‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 3 sur 44 · SAINT BASILE ETABLIT LES MOINES DANS LE DIOCESE DU PONT · texte numérisé non relu

SAINT BASILE ETABLIT LES MOINES DANS LE DIOCESE DU PONT

I. État de l'Église de Cappadoce. — Clergé insuffisant, en présence de l'hérésie. — Saint Basile cherche des défenseurs plus stirs dans les moines.

il. Fraternités d'Eustathe. — Saint Basile veut unir dans son institut l'action à la contemplation. — Il appelle Grégoire de Nazianze pour le seconder.

m. Travaux évangéliques de saint Basile dans le diocèse du Pont. — Partout s'élèvent des monastères.

IV. Comment ils se remplissent. — Moines Basiliens. — Pauvreté. — Vœux. — Famille qui se suffit à elle-même. — Travail, étude, prière. — Le moine Basilien secourt ses semblables par la prédication et les bonnes œuvres. — Asiles des étrangers et maisons des pauvres.

V. Milice dévouée, quelquefois gênante, même pour saint Grégoire et saint Basile.

VI. Souvent attaquée. — Défendue par saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostome. — Appréciée par Julien.

Ce n'était pas une perfection solitaire et égoïste, sans profil pour ses semblables , que Basile avait cherchée dans ses voyages. Cet esprit pratique était allé étudier les maux de l'Église au berceau de la religion et des hérésies qui la divisaient alors. Ce qui avait dû surtout l'attirer à Alexandrie, c'était le désir de voir Athanase et de se former à l'école de cet intrépide défenseur de la foi de Nicée. Il ne le rencontra point (1). Chassé par un concile d'évêques , Athanase errait de désert en désert. Mais Basile trouva

(1) Sancti Basilii, ep. 80, p. 173.

partout le patriarche absent ; il le voyait gouverner l'Egypte du fond de sa retraite ; il voyait, attentive à la volonté du chef invisible, la milice du désert porter ses ordres, copier ses écrits et les répandre dans tout l'Orient. Dès lors Basile avait compris que le plus sur moyen de préserver sa patrie des attaques de l'hérésie partout triomphante, c'était de la mettre sous la garde d'une armée fidèle et disciplinée comme celle qui luttait sous les ordres d'Athanase.

Si nous en croyons Grégoire de Nazianze, rien ne distinguait plus les Cappadociens que la fermeté de leur foi et leur sincère croyance en la Trinité (1). Pourtant que de dissidents ne nous montre-t-il pas lui-même autour de la chaire de l'évèque !

« Les uns, dit-il, viennent avec des opinions toutes » faites, avec les dogmes dans lesquels ils ont été nourris : » pour eux se laisser persuader n'est pas de la piété , mais » la trahison de la vérité. D'autres, par fausse gloire et » par esprit de dominalion, exaltent l'iniquité, s'arment » comme les enchanteurs de l'Egypte, non contre Moïse, » mais contre la vérité, et se lèvent contre la saine doc- » trine. D'autres, poussés par l'ignorance et la témérité, » sa compagne, se jettent, comme des pourceaux, sur tout » enseignement et foulent aux pieds les belles perles du » salut. D'autres, enfin, n'apportent de chez eux aucune » idée arrêtée, mais s'adressent à tous les maîtres, à toutes » les écoles, pour choisir dans chacune ce qu'il y a de » meilleur et de plus sûr. Mauvais juges de la vérité, après » avoir souvent changé de maîtres, après avoir jeté, comme

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 339.

» (le la poussière, bien des livres au vent, ils méprisent » également loule doclrine et se rient de notre foi, comme » si elle était incertaine : aveugles qui ne voient pas le » soleil (1)! » Des hérétiques de bonne foi, des esprits forts, des incrédules, des éclectiques, que de loups dans la bergerie ! Ajoutez que les livres du Galate Eunomius sont dans toutes les mains, qu'Aélius, condamné par les Sémiariens , va èlre exilé en Phrygie , d*où son influence s'étendra sur toute la péninsule, enfin, que Constance, maître de l'Orient et de l'Occident, est décidé à ne rien négliger pour le triomphe de sa foi. L'incendie, qui avait désolé tout l'Orient, commençait donc à embraser la Cappadoce. Déjà il atteignait ses églises, qui n'avaient encore pleuré qu'à la fumée qui venait des régions voisines (2).

