‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 6 sur 44 · VI. Jugement général sur son administration · texte numérisé non relu

VI. Jugement général sur son administration

A la mort d'Eusèbe, en 370, Basile fut, enfin, élu archevêque, mais non sans lutte. Césarée fut encore une fois le théâtre de la dissension. Basile avait pour lui l'élite du peuple, le clergé et les moines; il avait contre lui les évêques de la province, le gouverneur, les magistrats, tout ce qu'il y avait d'hommes perdus dans la ville (1),

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 310, 342 el 343.

tous ceux, en un mot, qui avaient à redouter sa liberté, ses censures ou ses réformes. Le gouverneur et les magistrats avaient de plus un motif politique. L'élection de Basile devait être pour Valens un échec dont ils seraient responsables, et ils ne voulaient pas voir la Cour suspecter leur zèle ou leur capacité.

D'après les canons et la tradition, quand une église avait perdu son pasteur, les évêques de la province se réunissaient pour lui donner un successeur, en prenant les suffrages du clergé et du peuple (1). Assemblés, au moins, au nombre de trois et munis du consentement des absents^ ils devaient proposer les candidats, présider l'élection, juger de sa validité et instituer le nouvel évèque (T). Mais, en réalité, il leur fallait, de gré ou de force, accepter le choix de la majorité et subir une sorte de suffrage universel, au grand désespoir de Grégoire de Nazianze. « C'est » seulement, dit-il, à la partie la plus pure et la plus » éclairée de l'Eglise, aux clercs et aux moines, que de- » vraient appartenir les élections, et non, pour le malheur » de la religion, aux plus riches et aux plus puissants, à » l'emportement et à la déraison du peuple, à la vile po- » pulace. Que j'ai peur de trouver les fonctions publiques » mieux organisées que les nôtres, où la grâce de Dieu » est mise aux voix, sous l'empire de la crainte plutôt que » de la raison (3) !

Il va donc, comme à la mort de Dianius, se livrer une grande bataille. Le pouvoir et les évéques, d'une part,

{i) Saint CyprienJ. 68.

(2) Concile de Nicée, i"^^ canon; concile d'Antioche (34.1).

(3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 310-

de l'autre, le clergé et les moines se parlageiil le peuple. Mais la cabale contre Basile était si forte , ceux qui la dirigeaient avaient tant d'intérêt à réussir et disposaient de tant de moyens d'influence, d'intimidation et de séduction, qu'elle devait l'emporter, sans les plus grands eiïorts de la part des Orthodoxes. Basile , qui depuis cinq ans était évéque de fait , ne pouvait céder la place à ses ennemis. Persuadé que, s'il échouait, c'en était fait de la foi de Nicée en Cappadoce, il déploie toutes les ressources de son génie, aussi souple que puissant. Ne pouvant prendre une part ostensible à la lutte et condamné à agir dans l'ombre, il veut attirer à Césarée son ancien compagnon d'études, et lui faire diriger l'élection. Il prévoit ses scrupules et sa résistance. Aussi , sans attendre que le bruit de la mort d'Eusèbe se répande et fasse deviner ses intentions à son ami , il lui écrit , en toute hâte , qu'il est lui-même fort malade , qu'il va rendre le dernier soupir et, qu'avant de mourir, il veut le voir et lui dire adieu (1). Cette lettre jette la douleur dans l'âme de Grégoire, « Je » fis mes préparatifs , écrivit-il à Basile , le coeur plein » d'aftliction. Qu'y a-t-il, en effet, pour moi de plus su- » blime que ta vie , de plus douloureux que ton départ » de ce monde? J'ai versé des fontaines de larmes, j'ai » gémi, et, pour la première fois, je me suis senti dans » un état qui n'était pas d'un philosophe. Que n'ai-je pas » rempli de tes épitaphes (^)? » Mais, à la vue des évêques qui courent à la métropole, il devine tout : liusèbe est mort et on va lui nommer un successeur. La maladie

(1) Sancti Greg. Naz., l. i, p. 7Si. — ['l) lltid.

de Basile n'est qu'un prétexte pour l'amener à Césarée. Dans quelle intention? Il ne peut se le dissimuler, quoiqu'il n'ose l'avouer. Aussi, au lieu de partir, il envoie à son ami une lettre pleine d'insinuations et de douces réprimandes. Basile oublie-t-il les bienséances et ne se garde-t-il point de tant de langues , qui s'empressent de calomnier les intentions les plus pures? Ne pense-t-il pas qu'ils ont tous deux les mêmes convenances à observer, eux pour qui la vie , les études , tout est commun , eux que Dieu a unis dès la première jeunesse? Enfin, croit-il qu'en pareille circonstance, on choisisse les plus pieux et non les plus puissants, les plus agréables à la multitude (1).

