‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 25 sur 44 · CREATION DES ANIMAUX TERRESTRES · texte numérisé non relu

CREATION DES ANIMAUX TERRESTRES

I. Exordetiré des banquets oratoires que l'orateur offrait à ses convives. — Il s'élève contre les interprétations allégoriques de l'Écriture. — Il prend tout dans le sens littéral. — Il trouve inutile de savoir tout ce que Moïse a cru inutile de dire.

II. Force persistante de la nature dans la génération des êtres. — Succession des espèces par la ressemblance. — Générations spontanées. — Distinction de riiomme entre tous les animaux.

II. Absence de raison, caractère général de l'âme des brutes. — Caractère distinctif de chaque espèce. — Les animaux connaissent les plantes qui les guérissent. — lis prévoient les changements atmosphériques. — Le hérisson; la fourmi.

IV. — Nous avons en nous des germes de vertus, qui viennent non de l'éducation, mais de la nature. — Vertu, santé de l'àme. — Elle consiste à vivre conformément à la nature. — Leçons de vertu que nous donnent les animaux. — Courage que déploient les animaux pour leurs petits. — Instinct. — Raisonnement.

V. Tout est prévu dans la nature. — Les animaux carnassiers moins féconds que ceux dont ils font leur proie. — Dents, cous, estomacs en rapport avec la nourriture de l'animal. — L'éléphant. — Dieu aussi admirable dans les plus petits animaux, que dans les plus grands. Pourquoi a-t-il créé des animaux venimeux ?

VI. Les bêtes mêmes rendent témoignage à notre foi. — Naissance de l'homme. — La plus difficile des sciences est de se connaître soi-même. — Faisons l'homme à notre image. Comment les Juifs et les Ariens ne voientils pas ici avec Dieu son coopérateur; avec le Père, le Fils semblable au Père?

I. Comment vous a paru le banquet oratoire que je vous ai servi ce malin ? Il m'a semblé que j'avais la bonne volonté d'un pauvre donneur de festin , qui , se piquant d'avoir une bonne table , attriste ses convives par la pau-

4^0 HEXAMÉRON.

vreté du service (1). En vain couvre-! -il la table de ses maigres apprêts , sou ambition ne fait que montrer sa sottise. Aurai-je eu le même sort, c'est à vous d'en jui^er. Toutefois, quel qu'ait été mon discours, gardez-vous de n'en point faire cas. On ne refusait pas de s'asseoir à la table d'Elysée, et pourtant, il ne traitait ses amis qu'avec des légumes sauvages (2).

Si je connais les lois de l'allégorie, c'est moins par moi-même, que par les travaux des autres. 11 en est, en effet, qui n'admettent pas le sens vulgaire des Ecritures, pour qui l'eau n'est pas de l'eau, mais je ne sais quelle autre nature, qui voient dans une plante, dans un poisson, ce que veut leur fantaisie, qui dénaturent la création des reptiles et des bêtes sauvages au profit de leurs allégories : semblables aux interprètes de songes qui expliquent les fantastiques visions des rêves en les faisant tourner à leur but. Pour moi de l'herbe est de l'herbe; plante, poisson, bête sauvage, animal domestique, je prends tout dans le sens littéral (3). Car je ne rougis point de t Evangile (4).

(1) Imitation évidente du début du Timée. Voyez page 187, note.

(2) 4 Rois, IV, 39.

(3) Saint Basile, dans la troisième homélie, avait désigné Origène et attaqué son exégèse allégorique. S'il revient ici sur ces attaques , c'est sans doute pour répondre aux plaintes des nombreux partisans qu'Origène avait dans l'Eglise. Ses écrits s'étaient répandus dans tout l'Orient, et ses opinions hasardées, plus goûtées que les autres, faisaient des sectaires jusque dans l'Occident, où il trouvait dans RuITm un traducteur et un enthousiaste. On ne peut douter qu'il ait eu de nombreux partisans à Césarée, quand on sait que saint Basile lui-même s'était fait son admirateur et son commentateur, et que saint Grégoire de Nysse était le premier à adopter les interprétations allégoriques que condamnait son frère. Voyez page 373' note 1, QiV Avertissement qui précède l'Hexaméron.

(4-) Romains, i, 16.

NEUVIEMIi: nOMl'LlE. idi

Ceux qui ont écrit sur le monde onl eu beau discuter sur la forme de la lerre. Qu'elle soit sphérique ou cylindrique, qu'elle ressemble à un disque et soit de toutes paris également arrondie, ou qu'elle ait la forme d'un van et soit creuse par le milieu (1), toutes conjectures imaginées par les faiseurs de systèmes , chacun d'eux renversant celui de son devancier, on ne m'amènera pas à faire moins de cas de noire création du monde. Et pourtant le serviteur de Dieu, Moïse, s'est lu sur la ligure du monde ; il n'a pas dit que la terre a cent quatre-vingt mille stades de circonférence ; il n'a pas mesuré dans quelle étendue de l'air son ombre se projette pendant que le soleil tourne au-dessous d'elle, ni comment cette ombre, en se portant sur la lune, produit les éclipses. Tout ce qui est sans importance pour nous, il l'a passé sous silence comme inutile. Préférerai-je donc une folle sagesse aux oracles de TEsprit-Saint ? N'exalterai-je pas plutôt celui qui, ne voulant pas occuper nos esprits de ces

(1) « Thaïes et les Stoïques et ceux de leur escole, tienent que la terre » est ronde comme une boule ; Anaximander qu'elle est semblable à une » pierre en forme de colonne ; Anaximénès, qu'elle est plate comme une » table ; Leucippus, qu'elle a la forme d''un tambourin ; Democritus, qu'elle » est plate comme un bassin^ mais creuse par- dessous, » (Plutarque, Opin. des P/iil. III, 10 ; trad.d' Amyol.)

