SAINT BASILE SOUS DIANIUS ET SOUS EUSÈBE
I. L'épiscopat devenu un objet de convoitise et d'intrigues. — Luttes de saint Basile contre ces évoques orgueilleux et incapables.
II. Caractère de saint Basile. — Noble fierté, corrigée par l'humilité chrétienne. — Gravité orientale, tempérée par la politesse grecque. — Courage plein de circonspection.
III. Concile de Constantinople. Rôle pâle de Basile. — Dianius, évêque de Césarée, souscrit la formule de Rimini. — Basile rompt avec lui. — Dianius rappelle Basile et meurt dans ses bras.
IV. Election violente d'Eusèbe. — Fermeté du vieux Grégoire de Nazianze, soutenu par Basile. — Basile élevé au sacerdoce.
V. Jalousie d'Eusèbe. — 11 chasse Basile, qui ne veut pas consentir au schisme et se retire dans le Pont.
VI. L'arrivée de Valens à Césarée force Eusèbe de rappeler Basile. — Conduite généreuse et délicate de Grégoire de Nazianze.
VII. Réconciliation de Basile et d'Eusèbe. — Défaite des Ariens.
VIII. Partage de la puissance entre Eusèbe et Basile. — L'un est évêque, l'autre gouverne. — Bienfaits de Basile,
La retraite avait donné à Basile une milice puissante et la contre-partie d'Athènes, la philosophie religieuse. C'était désormais le premier personnage de la Cappadoce, l'espoir de l'Eglise ébranlée et du sacerdoce qui tombait de toute part. De gré ou de force, il fallait qu'il devint évoque. Les fidèles devaient le tirer de la solitude pour lui confier la défense de l'Église, comme les anciens Romains enlevaient leurs consuls à la charrue pour les envoyer sauver la patrie sur les champs de bataille.
60 ÉTUDE inSTORIQUK F.T LITTÉRAIRE
Basile était trop chrétien pour convoiter cette noble tâche ; il la redouta même. Mais, quand l'hérésie assaillait de toute part la cité de Dieu et en ébranlait les murs, pouvait-il déserter le combat pour mener la vie calme et paisible de la solitude (1)? S'il était insensible à la gloire du monde, s'il était sans ambition pour lui-même, il en avait une immense pour l'Église , cette ambition pure et désintéressée qui fait triompher les grandes causes.
L'épiscopat était le vrai consulat du quatrième siècle. 11 donnait gloire et puissance, et élevait l'élu de l'Église bien au-dessus des magistrats civils. Aussi, au grand désespoir de Grégoire de Nazianze , était-il devenu l'objet de toutes les convoitises, le but de toutes les ambitions. « Aujour- » jourd'hui , dit-il , la plus sainte des fonctions court le » risque d'exciter le plus de dérision. Ce n'est pas la » vertu, c'est l'intrigue qui mène à l'épiscopat. Les trônes » ne sont pas aux plus dignes, mais aux plus puissants. » On ne voudrait point d'un médecin qui ignorerait la » nature des maladies : mais on trouve facilement un » évêque. Point de peine : l'on improvise ; il naît tout d'un » coup, comme les géants de la Fable. Nous faisons les » saints en un jour, et nous leur ordonnons d'être sa- » vants, à eux qui ne savent rien et qui, pour mériter le » sacerdoce, se sont donné la peine de le vouloir (2). »
Ce n'est ni par l'intrigue , ni par la faveur, mais par son mérite et par degrés, suivant les canons de l'Église, que Basile s'élèvera à l'épiscopat, d'abord simple soldat.
(1) Saint Grégoire de Nysse, Éloge de saint Basile.
(2) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 335.
puis centurion et enfln général (1). On devine les luttes que, devenu évéque, il devra soutenir contre ce clergé corrompu. Simple lecteur, simple prêtre, il en soutint d'aussi difficiles et de plus délicates avec ces évêques mondains ou incapables, « qui trônaient fièrement, fronçaient le sourcil devant des hommes qui valaient mieux qu'eux, et, parce qu'ils avaient la puissance, se croyaient les plus sages (2). » Luttes secrètes, en partie ignorées des contemporains , et dont il ne reste que quelques traces, mais qui n'en furent pas moins vives et ardentes; luttes répétées toutes les fois que la faiblesse et la suffisance se sont trouvées aux prises avec un esprit supérieur, aussi déteslé que nécessaire, qu'elles subissent, mais en frémissant et en s'efforçant de se dégager de ses étreintes. Basile, sous Dianius et surtout sous Euscbe, est un ministre tout-puissant, qu'on renvoie pour être condamné à le rappeler; un maître qu'il faut bien supporter, parce qu'il est indispensable au bien de l'Église.
Tout , dans Basile , annonçait le génie supérieur dont grands et petits doivent subir l'iniîuence. Sa haute taille, son corps droit et maigre, son teint noir, pâli par l'étude et les austérités, la gravité de sa démarche, un œil vif et fier sous des sourcils bien arqués , un front en saillie et un peu ridé, des tempes rentrées, signe de pensée et de réflexion, tout en lui laissait percer la dignité patricienne, la finesse de l'esprit unie à la fierté du caractère, l'éléva-
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 335. — (2) Ibid., t. i, p. 336.
tion de l'intelligence, !a conscience d'un mérite incontesté, et, pour tout dire, un orgueil qui eût été inflexible, si l'humililé chrétienne n'en eut triomphé.