Après le départ de cette lettre j Grégoire se ravise ou son père lui fait entendre raison. Il comprend que l'élection de Basile est capitale, qu'il faut que le Saint-Esprit triomphe (2). Il persiste à ne pas quitter Nazianze , mais il appelle à l'élection saint Eusèbe de Samosate, l'évêque le plus considérable de ces contrées. « Nous avons en » vue, lui dit-il , un homme qui ne vous est pas inconnu. » Si nous pouvons l'obtenir, quel mérite pour nous auprès » de Dieu , et quel service nous rendrons au peuple qui » nous appelle (3) ! » Eusèbe accourt malgré la rigueur de rhiver (4). « De quelle ardeur, lui écrit Grégoire , tu » as rempli les âmes des Orthodoxes ! De quel désespoir » tu les as délivrées! Voici qu'à ta vue, notre mère,

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 784.. — (2) Ibid., p. 31 \ et 342. (3) Sancti Basilii, ep. 47. Cette lettre, rangée parmi celles de saint Basile, est évidemment de Grégoire de Nazianze. (4.) Sancti Basilii, ep. 48.

» l'Eglise de Césarée , quitte les vêtements de son veu-

» vage pour prendre une robe de joie. Elle sera plus ra-

» dieuse encore, quand vous lui donnerez un évèque

» digne d'elle, de ses prédécesseurs et de vos mains (1). »

Grégoire n'avait pas attendu l'arrivée d'Eusèbe, pour

recommander l'élection de Basile à l'Église de Césarée.

« Je suis un pasteur peu considérable, écrivait le vieil

» évèque sous la dictée de son fils, le pasteur d'un petit

» troupeau, un des moindres serviteurs de l'Esprit. Mais

» la grâce ne se restreint pas, elle n'est pas circonscrite

» par les lieux. Aussi que la liberté de la parole soit

» donnée mcme aux plus petits, surtout quand ils parlent

» d'intérêts communs et de cette importance, quand ils

» délibèrent sous des cheveux blancs, qui peut-être ont

» plus de sagesse que la multitude. » Puis, il leur déclare

que de lous ceux qui sont en honneur chez eux, le plus

digne de l'épiscopat est le fils bien-aimé de Dieu, le prêtre

Basile. « Je vous le dis devant Dieu, continue-t-il, cet

» homme, par la pureté de sa vie et de sa doctrine, peut

» seul , ou du moins plus que tous les autres, résister au

» temps présent et à la démangeaison de langue des hé-

» rétiques. Si vous partagez cette opinion , si notre suf-

» frage l'emporte, ce suffrage pur, régulier et donné avec

» Dieu, je suis et je serai spirituellement avec vous; ou

» plutôt, j'ai déjà étendu la main et j'ai confiance dans le

» Saint-Esprit. Mais, si les cabales et la parenté décidaient

» dans de telles choses, si une foule tumultueuse altérait

» encore la sincérité du vote, vous en feriez à votre tête;

» mais nous, nous saurions nous recueillir (2). »

(I) Sancti Greg. Naz., t. i^ p. 793. — (2) Ibid., t. i, p. 785 et 78G.

Ce manifeste, revêtu de rautorité si respectée des deux Grégoire, servait de texte aux commentaires des clercs et des moines pour rappeler au peuple les talents de Basile, son éloquence et ses bienfaits. De leur côté, les évêques et les magistrats ne s'endormaient pas, intriguaient et publiaient manifestes contre manifestes. Ne pouvant nier les vertus de leur adversaire, ils se rejetaient hypocritement sur la faiblesse de sa santé qui le rendait , disaient-ils, incapable des travaux de l'épiscopat (1). L'évêque de Nazianze, ou plutôt son fils, continuait d'écrire, de conseiller, de mettre le peuple d'accord, de supplier tout le corps des prêtres, de voter, d'ordonner, quoiqu'absent, de donner à ses cheveux blancs parmi ces étrangers l'autorité qu'ils avaient dans sa ville (2). Les évêques redoutaient encore plus sa présence que ses lettres. Aussi lui écrivent-ils moins pour le convoquer que pour lui insinuer de ne pas venir. « Que vous êtes ai- » mables, leur répond le vieux prélat, que vous êtes bons » et d'une singulière charité! Vous nous avez appelé à » la métropole pour délibérer, je crois, sur le choix d'un » évoque. Je le devine, quoique vous ne me disiez ni » que je doive me trouver à cette réunion, ni quels en » seront l'objet et le jour. Vous nous faites part, tout à » coup, de ce que vous avez entrepris, en gens qui veu- » lent non pas nous donner une marque d'estime, mais » nous dissuader de venir, pour ne point rencontrer notre » opposition. Nous supporterons cette injure, mais nous » vous dirons notre pensée. D'autres feront leur choix ,

(ij Sancli Greg. Naz., t. i, p. 787. — (2) lhu\., p. 3H.

