs, une école de vertu. Le monde ne voyait plus de pareils héros; les plaisirs, comme les vertus, avaient dégénéré; la nature elle-même n'avait plus la beauté de celle qu'avait chaulée le poète dlonie. « Ne te lai>se pas entraîner dans les théâires et » séduire par les spectacles qu'on y représente, disait à » Julien, encore enfant, son maîlre, le chrétien Mardo- » nius. Tu veux des courses de chevaux : il y en a d'ad- » mirablement décrites dans Homère. Prends le livre et lis. » Tu te plais aux danses des pantomimes : laisse-les ; la » danse des jeunes Phéaciens est plus mâle. Là, sont le

SUR SAINT BASILE. il

» joueur de lyre Phémius et le chanteur Démodocus. Il y » a même dans Homère nombre d'arbres, dont ceux que » nous voyons sont loin d'avoir le charme. Ainsi autrefois, » à Délos, je vis près de V autel d'Apollon s'élever une » jeune tige de palmier (1). Et l'île touffue de Calypso ! » Et la grotte de Circé î Et les jardins d'Alcinoûs ! Va , tu » ne trouveras rien de plus agréable (2). »

C'est dans Homère que les jeunes Grecs apprenaient à lire. Pendant tout le cours de leurs études , ils expliquaient ses poèmes, comme les plus beaux monuments de leur langue, et, à la fin, ils voyaient ses vers servir de texte aux leçons des rhéteurs. Aussi tous l'aiment, semblent le savoir par cœur et le citent le plus souvent sans le nommer. Ses vers remplissent la correspondance des Pères de l'Église, et plus d'une comparaison profane passe de ses poèmes dans leurs homélies.

Après Homère, venaient Hésiode et les Tragiques, Hérodote et Thucydide, Démoslhène, Isocrate et Lysias (3). Ainsi poètes, historiens, orateurs, formaient l'esprit, dirigeaient le cœur, élevaient l'âme des enfants. Mais ces auteurs étaient les coryphées du paganisme, et plus d'un passage de leurs livres blessait la morale sévère du christianisme. Nul doute qu'un maître religieux, un saint, comme le père de Basile, à propos des dieux d'Homère, de leurs discordes et de leurs turpitudes, dût plus d'une fois déplorer l'aveuglement d'un si beau génie, s'abandonner à des invectives contre sa religion, la traiter d'impiété et de

(1) Odyssée, VI, 162. — (2) Julien, S^ne partie, p. 79. (3) Ibid., p. 193.

démence (1). A Texemple de Platon, ils n'approuvaient pas tout dans ses fictions, ne s'évertuaient pas à voir des mythes profonds dans des anecdotes licencieuses, et trouvaient indigne de la divinité, et de fort mauvais exemple pour l'humanité, les querelles conjugales de Jupiter et de Junon, les malheurs de Vulcain, les amours adultères de Mars et de Vénus. Aussi était-ce avec choix et discernement qu'ils faisaient lire les poètes à leurs élèves. Le poète parlait-il d'hommes pervers? Célébrait-il des héros ivres ou amoureux? Mettait-il le bonheur dans une table abondante ou dans des chants efféminés ? Le maître faisait fuir ses élèves en leur bouchant les oreilles, comme fit Ulysse pour les chants des Sirènes : « Car l'habitude des mauvais livres est » le chemin des mauvaises actions (2). » Rapportait-il les paroles ou les actions des hommes vertueux? « Aimez-les, » disait le maître, rivalisez avec eux, faites tout pour leur » ressembler (3). » On lisait, dans Xénophon sans doute, l'allégorie d'Hercule entre le vice et la vertu (4), on expliquait les beaux vers d'Hésiode sur les deux chemins de la vie, « l'un rude, escarpé d'abord, plein de sueurs et de fatigues, puis aisé, facile et plus doux que l'autre chemin, celui qui mène au vice (5) » et on y voyait une magnifique exhortation à la verlu. On s'arrêtait, dans Plutarque, sur des vers de Théognis, qu'il attribue à Solon (6) ; on ne pensait peut-être pas à les rendre à Théognis , mais on disait que le poète avait en vue la même fin que nous (7).

{{) Julien, 2°"® partie, p. 194. ; sancti Basilii op., t. ii, p. 176. (2) Sancti Basilii op., t. ii, p. 173. — (3) Ibid. — (4) Ibid., p. 177. (5) Ibid., p. 176 ; Hesiodi Opéra v. 285. — (6) Plutarque, vie de Solon, 3. (7) Sancti Basilii op., t. ii, p. 177.

Socrate, frappé à la joue par un furieux, ne lève pas la main et le laisse se rassasier de colère. Son action est sœur du précepte : « A celui qui te frappe sur la joue, il » faut tendre l'autre, et voilà toute la vengeance (1). » Ainsi, les lettres saintes et les lettres grecques se rapprochaient, se mêlaient , se prêtaient un mutuel secours pour former les cœurs et les esprits dans cette Grèce asiatique.