• La terre a de toute nécessité la forme d'une sphère... 11 est clair » qu'un corps dont les extrémités se portent également de toutes parts vers • le centre, formera nécessairement une masse semblable de tout point. » (Arisl. De Cœlo, ii, 14-.)

Manilius, Astronom., i, dit la même chose en beaux vers :

Est igitur tellus mediam sortita cavernam

Aeris, et tolo pariter suspensa profundo ;

Nec patulas distenla plagas, sed condita in orbein

Undique surgentem pariter, parilerque cadentem.

i'J2 HEXAMÉRON.

vanités, a réglé toute l'économie des Ecritures en vue de rédiflcation et du perfectionnement de nos âmes ? C'est ce que me semblent n'avoir pas compris ceux qui, s'abandonnant aux sens détournés de l'allégorie, ont entrepris de donner à l'Écriture une majesté de leur invention. Mais c'est se croire plus sage que le Saint-Espril, et, sous prétexte d'explications , produire ses propres rêveries. Entendons les Écritures comme elles ont été écrites.

II. Que la terre produise l'âme vivante des animaux domestiques , des bêtes sauvages et des reptiles. Vois la parole de Dieu parcourir la création, commençant alors cette efficacité qu'elle déploie encore aujourd'hui et qu'elle déploiera jusqu'à la consommation du monde. Comme une boule, que l'on pousse, si elle rencontre une pente, descend, emportée par sa forme et la nature du terrain, et ne s'arrête qu'après avoir été reçue sur une surface unie : ainsi la nature, une fois mise en mouvement par Tordre divin, parcourt d'un pas égal la création à travers les naissances et les morts, et entretient la succession des espèces par la ressemblance, jusqu'au dernier jour du monde (1). Toujours elle fait succéder un cheval à un

(1) Nous avons déjà dit qu'il y avait plus d'un rapport entre la manière dont saint Basile envisage la nature et l'Ame du monde des Stoïciens. (Voyez p. 412, note i et p. 4.52, note 1.) On retrouvera cette ressemblance en comparant ces divers passages avec quelques vers de l'hymne de Cléanthe à Jupiter.

• Roi de la nature, toi qui gouvernes tout avec loi, salut !. . . C'est de » toi que nous venons, c'est de toi que viennent tous les êtres qui vivent et

» rampent sur la terre Tu diriges la commune raison qui parcourt

» tous les êtres, se mêlant aux grandes et aux petites apparitions. Souverain » roi de l'univers, rien n'arrive sans ta volonté sur la terre, dans l'Éther » divin, et dans la mer, excepté ce que font les méchants dans leur » démence. •

cheval, un lion à un lion, un aigle à un aigle (1), et conservant chaque animal par ces successions non interrompues, elle le transmet jusqu'à la consommation de toutes choses. Les animaux ne voient pas leurs propriétés détruites ou effacées par le temps ; leur nature, comme si elle venait d'être constituée, suit, toujours jeune, la course des âges (2).

Que la terre produise une âme vivante. La terre s'est pénétrée de cet ordre et ne cesse d'obéir au Créateur. Car, s'il est des êtres qui se donnent successivement la naissance, il en est d'autres qu'aujourd'hui encore nous voyons naître du sein même de la terre. Non-seulement, dans les temps de plaies, elle enfante des cigales et cette multitude infinie d'insectes qui volent dans les airs et n'ont pas de noms pour la plupart à cause de leur peti-

(1) Fortes creantur fortibus et bonis ; Est in juvencis, est in eqiiis, patrum

Virtus : neque imbellem féroces Progenerant aquilae columbam.

Horace, Odes, iv, 3.

(2) « La nature (puissance génératrice de l'Ame universelle), qui est une, domine toutes les natures particulières ; celles-ci en procèdent, mais y restent attachées, rameaux d'un arbre immense qui est l'univers. Qu'ont à faire le raisonnement, le calcul, la mémoire, dans un principe qui possède une sagesse toujours présente et active ; qui, par elle, domine le monde et l'administre d'une manière immuable ? Si ses œuvres sont variées et changeantes, il n'en résulte pas que ce principe doive lui-même participer à leur mutabilité. En produisant des choses diverses, il reste immuable. Ne voit-on pas dans chaque animal plusieurs choses se produire successivement, comme les qualités propres à chaque âge ? Ne voit-on pas chaque être en engendrer d'autres? Ainsi, sans que les premières raisons séminales périssent, d'autres se développent à leur tour. Ce qui le prouve, c'est que dans l'animal engendré la raison séminale subsiste identique et entière. »

Plotin, Enn. iv, I. iv, 11.

494 HEXAMÉRON.

lesse ; elle fait sortir de son sein jusqu'à des rats et des grenouilles. Dans les environs de Thèbes, en Egypte, après des pluies abondantes au milieu des chaleurs, la campagne se couvre aussitôt de rats des champs (1). Nous voyons la fange seule produire les anguilles ; elle ne se succèdent ni par un œuf, ni de quelque autre manière : c'est la terre seule qui leur donne la naissance (^) : Que la terre produise une âme.

Les animaux sont terrestres et courbés vers la terre. Plante céleste (3), Thomme l'emporte autant sur eux par la stature de son corps que par la dignité de son âme. Quelle est la forme des quadrupèdes ? Leur tête est penchée vers la terre et regarde leur ventre, elle n'a d'autre soin que d'en satisfaire les oppélils. Ta tète, ô homme, est tournée vers le ciel ; tes yeux regardent en haut (4). Quand donc

(2) « Lorsqu'il pleut en Egypte et que le dieu (la terre) s'est imbibée de » gouttes d'eau, il naît des rats qui se répandent dans les champs, ravagent » les moissons et coupent les épis. » (Elien, vi, i{.) « Lorsque le Nil cesse » de couvrir les campagnes, on trouve de petits rats, ouvrage ébauché de la » terre et de l'eau, dont une partie du corps est animée, tandis que l'autre » n'est encore que de la terre. » (Pline, ix, 84.)