» selon leurs mœurs et leurs intérêts, comme cela se voit » en pareille occasion : mais nous, nous ne pouvons, en » conscience, préférer personne à notre très-cher fils » Basile, notre collègue dans le sacerdoce. Parmi ceux » que nous connaissons, en est-il un dont la vie soit plus » éprouvée, la parole plus éloquente, qui soit, de tout » point, plus paré de la beauté de la vertu? Si l'on pré- » texte la faiblesse de sa santé , ce n'est pas un athlète » que vous avez à choisir, mais un docteur. Si vous lui » donnez votre suffrage, j'assisterai, je prendrai part à » l'élection, d'esprit et de corps. Mais, s'il faut me mettre » en route à certaines conditions , si les factions doivent » l'emporter sur la justice, je me réjouis d'être dédaigné. » Faites-en votre affaire et priez pour nous (1). »

Les lettres de Grégoire, l'arrivée d'Eusèbe de Samosate, les efforts des clercs et des moines, et, par-dessus tout, la grande réputation de Basile, entraînèrent le peuple qui avait failli céder à la pression du pouvoir et des évêques. Ces derniers s'absentèrent de Téiection pour ne point proclamer eux-mêmes celui qu'ils avaient combattu et rendre son ordination irrôgulière. « L'évèque, disait le quatrième » canon du concile de Nicée, doit être institué, s'il se » peut, par tous ceux de la province ; il faut qu'il y en ait » au moins trois assemblés, et que l'on ait le consentement j> des absents. » On ne se préoccupa point du consentement des dissidents; mais on voulut avoir le nombre canonique. Or, le récit de Grégoire de iNazianze (2) nous dit

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 786 et 787.

(2) Ibid., t. I , p. 311. Elle de Crète, dans ses notes sur ce passage de saint Grégoire de Nazianzc , réduit à trois le nombre des évêques

assez clairement que parmi les évêques de la province qui se trouvaient à Césarée, deux seulement devaient se présenter à l'élection. Pour avoir le troisième, on fit venir l'évêque de Nazianze, quoiqu'il fût accablé de vieillesse et épuisé par une maladie. On l'arrache de son lit; on le place dans une litière, comme un mort dans la bière, et ce vieillard, dont le corps n'était plus qu'un cadavre et respirait à peine, se rend à la ville comme un jeune homme, heureux de mourir pour une si belle cause. 0 miracle de l'amitié et du dévouement! « Le travail, dit son fils, le » fortifie, le zèle le rajeunit. Il mène et dirige l'élection, il » place Basile sur le trône et nous, revient jeune, vigou- » reux, levant les yeux et fortifié par l'imposition des » mains et l'onction sainte (1). » Il quittait Césarée poursuivi par un concert d'injures, celui de ses collègues qui ne pouvaient supporter la honte de leur défaite et la puissance qu'avait exercée le vieillard (2). C'étaient, en effet, lui et son fils qui avaient remporté la victoire; et, pour mettre à la tète de l'Eglise « ce véritable serviteur de Dieu (3) », ils avaient renouvelé les dévouements antiques. Ils avaient sacrifié, l'un sa vie, l'autre son père.

Si, à Constantinople, la nouvelle de l'élection de Basile fut reçue comme celle d'un échec, on l'accueillit avec des transports de joie dans les églises orthodoxes, et Athanase remercia Dieu d'avoir donné à la Cappadoce un évêque tel que chaque province devait souhaiter d'en avoir un (4).

absolument nécessaire pour une élection. Voyez Tillemont, t. ix, p. 658, note 33.

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 311 et 243. — (2) Ibid., p. 312.

(3) Sancti Alhanasii, ep. ad. Jo. et Alex., p. 951.

(4) Ibid., ep. ad Palladium, p. 953. /

SUR SAIIST BASILE. 91

Basile, archevêque de Césarée, métropolitain de la Cappadoce et exarque du diocèse du Poul, était loin de voir son autorité reconnue dans toute l'étendue de cette vaste juridiction. La suprématie, que le titre d'exarque donnait aux évêques d'Ephèse et de Césarée sur les diocèses d'Asie et du Pont, éiait plus nominale que réelle. Déjà entravée par les métropolitains, elle sera bientôt absorbée par le patriarche de Constanlinople. Bien plus, les évêques de Cappadoce, qui n'avaient pas voulu prendre part à Félection, se séparèrent du nouvel archevêque, qui voyait parmi eux jusqu'à un de ses oncles. « Les évêques, écrivait-il à Eu- » sèbe de Samosate, ne se sont pas montrés meilleurs » qu'ils n'avaient fait espérer. Aussitôt après ton départ, » ils sont venus nous trouver, ont dit et fait des choses » affligeantes et se sont retirés, en nous signifiant leur «schisme. Renonceront-ils à leur méchanceté? C'est ce » que personne ne sait, excepté Dieu (1). » Pouvaient-ils si vite lui pardonner son élection, sa supériorité, et la contrainte où les tenaient les peuples de marcher avec lui dans la foi (2)? Pendant plus d'un an, ils lui firent une guerre acharnée. « Tout ici est rempli de douleur, » écrivait-il encore en 371 (3). Tel était, en eflét, le chagrin du nouvel archevêque, qu'il ne pouvait le contenir devant son peuple et le laissait échapper dans d'éloquentes allusions. « Les abeilles volent en troupes ; elles ont un vol » commun ; elles ne s'envient pas les fleurs. Elles appa-

(1) Sancti Basilii, e|). 48. — (2) Sancli Grcij. Naz., t. i, p. 355. (3) Sancli Basilii, cp. 57.