Cette manière d'étudier les anciens , la jeunesse la retrouvait dans les grandes écoles. Païens et chrétiens s'empressaient de sortir des explications purement littéraires pour faire servir les beaux génies de l'antiquité au triomphe de la morale et de leur foi. Ecoutons ce passage de Basile, qui ne peut être qu'un souvenir d'une leçon de Libanius. « J'ai entendu dire à un habile interprèle de la pensée des » poètes, que toute la poésie d'Homère est un éloge de la » vertu, et que, si l'on excepte ce qui est de pur ornement, » c'est vers elle que tendent toutes ses fictions. C'est vrai , » surtout dans les vers où il représente le général des » Céphalléniens sauvé du naufrage. D'abord, à peine a-t-il » paru, que la princesse le révère, loin de rougir en le » voyant nu, parce qu'au lieu de vêlements, le poète l'a » paré de vertu. Ensuite, il semble si grand aux yeux des » Phéaciens que, renonçant à la mollesse de leur vie, tous, » les yeux fixés sur le héros , rivalisent avec lui , et qu'il » n'en est pas un dont le vœu le plus ardent ne soit d'être » Ulysse, et Ulysse échappé du naufrage. Homère, conli- » nuait le savant interprète du poète , Homère élève pres- » que la voix pour nous dire : Pratiquez la vertu , ô hom-

(i) Sancti Dasilii, t. ii, p. 179.

» mes, la vertu qui nage avec le naufragé, qui, lorsqu'il » est nu sur le rivage , le fait paraître plus grand que les » heureux Phéaciens (1). »

Jusqu'ici, les études de Basile répondent à peu près à notre instruction secondaire. Alors , comme aujourd'hui , ces premières études n'étaient qu'un acheminement à des travaux plus sérieux. Muni de ce premier bagage littéraire, un jeune homme riche, intelligent et qui voulait briller dans le monde, allait dans les grands centres, à Antioche, à Alexandrie, à Conslantinople et surtout à Athènes, étudier l'éloquence et la philosophie. Basile se rendit d'abord à Constanlinople, puis à Athènes (^). Il y trouva les maîtres les plus célèbres et des condisciples destinés, comme lui, à surpasser la gloire de leurs maîtres.

D'abord, c'est Grégoire de Nazianze, cet amant d'Athènes (3), qui, venant chercher la science dans cette ville d'or, la mère des belles choses, y trouva le bonheur. Compagnons d'études et habitant sous le même toit , ils se préservent l'un l'autre des taquineries et des dissipations de ce peuple d'étudiants , font admirer leur piété dans une ville pleine d'idoles et échappent à ses dissolutions, « comme ce fleuve qui traverse la mer sans perdre la douceur de ses eaux. » Même ardeur pour la science les anime ; ils font la gloire de leurs maîtres ; leur nom est connu dans toute la

(1) Sancti Basilii, t. ii, p. 177. -- (2) Sancti Greg. Naz,, 1. 1, p. 323, 326. (3) $iXa0vivaws.

Çrèce et leur amitié les fait mettre au-dessus d'Oreste et de Pylade (1).

Entre les deux amis, se plaçait souvent un autre jeune homme, passionné comme eux pour l'éloquence et la philosophie. Ce jeune homme, pâli par l'étude et vêtu d'un manteau de philosophe, c'est Julien, le neveu de l'empereur Constance. Une affection partagée le lie à Basile ; ils étudient ensemble les saintes lettres et cherchent un accord entre elles et la doctrine de leurs maîtres ; étude pleine de vives discussions entre les deux jeunes gens et qui, avec plus d'une analogie, aboutira dans l'un à l'Hexaméron, dans l'autre à la doctrine du Soleil-Roi. Grégoire n'aime pas Julien, qui lui enlève son ami et le distrait de l'éloquence pour l'entraîner dans les spéculations de la philosophie. Peut-être a-t-il su le deviner sous le déguisement qui le cache. Tout lui déplaît dans Julien. Ce cou sans consistance, cette agitation et ce balancement des épaules, ce regard vif, égaré, qui sent la folie, cette démarche irrégulière et chancelante, ce nez qui respire le dédain, cette physionomie railleuse, ce rire convulsif, cette parole saccadée, ces interrogations précipitées, ces réponses sans suite, ne lui annoncent rien de bon (^). Quant à Julien, il caresse les deux jeunes gens. Peut-être ne désespère-t-il pas de les faire servir un jour à ses desseins secrets ; dès lors , pourtant , leur vie , leur langage , leur union, devaient lui montrer en eux d'ardents adversaires (3).

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 326 et seq. — (2) Ibid., p. 122. (3)lbid., p. 132.

Suivons Basile devant les chaires de ses maîtres. Comme aujourd'hui, deux enseignements se donnent dans ces grandes écoles : celui des lettres et celui des sciences. Les sophistes enseignent l'éloquence ; les philosophes le grand tout, l'être, c'est-à-dire, Dieu, le monde et l'homme. Mais les maîtres n'ont pas seuls la parole. Cette vive jeunesse de l'Orient eût peu goûté notre enseignement calme, froid et sans réplique. Le maître exposait ; puis s'engageaient d'ardentes discussions, où brillaient maîtres et élèves, et où Julien, « qui instruisait les autres plutôt qu'il n'était instruit lui - même , » mérita le nom de Fontaine de science (1).