Il ne faut que lire les lettres de saint Basile pour être convaincu qu'il n'avait pas complètement dépouillé le vieil homme en renonçant au monde, et que de la chaire du rhéteur la hauteur et la fierté étaient passées dans la cellule du moine, pour monter plus tard sur le trône de l'évêque. Mais, si jamais orgueil mérita d'être appelé une noble passion, ce fut celui de Basile. Cet homme dont la chair est desséchée par les mortifications , qui soigne les malades , les embrasse et se fait en tout l'imitateur du Christ, a-t-il, comme le lui reprochaient ses envieux, l'àme enflée d'une vaine arrogance ? Est-il toujours audessus des nuages et plein de l'idée qu'il n'a pas son égal (1)? Sa hauteur, que son frère et son ami sont les premiers à reconnaître (2) , ne provient pas d'une sotte vanité, d'une folle admiration de soi-même. C'est le sentiment d'une âme qui s'estime à sa juste valeur et a conscience de sa supériorité. Recherche-t-il l'admiration d'un monde qu'il méprise, et faut-il, comme le faisaient ses détracteurs, attribuer à une afl'ectation fastueuse la constance et la gravité de ses mœurs ? Évidemment non ; mais, tout en pratiquant la vertu pour elle-même, il n'est pas fâché, comme l'insinue son panégyriste, de donner une leçon à ces évêques qui ne s'élèvent pas à la hauteur de la philosophie chrétienne, et de leur reprocher, par un
(1) Sancti Greg. Naz. op., t, i, p. 360 et 361.
(2) Sancti Greg. Nyss. Vita santœ Macrinœ, 2 ; sancti Greg. Naz. op., t. II, p. 7.
éloquent contraste, leurs maîtres d'hôtel , leurs labiés splendides , l'art séduisant et ingénieux de leurs cuisiniers, l'élégance de leurs chars, leurs robes molles et flottantes (1). Sa vie était une muette exhortation à la vertu, une silencieuse satire du vice. Toutefois, si je puis me permettre une comparaison profane, il me semble qu'ici Basile est moins le disciple du Christ que de ce philosophe, qui, foulant aux pieds les tapis de Platon, lui reprochait son faste par un autre faste.
Mais bientôt l'humilité chrétienne faisait taire l'orgueil du patricien et l'esprit caustique du grec. Toutefois, il avait beau se faire petit avec les petits, humble avec les humbles, avec les orgueilleux eux-mêmes, il gardait malgré lui cet air de dignité et de grandeur, qui était dans sa nature. On eût dit souvent qu'il craignait de se commettre avec les autres. Il avait la parole brève avec ses inférieurs; son éloge était un sourire; son blâme, un silence, qui allait scruter dans l'âme du coupable. Ne cherchez pas en lui un homme enjoué, un plaisant, un beau parleur. Le lion ne prenait point le visage du singe ; il gardait sa fière et royale figure p). Néanmoins, il était plutôt sérieux que triste, et savait allier à la gravité orientale l'exquise politesse de la Grèce. Par l'agrément de sa parole, et la finesse de son esprit, par un heureux tempérament de sévérité et de douceur, il faisait le charme des réunions (3). 11 aimait les belles conversations et y conviait ses amis par de charmants billets, qu'on croirait empruntés à l'Anthologie. « Tout vient en sa saison, écrivait-il à Olympius : les fleurs
(i) Sancli Greg. Naz., op., t. i^ p. 360. — (2) Ibid., p. 361. — (3) Ibid.
» au printemps, les épis en été, les fruits en automne ; les » fruits de l'hiver sont les entretiens (1). » Ailleurs, il se déride et se prend à faire de malicieuses plaisanteries sur des choux qui ont rendu la santé au voluptueux gouverneur Antipater (2).
Cet homme toujours grave et majestueux, qui semble ne s'humaniser qu'avec les faibles ou dans le secret de l'amitié, cache, sous cet air sévère, toutes les qualités qui assurent la domination. Opiniâtre dans la poursuite de ses idées et sacrifiant tout à leur succès, il saura, s'il le faut, affronter le danger avec courage et sang-froid ; mais, le plus souvent, il le iouine avec la prudence et la circonspection d'un diplomate consommé, s'accommodant aux hommes et aux circonsîances, tout esitier aux ennemis qu'il attaque, ménageant les autres pour les reprendre plus tard, toujours maître de la situation et ne perdant jamais de sa dignité.
I! exerça un tel ascendant sur ses contemporains , que la mode s'empara de ses moindres vertus, de ses défauts même. Pendani que ses ennemis et ses jaloux lui reprochaient de l'orgueil, de la timidité, de la dureté, ses enthousiastes imitaient la pâleur de son teint, la forme de sa barbe, sa démarche posée, la lenteur de son parler, son air pensif et rélîéchi : mauvais copistes, dit Grégoire de Nazianze, qui, sans faire des Basile, tombaient dans une odieuse tristesse. La forme de son vêlement, celle de son lit, tout, jusqu'à sa manière de manger, devint une fureur (3).