» reillent ensemble pour les prairies, elles reviennent en- » semble à leurs ruches. 11 n'en est pas de même parmi » nous. Nous ne sommes plus en communion les uns avec » les autres ; nous ne volons plus ensemble sur les fleurs » des églises. Plus soucieux de sa colère que de son salut, » chacun dirige son aiguillon contre le prochain (1). »

Grégoire de Nysse entreprit de mettre fin à cette guerre plus que civile et de réconcilier son frère avec leur oncle et ses alliés. Mais sa médiation maladroite faillit tout brouiller davantage. L'oncle et le neveu refusaient de faire les premiers pas. L'oncle ne voulait pas aller au-devant de son neveu; le métropolitain, au-devant de son suiïragant. Grégoire eut recours à un expédient plus digne de la comédie que de l'église. 11 supposa des lettres de l'oncle au neveu ; ce furent autant de mortifications pour le fier Basile. 11 ne put tenir à la troisième : « Dis-moi, écrit-il à son frère, qui tombe trois fois dans les mêmes filets? qui tombe trois fois dans le même piège? Une bête même ne s'y laisserait point prendre. Tu as fabriqué une lettre et tu me l'as apportée comme venant du très-vénérable évêque, notre oncle commun. Pourquoi me trompais-tu? Je n'en sais rien. Je l'ai reçue comme venant de l'évêque. Dans l'excès de ma joie, je l'ai montrée à beaucoup de nos amis, j'en ai rendu grâce à Dieu. 11 fut évident qu'elle était fausse, quand l'évêque nia, de sa propre bouche, l'avoir écrite. J'en ai été couvert de confusion; j'ai désiré disparaître sous terre, tant cette falsification , ce mensonge et cet artilice m'étaient outrageants. On me

(1) Sancti Basilii, t. ii, p, 621.

SUR SAIiNT BASILE. 93

« remit une seconde lettre, que le même évèque, disail- » on, m'envoyait par Ion serviteur Astérius. Elle ne venait » réellement pas de lui, comme nous l'a déclaré notre » très-vénérable frère Anthime ; et voici qu'Adamanlius » nous arrive avec une troisième lettre. Pouvais-je la rece- » voir venant de toi et des tiens?... Désormais tiens-toi » sur tes gardes et épargne-moi : car, pour te parler avec » franchise , tu n'es pas digne de foi dans un pareil minis- » 1ère. Cependant, quels que soient les auteurs de cette » lettre, je leur ai répondu comme je devais. Ainsi, soit » que tu l'aies envoyée pour me sonder, soit que lu Taies » réellement reçue des évèques, tu as mes réponses... Si » les très-vénérables évèques acceptent réellement une » entrevue avec nous, qu'ils nous en fixent le lieu et » l'époque et nous y invitent par leurs gens. Je ne refuse » pas d'aller au-devant de mon oncle ; mais je n'y puis » consentir, sans être convenablement invité (1). »

A la fin, Basile se relâcha de son inflexibilité et se montra encore une fois disciple du Pacifique. Il ne voulut pas que des villes et des peuples entiers fussent victimes de ses malheurs (2); il ne voulut pas ajouter à Vhistoire de Vhumanité le triste récit dune dissension entre de si proches parents. Pour mettre fin à une division qui faisait la joie de ses ennemis, le chagrin de ses amis, et déplaisait souverainement à Dieu (3), il fît fléchir sa fierté , et écrivit à son oncle : « 11 convient à ta » magnanimité, lui disait-il en terminant, de pardonner » aux autres cet amour de la querelle, ou plutôt de l'ar-

(1) Sancli Basilii, ep. 58. — (2) Ibid., ep. 59. — (3) Ibid., ep. 60.

racher de leur àine, s'il esl possible, et de triompher des chagrins , à force de patience. Ainsi, soit par ta présence, soit par une lettre, soit en m'appelant auprès de toi , de la manière enfln que tu voudras , console mon âme (1). »

Le vieil èvêque n'attendait que cette lettre pour se rendre. Grégoire de Nysse arrive aussitôt à Césarée avec une lettre de lui. Basile remercie immédiatement son oncle et le laisse maître de tout régler, de fixer le temps et le lieu de l'entrevue, de décider s'ils conféreront seuls ou avec les autres évèques (2). Tout réussit à souhait. Basile finit par ainollir et guérir la dissension « et il le fait , dit » Grégoire de Nazianze, sans flatterie, sans bassesse, avec » vigueur et grandeur d'àme. Il n'asservit pas les dissi- » dents par d'habiles artifices , il les gagne par sa bonté. » Il ne met point sa puissance en avant ; c'est en pardon- » nant, quand il a la puissance, qu'il les attire. Ils restent » convaincus qu'il n'y a qu'un salut pour eux, c'est d'être » avec lui et sous lui; qu'un danger, c'est d'en être sé- » parés, et que s'en éloigner, c'est s'éloigner de Dieu. » Aussi s'èmpressent-ils de céder ; ils se laissent vaincre » et tombent, comme frappés d'un coup de tonnerre. » C'était à qui ferait le premier son apologie ; ils passaient » de l'excès de la haine à celui de la bienveillance, et » rivalisaient de vertu, la meilleure apologie qu'ils pussent » trouver (3). » En même temps, ils se réconciliaient avec l'évêque de Nazianze. « Passant des injures à l'admiration.