C'est ainsi que Basile étudia la rhétorique à Constantinople et à Athènes, tantôt s'exerçant dans de brillantes déclamations, tantôt écoutant les savantes leçons de Libanius , qui resta son ami (2) , d'Himère de Bithynie et du chrétien Prohérèse d'Arménie (3). On a perdu les déclamations de Prohérèse, que Borne avait proclamé le roi de l'éloquence (4) ; mais celles de Libanius et d'Himère, dont plus d'une a pu être entendue de Basile, ont été conservées et nous donnent une idée de l'enseignement qui forma l'un des plus grands orateurs de ce siècle.

Ces déclamations sont des discours de circonstance, des leçons de style, des modèles d'exercices. Parmi les premiers, on voit des semonces à de mauvais écoliers, que le

(1) Libanius, t. ii, p. 267. — (2) Saint Basile, lettres 333 et suivantes.

(3) Socrate, iv, 26 ; Sozomène, vi, 17. Socrate et Sozomène disent à tort qu'Himcre était chrétien. « Cet homme si éloquent fut, ce qui est évi- » dent, impie envers la religion. Tout en imitant les chiens qui mordent en » dessous, il aboie contre nous, » Photius, Himère, Rotom. 1653, p. 355.

(4.) Eunape, éd. Firrain Didot, p. 492.

maître menace de l'expulsion du temple des muses, comme d'une espèce de mort (1), une improvisation pour calmer une révolte, qui avait éclaté au milieu de la leçon. « Le » zéphyre apaise les flots, disait Himère à la turbulente » assemblée ; et l'orateur attique , avec l'éloquence grec- » que, ne pourra calmer une sédition (2) ! » L'heureux temps que celui où des phrases harmonieuses suffisaient pour contenir les emportements d'une jeunesse indocile ! Ailleurs, dans une sorte de discours d'ouverture que le même sophiste prononce devant des élèves nouveaux, dont l'un, venu du mont Argée, fut peut-être Basile, il est curieux, de voir le ton mystique que prenaient les rhéteurs, les recommandations qu'ils adressaient à la jeunesse et la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes (3).

On chercherait vainement dans les leçons de style un enseignement simple, clair et net. Même dans des sujets tout didactiques, on trouve une profusion de comparaisons, d'allusions, de mythes. Ces jeunes Grecs voulaient partout les enchantements de la poésie. Platon avait élevé leurs pères aux sublimités de la philosophie par de belles et ingénieuses allégories. A son exemple, Himère veut-il recommander la variété ? Il parle de Protée, qui ne put être quun habile orateur (4) ; il raconte la fable de Protagore et dit comment Proméihée et Epiméthée vinrent animer la nature encore inerte et la faire sortir de sa laide uniformité par une variété harmonieuse (5). A tout propos, les rhéteurs s'abandonnaient à ce penchant pour la fiction que

(i) Libanius, t. i, p. 574.. — (2) Himère, éd. Firmin Didot, p. 30. (3) Ibid., p. 90. — (4) Ibid., p. 88. - (5) lbid., p. 89.

l'on retrouve jusque dans leurs élèves chrétiens , Basile , Grégoire de Nazianze et Chrysoslome. Himère a-t-il à gourmander la paresse d'un des compatriotes de Basile? Rien de bon, semble-t-il dire à son jeune auditoire, ne peut venir des bords du Mêlas, du ^eum noir ; et, dans une allégorie, qui sent moins l'invective que le désir de plaire, il raconte comment de transparentes et d'argentées qu'elles étaient, les eaux de ce fleuve devinrent noires, quand Bacchus, à son retour de l'Inde, y fit baigner ses noirs captifs (1).

Les modèles des exercices (2) que les rhéteurs faisaient faire à leurs élèves, ont beaucoup de rapport avec les discours que l'on donne dans nos classes de rhétorique. Dans ces exercices dont les poètes, l'histoire, la vie pratique, fournissaient les sujets, les sophistes se posaient en maîtres de beau langage, de vertu et de sagesse politique (3). « Je cherche la vertu, disait Himère, et c'est à » cause d'elle que je loue les grands hommes (4). » Aussi, dans ces déclamations, tout n'est pas oiseux et d'une éloquence plus pompeuse que vraie. Il est tel passage, inspiré par la lecture de Démostbène à un de ces jeunes Grecs et recueilli par le maître, qui peut-être n'eût pas déparé un discours du grand orateur (5). Dans une déclamation con-

(1) Himère, p. 31. — (2) Mslfrat. (3) Julien, 2"^^ partie, p. 193.

(4) Himère, p. 33.

(5) Démoslhène, sur le bruit qu''Alexandre va faire rentrer les exilés, conseille aux Athéniens de rappeler Eschine : « Qu'Eschine revienne, lui » faisait dire le jeune orateur, mais à la voix de Démostbène, non à celle » d'Alexandre ; malgré la loi, plutôt que sur l'ordre d'un roi ; rappelé par » pitié, plutôt que par peur. . . Mais Eschine est un méchant ! Ajoute^ si tu » veux, l'extermination de la Phocide, la trahison de la Thrace, la mort de

tre un mauvais riche, il est telle apostrophe qui, si elle fut entendue de Basile , dut vivement frapper le futur avocat des pauvres : « Tu ne seras pas toujours heureux, ô riche : » toi aussi, il faut que tu aies ton tour dans le drame. Car » jamais on n'a vu de tragédie, où les tyrans ne finissent » par tomber (1). »

Ainsi, malgré de nombreux sacrifices à une vaine et futile rhétorique, les sophistes du quatrième siècle, par l'étude des anciens poètes, de toutes ces muses qu'ils aimaient et faisaient aimer à leurs élèves, pour parler comme l'un d'eux, par une lecture approfondie de Démoslhène et de Platon, et surtout en recommandant, sans toujours le pratiquer eux-mêmes, de mettre la vertu avant le style, les idées avant les mots, parvinrent à former des hommes et à faire revivre les lettres grecques au milieu de la décadence générale.