(0 Sancti Basilii, pp. 13. — (2) Ibid., ep. 267. (3) Sancti Greg. Naz. op., t. i, p. 361 et 370.
Tel était Thomme que nous allons voir entrer dans la vie militante de l'Église. Dianius, qui l'avait baptisé après son retour d'Athènes, s'était empressé de Taltacher à l'Église de Césarée, en qualité de lecteur. 11 portail ce titre dès la deuxième année de sa retraite, en 359, lorsqu'il suivit Eustathe de Sébaste et Basile d'Ancyre au concile de Constanlinople. Les Semi-ariens venaient, à force d'intrigues, de triompher des orthodoxes et des Ariens purs, à Rimini et à Séleucie. Aélius et Eudoxius jetaient les hauts cris et en appelaient à l'empereur. C'est pour les satisfaire que Constance avait convoqué le concile de Constanlinopîe. Là, se trouvèrent en présence les coryphées de l'arianisme et du semi-arianisme, Eudoxius, Aétius et Eunomius, d'une part, de l'autre, Basile d'Ancyre et Eustathe (1). Alhanase, fugitif, ne pouvait y soutenir le dogme de la Trinité, dont le jeune lecteur de Césarée fut peut-être l'unique défenseur. Celui-ci apportait son éloquence. Mais, encore inconnu dans l'Église, que pouvait-il dans ce concile d'hérétiques, où les uns soutenaient que le Fils diffère complètement du Père, les autres qu'il lui est semblable en substance, où tous éiaient prêts à anathématiser celui qui eùl dit qu'il lui est consubstanliel ? Dans cette position fausse, son rôle fut nécessairement pâle. Eunomius doit exagérer, quand il l'accuse d'avoir fait preuve de timidité et de lâcheté, d'avoir fui les travaux les plus sérieux ; quand il lui reproche cette petite maison solitaire, dont il tenait la porte fermée,
- (1) Philoslorgue, 1. iv, p. 71 et 72.
sa crainte d*y voir entrer quelqu'un, la peur qui agitait sa voix, ses yeux, tout son visage (1). Mais Grégoire de Nysse le défend mal et semble avouer, comme Philoslorgue, qu'il ne prit point part aux travaux publics (^). Encore une fois, quelle part pouvait-il y prendre ^? Il dut aider Basile d'Ancyre à faire condamner les Anoméens, qui s'attribuèrent modestement la victoire. Mais, lorsque Constance imposa la formule de Rimini à la docile assemblée (3), il abandonna son poste et s'enfuit en Cappadoce, après avoir fait la seule résistance qui fût possible.
H allait y montrer qu'il n'était ni lâche ni timide. Il aimait Dianius son évéque. Celait Dianius qui l'avait baptisé, qui l'avait fait lecteur, qui probiiblement venait de l'envoyer à Constantinople. Il n'avait dû quitier la soliiude que pour l'aider dans le gouvernement de l'Église. « Dès mon « premier âge, dit-il, j'ai été nourri dans son amour. J'ad- » mirais son air respectable, la majesté, la dignité sacer- » dotale, répandues dans sa personne. Arrivé à l'âge de » raison, j'appris à le connaître par les qualilés de l'âme ; » je me plaisais dans son commerce, en voyant sa simpli- » cité, la générosité et la franchise de son caractère, sa » mansuétude, cet heureux mélange de grandeur et de » douceur, sa politesse, sa patience, sa gaîté et son affa- » bilité, tempérées par sa modestie. Aussi je le comptais * parmi les plus illusties dans la vertu (4) ».
Pourtant, Dianius, pendant les vingt années de son épiscopat, fut toujours mêlé aux hérétiques. A Antio-
(1) Sancti Greg. Nyss. /n Eunom., 1, p. 310.
(2) Philoslorgue, 1. iv, p. 72.
(3) Sancti Greg. Nyss. /n^unow., 1, p. 312.-- (4) Sancti Basilii, ep. 51.
che (341), il avait condamné Athanase et mis Georges sur le siège d'Alexandrie (1). Le Concile avait écrit une lettre insolente au pape Jules : en tète, se trouve le nom de Dianius (2). A Sardique (347), il avait analliématisé Jules et Alhanase (3). Enfin, après le concile de Constantinople, quand Basile croyait le dominer, Georges apporte de la capitale la formule de Rimini et la lui présente au nom de l'empereur (4). Dianius la signe. C'était un homme doux, indécis et fatigué de ces luttes sans fin, où sa foi était toujours celle du plus fort. On peut croire qu'au fond il lui importait peu que le Verbe fût ôaoov^tog ou oijmov^ioç, de la même substance ou d'une substance semblable. Sa conviction la plus profonde était qu'il ne fallait pas troubler la tranquillité de l'Église, et surtout la sienne, pour un iota de plus ou de moins. Quand il se trouva entre Georges et Basile, l'un lui ordonnant au nom de l'empereur, l'autre lui défendant au nom de Dieu, de signer la terrible formule, l'hérésiarque menaçant l'emporta. Le conseiller, vaincu, fut atterré de sa défaite, comme d'un coup inattendu (5). Il en éprouva un insupportable chagrin avec ceux qui craignaient Dieu (6), quit:a Dianius et s'enfuit à iNazianze, auprès de Grégoire, et de là dans sa solitude.