(3) « Parmi les animaux qui ont du sang, l'anguille est la seule espèce 1» qui naisse sans accouplement et sans œuf. En voici une preuve évidente, » On voit des marais bourbeux, qui, entièrement desséchés et après qu'on » en a retiré la vase, produisent encore des anguilles, s''il y tombe de l'eau » de pluie. » (Aristote, Hisl. anim., vi, 16.)

(4) « L'homme, dit Platon dans le Timée , n'est pas une plante terrestre, » mais céleste. » Mot divin dont s'emparent Plutarque et les Alexandrins, Philon, Eusèbe et les Pères de l'Eglise. (Voyez le docteur Jahn, Animadversiones in sancti Basilii op^ra, p. 73.)

(l) « Seul de tous les animaux, l'homme est droit, parce qu'il aune nature » et une substance divines. » (Aristote, Départ, anim., iv, 10.) Pronaque quum spectant animalia caetera terram, Os homini sublime dédit, caelumque tueri Jussit, et erectos ad sidéra toUere vultus.

(Ovide).

NEUVIÈME HOMÉLIE. /i%

l:i le dégrades (oi-mème par les passions de la chair, esclave de Ion ventre, asservi à des voluptés brutales, ht te rapproches des animaux sans raison et tu leur deviens semblable (l).Tu es appelé à de plus nobles soins ; cherche plus haut ; là est Jésus-Christ (T). Élève ton âme au-dessus de la terre, tire de la conformation naturelle la règle de ta conduite ; Gxe ton domicile dans le ciel. Ta véritable patrie, c'est la céleste Jérusalem ; (3) les concitoyens et les compatriotes, sont les premiers-nés, dont les noms sont écrits dans le ciel {i).

III. Que la terre produise une âme vivante. Ainsi donc, quand parut l'àme des brutes, elle n'était pas recelée dans le sein de la terre, mais elle naquit tout à coup sur l'ordre de Dieu. Les brutes ont une même àme, dont le commun caractère est l'absence de raison. Mais chaque animal se distingue par des qualités particulières. Le bœut" est constant, l'âne paresseux ; le cheval s'enflamme au désir de la cavale ; le loup ne peut s'apprivoiser ; le renard est trompeur, le cerf timide, la fourmi laborieuse, le chien reconnaissant et fidèle à l'amitié. A mesure que chaque animal était créé, apparaissait en lui le caractère distinctif de sa nature : dans le lion, la fougue, le goût de la vie soli-

« C'est parmi les animaux le seul qui est droit, le seul tourné vers le » ciel, le seul où reluit par une si belle et si singulière situation l'inclina- » lion naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi » qu'est venu à l'homme cette singulière beauté sur le visage, dans les yeux, » dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force ; d'autres, » plus de vitesse et plus de légèreté, et ainsi du reste : l'excellence de la » beauté appartient à l'homme, et c'est comme un admirable rejaillissement » de l'image de Dieu sur sa face. » (Bossuet, 9® Élevât., i^ sem.)

{{) Ps., XLViii, 13. — (2) Coloss. III, 1. — (3) Philipp. m, 20.

(4) IJébr. XII, 4.

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taire, ce caractère insociable. Vrai tyran des animaux, il en est peu que, dans sa naturelle arrogance, il admette au partage de ses honneurs. Il dédaigne sa nourriture de la veille et ne revient pas à la proie qu'il a laissée. Telle est la force des organes dont la nature a pourvu sa voix, que nombre d'animaux, beaucoup plus rapides, sont souvent pris par ses seuls rugissements. Violente et impétueuse dans ses élans, la panthère a un corps propre à sa vivacité et à sa légèreté, en rapport avec les mouvements de son âme. L'ours a une nature lente, des mœurs à part, un caractère sournois et profondément caché : aussi a-t-il revêtu un corps analogue, lourd, épais, sans articulations, tel qu'il le fallait à ce froid habitant des repaires.

Si nous venons au soin naturel et inné qu'ont de leur vie les êtres privés de raison, ils nous excitera à veiller sur nous-mêmes et à penser au salut de nos âmes, ou plutôt il sera notre condamnation si nous nous surprenons à ne pas même imiter les brutes. L'ours, atteint souvent de profondes blessures , se soigne lui-même et remplit adroitetement ses plaies de mollaine, celte plante dont la nature est si astringente. Tu verrais encore le renard guérir ses blessures avec les pleurs du pin, la tortue, rassasiée des chairs de la vipère, trouver dans la vertu de l'origan un spécifique contre cet animal venimeux (l),et le serpent

(1) « La tortue, après avoir mangé de la vipère, mange de l'origan. Quel- » qu'un l'ayant vu faire, et, chaque fois qu'elle avait goiité de l'origan, re- » tourner à la vipère, arracha la plante, et la tortue mourut. » (Aristote, Hist. unim. ix, 6.) « Qu'est-ce qui a enseigné la tortue, quand elle a » mangé d'une vipère, d'aller manger après de l'herbe de chat^ de l'origne? » (Plutarque, De sulerl. anim. 6; Irad. d'Amyol.) Voyez aussi Elien, m, 5.

NEUVIEME HOMELIE. 497

guérir ses douleurs d'yeux en mangeant du fenouil (1). Quelle intelligence raisonnable n'est éclipsée par les animaux dans la prévision des changements atmosphériques ? Ne voit-on pas la brebis , à l'approche de l'hiver, dévorer l'herbe avec avidité, comme si elle faisait provision de vivres pour une future disette ? Ne voit-on pas aussi les bœufs, longtemps renfermés dans la saison d'hiver, reconnaître par une sensation naturelle le retour du printemps , et regarder du fond des élables vers les portes, en tournant tous la tète d'un commun accord? De studieux observateurs ont remarqué que le hérisson de terre dispose une ouverture aux deux extrémités de son trou. Si le vent du nord doit souffler, il bouche l'ouverture qui regarde l'Ourse ; si le vent du midi lui succède, l'animal passe à la porte septentrionale (^). Quelle leçon ces animaux présentent-ils aux hommes? Ils nous montrent non-seulement dans notre Créa-

(1) « Et le dragon qui esclaircit et fourbit ses yeux avec du fenouil, quand » il les a un peu ternis et esblouis. » (Plutarque, De solert. anim. 18.) ■ Le serpent a les yeux émoussés après avoir passé l'hiver dans son trou et • dans les ténèbres. Il les guérit en les frottant avec du fenouil, et les rend » très-perçants. » (Elien, ix, 16.)