On reconnaissait Julien pour l'élève de Libanius à son style (T). Les ouvrages de saint Basile ne laissent pas voir moins de traces de l'enseignement des sophistes. Aussi avait-il été un de leurs plus brillants élèves. « Qui lui » comparer dans la rhétorique, dont le souffle a Virripé- » tiiosité de la flamme (3) ? disait son fidèle compagnon » d'études : il eut tout des rhéteurs, excepté les mœurs (4) ». Basile , non plus que Julien , n'a jamais renié ses maîtres. Loin de trouver, comme Eunape, faibles, mortes et sans

» Kersoblepte, enfin, tous ses forfaits. Eh bien ! La République a plus d'une » fois pardonné aux méchants: mais jamais, quand elle gardait sa fierté, elle » n'a reçu la loi de personne. » Himère, p. 6.

(1) Himère, p. H. — (2) Libanius, t. ii, p. 182. — (3) Iliade, vi, 182.

(4) Sancti Greg. Naz. t. i, p. 333.

inspiration (1), ces déclamations de Libanius auxquelles il n'a peut-être manqué que la réalité pour être de la véritable éloquence, tous deux les lisaient avec amour et en témoignaient leur admiration avec le même enthousiasme. « Que tu es heureux, s'écriait l'empereur, de parler ou » plutôt de penser ainsi ! quel discours ! quelle âme î quel » jugement ! quel style ! quelle harmonie (T) ! »

« J'ai lu ton discours, ô le plus savant des hommes, » écrivait l'archevêque, et je l'ai vivement admiré. 0 Mu- » ses ! ô éloquence ! ô Athènes ! quels présents vous faites » à ceux qui vous aiment (3) î » Aussi se plaisait-il à envoyer les jeunes Cappadociens à cette source abondante, où lui-même avait puisé avec tant de bonheur (4).

Basile ne se passionna pas moins pour la philosophie que pour la rhétorique, qui n'était que comme un instrument dont la philosophie apprenait à se servir. Julien nous donne une idée de la manière dont Basile et lui durent entendre professer celle science par les Néo-Platoniciens d'Athènes. Elle embrassait la Logique, la Physique et l'Ethique, dont chacune, fidèle à la manie de la triade qui possédait toute l'école, se subdivisait encore en trois parties. La Logique, suivant qu'elle s'appuyait sur le vrai, le piobable ou l'apparence, s'appelait démonstrative, persuasive ou sophistique. La Physique comprenait îa Théologie, les Mathémathiques et la Théorie des idées. La Morale, la Pratique, comme l'appelait Julien, suivant qu'elle avait en vue la direction de l'individu, de la famille ou de l'État, prenait les

(1) Eunape. Éd. F. Didot, p. 496, — (2) Julien, ep. ii.

(3) Sancti Basilii op., ep. 353, p. 4-61. ~ (4) Ibid,, ep. 346, 349 et 353.

noms d'Éthique, d'Économique et de Politique (1). Ce vaste ensemble de connaissances ne formait qu'une science, la science de l'être. La Logique apprenait à l'intelligence à se connaître, à se diriger et à trouver Dieu en soi ; la Physique lui disait ce qu'étaient Dieu et le monde ; la Morale lui enseignait la fin de l'homme et le moyen d'y parvenir.

En présence de ce grand problème, qui a toujours tourmenté la raison humaine , quel entraînement devaient exercer sur Basile la métaphysique élevée des Alexandrins, leur morale pure et austère? Malgré les superslitions des disciples de Jamblique, le mysticisme de Plotin, son ravissement en Dieu par l'amour, aidé de la prière et de l'étude, son Dieu triple comme celui de l'Évangile, pouvaient-ils ne pas séduire cette âme chrélienne ? Quand les disciples de Platon lui disaient « ce qu'est l'âme, d'où elle vient et où elle va, ce qui l'abaisse et ce qui la relève, quel est pour elle l'esclavage, quelle est la liberté, comment elle peut échapper à l'un et jouir de l'autre (2), » ne devait-il pas, comme Libanius nous l'apprend de Julien, recevoir avec avidité un tel enseignement ? Mais aussi que de luttes entre sa foi et la doctrine de ses maîtres! que d'incertitudes ! que d'erreurs même acceptées, caressées comme des vérités, puis abandonnées ! que de déceptions ! que de désenchantements ! « Il poursuivait une espérance, dit Grégoire ; » il proclama Athènes un vain bonheur (3). » Mais ce désenchantement ne dura qu'un instant et jamais il ne renia

(1) Julien, Cramoisy, l''^ partie, p. 130.