Avait-il analhématisé Dianius ? 11 s'en est défendu plus tard comme d'une calomnie (7). Il lui eut fallu d'ailleurs anathémaliser tout TOrient, son hôte le premier, le vieux Grégoire , qui , malgré son fils , signa la formule comme les
(1) Sozomène, m, 7. — (2) Saint Athanase, Apolog. 2, p. 739.
(3) Saint Ililaire, p. 29. — (4) Sancli Basilii, 1. 51.
(5) Ibid., ep. 8, p. 81. — (6) Ibid., ep. 51. — (7) Ibid.
autres. Basile suivit toujours la conduite prudente et modérée d'Alhanase. Ces deux grands hommes rejetaient de leur communion les ennemis déclarés, les auteurs des formules ; mais ils ménageaient ceux qui les signaient, les faibles, les timides, les incertains, cette masse flottante, qui donnait la majorité dans les conciles. « L'encre ne » souille point l'âme, » disait Grégoire de Nazianze avec une naïve indulgence (1). Il semble donc que la rupture de Basile avec Dianius fut toute personnelle. Basile croyait avoir arraché l'archevêque à ses anciens errements; il lui avait fait adopter une nouvelle ligne de conduite et l'avait préparé à la maintenir contre Constance et les Ariens. Dianius cède; dès lors, Basile doit lui refuser son concours. Rester auprès de lui, c'était assumer sa faute, souscrire luimême et démentir ce qu'il avait fait à Constanlinople.
Dianius regretta son éloquent et habile conseiller; il le regretta plus que jamais, quand, délivré de la peur de Constance, il vit Julien rétablir le polylhéisme et menacer ses derniers jours de nouvelles tribulations. Il rappela Basile, dit et fit ce qu'il voulut, et mourut dans ses bras, en déclarant devant Dieu qu'il avait souscrit la formule dans la simplicité de son cœur, qu'il n'avait jamais voulu porter atteinte à la foi de Nicée, et qu'il désirait ne point être séparé des bienheureux trois cent dix-huit évêques, qui avaient annoncé à l'univers cette pieuse doctrine (2).
(1) Sancli Greg. Naz. op.^ t. i, p. 297. — (2) Sancti Basilii, ep. 51,
SUK SAINT BASILE. 69
Après la morl de Dianius, pendant que Julien approchait, la ville de Césarée fut divisée pour le choix de son successeur. « Les uns proposaient un archevêque, les autres un » autre, comme il arrive souvent en pareil cas, suivant y> qu'ils obéissaient à l'amitié ou à la piété. A la fin, tout le » peuple s'accorde à choisir Eusèbe, un des premiers de la > ville, d'une vertu singulière, mais qui n'était pas encore » baptisé. Ils l'enlèvent malgré lui, avec le secours des sol- » dais qui étaient dans la ville, le placent dans le sanctuaire, ï le présentent aux évèques assemblés pour l'élection. Ils » les prient de le baptiser et de le proclamer évêque, mê- » lant la violence à la persuasion. Qu arrive-t-il ? et jus- » qu'où va la sédition ? Les évèques sont contraints de » céder ; ils purifient Eusèbe et Télèvent sur le trône (1). » Qunnd la foule s'est retirée, ils veulent protester et annuler l'élection. Le vieil évêque de Nazianze les en empêche : « Accuser Eusèbe, leur dit-il, c'est vous accuser vous- » mêmes, au lieu que vous vous absolvez en l'absolvant, et » même sans l'absoudre. » L'empereur approchait, irrité contre Césarée, qui avait renversé le temple de la Forlune, et indigné de cette élection, dans laquelle il voyait, disait-il, le vol d'un homme nécessaire à 1 Etat. Le gouverneur, ennemi d'Eusèbe, écrit aux évèques qui l'avaient élu, pour les obliger à l'accuser, se laissant aller aux menaces et disant que telle était la volonté de l'empereur. « Très-puis- » sant gouverneur, lui répondit l'évêque de Nazianze au
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 308 et 309.
y> nom de ses collègues, dans toutes nos actions, nous ne » reconnaissons qu'un censeur, qu'un seul roi : c'est celui y> auquel on fait maintenant la guerre. Il examinera cette » élection que nous avons faite selon les règles et comme » il lui est agréable. Il est des choses où vous n'avez qu'à » vouloir pour nous contraindre; mais personne ne nous » empêchera de défendre la régularité et la iégalilé de » notre conduite, à moins que vous ne fassiez une loi qui » nous interdise de nous occuper de nos affaires. » Cette lettre, franche et ferme, admirée du gouverneur lui-même, désarma Julien et sauva la ville (1).