(2) « On a pu mainte fois observer la sensibilité des hérissons. Suivant » que TAquiion ou l'Auster se succèdent, ceux qui habitent dans la terre » changent de trou, et ceux qui vivent dans les maisons passent d'un mur à » l'autre. Aussi dit-on qu'un Byzantin acquit la réputation de prédire l'avenir, » en parlant de ce qu'il voyait faire au hérisson. » (Aristote, Hist anim. IX, 6.) « Sa tasnière a deux pertuis, l'un tourné devers le Midi, l'autre de- » vers le Septentrion : et quand il cognoit qu'il y doit avoir mutation d'air et » changement de temps, ne plus ne moins que les maistres des navires » changent la voile selon le temps, aussi bouche-il le trou de sa tasnière qui » regarde contre le vent, et ouvre celui qui est à l'opposite : Ce que quel- » qu'un de la ville de Cyzique ayant jadis aperçeu, aquit la réputation de » savoir bien prédire de lui-même de quel costé devoit soufller le vent. •> (Plutarque, De solert. anim. 15 ; trad. d'Amyot.)

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leur une sollicitude qui s'étend à tous les êtres, mais même dans les brutes un certain sentiment de l'avenir. Aussi ne devons-nous pas nous attacher à la vie présente, et tous nos efforts doivent-ils avoir en vue le siècle futur. Tu ne seras pas laborieux pour toi-même, à homme ? Et lu ne songeras pas, dans le siècle présent, au repos du siècle futur, après avoir vu l'exemple de la fourmi ? La fourmi, pendant l'été, amasse des trésors pour l'hiver. Loin de s'abandonner à l'oisiveté, quand cette saison ne fait pas encore sentir ses rigueurs, elle s'empresse au travail avec une ardeur invincible, jusqu'à ce qu'elle ait abondamment rempli ses magasins. Ici encore qu'elle est loin d'être négligente! Avec quelle sage prévoyance veille- t-elle à conserver ses provisions le plus longtemps possible ! Avec ses pinces elle coupe les grains par le milieu de peur qu'ils ne germent et ne puissent servir à sa nourriture. Si elle les trouve humides, elle les fait sécher ; et elle ne les étale pas en tout temps, mais lorsqu'elle pressent que l'air se maintiendra dans une douce température. Sois en sur, tu ne verras jamais la pluie tomber des nuages tant que la fourmi laissera son grain dehors (1).

(1) « Aratus en ses prognostiques met pour un signe de pluye, quand les » fourmis estendent au dehors à l'air leurs grains et semences pour les éven- » ter, rafrcschir et sécher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir, » et à sentir le rance, et qu'ils craignent qu'ils ne se corrompent et pouris- » sent : mais la caution et prévention, dont ils usent à ronger le grain du » froment, surpasse toute imagination de prudence hpmaine, parce que le » froment ne demeure pas toujours sec, ni sain, ains s'amolit et se résout et » destrempe comme en laict, se tournant à germer et produire : par quoi de » peur qu'il ne devienne semence, ils rongent le bout par où le germe a » accoutumé de sortir. » (Plutarque, De solert. anim. 12 ; trad. d^Amyot.)

NEUVIÈME HOMÉLIE. /lOO

Quel langage pourrait atteindre les merveilles du Créateur? Quelle oreille pourrait les entendre? Et quel temps suffirait pour en faire le récit? Disons donc avec le Prophète : Que tes œuvres sont magni fiqiies ^ Seigneur ! Tu as tout fait dans ta sagesse (1). Nous ne saurions dire, pour nous justifier, que nous n'avons pas appris dans les livres les connaissances utiles, puisque la loi de la nature, qui ne s'apprend pas, nous porte à choisii' ce qui nous est avantageux. Sais-tu ce que tu dois à ton prochain ? Le bien que tu en attends toi-même. Sais-tu ce qu'est le mal ? Ce que tu ne voudrais pas qu'un autre te fît. Ce n'est ni l'herborisation, ni l'expérience des simples qui a découvert aux animaux celles qui leur sont utiles ; mais chacun d'eux connaît naturellement ce qui lui est salutaire, et a un inexprimable instinct des secrets de la nature.

IV. II existe en nous des germes de vertus, qui nous viennent, non de l'éducation, mais de la nature. 11 ne nous faut pas de leçons pour haïr la maladie, mais de nousmêmes nous repoussons ce qui nous afflige : ainsi l'âme n'a pas besoin de maître pour fuir le vice. Or tout vice est une maladie de l'àme, comme la vertu en est la santé. Aussi ont-ils bien défini la santé, ceux qui l'ont appelée la constance dans les actes conformes à la nature : définition que l'onpeift appliquer, sans crainte, au bon état de l'âme. Ainsi, sans avoir besoin de leçons, l'âme peut tendre d'ellemême à ce qui lui est propre et conforme à la nature (2).

(i) Ps cm, 24.