Basile devait trouver le clergé de Cappadoce insuffisant pour lutter contre un pareil fléau. Si les évêques de cette province avaient autrefois brillé à Nicée par leur doctrine et leur éloquence (3), Dianius, archevêque de Césarée, allait souscrire la formule de Rimini. Le piètre était devenu semblable au peuple (4) ; des pasteurs, indignes de ce nom, frelalaienl la parole de Dieu (5). Des hommes, sans vertu, s'élançaient à l'autel, et se faisaient un revenu de la table sainte (6). Toujours en guerre pour des riens, ils étaient détestés des peuples, et décriés même par les fidèles les plus modérés (7). Au-dessous d'eux, les chorévèques s'arrogeaient toute l'autorité, et la parenté, l'amitié,

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 18. — (2) Sancti Basilii, ep. 222, p. 33S. (3) Eusèbe, vie de Constantin, iv, 43. — (4.) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 34.

(5) Ka7r/-»ovTes-, Sancti Basilii, ep. 103, p. 198.

(6) Sancti Greg, Naz., t. i, p. 5. — (7) Ibid., p. 33 etseq.

l'argent, leur faisaient introduire des sujets indignes dans l'Église. Des jeunes gens s'engageaient dans le ministère pour ne pas être enrôlés (1). Partout des prêtres ignorants, débauchés, dont quelques-uns même se mêlaient de divination et suivaient des coutumes païennes (2). Ils étaient si pauvres, en général, qu'ils étaient obligés pour vivre de travailler de leurs mains , au détriment de leur instruction et des soins qu'ils devaient aux fidèles (3).

Basile avait raison de ne point compter sur un clergé aussi faible : il donna à la foi des défenseurs plus sûrs dans ses moines.

Eustathe de Césarée, évêque de Sébaste , avait déjà établi des monastères en Cappadoce. Mais Eustathe était de ceux qui, par excès d'orthodoxie pour le Fils, allaient combattre la divinité du Saint-Esprit. Peut-être ses idées n'étaienl-elles pas encore nettement formulées ; peut-être, malgré les accusations qui déjà planaient sur lui, Basile, comme Eusèbe de Samosate, se laissa-t-il prendre à de faux semblants d'orthodoxie et à l'austérité de sa vie (4) ; peut-être aussi, sans être sa dupe, ménageait-il en lui l'ennemi, la victime des Ariens, qui venaient de le condamner au concile de Mélitène. Toujours est-il qu'il se lia avec lui. Mais les fraternités d'Eustathe ne répondaient point à l'idéal qu'il poursuivait, il ne pouvait vouloir d'un

(1) Sancti Basilii, ep. 54, p. 14.8. — (2) Ibid., ep. 330, can. 83. (3) Ibid., ep. 81 et 198. — (4) Sancti Basilii, ep. 223, 3.

SUR SAINT BASILE. i8

ordre, où il n'y avait point unanimité de doctrine entre les disciples, où il semble que chacun adoptait celle qui lui plaisait, où, à côté du futur ennemi du Saint-Esprit, grandissait Aérius, le futur champion de l'Arianisme.

Basile apportait de ses voyages une idée plus féconde. La vie solitaire, dit son fidèle compagnon, pleine de calme et de tranquillité, lui paraissait un facile chemin pour aller à Dieu. Mais elle ne produit qu'une vertu isolée, sans épreuve, sans comparaison, sans utilité directe pour la société. Si les religieux mêlés au monde échappent moins à ses tumultes, ils ont, en revanche, une vie plus pratique et plus utile. Concilier les avantages de la solitude et du commerce avec les hommes, en sorte que la contemplation et l'action se prétassent un mutuel secours ; en un mot, créer des monastères où les moines, vivant comme des anachorètes, ne seraient point séparés de leurs semblables et pourraient les retremper par leur contact (1) , telle était la pensée que Basile mit à exécution en 358, quand il se retira à Annési.