(2) Libanius, t. ii, p. 265.— (3) Sancli Gregorii Naz. op., 1. 1, p. 329.

que les excès d'une science à laquelle il s'était livré avec une passion qui n'eut d'égale que celle de Julien. « Qui le » surpassa, dit son panégyriste, dans la philosophie, cette » science sublime qui s'élève au-dessus du monde, soit dans » la philosophie pratique et contemplative, soit dans la » dialectique, cet art des démonstrations rationnelles et » des luttes de la pensée ? Et telle y fut sa force, qu'il eût » été plus facile de sortir d'un labyrinthe que des filets de » son raisonnement. Il apprit l'astronomie , la géométrie, » le rapport des nombres , assez pour ne point se laisser » battre par les plus habiles, mais il en rejeta l'excès, » comme inutile à ceux qui veulent être pieux. Aussi devons- » nous l'admirer davantage dans ce qu'il sut choisir ou » dans ce qu'il sut laisser (1)? » On voit qu'il savait dès lors allier dans une sage mesure la foi chrétienne et les sciences de la Grèce.

Après avoir « chargé leurs vaisseaux de science, » Basile et Grégoire songent à retourner en Gappadoce. C'est en pleurant que Julien s'éloigna d'Athènes, où il eût voulu vivre et mourir (2). Ses rivaux quittent avec la même peine cette terre des Muses. « Le jour du départ était arrivé, dit » Grégoire de Naziauze, et avec lui les derniers entretiens, » les rappels, les gémissements, les embrassements, les » larmes. Car il n'est rien d'aussi triste que de se séparer » d'Athènes et de ses amis d'études. C'était un spectacle » attendrissant et qui n'est pas indigne de l'histoire. Autour » de nous se pressaient le chœur de nos condisciples, * quelques-uns même de nos maîtres. Ils disaient qu'ils ne

(i) Sancti Gregorii Naz. t. i, p. 333. — (2) Libanius, t. ii, p. 227.

» pouvaient nous laisser partir et avaient recours à tout, » aux prières, à la force, à la persuasion (1). » Grégoire se laisse fléchir ; mais rien ne peut retenir Basile, ni ces regrets, ni les larmes de son ami, qui se plaint d'être trahi. Il s'empresse de retourner en Cappadoce, où Grégoire ne larde pas à le suivre.

Quel était l'effet de celte éducation élégante et réfléchie sur les vives et riches natures de l'Orient ? Il semble que Lucien a vouki le décrire dans une piquante anecdote. Un homme opulent et fastueux, un oriental sans doule, vint à Athènes, où il se rendait insupportable par la multitude de son cortège, la bigarrure de ses habits et tout son or. Ce pauvre homme voulait passer pour heureux ; il fit pitié aux Athéniens, qui entreprirent de faire son éducation. Leurs fines plaisanteries, leur exemple surtout, le débarrassèrent peu à peu de celle armée d'esclaves qu'il traînait sur les places et dans les bains, lui enlevèrent ses robes de pourpre, firent tomber de ses doigts cette multitude de bagues. Il s'en retourna parfait et accompli, grâce aux leçons de ce peuple spirituel. A son exemple, Basile et Grégoire étaient venus se corriger à Athènes de la pompe et de l'emphase du langage oriental, de cet amas fastueux de figures et de métaphores, des dérèglements de l'imagination asiatique. S'ils n'ont pas tout à fait renoncé aux couleurs éclatantes, s'ils gardent un peu de leur or et de leurs diamants, si des fleurs brillent encore sur leurs robes, du moins, ils les

(1) Sancti Gregorii op., t. i, p. 333, 334.

portent avec goût et ont, sous ces restes de luxe oriental, l'aisance et la grâce athénienne.

Pendant que les rhéteurs formaient leur goût, leur raison s'est développée dans le commerce des philosophes. Ils reviennent d'Athènes avec la foi qu'ils y ont portée; mais la méthode, la réflexion, la curiosité sont venues l'expliquer, la contrôler, en sonder les mystères. Devant eux, s'ouvrent de nouveaux horizons, quelquefois obscurcis de nuages, le plus souvent clairs et transparents, à travers lesquels ils voient distinctement la vérité que depuis leur enfance la religion leur enseigne dans les écoles de catéchumènes.

Pour ceux qui devaient se consacrer à l'Église, ces laborieuses études n'étaient que le prélude d'études plus laborieuses encore ; elles introduisaient les autres dans la vie publique. En revenant d'Athènes ou d'Alexandrie, un jeune homme voyait s'ouvrir devant lui toutes les carrières libérales. Césaire, frère de Grégoire de Nazianze, après avoir quitté Alexandrie, devient un des premiers médecins de Conslantinople, est élevé à la dignité de sénateur et mérite la faveur des empereurs. D'autres plaident au barreau et parviennent aux magistratures, au gouvernement des provinces, aux dignités de la cour. Mais il est deux carrières qui séduisent et attirent les meilleures intelligences : l'enseignement des écoles et l'Église. Ces jeunes gens qui reviennent d'Athènes avec la passion des lettres et l'esprit rempli des triomphes de leurs maîtres, ne trouvent rien de plus beau que de faire entendre une parole éloquente, au milieu d'un auditoire enthousiaste. Puis, quand leurs succès les ont désignés à la foule, de gré ou de force, l'Église les

prend et, au iieu d'une chaire académique, leur donne une tribune. Ce fut l'histoire de Basile, de son frère et de son ami; ce fut celle de son disciple Amphilochius. Tous furent rhéteurs avant d'èlre évéques.