Quel fut le rôle de Basile dans cette élection ? Il était à Césarée, où sa naissance, ses talents, son dévouement à l'Église lui donnaient une grande influence. Le livre qu'il venait de publier contre Eunomius, le désignait naturellement au choix des orthodoxes. N'était-ce pas lui que proposaient ceux qui obéissaient à la piété plutôt qu'à l'amitié, c'est-à-dire, les moines, les orthodoxes ardents, tous ceux qui avaient gémi de la faiblesse de Dianius, tous ceux qui bientôt voudront le substituer à Eusèbe ? Après Téleclion, ne faut-il pas voir Basile derrière l'évéque de Nazianze, quand ce dernier arrête la protestation de ses collègues et brave l'opposition du gouverneur? Le faible et timide vieillard était-il capable de tant de fermeté? Le ton hardi et tranchant de la lettre du gouverneur convenait-il à la pusillanimité de son caractère? Quel autre que Basile a pu lui dicter cette lettre, lui donner cette allure décidée? Que voulait Basile? un évêque orthodoxe. Si Eusèbe était peu instruit,
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 309 et 310.
il était là pour Téclairer de ses lumières, le diriger de ses conseils, le soutenir de son talent et de son influence. Eusèbe entre ses mains devait être un instrument docile dont il espérait tirer parti pour le triomphe de la bonne cause.
D'abord Eusèbe semble s'attacher l'influent lecteur avec l'empressement de la reconnaissance. Il l'élève sur les trônes sacrés de la prêtrise (1), le fait prêcher et se décharge sur lui d'une partie de l'administration de l'Église. Les occupations de Basile étaient si nombreuses, qu'il ne pouvait plus écrire à ses amis qu'à de rares intervalles. Mais quel charme dans ces lettres, où il se délasse avec eux de la langue des afl'aires, dans celle où il envie au sophiste Léontius de parler sans cesse et sans elTort la langue harmonieuse d'Athènes, comme chantent les rossignols, au souffle du pri7itemps (2).
Ce n'est pas sans avoir résisté, que Basile fut élevé au sacerdoce. Il s'en plaignit à Grégoire de Nazianze, comme s'il avait été victime d'une violence. « Toi aussi, lui répon- » dit son ami, le voilà pris comme nous, inscrit de force » au rang des prêtres, honneur que nous ne cherchions » pas ! nous pouvons èlre témoins l'un pour l'autre, com- » bien nous aimions l'humble philosophie et son terre-à- » terre. Peut-être eùt-il mieux valu que cela n'arrivât pas: » je ne sais que dire, jusqu'à ce que je connaisse les vues » du Saint-Esprit, Mais, puisque c'est arrivé, mon avis est » qu'il faut se résigner, surtout par ce temps qui soulève » contre nous tant de langues d'hérétiques. Ne faisons
(1) Sancli Greg. Naz., t. i, p, 335. — (2) Sancti Basilii, ep. 20.
» honte, ni à l'espérance de ceux qui ont foi en nous, ni y> à notre vie (1). » Cet effroi, celte résistance de Basile, au moment d'être investi de la redoutable fonction d'intermédiaire entre le ciel et la terre, n'étaient pas de vains dehors de modestie. A ce moment suprême, il était permis de trembler à un homme de foi, à un saint, plus pénétré qu'un autre de son indignité ? Mais cet homme d'action se sentait trop utile à l'Église pour ne pas suivre le conseil de son ami et même pour ne pas être heureux, le premier moment passé, de l'accroissement de puissance que lui donnait sa nouvelle dignité.
Dès lors, Basile éclipsait l'évêque. Le véritable évéque, aux yeux des peuples, était l'orateur qui les instruisait par sa merveilleuse éloquence et que tous louaient à pleine bouche p) ; le savant écrivain dont le nom était déjà connu dans tout l'Orient; le chef de celle armée de moines qui déjà couvrait le diocèse du Pont. Eusèbe fut jaloux de tant de popularité, de gloire et de puissance. Peut-èlre aussi l'impérieux Basile lui fit-il trop sentir sa supériorité. Toujours est-il que des dissentiments, Tinimilié même, divisèrent deux hommes qui poursuivaient le même but, tous deux ardents orthodoxes et d'une admirable piété, mais dont l'un, en celle circonstance, fit trop voir la faiblesse de l'homme, dont l'autre ne fut pas toujours inaccessible à l'orgueil. « D'où vint cette rupture, et comment a-t-elle » éclaté? Il vaudrait mieux le taire, » dit Grégoire de
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 776. — (2) Sozomène, vi, 17.
Nazianzeavec l'embarras de Fléchier ou de Bossuet essayant de passer sur les fautes de Turenne ou de Coudé. Néanmoins, il insinue qu'Eusèbe eut tous les torts. Le plus grave, sans coniredil, est d'avoir engagé Tallaque contre un trop puissant rival, et de l'avoir fait avec toule la bassesse de la jaIou>ie. Il le couvrit d'afïronls el le chassa de son église (1). Mais quelle guerre sourde dut précéder cet éclat ! que de bons conseils donnés comme des ordres, acceptés avec dépit ou repousses à cause du conseiller I que de mortifications secrètes, récipioques ! que de récriminations dans le sein de l'amitié, ici contre un subalterne despotique, des mains duquel on ne pouvait plus se dégager; là, contre un supérieur ignorant et incapable, dont l'envie perdrait l'Eglise ! C'est dans un de ces moments d'irritation que Basile dut écrire ce passage du Commentaire sur Isaïe : « La présence d'un sage et bienveillant » conseiller pour suppléer aux défaillances de rintelligence j> est un grand bienfait. Moïse, qui avait été instruit dans » toute la sagesse de l'Egypte, qui parlait à Dieu comme » un ami parle à son ami, recevait les conseils de son 3> beau-père Jélhro. David se servit des conseils de Chusi » pour dissiper le complot d'Achilophel. Le conseil est un » don sacré, une union de volonté, un fruil de charité, » une preuve d'humilité. C'est une intolérable arrogance » de croire qu'on n'a besoin de personne el de n'écouter » que ses inspirations, comme si Ion était seul capable de » former les meilleurs desseins. Nous craignons de nous » livrer à ceux qui nous montrent nos devoirs et nous
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 336 ; Sozom., vi, 17.