Mais il était un homme qui lui paraissait devoir puissamment seconder ses desseins ; c'était son ancien compagnon d'études, Grégoire, ce vase d'élection, ce puits de science, cette bouche du Christ {%. Lui aussi, il avait dit à la sagesse : « Tu es ma sœur. » Lui aussi, il avait donné ses biens aux pauvres, gardé son éloquence pour toute richesse et changé tout le reste pour la précieuse perle du salut (3). Il avait même aimé la solitude avant Basile et plus (\\\ aucun homme de lettres; et depuis, il s'est plaint amèrement d'avoir été

(1) Sancti Greg. Naz,, t. i, p. 359. — (2) Sancti Basilii, ep. 8, p. 81. (3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 135.; sancti Basilii, ep. li.

enlevé de cette acropole (1). Mais la solitude qui lui souriait était une retraite calme et paisible, comme la maison de son père à Aziaiize; c'était celle du contemplatif, du poêle et du théologien, non la solitude militante de Basile. Puis, sa mère malade réclamait sa présence. Aussi se faitil prier quelque temps. Mais Basile devient plus pressant, lui rappelle la promesse qu'ils se sont faite à Alhènes de vivre ensemble dans la retraite (^), lui reproche son égoïsme (3). Tantôt, il lui décrit la vie de son monastère, où l'étude de l'Écriture sainte, la prière, le travail des mains, des entretiens sans ostentation et pleins d'atïabilité, un seul repas, de légers sommeils partagent les vingt-quatre heures, où le chant des hymnes fait imiter sur la terre le concert des anges (4). Tantôt, il lui fait une description poétique et enchanteresse de sa demeure, bâtie sur la pointe la plus avancée d'un sommet, d'où il découvre et voit s'étendre sous ses yeux la vallée de l'Iris; d'où il peut regarder le cours du fleuve, plus agréable pour lui que le Sirymon ne l'est aux habitants d'Amphipolis. « L'ile de » Calypso serait peu de chose auprès, quoiqu'Homère y> l'ait admirée plus que toutes les autres pour sa beauté. » Pardonne-moi de fuir vers cet asile. Alcméon lui-même » s'arrêta, quand il eut rencontré les îles Échinades (5). » Grégoire se rendit, enfin , à une amitié si pressante et si pleine de séductions. 11 vint, mais sans admirer les brouillards du Pont, ce triste lieu d'exil, ce trou à rats, décoré du nom de monastère. Il n'oublia jamais ce mauvais bouillon

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 46. — (2) Ibid., p. 769.

(3) Ibid., p. 768. — (4) Sancti Basilii, ep. 2. — (5) Sancti Basilii, ep. 14.

et ce pain sur lequel glissaient les dents ; ce fumier, plus puant que celui d'Augias, qu'il lui fallait porter au jardin, ce chariot que Basile et lui, devenus vendangeurs, traînaient, le cou et les bras tendus. Sans le secours d'Emmélie, la vraie mère des pauvres, il serait mort de faim, de soif et de froid, emportant plutôt la compassion des hommes que leurs louanges (1). Il s'enfuit vite d'Annési dans sa retraite dWzianze, où nous avons vu Basile le suivre, un instant, pour achever, dans la méditation des saintes lettres, leurs éludes religieuses.

« La contemplation est belle, belle aussi est la prativ-jue : » l'une, s'élevanl d'ici -bas, pénètre dans le saint des » saints et rapproche notre âme de son origine; l'autre » reçoit le Christ et montre l'amour par les actions (2). » Basile savait les concilier toutes les deux. Ses éludes n'empêchaient pas ses travaux évangéliques. Telle avait été l'affluence des disciples autour de lui que sa soliiude, comme celle de Jean-Baptiste, était devenue une véritable ville (3). I! en sortait pour aller faire des missions dans le Pont et la Cappadoce. « Il parcourait les villes et les cam- » pagnes du Pont, dit RuITin ; il stimulait les âmes indo- » lentes de cette nation, peu préoccupée de l'espérance » future ; il les enflammait par ses prédications et détruisit » l'endurcissement de leur longue négligence. II les fit

(1) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 773. — (2) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 24.1. (3) Saint Grégoire de Nysse, éloge de saint Basile.

» renoncer aux vains soucis du siècle, rentrer en eux- » mêmes, se réunir en communautés et construire des mo- » naslères. II leur apprit à se donner au chant des hymnes » et des psaumes, et à la prédication, à prendre soin des » pauvres, à leur fournir des hahitations convenables et le » soin de leur vie, à établir des maisons de vierges, à faire » désirer de tous, s'il était possible, la vie passée dans la » pudeur et la chasteté. En peu de temps, toute la province » changea d'aspect; on eut dit un champ aride et inculte, » où tout à coup se seraient élevées une riche moisson et » une vigne féconde (1). » Sozomène nous parle de la même manière de ses missions, des nombreux monastères qu'il bàlit, de ses prédications, qui entraînaient les peuples à sa doctrine (2).