Si Basile est revenu un peu désenchanté de la philosophie, il a conservé un vrai culte pour les lettres et les enseigne avec le plus grand éclat (1). Quoiqu'en dise son ami (^), il sacrifie au monde et à la scène et cherche moins à répondre au désir de ses compatriotes qu'à se donner un théàlre. Sa sœur Macrine le jugeait avec moins d'indulgence. « Elle le trouvait, dit Grégoire de Nysse, » gonflé outre mesure de l'orgueil que donnent les lettres : » dans sa morgue, il méprisait toutes les dignités et regar- » dait de son haut ceux qui brillaient de l'éclat de la puis- » sance (3). » Croyons-en une sœur et un frère plutôt qu'un panégyriste nécessairement complaisant. Aussi bien pourquoi faire les saints et les grands hommes plus parfai's qu'ils n'ont été ? Pourquoi leur ôter nos misères ? Quand nous les voyons faibles comme nous, il semble que nous désespérons moins d'approcher de leurs vertus. D'ailleurs qui ne pardonnerait un enivrement bien naturel à un jeune homme qui avait la conscience de sa supériorité et s'entendait, chaque jour, applaudir par toute une ville, fîère de ses succès ?

En même temps, le jeune rhéteur, joignant à l'orgueil de ses confrères plus d'un de leurs autres défauts, menait à Gésarée une vie assez dissipée. C'est, du moins, ce que

(1) Ruffin, liv. II, c. 9. — (2) Sancti Gregorii Naz. op.^ t. i, p. 334.. (3) Sancti Gregorii Nyss. op. : vit. sanclaj Macrinae, 2.

l'on peut conclure d'une lettre que lui adressait son ami, déjà retiré à Azianze. « Je ne veux pas, lui disait Grégoire, » qu'on me reproche la Tibérine avec ses neiges et ses » hivers, ô homme trop ennemi de la boue, qui ne marches » que du bout des pieds, qui ne foules que des parquets, » homme ailé, toujours en l'air. Est-ce que nous vous » reprochons d'être pâles, de respirer à l'étroit et de vous » mesurer le soleil ? Ici, nous sommes brillants de santé, » bien repus et libres comme l'air. Vous autres, vous vivez » dans les délices, au sein de l'opulence, toujours dans » l'Agora. Je ne t'en fais pas mon compliment*; mais cesse » de me reprocher ma boue, ou je te jette à la face les » tripots de Césarée et tous ses vices (1). » Celte lettre, empreinte d'un léger épicurisme et qui rappelle plus d'une épître d'Horace, nous donne-t-elle l'idée de deux saints ? Otons les noms : c'est un ami des champs qui écrit à un ami de la ville, à un élégant du quatrième siècle.

Mais cet esprit solide devait se dégoûter vite des honneurs et des séductions du monde. Dès Athènes, Grégoire et lui, dans un moment de ferveur religieuse, s'étaient promis de vivre ensemble dans la retraite. Depuis longtemps aussi, sa sœur Macrine le pressait d'embrasser la vie laborieuse des solitaires et d'arriver par la pauvreté à la vertu et à la sagesse chrétienne. « Enfin, dit Grégoire de Nysse, rejetant » la gloire que donnent les lettres profanes, nouveau Moïse, » il préfère les Hébreux aux trésors des Égyptiens (2). »

Dégoûté du monde, Basile se donne sans réserve à

(1) Sancti Gregorii Naz. op., t. i, p. 770.

(2) Sancti Greg. Nyss., t. ii, p. 924.

l'Église. Dès lors commence pour lui une nouvelle éducation, l'éducation religieuse, la contrepartie d'Athènes. Écoutons-le d'abord raconter lui-même sa conversion et le grand parti qu'il prit. On croit lire un chapitre des Confessions de saint Augustin. « Après avoir donné beaucoup de temps à » la vanité , après avoir perdu presque toute ma jeunesse » en travaux futiles pour saisir les enseignements d'une » sagesse que Dieu fait déraisonner, je me réveillai enfin » comme d'un profond sommeil et je jetai les yeux sur » l'admirable lumière de la vérité, celle de TÉvangile. Je » vis alors l'inutilité de la sagesse des princes du monde, » qui travaillent sans résultat. Je pleurai longtemps sur les » misères de ma vie, et, dans mes prières, je demandais » qu'une main vint me prendre et m'initier aux dogmes de » la piété. El avant tout, je me mis à redresser mes mœurs, » qu'avait perverties la longue fréquentation d'un monde » frivole. Puis, quand j'eus lu l'Evangile, quand j'y eus vu » que le meilleur moyen d'arriver à la piété, est de vendre » ses biens, d'en partager le prix aux pauvres, de ne plus » s'inquiéter de cette vie et de ne laisser distraire son âme » par aucune sympathie pour la terre, je souhaitais trouver » un des frères qui ont choisi cette voie, pour traverser avec » lui la courte agitation de la vie. »

Basile avait été demander l'éloquence et la science profane aux rhéteurs et aux philosophes d'Athènes : maintenant il va chercher la perfection , la philosophie religieuse, en Egypte, en Palestine et en Syrie, où de nombreux solitaires faisaient fleurir la piété.