7i ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
» rougissons d'avouer que nous n'avons pas leur expé- » rience de la vie (1). »
Le coup était porté : mais il est des ministres qu'on .ne frappe pas impunément. « Aussitôt, dit Grégoire de » Nazianze, Eusèbe voit se lever contre lui l'élite de » l'Église, la partie la plus sage, je veux dire nos Naza- » réens. Indignés des outrages et du bannissement de leur » chef, ils osent une chose très-dangereuse. Ils songent » à se séparer, à s'arracher du grand et paisible corps » de l'Église. Déjà même ils avaient entraîné une bonne » partie du peuple et des magistrats. Leur projet, par » trois motifs des plus puissants, était facile à réaliser. » Basile était plus vénéré qu'aucun de nos philosophes, » et n'avait qu'à vouloir pour donner de l'audace à la con- » spiration. Son persécuteur, sorti d'une élection tumul- » tueuse, était suspect à la ville : ce n'était pas, disait-on, » en vertu des lois et des canons qu'il avait reçu l'épis- » copat, mais par la tyrannie de l'émeute. Enfin, il y » avait à Césarée des évéques d'Occident (2), qui entraî- » naient à leur parti tout ce qu'il y avait d'orthodoxe dans » l'Église. Que va faire cet homme généreux, ce disciple » du Pacifique? Il ne pouvait résister ni à la persécution » de ses ennemis, ni au zèle de ses amis. Il ne lui appar- » tenait ni de combattre, ni de déchirer le corps de » l'Église, si attaquée d'ailleurs, et en butte à toute la » puissance de l'hérésie. 11 suivit notre avis, l'avis d'un » conseiller sincère. Il s'enfuit avec nous dans le Pont (3). »
(1) Sancti Basilii, Comment, in Esaiam^ i, 57.
(2) l^robablement Lucifer de Cagliari et Eusèbe de Verceil.
(3) Saucti Greg. Naz., t. i, p. 336 et 337; voyez aussi Sozom., vi, 15.
SUR SALNT BASILE. 78
Basile ne prit donc pas ce parti sans avoir hésité? A la rigueur on pouvait contester la légitimité de Télection d'Eusèbe. Incapable de résister seul aux Ariens et repoussé par la partie la plus saine de son peuple, cet évêque, pouvaiton penser, devait laisser la place à un plus digne. Si Basile avait des scrupules, ne devait-il pas les sacrifier à l'intérêt de la religion? Se retirer, n'était-ce pas la trahir, l'abandonner à des mains inhabiles, la livrer aux Ariens? Ces schismes, d'ailleurs, étaient alors fréquents dans les églises. C'est ainsi que Paulin était séparé de saint Mélèce, à Antioche. Comme Paulin, Basile pouvait compter sur l'appui de l'Occident, el, plus heureux que lui, n'ayant pas affaire à un homme de valeur, il devait élre vile délivré de son concurrent. Mais il préfère à tout la voix de la conscience et le conseil de l'amitié. Il eût volontiers dominé, il ne voulut pas diviser. L'intrigue n'allait pas à son caractère franc et noble; un génie de sa trempe n'acceple pas de rôle équivoque. Aussi bien, son élection, comme celle d'Eusèbe, eût toujours été entachée d'usurpation. L'Eglise et lui devaient tout gagner à attendre. Dès Tannée suivante, en 365, du vivant d'Eusèbe, la force des choses allait le ramener au pouvoir.
Pendant que Valentinien établissait la tolérance religieuse en Occident, Valens, baptisé par Eudoxius, qui était devenu patriarche de Constantinople, soumettait aveuglément sa conscience à ses guides religieux et les appuyait de toute sa puissance pour réunir les orthodoxes au corps de
son église. Dès la seconde année de son empire, avant la révolte de Procope, qu'il apprit à Césarée (1), on le voit parcourir l'Orient avec un corlége d'Àriens, soumettant partout les orthodoxes consternés. Il faut lire dans Grégoire de Nazianze cetle marche des hérétiques, qu'il peint des plus sombres couleurs. « Tout à coup, fond sur nous » une nu(''e, grosse de gréle, qui faisait entendre un siffle- » ment de mort et anéantissait toutes les Églises sur les- » quelles elle venait se briser. C'était l'invasion d'un empe- » reur aussi ami de l'or qu'ennemi du Christ, persécuteur » après le persécuteur, qui, s'il ne fut pas apostat après » l'apostat, n'en valut pas mieux pour les chrétiens. Sa » marche contre nous était une véritable expédition ; c'était » comme une incursion de barbares, qui venaient, non » renverser des murailles, des villes, des maisons, qu'on » peut relever, mais détruire les âmes. Avec lui s'élançait » une armée digne d'un tel chef, les mauvais guides des » Eglises, les cruels tétrarques de la partie de la terre qui » lui était soumise. Déjà, ils possédaient une partie des » Eglises, ils se jetaient sur d'autres, et ils espéraient » s'emparer du reste par l'influence et la main de l'empe- » reur, qui, à leur gré, intervenait ou menaçait. Ils ve- » naient bouleverser notre Église, et rien n'excitait plus » leur confiance que nos misères, nos maladies et l'inex- » périence de celui qui occupait la première place. Il allait » donc se livrer un grand combat. La plupart étaient ani- » mes d'une généreuse ardeur ; mais les rangs étaient » faibles : ils n'avaient pas de général pour combattre à
(1) Ammien Marcellin, xxvi, 7.