Ainsi Basile s'était créé, ou plutôt avait mis au service de la foi, une puissance avec laquelle il dominait la société. Les maisons des pauvres lui donnaient le peuple ; les couvents de vierges lui donnaient accès dans les familles ; mais c'était surtout dans les moines qu'était sa force.

L'enthousiasme religieux , le chagrin , le dégoût du monde (3), la crainte du service militaire (4), la misère et le mépris qui pesaient sur les artisans des villes et des campagnes, jetaient des légions entières dans ces asiles tranquilles et respectés. Basile savait encore y attirer les âmes

(l) Ruffin, 1. II, c. 9. — (2) Sozomène, vi, 16.

(3) Sancti Basilii, t. i, p. 169. — (4) Code Théodose, 1. xii, t. i, 1. 63.

par de pieuses séduclions. Il nous donne son secret dans une leitre chai mante. '( Voici l'art de prendre les colombes. » On parfume les ailes d'une colombe apprivoisée, puis on y> la lâche. Attirées par l'odeur, les autres la suivent et » entrent avec elle dans le colombier. C'est ainsi que j'ai » pris ton fils l/enys: j'ai parfumé d'une essence divine les » ailes de son àme, et je te l'ai envoyé, afin que tu t'en- » voles avec lui et que lu gagnes le nid, où il a établi sa » demeure (1). » Dans ce nid, Basile recueillait des orphelins et des enfanîs amenés par leurs parents. Ils devenaient les enfanls commuiis des frères. On leur enseignait l'Écriture sainte et, quand ils jouissaient de toute leur raison, on leur faisait faire leurs vœux (2). Puis venaient des époux qui, d'un commun accord, avait renoncé au mariage (3), des esclaves, munis du consentement de leurs maîtres (4), des personnes libres, enfin quelques solitaires que Basile avait convaincus du danger de vivre seuls (5).

Celui qui voulait entrer dans une fraternité, renonçait à tout, à sa famille, à lui-même (6); il vendait ses biens et avec le prix dotait les maisons des pauvres. Il devait luimême présider à celte distribution, ne pas en charger le premier venu et, moins que d'autres, de mauvais parents (7). Après s'être éprouvé par un noviciat, il faisait ses vœux, et, dès lors, il était irrévocablement lié par les lois de l'Eglise, par l'opinion publique et, plus encore, par

(1) Sancti Basilii op.^ ep. 10. — (2) fbid., gr. règles, 15.

(3) Ibid., gr. règles. 12 ; t. m, p 479.

(4) Ibid., gr. règles, 10.

(5) Ibid , gr. règles, 7.

(6) Ibid., gr. règles, 8; pet. règles, 20.

(7) Ibid., gr. règles, 9.

bO ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

sa conscience, qui, dans un retour au monde, eût vu un sacrilège, le vol de {offrande faite à Dieu (1).

Sous la conduite d'un préfel, qui les reprend (2) et que reprennent les principaux d'entr'eux (3), les frères forment une famille, qui ne demande rien au monde. Ils bâtissent eux-mêmes leurs monastères (4), ils ont des ateliers de charpentiers, de forgerons, de tisserands, de cordonniers (5), ils cultivent leurs jardins et leurs champs (6), et remplissent les fonctions les plus basses des domestiques et des esclaves, parce que telle est la volonté du supérieur, et que c'est travailler à l'oeuvre de Dieu.