« J'en trouvai, dit-il, beaucoup à Alexandrie, beaucoup » dans le reste de l'Egypte, d'autres en Palestine, en Calé-

» Syrie et en Mésopotamie. J'admirais leur abstinence, leur » patience dans les travaux, leur longue tension dans les » prières. Vainqueurs du sommeil, au-dessus de tous les » besoins de la nature , toujours dans la haute et libre mé- » ditation de l'àme, supportant la faim, la soif, le froid, la » nudité, sans faire attention au corps, sans lui donner une » marque de sollicitude, vivant, pour ainsi dire, dans une » chair étrangère, ils m'ont fait voir, en réalité, comment » l'homme dès ici-bas peut être étranger à la terre et vivre » dans le ciel. »

Basile trouvait enfin cette perfection, cette absorption en Dieu, que tous alors, chrétiens et Hellènes, vantaient à l'envi. <c Dans mon admiration, ajoute-t-il, je félicitais ces » hommes de mener une telle vie et j'aspirais à devenir » leur imitateur (1). »

Nous voilà bien loin d'Athènes, de Démosthène et de Platon. Tel est l'homme dans l'ardeur de la jeunesse. 11 ne sait pas aimer deux choses à la fois, il va de l'une à l'autre par de vives et impétueuses réactions. Ce n'est que plus tard, quand il s'est rassis et jette un regard calme sur le passé, qu'il cesse d'être exclusif et sait allier ce qui est fait pour se prêter un mutuel concours. Basile ne traitera pas toujours les lettres et la philosophie grecques de frivolités et ce sera pour lui un éternel honneur de les avoir fait concourir avec la théologie au triomphe de la morale et de la foi chrétienne.

De retour de ses longs voyages, Basile se retire à Annési, auprès de sa mère et de sa sœur, et y fonde son premier

(1) Sancti Basilii, ep. 223, p. 337.

monastère. Il y attire son ami et le suit, Tannée suivante, à Azianze, dans une autre solitude. De celte retraite laborieuse, où ils se passionnent pour l'étude des saintes lettres, sortiront deux grands évêques , deux Pères de l'Eglise. Platon , Aristote et Plotin les avaient dirigés dans la philosophie profane; ils eurent pour guides dans la philosophie religieuse les anciens commentateurs (1), Aquila, Symmaque et Théodolion, le savant Eusèbe et surtout Origène (^) , un néo-platonicien, comme eux, et alors l'oracle de la théologie. Sans oublier, quoique dise Basile, ce qu'ils avaient appris à Athènes, « ils vivaient avec Moïse, Élie et autres bienheureux, qui leur enseignaient la vérité dans une langue barbare (3). » L'Evangile leur servait d'introducteur pour pénétrer le véritable sens des prophètes; la méditation des prophètes leur faisait entendre les mystères de l'Evangile, et cette double étude les élevait à l'intelligence pure et nette du souverain Roi de l'univers (A). Ils firent plus que d'étudier Origène, leur premier maître dans la science sacrée ; ils voulurent le mettre à la portée de tout le monde, peut-être le corriger, en le rendant tout à fait orthodoxe; et deux des plus brillants écrivains du siècle ne dédaignèrent pas le rôle de compilateurs, en publiant, sous le titre de Philocalie cV Origène, des extraits où ils avaient réuni tout ce qui pouvait être utile aux amis de la science (5).

Telle fut l'éducation de Basile ; ce fut celle de Grégoire de Nazianze, de Chrysostome et de leurs plus illustres contemporains. Elle les prenait au berceau pour les déposer

(1) Ruffini, 1. II, c. 9. — (2) Socratis, 1. iv, c. 26 ; Sozomenis, 1. vi, c. 17. (3) Sancti Basilii, ep. 339, p. ^155. — (4) Sancti Amphilochii, ii* homilia. (5) Sancti Gregorii Naz. op., t. i, p. 843.

sur les degrés du trône épiscopal. Trente ans d'études pré paraient à peine à vingt ans de travaux ; car les rigueurs de Tascétisme, les fatigues de l'épiscopat, les luîtes religieuses, épuisaient vite ces laborieuses existences. Mais aussi avec quelle fécondité, quelle vigueur de pensée, quelle maturité de jugement défendaient-ils, dans leurs écrits, la cause à laquelle ils avaient voué leur vie !

Cette éducation mixte, moitié païenne et moitié chrétienne, alors comme aujourd'hui, ne manquait pas de contradicteurs. Julien n'était pas le seul qui renvoyât les jeunes chrétiens à Luc et à Mathieu et leur reprochât de ne pas laisser Homère aux adorateurs des dieux d'Homère. Bien des chrétiens, dans l'excès d'un zèle aveugle, rejetaient la science profane comme pleine de dangers. Déjà même il s'était élevé des écoles où l'on n'enseignait à la jeunesse que les saintes lettres. C'étaient celles des monastères, où, à côté des novices, les moines élevaient des enfants du siècle, destinés à retourner dans le siècle (1). Basile, tout en encourageant cette pieuse éducation, la trouvait insuffisante et préférait pour ses jeunes parents l'instruction des écoles publiques à celle de ses propres monastères (2). Grégoire et lui savaient bien que Libanius n'avait été pour rien dans l'apostasie de Julien ; et que, loin d'empêcher ses disciples de devenir des saints, il contribuait à en faire d'éloquents défenseurs de la foi.