(1) Sancti Basilii, ep. b9. — (2) Ibid., ep. 60. (3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 344.

» ils venaient se justifier et tomber à ses pieds ; ils rou- » gissaient de leur première conduite, et, renonçant à ï la haine, ils trouvaient en lui un patriarche, un légisy> lateur et un juge (1). »

Celle réconciliaiion des évéques avec Basile fut-elle aussi sincère et aussi complète que le dit son panégyriste ? Les dissidents élaienl-ils des saints, des anges pour passer aussi subitement de la haine à l'amour? Travaillés par les moines, piessés par les peuples, ils s'empressèrent de répondre à l'appel de Basile et de sorlir d'une position qui devenait, chaque jour, plus diflicile. Mais pardonnèrent-ils à l'archevêque sa supériorité, la foi qu'il leur imposait, la double victoire qu'il avait remportée sur eux ? Le vieux levain cessa-t-il de fermenter dans leurs cœurs ? Ils passèrent d'une guerre ouverte aux sourdes hostilités d'une guerre de taquinerie et d'opposition, pire, peut-être, que la première. Basile s'en plaignait amèrement à Eusèbe de Samosate, en 373. « Les évéques, lui disait-il, soit indo- » lence, soit qu'ils nous suspectent encore, nous refusent » leur concours. Nous nous réunissons en grand nombre » pour la forme, en nous adjoignant l'excellent Bosporius. » Mais, en réalité, ils ne nous sont d'aucune utilité. Que » puis-je faire seul , quand les canons ne permettent pas à » un seul de tels ministères ? Et pourtant à quel remède » n'ai-je pas eu recours ? Quel jugement ne leur ai-je pas » rappelé, soit dans mes lettres, soit dans une entrevue ? » Car ils sont accourus à Césarée, au bruit de ma mort. » Dieu ayant permis qu'ils me trouvassent vivant, je leur ai

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 312.

9G l-TUDK HISTORIQUE ET LITTERAIRE

» dit ce qu'ils méritaient. Présents, ils me respectent et » promettent tout ce qui est convenable. Sont-ils partis, ils » reviennent à leurs idées (1). » Leur esprit chagrin et froissé, quoi que fit Basile, se livrait à la critique, aux murmures, aux récriminalions les plus injustes : Taquineries mesquines, que le spirituel archevêque leur faisait expier par des lettres fines et mordantes, (c Tu te plains, » si tu n'es pas invité, écrit-il à l'un d'eux ; et, si je t'in- » vite, tu ne viens pas. Réponds donc aujourd'hui à mon » invitation et ne sois plus injuste. Je l'engage toujours à y> me supporter avec patience ; si tu ne le peux, il est juste, » au moins, que tu ne méprises pas les martyrs, quand » je t'appelle à la célébration de leur mémoire (^). »

Comment l'homme qui avait tant souffert de l'injustice des autres, put-il être injuste envers son meilleur ami ? L'amitié est de tous les pays. Partout, on voit des hommes qui semblent nés l'un pour l'autre, se rapprocher par une estime mutuelle, par la conformité de leurs goûts et de leurs caractères, partager les peines et les joies de la vie, et donner le spectacle du plus beau sentiment que nous ayons reçu de la divinité. Mais la Grèce avait singulièrement ennobli ce sentiment déjà si pur et si saint, en lui donnant pour but l'amour de la patrie. Les amis, destinés à se servir l'un à l'autre de modèle et de soutien, s'aiment moins pour eux-mêmes, que pour rivaliser de vertu, se dévouer ensemble, s'immoler, s'il le faut, au bien public. L'a~

{\) Sancli Basilii, ep. 141. — (2j Ibid., ep. 282.

initié (l'Acliille fait tomber Patrocle sous les coups d'Hector; celle d'Harmodius et d'Aristogilon aiïranchit Alhènes, mais leur coule la vie. Sparte donnait au penchant qui entraîne à cette noble amitié, le nom d'inspiration divine et obligeait tous ses citoyens à une de ces liaisons, si fécondes en dévouements. Si la Grèce imposait de rudes sacrifices aux amis, la gloire dont elle les entourait, en ne séparant point dans l'honneur ceux qui avaient été unis à la |)eine, renthousiasme qu'elle savait leur inspirer, les pures jouissances des lettres et des arts, dont elle charmait leur liaison, enfin, le besoin que l'homme éprouve de se sentir encouragé et approuvé par un autre lui-même, faisaient de cette mâle amitié la plus douce et la plus sainte des passions.