La prière, le chant des psaumes et des hymnes, l'étude, partagent la journée avec le travail. Mais tous ne font pas les mêmes études. Esl-il ulile d'étudier beaucoup de parties de l'Ecriture, dit une règle? — Les supérieurs le doivent pour instruire leurs subordonnés de la volonté de Dieu. Les autres n'ont qu'à remplir exactement leurs devoirs, sans s'inquiéter du reste (7). Il y en avait qui étaient jugés dignes d'étudier les quatre Évangiles (8) ; d'autres pouvaient s'élever à la connaissance de tous les livres saints. Mais tous étaient élevés dans la plus pure orthodoxie, et, adorateurs passionnés de la Trinité, n'avaient que des anathèmes pour les impiétés qui l'attaquaient. Ainsi le monastère basilien réalisait le rêve de nos utopistes modernes. C'était une famille où chacun, s'oubliant soi-même, travaillait selon ses facultés, au bien général. Et quel exemple pour cette société où régnaient partout l'égoïsme, l'inéga-

(1) Sancti Basilii op., gr. règles, U. — (2) Ibid., gr. règles, 25. (3) Ibid., gr. règles, 27. — (4-) Ibid., ep. 256, p. 390. (5) Ibid., t. 11, p. 385. — (6) Ibid. — (7) Ibid., p. règles, 235. (8) Ibid., 236.

lilé et l'esclavage. Dans cet asile, qui s'ouvre à toutes les souffrances, plus de ces distinctions qui troublent le monde ; plus d'hommes libres, plus d'esclaves ; plus de riches , plus de pauvres ; plus de patriciens, plus de plébéiens. Il n'y a ({u'un peuple de frères. Egaux devant Dieu et devant la règle, tous concourent, selon leurs forces, à délivrer l'humanilé des misères qui la travaillent.

En effet, le moine basilien n'est pas, comme le cénobite d'Egypte, séparé du monde par un mur infranchissable. « Les poissons meurent, disait saint Antoine, quand on y> les lire de l'eau, et les moines s'énervent dans les villes ; » rentrons vite dans nos montagnes , comme les poissons » dans l'eau (1). » Les moines basiliens vivent aussi dans la solitude pour gagner le ciel, mais ils ne veulent pas le gagner seuls : « Si on a les biens du cœur sans les répan- » dre par la parole , disait leur législateur, on méritera ce » reproche : Sagesse cachée , trésor invisible , à quoi » bon (2)? » Les principaux, au moins, doivent se mêler à la société pour l'instruire. Cet homme à la chevelure négligée, à la démarche posée, dont l'œil ne s'égare jamais, ouvre son monastère à ses semblables, ou va les trouver, du moment qu'il s'agit de leur édification. Son contact fortifie le clergé ; il entre lui-même dans les ordres et devient le collaborateur de l'évêque. Il va aux fêtes des martyrs, et prêche dans les églises. 11 entre dans les maisons, prend part aux conversations, aux repas, et, tout en évitant les longs entretiens et les liaisons avec les

(1) M. de Montalembert, Moines d'Occident, t. i, p. 61,

(2) Sancli Basilii op., t. i, p. 178.

femmes, est ie directeur et le compagnon de piété des âmes (1). « La douceur de son sourire, ou plutôt une en- » vie de sourire , réprime autour de lui le rire déréglé ; » sa langue est guidée par la raison; sa louange, assai- » sonnée de sel, ne flatte pas, mais mène à la perfection ; » ses reproches sont plus désirables que ses louanges. » Solitaire au milieu du monde , ami de l'homme dans la » solitude (2) , » il conseille la vertu , maintient la pureté de la foi , et, sans lui, dit Sozomène, l'hérésie d'Eunomius se serait répandue de l'Hellespont au Taurus , et celle d'Apollinaire du Taurus à l'Egypte (3).

Le moine ne doit pas seulement soulager les maux de l'âme. Les maisons des pauvres, dont se couvrait une partie de l'Asie-Mineure, étaient des asiles ouverts à toutes les souiTrances physiques. Les trésors qu'y faisait entrer l'éloquence de Basile, en sortaient par les mains libérales des moines, pour donner l'hospitalité aux voyageurs, des soins aux malades, des aliments aux pauvres. Basile avait trouvé dans les monastères d'Egypte le Xenodochium^ l'asile des étrangers (4), dans quelques-uns même les premiers exemples d'hospices (5). Mais il y avait loin de

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 191, 20i, 788.

(2) Ibid., p. 191. — (3) Sozom. vi, 557. (4.) Ruffin, de vita Patrum, ii, 21.

(5) '< n y avait tel monastère qui servait d'hôpital aux enfants malades, et devançait ainsi une des plus touchantes créations de la bienfaisance moderne; tel autre, dont le fondateur, après avoir été lapidaire dans sa jeunesse, avait transformé sa maison en hospice pour les lépreux et les estropiés des deux sexes : « Voilà, disait-il en montrant aux dames d'Alexandrie l'étage supérieur réservé aux femmes, voilà mes jacinthes. » Puis, en les conduisant à l'étage d'en bas, où étaient les hommes : « Voici mes émeraudos. » M. de Montalembert, Moines d'Occident, t. i^ p. 72.