» leur tête dans l'armée du V^erbe et de l'Esprit. (1). » Eusèbe ne se faisait pas illusion sur sa faiblesse. Plus zélé qu'instruit, il sentait qu'en satisfaisant sa haine, il s'était privé de son meilleur soutien. Il cherche un nouvel appui. Grégoire de Nazianze, dont la réputalion de vertu, de science et d'éloquence égalait celle de Basile, pouvait seul tenir sa place. Eusèbe lui fait des avances, l'appelle aux conférences et aux réunions spiriluelles. « Je suis heu- » reux de ces honneurs, lui répond ce parfait ami, mais je » ne supporte pas l'injure que ta piété a faite et fait encore » à mon très-cher frère Basile, le compagnon de mon » choix dans la vie, dans les lettres et dans la plus su- » blime philosophie. M'honorer, quand tu l'outrages, c'est » caresser d'une main et frapper de l'autre ; si tu veux » m'en croire, considcre-le comme il le mérite, et tu en » seras considéré; et nous, nous viendrons après, comme » l'ombre après le corps (^). »
Eusèbe offrait la succession de Basile à Grégoire, et celui-ci ne voulait venir qu'à la suite de Basile. Ce n'était pas le compte de rarchevêque. Inilé de la proposition de se réconcilier avec son ennemi, de rappeler l'homme qu'il avait chassé, il s'en plaignit comme d'une insulte. « Je ne » l'ai pas insulté, lui répond Grégoire, mais j'ai suivi les » règles de l'esprit et de la sagesse de Dieu, comme je le » devais, dut s'en offenser le Irès-éloquent Eusèbe. Tu es » au-dessus de nous par ta dignité, mais tu nous accor- » deras bien le droit d'une liberté et d'une franchise rai- » sonnable. Si non, si lu regardes ma lettre comme venant
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 337 et 338. — (2) Ibid., t. i, p. 783.
» d'un valet qui se donne le droit de te regarder en face, » je recevrai tes coups, et même sans pleurer. Mais me » feras-tu un ciime de tout préférer à ce traitement qui » n'est pas digne de ta piété (1)? »
Celle franche et généreuse inflexibilité, jointe au danger qui devenait [)lus pressant, fit céder Eusèbe. Il s'adoucit; Grégoire s'adoucit aussi. C'est la douleur qui lui a donné cette liberté ; mais à peine avait-il élé vaincu, à peine avait-il succombé , qu'il s'était soumis à la règle. « Quand » j'aurais des sentiments bas et sans gônérosilé, je ne pour- » rais m'y abandonner, à la vue des bêtes féroces qui s'é- » lancent sur l'Église, à la vue du noble et courageux pré- » lat qui fait pour elle une guerre si sincère et si franche. » Nous viendrons donc, si lu le juges à propos ; nous uni- » rons nos prières aux vôtres, nous combattrons avec vous, » nous servirons sous vos ordres, et, comme les enfants qui » excitent un excellent athlète, nous vous animerons de la » voix (2). »
Dans l'entrevue qui suivit cette lettre, Grégoire trouva l'archevêque bien amolli à l'endroit de Basile. La réconciliation fut arrêtée; on convint des conditions. Chacun devait faire en même temps les premiers pas. Sûr d'Eusèbe, l'habile négociateur s'adresse à Basile. « Voici l'heure du bon y> conseil et de la patience. Ne laissons personne paraître « plus généreux que nous ; ne perdons pas, en un moment, » tant de sueurs et de travaux. Pourquoi ce langage? Le
(1) Saint Grég. Naz., t. i, p. 876 et 877. — (2) Ibid., t. i, p, 877.