(2) Tout ce passage est fortement empreint d'idées stoïciennes. Saint Basile emprunte jusqu'aux expressions du Portique. « Tous les hommes, disaient » les disciples de Zenon cl de Chrysippe, sont portés par la nature à la » vertu. » (Stobée, Eylog. Eih. ii, 7.) Ces tendances à la vertu, y/oo^jycAi

500 HEXAMÉKON.

De là vient que partout la tempérance reçoit des éloges, la justice est en honneur, le courage admiré, et la prudence l'objet de tous les vœux : vertus qui intéressent l'àme plus que la sauté n'intéresse le corps. Enfants, aimez vos parents : et vous, parents, n'irritez pas vos enfants (1). La nature ne tient-elle pas le même langage? Paul ne nous enseigne rien de nouveau : il ne fait que resserrer les liens de la nature. Si la lionne aime ses lionceaux, si la louve combat pour défendre ses pelils, que répondra l'homme qui est infidèle au précepte et viole la nature elle-même? le fils qui outrage la vieillesse de son père ? le père à qui de secondes noces font oublier ses premiers enfants ?

Chez les animaux, une affection invincible unit entre eux les pères et les enfants : c'est le Créateur, Dieu lui-même, qui remplace en eux la raison par la force du sentiment. D'où vient qu'en s'élançant de l'élable, l'agneau, au milieu,

irpbs àpsTTiv, Cicéron, un autre imitateur des Stoïciens, les appelait les germes, les étincelles des vertus, « virlutum semina et igniculi, » {Tuscul. III 1.) « L'àme, ajoute saint Basile, n'a pas besoin de maître pour fuir le » vice i"JX^ -^'^^ '^'■^ AàtûaxTos £xx)vtorts toD xaxoiJ. » On reconnaît l'sxxXtats du stoïcisme, « animi declinatio. » (Voyez Ménage, Diog. Laert. vu, 116 ; Stobée, Eylog. Elh. ii, 7 ; Saumaise. in Epict. et Simplic. p. 68.) «Tout

» vice est une maladie de Tàme » Il ne faut qu'avoir lu les Tusculanes

pour reconnaître ici le pur langage du Portique, langage familier à saint Basile, qui dira encore dans l'homélie Fais attention à toi-même : « Ob- » serve-toi, afin que tu connaisses la santé et !a maladie de l'àme. • Qui sont ceux qui ont défini la santé « la constance dans les actes conformes à la nature? » Les Épicuriens (voyez Balfor. et Bak. /4d Cleomed. p. 4^27.) Mais Basile revient tout de suite aux Stoïciens avec Texpression stoïcienne sOî^tà, « le bon état de l'âme. » 11 est toujours avec eux, quand il ajoute que l'àme « peut tendre d^clle-même à ce qui lui est propre et conforme à la nature. » Vivre conformément à la nature, rb 'Çy xarà cpyaty, c'est le principe par excellence du stoïcisme, comme de l'épicurisme : Viverc nalura' si convenienter oportet.

(1) Ephésiens, vi, 2, 4.

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de mille brebis, reconnaît la couleur el la voix de sa mumc, court à elle, el cherche la source de lail que lui a donnée la ualure? Quand les mamelles de sa mère seraient stériles, il s'en contente, et passe, sans s'arrêter, auprès de seins plus abondants. Et sa mère, à quoi le reconnaît-elle parmi ces milliers d'agneaux? Tous ont même voix, même couleur, même odeur, pour notre odorat du moins. Il y a donc chez ces animaux un sens plus subiil que notre perception, qui les fait se reconnaîlre entre eux. (I) Ce petit chien n'a pas de dents encore, et déjà il se défend avec la gueule contre celui qui le tourmente. Ce jeune taureau n'a pas encore de cornes, et il sait déjà où pousseront ses armes (2). Preuves évidentes que l'instinct des animaux est inné, et que dans tous les êtres il n'y a rien de déréglé, rien d'imprévu : tous portent les marques de la sagesse du Créateur, et montrent qu'ils sont venus à la vie avec les moyens d'assurer leur conservation.

Le chien n'a pas la raison en partage, mais chez lui l'instinct a la puissance de la raison. Ces artifices du raisonnement qu'après de longues années d'éludé démêlent à peine les sages du monde, le chien en a appris le secret de la nature. Quand il est à la pisle du gibier, s'il la voit suivre plusieurs directions, il examine ses différents détours, el il

(1) Praeterea teneri tremulis cum vocibus haedi

Cornigeras norunt maires, agnique petulci Balantum pecudes : ita, quod natura reposcit, Ad sua quisque fere decurrunt ubera lactis. (Lucrèce, ii, 367-370.)

(2j Accepit inundus legem, dédit arma per omnes

Admonuitque sui : vilulus sic namque miuari, Qui noiidum gerit in tenera jam cornua fronlc. (Ovide, Halieut.)

b02 HEXAMÉKOJS.

ne lui manque que la parole pour énoncer son raisonnement. La bêle, dit-il, s'est dirigée par ici ou par là, ou bien de ce côlé. Elle n'est ni ici , ni là : ell€;,est donc dans la troisième direction. Et ainsi, en négligeant les fausses traces, il découvre la véritable. Que font de plus ceux qui, gravement occupés à démontrer des ihéorèmes, tracent des lignes sur la poussière et rejettent deux propositions pour montrer que la troisième est la véritable (1) ? La reconnaissance de cet animal ne fait-elle pas rougir ceux qui sont ingrats envers leurs bienfaiteurs ? Que de cbiens sont tombés morts auprès de leurs maîtres assassinés dans des lieux déserts? D'autres, à la suite du crime, ont conduit ceux qui recherchaient les meurtriers et ont fait condamner les coupables. Que diront ceux qui, non contents de ne pas aimer le Maitre qui lésa créés et les nourrit, ont pour amis ceux dont la bouche atlajue le Seigneur, s'asseyent à la même table qu'eux, et, en prenant leur nourriture, supportent des blasphèmes contre celui qui la leur donne ?