(1) Sancti Basilli op., t. ii, p. 518. — ■ (2) Ibid., p. 173 et 174.

Il appartenait à ces deux brillants élèves d'Athènes de défendre une éducation dont ils étaient les plus beaux modèles ; et c'est à eux qu'il faut renvoyer les réformateurs modernes qui, au nom des Pères de l'Eglise, prétendent arracher des mains de notre jeunesse les divins auteurs qui ont formé les Pères de l'Eglise. « Le premier des » biens, dit Grégoire, c'est la science ; et je n'entends pas » seulement la nôtre, cette noble science qui dédaigne les » ornements et la pompe du langage pour ne s'attacher » qu'au salut et à la beauté des biens spirituels ; je parle » aussi de la science profane, que tant de chrétiens, bien » aveugles sans doute, rejettent comme pleine d'écueils et y> de dangers, comme éloignant de Dieu. Faut-il mépriser » le ciel, la terre et l'air, parce qu'ils ont reçu un culte » criminel d'hommes qui, au lieu de Dieu, adoraient l'œu- » vre de Dieu ? Ne méprisons pas la science parce qu'elle » déplaît à quelques-uns, et regardons ses ennemis comme » des grossiers et des ignorants. Ils voudraient que tout le » monde leur ressemblât pour cacher leur ignorance dans » celle des autres. N'avoir que les mœurs ou la science » toute seule, c'est n'avoir qu'un œil. Mais ceux qui bril- » lent dans les deux à la fois, véritables ambidextres, ceux- » là sont les parfaits, et, dès ici-bas, jouissent de la béatij> tude de l'autre vie (1) ».

Basile fît plus que défendre cette éducation qui relevait les chrétiens aux yeux des païens et avait excité la jalousie de Julien. Il voulut la diriger de ses conseils, et, pour me servir de l'expression d'un de ses disciples, faire de la

(1) Sancti Gregorii Naz. op. t. j, p. 323 et 324.

science terrestre la servante de la céleste sagesse (1). C'est l'objet de son discours sur les fruils que l'on peut retirer des auteurs profanes. On n'aurait pas une juste idée de ce livre, si l'on n'y voyait que des conseils sur la manière de lire les ouvrages païens avec utilité et sans danger. Saint Basile n'aurait fait que développer la pensée de Plutarque, au point de vue du clirislianisme. Son but est plus hardi. Il veut, en répondant, à la fois, aux accusations de Julien et aux plaintes des chrétiens timorés, montrer que les lettres grecques ne sont pas une religion, mais un instrument, (jui peut rendre au christianisme les services qu'il a rendus au paganisme. Il veut consacrer leur alliance avec l'Évangile, et, si je puis ainsi parler, faire entrer Homère et Platon dans l'Église. Ces beaux génies, qui avaient formé les grands hommes de la Grèce païenne, devaient, dans la Grèce chrétienne, former les défenseurs du culte nouveau. Or, quel doit être leur rôle dans l'éducation de la jeunesse ? Loin d'être nuisibles, leurs ouvrages, par la ressemblance des doctrines, sont une préparation indispensable aux profondeurs des mystères. « Enfants, dit l'orateur » à ses jeunes parents, en attendant que l'âge nous per- 3> mette de pénétrer la profondeur des études sacrées, nous » y préludons par d'autres études qui n'en diffèrent pas » entièrement et qui sont comme des ombres et des miroirs » sur lesquels s'exerce la vue de notre âme. Nous imitons » ainsi ceux qui se forment à la tactique militaire : après » s'être dressés aux mouvements cadencés des mains et au » pas de la pyrrhique, ils recueillent dans les combats le

(l) Sancti Amphilochii, ep. ad Seleucuin.

» fruit de leur instruction. Nous aus^i, nous avons à sou- » tenir un combat, le plus grand des combats. Pour nous y> y préparer, il nous faut tout faire, travailler de toutes » DOS forces et vivre avec les poètes, les historiens, les ï orateurs, tous ceux, enfin, dont nous pouvons attendre » quelque profit pour l'utilité de notre âme.

» Comme les teinturiers font d'abord subir certaines » préparations à TétofTe qui doit recevoir la teinlure et y » mettent enfin la couleur ; si nous voulons conserver à D jamais ineffaçable la gloire du bien, nous nous inilierons » à ces études étrangères, avant de prêter l'oreille aux » sacrés et mystérieux enseignements. Alors, comme ceux » qui se sont habitués dans l'eau à contempler le soleil, » nous attacherons nos yeux sur la lumière elle-même (1) ».

Les études profanes ne sont pas seulement une préparation aux éludes religieuses : il y a parenté entre les deux doctrines. L'une est le soutien et la parure de l'autre. « De » même que l'arbre, dont la vertu propre est de se couvrir y> de fruits en leur saison, doit sa parure aux feuilles qui i) s'agilent autour de ses branches : ainsi la vérité est le y> fruit de l'âme ; mais elle ne se revêt pas sans grâce de » la sagesse étrangère, qui, comme un feuillage, abrite le » fruit et charme la vue (2) » .

(1) Sancli Basilii op., t. ii, p. 174 et 175. — (2) Ibid., p. 175.

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