C'est celte amitié de dévouement et de sacrifice, qu'au milieu de la mollesse du quatrième siècle, Basile conçoit pour Grégoire de Nazianze. Formée dans les écoles, entretenue par l'amour des lettres, elle avait pour but unique, non plus la patrie, mais Dieu. L'amitié de Grégoire est plus tendre et plus humaine. Son cœur se plaît aux épanchements, aux doux reproches ; il a voué sa vie à son ami, mais il en attend la même condescendance, le même dévouement à ses propres désirs. Basile, au contraire, semble prendre à la lettre ce qu'il a lu dans Plutarque et dans Xénophon de l'amitié antique. Ce n'est plus cet échange de prévenances par lesquelles deux amis vont mutuellement au devant de toutes leurs volontés, de leur moindre désir, c'est un sacrifice commun à une grande cause. Les amis doivent s'oublier et, soutenus par une affection désintéressée, unir sans cesse leurs efforts pour atteindre le but qu'ils

poursuivent. Dès lors l'amitié devient une domination , une tyrannie, imposée par le plus fort au plus faible, longtemps adoucie par les séductions de l'esprit grec et le partage de la gloire commune, mais qui doit aboutir à des froissements et à une regrettable rupture.

Après l'élection de Basile, tout le monde s'attendait à voir Grégoire accourir à Césarée, pour partager sa puissance. Mais, craignant d'être importun et d'exciter l'envie quand déjà son ami n'avait que trop de troubles et de douleurs, il mit un frein à son désir et resta à Nazianze (1). « Quand j'ai su, lui écrivait-il, que tu étais sur le trône et » que l'Esprit vainqueur avait mis la lumière sur le chan- » délier, je me suis réjoui, je l'avoue. Cependant je n'ai » point volé vers toi, et je n'y volerai pas encore. Si j'agis » ainsi, c'est par égard pour la vénération. Je ne veux pas » que, par une ardeur imprudente, tu paraisses t'environ- » ner de les partisans, comme le diraient tes calomnia- » leurs... Quand viendras-tu donc? Quand Dieu l'ordon- » nera ; quand seront passées les ombres de ceux qui te » poursuivent de leurs attaques et de leur jalousie. Car les » lépreux, je le sais bien, ne pourront pas plus longtemps » fermer à David les portes de Jérusalem (2). » Basile n'accepta pas les raisons de son ami (3). Ne pouvant se résigner à être privé de l'éloquence et des talents du modeste prêtre, il lui fît des reproches immérités et s'attira cette réponse : « Tu es pour moi le grappiilon qu'oublie » le vendangeur, ô tête divine et sacrée ? Quelle parole

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. ZU. — (2) Ibid., p. 787. (3) Ibid., p. 344.

i» est sortie de la barrière de tes dents (1) ? Comment » as-lu osé la dire ? Ta pensée a-t-elle pu la former, » l'encre l'écrire , le papier la recevoir ? 0 lettres î 0 » Athènes ! 0 verlus ! 0 travaux littéraires ! Car peu s'en » faut que la lettre ne me fasse prendre un Ion tragique. » Nous méconnais-tu ? Ou te méconnais-tu toi-même, toi » l'œil de l'univers, la grande voix et la trompette de la » vérité, le palais de l'éloquence ? Tu es peu de chose pour » Grégoire? Qu'admirerait-on sur la terre, si Grégoire ne » t'admirait point? Il n'y a qu'un printemps parmi les » saisons , qu'un soleil parmi les astres, qu'un ciel qui em- » brasse tout : il n'y a pour moi que ta voix, à moins que

» l'amour ne m'abuse Est-ce de me voir philoso-

» pher, que tu t'indignes? Permets-moi de le dire, c'est » la seule chose que je mette au-dessus de ta science (^). y> Grégoire avait beau se retrancher dans sa philosophie. U dut enfln venir à Césarée, mais pour en repartir bientôt. En vain Basile voulut le mettre à la tète de ses prêtres : il refusa et fit approuver son refus de son ami. Mais bientôt il allait être la victime de son impérieuse volonté.

Vers la fin de Tannée 371, pendant que Basile, à peine délivré du schisme, visitait ses églises, ou peut-être ordonnait son frère évêque de Nysse, il reçut tout à coup une lettre de Césarée. C'étaient les citoyens de cette ville qui l'appelaient à leur secours. La Cappadoce venait d'être

(1) Homère, Iliade. — (2) Sahcli Greg. Naz., t. i, p. 775.

m) ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

divisée en deux provinces. Ce partage n'était qu'une simple mesure d'administration, nécessitée par la trop grande étendue de l'ancienne circonscription ; mais Césarée se crut frappée dans sa grandeur et fît entendre une plainte égoïste. C'était, disait-on, couper la patrie en deux ; l'empire n'aurait pas une province de plus , mais deux tronçons de province. Plus de réunions, plus de conversations savantes dans l'Agora ; on n'entendait plus que la voix des exacteurs et celle de leurs victimes. Les portiques retentissaient du bruit lugubre des coups de fouet, les écoles étaient fermées, les nuits sans lumière. Tout présentait rimage d'une grande calamité publique. Une partie du sénat avait reçu l'ordre de se rendre au pied du Taurus, à Podande, désignée d'abord pour être la métropole de la nouvelle province. C'étaient les plus frappés. Il leur fallait quitter une grande et belle ville, où les retenaient leurs intérêts, leurs habitudes, leurs plaisirs, pour aller s'ensevelir dans une prison. Pour eux, Podande était la Céada de Lacédémone , la Charonée , ce cachot pestilentiel d'Athènes. Les uns prenaient la fuite avec leurs femmes ; les autres étaient emmenés comme des captifs ; ceux qui restaient, pleuraient le départ de leurs amis (1). C'était pour faire revenir l'empereur sur cette décision, qu'on appelait Basile à Césarée. Il se prêta d'autant plus volontiers au désir de ses concitoyens , qu'il pressentait que cette division de la province allait devenir pour l'Église une nouvelle source de discordes. Mais ce fut en vain qu'on le pria de se rendre en personne à Constantinople : soit qu'il

(1) Sancti Basilii, ep. 74, 75, 76.

SUR SAIIST BASILE. iOJ

ne se sentit pas assez bien en cour, soit plutôt quil {cdoutàt également un refus et une grâce de la part de Valens, il s'excusa sur sa mauvaise santé, et chargea le savant Martinien et deux Cappadociens, Aburgius et le maitre des offlces , Sophronius, de plaider la cause de Césarée (1). Tout ce qu'ils purent obtenir fut de faire transporter de Podande à Tyane la métropole de la seconde Cappadoce.

Cette division rouvrit les blessures de rÉglise. Anthime, évêque de Tyane, prétendit que la division ecclésiastique était une conséquence de la division politique. En vain Basile soutenait qu'il fallait respecter les anciennes divisions établies par les Pères : le nouveau métropolitain appelait à ses conciles une partie des évéques, enchantés de déplaire à son rival, pillait les revenus de l'église de Césarée, gagnait ou changeait les prêtres (2).

Basile, assailli par ces nouveaux troubles, s'adresse encore à Grégoire, qui s'empresse de répondre à son appel. « J'apprends, lui écrit-il, que la nouvelle innova- » tion et rhabiluel raffinement du pouvoir te donnent des » embarras. Mais je ne crains pas que le chagrin te fasse » rien faire d'indigne de la philosophie et de nous deux.

» On n'en connaîtra que mieux mon Basile Si tu

» le veux, j'irai t'aider de mes conseils. Pourtant la mer » a-t-elle besoin d'eau , et toi as-tu besoin d'un conseil- » 1er (3) ? » Il vint, mais , en conciliateur aussi impartial que dévoué, ne craignant pas de rejeter une partie des

(1) Sancli Basilii, ep. 74, 75, 76.

(2) Sancli Greg. Naz., t. i, p. 3uy. — (3) Ibid., p. 788.

torts sur Tenlourage de Basile, où force gens le faisaient servir à leurs intérêts et allumaient l'étincelle du ressentiment (1). On y voyait des disciples d'Eustalhe qui paraissent avoir été les plus animés contre Anlhime et lui donnaient un prétexte pour accuser Tarchevêque d'hérésie. « Car notre ennemi est toujours hérétique (2). »

La fureur d'Anthime était surtout excitée par les revenus du monastère de Saint-Oreste dans le Taurus, qu'il voyait passer devant ses yeux pour être conduits à son rival. Aussi les revendiquait-il à grands cris. Basile, pour les protéger de sa présence, va les recueillir en personne. Anlhime déclare quil ne faut point payer tribut aux hérétiques et, à la tète d'une troupe de pillards, il arrête l'archevêque dans un passage étroit et lui prend ses mulets. Grégoire, qui accompagnait Basile, avait fait preuve de courage dans ce malheureux combat (3). Une idée, peutêtre alors, traversa l'esprit de l'archevêque. Saint-Oreste était dans le voisinage de Sasime : s'il y avait à Sasime un évêque dévoué comme Grégoire, les revenus du monastère seraient assurés à l'Église de Césarée.

« Sur la grande route de Cappadoce, il est une étape, » qui se divise en trois rues : triste et étroite bourgade, y sans eau, sans verdure , indigne d'un homme libre. De » la poussière, le bruit des chars, des plaintes, des gé- » missements, des exacteurs, des tortures, des chaînes, » un peuple d'étrangers et de voyageurs : c'est là tout » Sasime (4). » Telle était la future église de Grégoire ;

(1) Sancti Grog. Naz. op., t. i, p. 3S5. — (2) Ibid., p. 356. (3) Ibid, t. II, p. 8. - {i) Ibid., p. 7.