V. Mais revenons au spectacle de la création. Les animaux les plus faciles à prendre sont les plus féconds ; c'est pour cela que les lièvres et les chèvres sauvages produisent plusieurs petits , et que les portées de la brebis sauvage sont doubles ; de peur que ces espèces ne disparaissent , consumées par les animaux carnassiers. Ceux-ci, au contraire, produisent peu, et c'est à peine si une lionne donne la vie à un lion. Car, si l'on dit vrai, c'est en le déchirant de ses

(1) La première idée de ce raisonnement du chien appartient à Chrysippe (voyez Sextiis Empirichus, Pyrrhon. Hypot. i, \i, 69, p. 19, ed Fabric.) On la retrouve dans Elien, Hisloire des unitnoux^ vi^ 59 ; dans Porphyre, De f Abslinence, \\i, 6, p. 228, et dans les Morales de Plularque. C'est à ce dernier que saint Basile paraît l'avoir empruntée. (Voyez page 189, noie 2.

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griiïes, qu'il sort du sein de sa mère, comme les petits de la vipère ne naissent qu'en lui rongeant le ventre : juste salaire d'avoir engendré de tels monstres (1). Ainsi, dans la nature tout a été prévu, tout est l'objet d'une continuelle sollicitude. Si tu examines les membres mêmes des animaux, tu trouveras que le Créateur ne leur a rien donné de superflu, qu'il n'a rien omis de nécessaire. Aux animaux carnivores, il a donné les dents aiguës que demandait la nature de leurs aliments (^). Ceux qui n'ont qu'une demi-

(1) « La prévoyance de la divinité est guidée par une profonde sagesse, » Elle a donné une grande fécondité à tous les animaux timides et qui sont » bons à manger, afin que l'espèce ne manquât point à ceux qui s'en nour- » rissent, tandis que les animaux inutiles ou malfaisants se reproduisent peu. » Le lièvre, entre autres, destiné à servir de proie à toutes les bêtes sau- • vages, aux oiseaux et à Thomme, est tellement fécond, qu'il est le seul » de tous les animaux chez qui la superfétation ait lieu. La lionne , au con- » traire, la femelle du plus fort et du plus terrible des animaux, ne produit, » dans toute sa vie , qu'un seul petit et, en lui donnant le jour, rejette avec » lui sa matrice. Voici quelle est la cause de cet accident. Lorsque le lion- » ceau commence à remuer dans le sein de sa mère , comme il a des ongles, » déjà très- aigus, il déchire la matrice par ses mouvements, et, plus il » grandit, plus il la met en pièces, de manière qu'au moment de sa nais- » sance il n'en reste plus rien d'intact. Les petits que la vipère porte dans » son sein, dévorent successivement la matrice et le ventre de leur mère ). pour venir au jour. » (Hérodote, m, 108 et 109.)

Cette fable de la lionne, accueillie par saint Epiphane [Hœres. 78) et saint Basile, celle de la vipère, répétée par Plutarque [De Garrulitate)^ Elien (i , 25), Pline (x , 62), et l'orateur de Césarée , étaient réfutées d'avance par Aristote. « Ce que l'on dit de la lionne, qu'elle jette sa matrice » en enfantant, est une fable ridicule, inventée pour expliquer la rareté des » lions. En Syrie , les lionnes ont cinq portées dans leur vie, la première de » cinq lionceaux, la seconde de quatre, et ainsi de suite. » [Hist. anim. VI, 31 )

« Les petits de la vipère viennent enveloppés de membranes qui se brisent » au bout de trois jours, U arrive quelquefois qu'ils rongent cette membrane, » et sortent nus. » (Ibid. vi, 34.)

[t) << Les animaux , dont les dents sont à la fois un instrument et une

fjOi HEXAMERON.

garniture de dents , ont reçu plusieurs estomacs distincts. Comme leur nourriture n'est pas assez divisée dans le premier, il la font revenir après l'avoir avalée, et ne se l'approprient qu'après l'avoir broyée par la rumination. Le premier, le second, le troisième, le quatrième estomac ne restent pas oisifs dans les animaux qui en sont pourvus : chacun d'eux remplit une fonction nécessaire (1). Le cou du chameau est long pour qu'il puisse l'abaisser jusqu'à ses pieds et atteindre l'herbe dont il se nourrit. L'ours, le lion, le tigre, tous les animaux de cette espèce, l'ont court et enfoncé dans les épaules; c'est qu'ils ne vivent point d'herbe et n'ont pas besoin de se baisser à terre : ils sont carnivores et mangent les animaux dont ils font leur proie.

Pourquoi cette trompe dans l'éléphant ? Cet énorme animal, le plus grand des animaux terrestres, créé pour l'eiïroi de ceux qui le rencontrent, devait se faire remarquer par l'embonpoint el la masse de son corps. Si son cou était grand el en rapport avec ses pieds, il serait difficile à diriger et d'un poids excessif, qui le ferait toujours pencher à terre. Mais sa tête tient à l'épine du dos par de

» arme, les ont en saillie, ou aiguës et écartées, ce qui les fait appeler dents » en scie... mais il n'en est pas un qui les ait à la fois en saillie et en forme » de scie : car la nature ne fait rien d'inutile , i-ien de superflu. » (Aristote, Départ, anim. m, 1.)

(1) « Les animaux qui ruminent ont plusieurs estomacs... Comme leur » gueule, presque dénuée de dents, fonctionne mal dans le travail de la nu- » trition, la nourriture, passant d''un estomac dans l'autre, arrive dans le pre- >. mier imparfaitement broyée, davantage dans le second, tout à fait dans le » troisième, et, au dernier point, dans le dernier. Ainsi, ces animaux ont » plusieurs réceptacles pour la nourriture : la cavité TxoOr'a), le fdet (-/.zx^ù- » - ;a),05), le hérisson UyïvoçV l'estomac qui perfectionne (r-vjjTpov). » (Aristolc, De 2)art. anim. m, 14.)