» bien-aimé de Dieu, notre évêque Eusèbe (car c'est ainsi » qu'il nous faut désormais penser et parler de lui), est ï animé pour nous des sentiments les plus conciliants et les » plus bienveillants. Le temps l'amollit, comme le feu » amollit le fer. Je pense même qu'il doit t'écrire pour t'in- » viler à venir auprès de lui ; prévenons-le par une lettre
> ou par notre présence, ou plutôt écrivons d'abord, puis » arrivons, pour n'avoir pas plus tard à rougir d'une déï faite, quand nous pourrions vaincre, c'est-à-dire céder » avec gloire et en philosophes. C'est ce que tout le monde » attend de nous. Crois-moi, viens, fais-le pour ce motif » et pour le temps où nous sommes. L'armée des béréti- » ques parcourt l'Eglise. Les uns sont déjà ici et jettent le
> trouble; le bruit court que les autres vont arriver. H est » à craindre que la doctrine de la vérité ne soit ébranlée, » si, au plus vite, on ne voit se lever l'esprit de Béséléel, » cet babile architecte de discussions et de dogmes. Si tu ï crois que je doive être là moi-même, pour mener toute y> cette affaire et t'accompagner, je ne fuirai point cet » office (1). »
Nous venons d'assister aux négociations. Ecoutons encore Grégoire nous en décrire le résultat dans l'éloge de son ami. « Que fait alors celle âme généreuse et sublime, » vraiment amie du Christ? Il ne fallut pas beaucoup de » paroles pour le faire accouiir à notre secours. Il ne nous » vil pas plutôt chargés de cette ambassade, nous qui de- » vions combattre avec lui pour la foi, qu'il se laissa flé- » chir. Pensant que, si la tranquillité est le temps de la
(!) Saint Grég. Naz., t. i, p. 782 et 783.
» rancune (en admettant qu'on doive céder à celte pas- » sion), la nécessité est celui de la grandeur d'âme, il » accour! du Pont, auxiliaire volontaire, et vient se dé- » vouer à la mère des Églises. Reste-t-il en lui quelque » trace de ressentiment? pas la moindre. On le voit en » même temps se réconcilier, délibérer, organiser. Il fait » dispaïaîlre les pierres d'achoppement et les scandales, » qui excitaient la confiance des ennemis et leur avait fait » prendre les armes. Il s'adjoint ceux-ci, retient ceux-là, » repousse les autres. Si, dans cette lutte, Barnabe, qui » fait ce récit, est venu au secours de Paul, grâce en soit » rendue à Paul qui Ta choisi et en a fait son compagnon » d'armes. Ainsi nos ennemis s'en allèrent sans avoir rien » fait, vaincus et couverts de confusion : ils avaient appris » qu'il faut compter avec les Ci^ppadociens (1). » Il est vrai que Procope donnait à Valens de tout autres embarras. Basile et lui devaient se retrouver plus tard.
vm.
En triomphant des Ariens, Basile avait triomphé d'Eusèbe, désormais obligé de subir sa direction. Il lui rendit la défaite aussi douce que possible. « Son premier soin, » dit Grégoiie de iNazianze, fut d'honorer le prélat, de dis » siper le soupçon, de persuader à tous que le chagrin » qu'il avait éprouvé était une tentative, un assaut du » Mauvais, qui porte envie à la concorde des âmes, et que » pour lui, il ne méconnaissait pas les lois de l'obéissance » et de l'ordre spirituel. Toujours auprès de l'évêque, il
(1) Saint Grég. Naz., i. i, p. 339.
» l'inslruisail, lecoulail, le conseilloil. Il (Moit poni' lui, \i\\ » bon conseiller, un auxiliaire adroit, un interprète dans » la doctrine, un guide dans la pratique, le bàlon de sa » vieillesse, le soutien de sa foi; au dedans, le plus fidèle » des familiers, au dehors, le plus actif des serviteurs. En » un mot, il montrait autant de bon vouloir qu'on lui avait » auparavant supposé de haine. Aussi régnait-il dans l'É- » glise, quoiqu'il ne fùl qu'à la seconde place. En retour » de son bon vouloir, il recevait la puissance. C'était entre » eux un merveilleux accord, une merveilleuse union de » pouvoir : l'un menait le peuple , l'autre menait le » chef (1). »
En d'autres termes, Eusèbe était évèque et Basile gouvernail : l'un avait le nom et l'autre la puissance. Ne croyons pourtant pas qu'Eusèbe acceptât ce rôle sans frémir. Pour le dominer, il fallait souvent que Basile, malgré sa fierté, déployât toute l'adresse d'un premier ministre ; il lui fallait persuader à cet homme incapable qu'il faisait loul, quand il ne faisait rien. « Comme un dompteur de » lions, il avait l'art d'apprivoiser celui qui avait la puis- » sance. Aussi Eusèbe aimait l'assistance de son conseil- » 1er, et, (juand Basile dominait, il croyait dominer lui- » même (T). »
Basile se fil bénir des populations, pendant les cinq années qu'il exerça l'autorité sous le nom d'Eusèbe. La prédication el le soin d'une paroisse étaient les moindres de ses occupations (3). « Que de preuves de sa sollicitude
(1) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 339 et 340. — (2) Ihid., p. 340. (3) Sancli Basilii l. i, p. 199, C.
» pour l'Église ! Indépendance devant les gouverneurs et » les puissants de la ville; solution des différents, toujours » respectée, consacrée par sa voix comme par une loi ; » secours aux indigents, secours spirituels presque tou- » jours, souvent aussi secours corporels (car ils mènent à » l'âme, en asservissant par la bienveillance) ; nourriture » des pauvres, hospitalité offerte aux étrangers, soin des » vierges, institutions monastiques données par écrit ou de » vive voix ; distribution des prières, décoration du sanc- » tuaire ; enfin, tout ce qui rend utile au peuple le véri- » table homme de Dieu (1). » Il mit le comble à tant de services en 370. Il nourrit Césarée dans une grande famine et fut « un nouveau Joseph » pour la Cappadoce (^).
(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 340. — (2) Ibid., p. Zii.
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