SUR SAINT BASILE. b3

ces premiers essais à la grande inslilulion dont le bienfaiteur de la Cappadoce dota le monde. Le premier, il donna à Tordre monastique une constitution , qui fut promptement adoptée dans tout l'Orient , et fut ainsi Je père de tous les ordres qui naquirent depuis et ne firent que perfectionner sa règle et l'approprier aux besoins du temps. Le premier aussi, par les maisons des pauvres qu'il établit dans toutes les villes, dans les bourgs même , sous la direction des évéques et des chorévêques (1), il organisa la bienfaisance sur une vaste échelle, et fut le précurseur des François de Sales et des Vincent de Paul. Pour Basile, ces deux institutions, le monastère et la maison des pauvres , quoique séparées et distinctes, n'en formaient qu'une. A ses yeux, les secours corporels n'étaient qu'un moyen d'arriver à l'âme (2). Pendant que la main du moine servait les voyageurs, nourrissait les pauvres, pansait les malades, ses lèvres leur distribuaient une aumône plus précieuse , celle de la parole de Dieu.

Cette milice, par excès de zèle, fut plus d'une fois gênante, hostile même, pour ses chefs. Le vieux Grégoire a-t-il la faiblesse de souscrire une formule do foi suspecte : aussitôt les moines rompent avec lui, font recevoir au rang des prêtres les principaux d'entre eux et élèvent chaire contre chaire, autel contre autel. Et Grégoire de Nazianze, pour les réconcilier avec son père, dépense plus

(1) Sancli Basilii,ei). 140 p. 235,— (2) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 34U.

de diplomatie et d'éloquence qu'il n'en faudrait pour faire la paix entre deux puissances ennemies (1). Basile, devenu archevêque de Césarée, n'aura pas moins à se plaindre d'eux. Quand cet habile défenseur de la foi de Nicée, tout entier aux Ariens, ménagera les ennemis du Saint-Esprit, nous le verrons attaqué par un vieux moine jaloux, suspect à beaucoup de ses religieux et obligé de faire défendre son orthodoxie par une lettre d'Athanase. « C'était, disait Grégoire en rappelant l'apologue de Mé- » nénius , la main qui dédaignait l'œil , les pieds qui s'é- » levaient contre la tête, au lieu de former un même » corps et un même esprit (^). » D'autres fois, la discorde éclatait entre les membres d'un même monastère , et Basile était impuissant à rétablir la paix (3).

Ces querelles faisaient le bonheur des Ariens, trèsattentifs, comme tous les sectaires, aux misères de l'Eglise rivale, et qui se consolaient de leurs blessures dans des déclamations tragiques sur celles de leurs ennemis (4). « Elles excitaient, dit Basile lui-même, le rire de ceux » qui, dans cette malheureuse Césarée, ont toujours dé- » testé la vie pieuse, la traitent d'artifice, de masque » trompeur de sainteté. Car, ajoute-l-il , il n'est pas ici » de profession qui soit aussi suspecte que la vie ascé- » tique (5). » Il faut en convenir, les coups que les moines se donnaient sur la poitrine, leurs soupirs, leurs élévations à Dieu , leurs larmes dans la prière , pouvaient paraître affectés même aux yeux de ces vives populations de

(1) Sancti Greg. Naz.^ or. xii et xiii. — (2) Ibid., t. i, p, 19b.

(3) Sancti Basilii, ep. 258 et 2S9.

(4) Sancti Greg. Naz,, t. i, p. 205. — (5) Sancti Basilii, ep. 119.

l'Orient. Dès lors aussi, malgré les précautions de Basile et des conciles (1), on leur reprochait d'enlever les esclaves à leurs maîtres, les enfants à leurs familles, la matrone aux devoirs de la vie domestique ; et, dans un temps où ils se montrèrent plus que jamais fidèles et judicieux dispensateurs des aumônes, Zozime disait malignement que, pour le bien des pauvres, ils avaient réduit à la mendicité une grande partie de l'espèce humaine (2).