courtes vertèbres, et, pour remplir l'office du cou, il a sa trompe, avec laquelle il attire sa nourriture et puise sa boisson. Ses pieds, sans articulations, comme des colonnes unies entre elles, supportent le poids de son corps. S'il se fût appuyé sur des membres souples et flexibles, ses articulations auraient sans cesse dévié, également incapables de supporter son poids, lorsqu'il se serait agenouillé ou relevé. Mais il a sous le pied un petit talon qui lui tient lieu des articulations du jarret et du genou : articulations dont la mobilité n'aurait jamais résisté à cette masse énorme et branlante. Aussi avait-il besoin de ce nez qui descend jusqu'à ses pieds. Les vois-tu dans les guerres marcher en tête des phalanges, semblables à des tours vivantes ? où comme des collines animées, dans leur irrésistible impétuosité, rompre les bataillons ennemis? S'ils n'avaient les parties inférieures en rapport avec leur masse, seraient-ils jamais capables d'un tel elï'orl ? Maintenant on dit que l'éléphant vit trois cents ans et plus (1) : nouvelle nécessité pour lui d'avoir des pieds solides et sans articulations. Mais, comme nous l'avons dit, sa trompe, qui a la forme et la flexibilité d'un serpent, prend sa nourriture à terre pour la porter en haut. Ainsi nous avions raison de dire qu'il est impossible de rien trouver de superflu ou de défectueux dans la création. Eh bien î ce monstrueux animal. Dieu nous Ta soumis à tel point qu'il comprend les leçons

(1) Pline (viii, 10) et Elien (xvii, 7), donnent aussi cette longue durée à l'éléphant. Aristole parle deux fois de la longueur de la vie de l'éléphant, et chaque fois d'après des rapports bien différents. « L'éléphant vit trois cents » ans, selon les uns ; deux cents, selon d'autres. » {Hist. anim., viii, 9.) « Les éléphants vivent deux cents ans, selon les uns; cent vingt, selon » d'autres. » (Ibid., ix, 46.)

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et soufifie les coups qu'on lui donne : preuve manifeste que le Créateur a tout soumis à notre empire, parce que nous avons été faits à son image.

Ce n'est pas dans les grands animaux seulement que nous pouvons apercevoir l'inaccessible sagesse : les plus petits ne nous offrent pas de moindres merveilles (1). Les sommets élevés des montagnes, qui, voisins des nuages et continuellement battus des vents, entretiennent un hiver éternel, ne me causent pas plus d'admiration que les vallées qui, s'enfonçant dans leurs profonds ravins, sont à l'abri des vents furieux et conservent une température toujours tiède. De même dans la constitution des animaux, je ne suis pas plus émerveillé de la grandeur de l'éléphant, que du rat qui est redoutable pour l'éléphant lui-même ; que du scorpion, dont l'aiguillon, d'une extrême délicatesse, a été creusé comme une flûte par le suprême artisan pour lancer le venin dans la blessure. Et que personne n'accuse le Créateur d'avoir produit des animaux venimeux, destructeurs et ennemis de noire vie. Ou alors qu'on fasse un crime au maître d'école de plier à l'ordre la légèreté de la jeunesse, d'employer les coups et les verges à châtier son indocilité (^).

VI. Les bêles rendent témoignage à la foi. Tu as confiance dans le Seigneur : Tu marcheras sur l'aspic et le basilic et lu fouleras aux pieds le lion et le dragon (3).

(1) « Il ne faut pas s'affliger de descendre à l'observation d'animaux plus I» vils. Dans tous les êtres de la nature il y a quelque chose d'admirable... » (Aristote, De partibus anim., i, 3.)

(2) Voyez homélie v, p. iO\, note 2.

(3) Psaume xc, 13.

Avec la foi, lu as le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions. INe vois-tu pas que la vipère qui s'attacha à la main de Paul, pendant qu'il ramassait des broussailles, ne lui fit aucun mal, parce qu'elle trouva le saint rempli de foi ? Si tu n'as pas la foi, redoute moins les bêtes que ton incrédulité, qui le rend susceptible de toute corruption. Mais je m'aperçois que depuis longtemps vous me demandez la naissance de l'homme, et je crois vous entendre tous crier dans vos cœurs : nous connaissons la nature de nos richesses, mais nous nous ignorons nous-mêmes. Parlons donc, puisqu'il le faut, et mettons un terme à notre hésitation. En vérité, !a plus difficile des sciences, c'est de se connaître soi-même. Non-seulement noire œil, à qui rien n'échappe au dehors, ne peut se voir lui-même ; mais notre esprit, si perçant à découvrir les péchés d'autrui, est lent à connaître ses propres fautes (1). Aussi ma parole, si empressée de parcourir l'^s merveilles étrangères, est-elle lente et paresseuse à rechercher noire propre nature. Et pourtant la vue du ciel et de la terre ne nous fait pas mieux connaître Dieu que l'étude attentive de notre être : Je suis^ dit le Prophète, une preuve merveilleuse de ta science (5); c'est-à-dire, en m'observant moi-même, j'ai connu ta sagesse infinie (3).

(1) « Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui » ne vous apercevez pas d'une poutre qui est dans votre œil ? » (Saint Matthieu, VII, 3,)

Horace avait dit dans le même sens :

Quum tua pervideas oculis maie lippus inunctis, Cur in amicorum viliis tam cernis acutum, Quam aut aquila aut serpens Epidaurius ?

(2) Ps. cxxxviii, 10.

(3) On reconnaît ici le '/y-'^iOt aeavTov. le précepte fécond de l'école socra-

Et Dieu dit : Faisons r homme. Dans ces paroies , la lumière de la théologie ne brille-t-elle pas comme par des fenêtres , et la seconde personne ne se montre-t-elle pas d'une manière mystique, sans se manifester encore au grand jour ? Où est le Juif qui résistait à la vérité et prétendait que Dieu s'est parlé à lui-même? C'est lui qui parla, disent-ils, et c'est lui qui agit dans ces mots : Que la lumière soit et la lumière fut. Mais alors leurs paroles renfermaient encore une manifeste absurdité. Quel est le forgeron, le charron, le cordonnier, qui, sans aide et seul devant les instruments de son art, se dirait à lui-même : Faisons un sabre, assemblons une charrue, confectionnons une chaussure? N'exécute-t-il pas en silence les travaux de sa profession ? Etrange niaiserie que de dire que quelqu'un est assis pour se commandera lui-même, se surveiller, se presser avec force et d'un ton de maître ! Mais les malheureux n'ont pas craint de calomnier le Seigneur lui-même : que ne disaient-ils pas avec une langue si bien exercée au mensonge? Ici, cependant, les mots leur ferment la bouche: Et Dieu dit: Faisons i homme. Dis-moi maintenant, n'y a-t-il qu'une personne? 11 n'est pas écrit : Que l'homme soit fait; mais faisons r homme. Avant l'apparition de celui qu'elle doit instruire, la prédication de la théologie reste enveloppée dans l'ombre : mais, quand rhomme va paraître, la foi se dévoile et le dogme de la vérité apparaît dans toute sa lumière. Faisons l'homme. 0 ennemi du Christ, entends Dieu parler à son coopératique. L'Eglise chrétienne s'en empara comme de tout ce qu'elle trouvait de grand et de bon dans l'ancienne Grèce. Saint Basile a fait sur ce sujet une homélie particulière, l'homélie sur le précepte : Fais attention à toi-même.

leur, Ceiuipar lequel il a fait les siècles, Celui qui soutient tout par la parole de sa puissance (1). Mais il ne laissera pas sans réponse la voix de la religion. Comme ces animaux achurnés contre l'homme, qui rugissent aux barreaux de leurs cages et montrent la cruauté et la férocité de leur nature sans pouvoir assouvir leur fureur ; ainsi font les Juifs, celte race ennemie de la vérité, quand ils se voieni pressés. Dieu, disent-ils, s'adresse à plusieurs personnes ; c'est à ses anges présents devant lui qu'il dit : Faisons l'homme (2). Fiction judaïque, fable dont la légèreté sent son crû ; pour rejeter une personne, ils en admettent mille ; pour repousser le Fils , ils élèvent les serviteurs à la dignité de conseillers ; ils font de nos compagnons d'esclavage (3) les arbitres de notre création. L'homme parfait arrive à la dignité de l'ange ; mais quelle créature peut être semblable au Créateur? Ecoule la suite : A notre image. Qu'as-tu à répondre? Dieu et les anges se ressemblent-ils ? De toute nécessité, cette forme est celle du Père et du Fils, non pas une forme inconvenante pour Dieu, une figure corporelle, mais la forme propre à la divinité.

Entends aussi, toi qui appartiens à la nouvelle circoncision et qui, sous l'apparence du christianisme, fortifies l'er-

(1) Hébreux, i, 2, 3.

(2) De même que le Dieu du Timée, après avoir fait et organisé l'ensemble (iu monde, charge les dieux secondaires de la création de l'homme, ainsi, disaient les Juifs hellénisant, et surtout Philon, Dieu se sert du ministère des anges pour former l'homme.

(.3) Saint Basile trouvait celte expression à la fois dans l'Evangile et dans Platon. 11 voyait l'un (Saint Matthieu, xviii, 28) désigner par le mot ^jv- ^ioAoL les serviteurs d'un même maître, et l'autre, dans le Phèdre, donner aux hommes, aux serviteurs communs de Dieu, ce nom d'ôp-ônouloi^ qu'il emploie ici.

MO HEXAMÉRON.

reur des Juifs (1). A qui dit-il : A notre image? A qui, si ce n'est à celui qui est la splendeur de sa gloire et le caractère de sa substance (^), l'image du Dieu invisible ? C'est donc à sa vivante image, à celui qui a dit : Mon Père et moi, nous sommes une même chose (3), Celui qui me voit, voit mon Père (4), que Dieu dit aujourd'hui : Faisons l homme à notre image. Où est la dissemblance dans des êtres qui n'ont qu'une image ? Et Dieu fit l'homme, et non ils firent lliomme. Ici l'Ecriture évile la pluralité des personnes. Après avoir éclairé le Juif, elle écarte l'erreur des Gentils, en se mettant à l'abri de l'unité pour te faire comprendre que le Fils est avec le Père et te soustraire au danger du polythéisme. // le créa à limage de Dieu, Dieu nous montre encore son coopérateur, car il ne dit pas : à son image, mais à l'image de Dieu.

Si Dieu le permet, nous dirons plus tard en quoi l'homme fut créé à l'image de Dieu, et comment il participa à cette ressemblance. Aujourd'hui ne disons plus qu'un mot. S'il n'y a qu'une image, d'où te vient l'intolérable impiété de prétendre que le Fils ne ressemble pas au Père ? Quelle ingratitude î Tu as reçu toi-même cette ressemblance , et tu la refuses à ton bienfaiteur î Tu prétends garder en propre ce qui est en toi un don de la grâce, et tu ne veux pas que le Fils conserve sa ressemblance naturelle avec celui qui l'a engendré !

Mais le soir qui depuis longtemps a fait disparaître le soleil à l'Occident, nous impose le silence. Arrêtons-nous

{\) Les Ariens.

(-2) Hébreux, i, 3. — (3) Saint, Jean, x, 30. -- {i) ll)id., xiv, 9,

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donc, et laissons reposer noire parole. Nous avons assez parlé jusqu'ici pour exciter votre zèle : avec l'aide du Saint-Esprit, nous vous présenterons un examen plus approfondi des vérités qui suivent. Hetirez-vous donc avec joie, assemblée amie du Christ, et, au lieu de mels somptueux, de plats variés, ornez et sanctifiez vos tables du souvenir de mes paroles. Que le partisan de la dissemblance soit confondu, le Juif couvert de honte, le fidèle fier des dogmes de la vérité, et le Seigneur glorifié, le Seigneur à qui appartiennent la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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