Sans parler des épigrammes de Zozime, des injurieuses railleries de Libanius et des calomnies d'Eunape contre les hommes noirs, il ne manquait pas de chrétiens sincères qui ne voyaient point d'utilité à se séparer des hommes. « Les évêques, disaient-ils, ne vivent-ils pas avec le » monde, et ne célèbrent-ils pas des fêtes spirituelles, » d'où l'on peut tirer beaucoup de profit (3)? » Basile pouvait répondre que les meilleurs évêques venaient de la solitude ; mais il se contentait de décrire les débordements du siècle : « Le solitaire, concluait-il, c'est le pas- » sereau échappé des pièges de l'oiseleur. » Grégoire défendait à son tour la solitude qu'il n'eut jamais dû quitter, et il la défendait en poète.

« Les hirondelles, écrivait-il au gouverneur Céleusius, » raillaient les cygnes, de ce qu'au lieu de fréquenter les » hommes et de faire entendre leur musique en public, » ils vivent autour des prairies et des lleuves, se plaisent » dans la solitude et chantent peu. Encore, s'ils chantent, » ne chantent-ils que pour eux, comme s'ils rougissaient

(1) Grandes règles, 10, H, 12 ; Concilo de Gangrcs, can. 16. {1) Zozime, v, p. 321). — (3)Sancli Basilii, ep. 42, p. 126.

» de la musique. A nous, disaient-elles, à nous sont les » villes, et les hommes, et leurs habitations. Nous babil- » Ions à leurs oreilles, et nous leur racontons notre his- » toire , ces anciennes aventures d'Altique , Pandion , » Athènes, Térée, la Thrace, le voyage, l'outrage, la » lettre, Itys, et comment d'êtres humains nous sommes » devenues oiseaux. — Bavardes, leur répondirent les » cygnes, grâce à nous, on vient, jusque dans la solitude, » entendre notre musique, lorsque nous abandonnons nos » ailes au souffle doux et harmonieux du zéphyr. Si nous » chantons peu et pour peu de personnes, du moins, mé- » ritons-nous ce bel éloge, d'aimer la mélodie et de l'aimer » en sages, avec mesure, et de ne point mêler la musique » au tumulte (1). »

Basile et Grégoire n'avaient défendu les moines qu'en passant, ne protesîant que par leurs œuvres contre la calomnie. En 370, un autre beau génie de l'Église orientale réfuta directement les adversaires de la vie monastique. Mais Chrysostome, comme Basile et Grégoire, se contente de montrer la grandeur et l'abnégation de la vie solitaire, la fécondité de ses travaux, sa nécessité au milieu de la corruption universelle pour conserver l'idéal de la vie chrétienne. On ne le voit pas assez faire ressortir l'action bienfaisante des moines sur la société par la prédication et les bonnes œuvres. Il est vraiment étrange que ce soit Julien , ce violent ennemi du christianisme, qui ait le mieux apprécié , au quatrième siècle , le côté pratique de l'institution de Basile. Ce persécuteur des moines rê-

(1) Sancti Greg. Naz,, ep. 114-, t. i, p. 768.

vait leurs asiles des étrangers et leurs maisons des pauvres pour ses païens régénérés. « Pourquoi ne jetons-nous » pas les yeux sur ce qui a fait la fortune de Timpiété 1 » écrivait-il au pontife de Galatie. Fais bâtir dans chaque » ville des maisons, où les étrangers puissent recevoir » l'hospitalité, quelle que soit leur religion. Il est honteux » que pas un juif ne mendie et que les impies Galiléens » nourrissent nos pauvres avec les leurs (!)• " Ces hospices que Julien faisait élever et entretenait au moyen d'impôts particuliers dans des provinces que la charité chrétienne couvrait de monastères et de maisons des pauvres, sont le plus bel éloge de l'œuvre de Basile. On se tromperait, si Ton ne voyait dans cette rivalité de bienfaisance qu'un combat de popularité avec une religion ennemie, qu'un moyen de lui enlever le menu peuple. L'intelligence et le cœur de Julien valaient mieux que son entreprise. Cet homme qui « s'était toujours trouvé enrichi par ses aumônes, » comprenait toute la grandeur de l'institution monastique, au milieu de la dissolution générale de la société , de l'égoïsme et de l'esprit étroit des riches, de la misère et du découragement des peuples.

(1) Julien, ep. 49.

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