SUR SAINT BASILE. i03

c'était là tout ce que pouvait offrir à son ami un homme « dont la libéralité était à l'étroit entre cinquante évêchés (1) ». C'était là que, sous prétexte du salut des âmes, mais, en réalité, pour servir r ambition d' autrui, pour des tributs^ pour de misérables revenus (2), le brillant élève d'Athènes allait vivre au milieu des attaques, toujours dans la boue, pauvre au milieu d'un peuple pauvre et ne pouvant rompre avec ses amis le pain de l'hospitalité (3). Mais pourquoi avait-il montré un courage si martial ? Et puis qui se plaindrait de blessures bénies (4) ?

Arrivé à Nazianze, Basile fait part de son projet au père et au fils, gagne l'un et ordonne l'autre, malgré lui. Grégoire courbe la tête, mais non l'âme (5), et se plaint aux habitants de Nazianze dans d'éloquentes homélies. « J'ai » été tyrannisé, ô mes amis et mes frères ; car c'est le » moment, ou jamais, de vous adresser mes cris : j'ai été » tyrannisé par la vieillesse d'un père, et, pour parler » avec modération, par le zèle d'un ami (6). » « De ces

(1) TojToiç p. è TTôvn^xovTa j^copemtîxoTrois 2T£voi5usyos Séoojxs* ttîs zù'^uy^ia.ç !

(Sancti Greg, Naz., t. ii, p. 7.)

(2) Tu;(at 7rpô(pa7tg , to û'èartv ri iptXap^ia ,

OxyT) yàp sittôiv, ol Tropoira xat tpôpot. (Ibid., p. 6.)

(3) Ibid.

(4) H//2rs yàp aÙTCô twv àp^itcov <pf)iCov Ta Trpôjra Txaî yàp yi[J.zv a>xt//ot ttots) Kat OEivov oùoèv Tpaû/zara /iy)vOyri//£va.

(Ibid., p. 8.)

(5) Ibid.

(6) Sancti Greg. Naz., t. i, p. U7.

» deux frères, disait-il devant Grégoire de Nysse que » Basile lui avait envoyé le lendemain de son ordination, » de ces deux frères, nouveau Moïse et nouvel Aaron, l'un » nous a consacré et nous a tiré de notre obscurité. Pour- » quoi ? Dans quelle pensée ? Je l'ignore, mais , dût mon » discours paraître trop dur, d'une manière indigne de » l'Esprit qui est en lui. L'autre vient nous consoler et » nous réconcilier avec l'Esprit. Pourquoi ton secours » vient-il après la défaite et l'irruption de l'ennemi, ô le » meilleur des amis et des auxiliaires? Pourquoi te mettre » au gouvernail après la tempête? Pourquoi m'apporter » le remède après la blessure ? Comme ami de ton frère, » as-tu rougi de sa tyrannie ? Comme puissant , t'es-tu » indigné de ma désobéissance ? Quel est celui de les » frères que tu accuses ? Celui que tu absous (1) ? »

Cependant, il ne se pressait pas d'aller s'asseoir sur un trône , où il ne pouvait monter , sans l'ensanglanter (2), et l'impérieux Basile lui reprochait ses retards comme un manque d'amitié. Grégoire ne put contenir Sun indignation. « Ne iiniras-tu pas, lui répondit-il, » de nous injurier en nous traitant d'ignorants, de gros- » siers, de gens sans amitié, indignes même de vivre, )) parce que nous avons osé comprendre ce que nous avons » souffert?... Oui, nous avons reconnu que nous avions » été trompé, trop tard, il est vrai, mais enfin nous l'a- » vous reconnu, et nous en avons accusé le trône qui t'a » trop élevé au-dessus de nous. Nous sommes fatigué de » nous voir reprocher tes fautes, et de le justifier auprès

(l) Sancti Greg. Naz. op., t. i, p. 138. — (2) Ibid., t. ii, p. 8.

» de gens qui savent très-bien ce que nous avons été et » ce que nous sommes maintenant. Car de toutes nos souf- » frances, la plus ridicule ou la plus digne de pitié, c'est » d'être à la fois maltraité et accusé. Les plus humains » nous reprochent ton dédain et ton mépris : après t'être » servi de nous, disent-ils, tu nous a jeté, comme le plus * vil des ustensiles. Je n'achèterai point d'armes, je n'apï prendrai pas la tactique ; je ne recevrai pas le valeureux » Anthime, bien qu il ne soit plus d'âge pour la guerre : » je suis nu, impropre aux combats, trop facile à blesser. y> Fais-lui toi-même la guerre, si tu Tas pour agréable, ou » cherche des combattants, s'il vient à prendre tes mulets, » au passage d'un défilé. Pour nous, donne-nous la tran- » quillité. Aussi bien qu'avons-nous besoin de combattre ï pour des cochons de lait et des oiseaux, comme s'il » s'agissait des âmes et des canons ?.... Toi, montre que j) tu es un homme, déploie ta force et attire tout à la » gloire, comme les fleuves attirent les torrents ; gardey> toi de préférer l'amitié et l'intimité à la vertu et à la » piété ; ne l'inquiète pas de l'opinion des hommes, mais » seulement de l'Esprit. Quant à nous, ton amitié nous » profitera en nous apprenant à nous défier des amis et j) à ne rien préférer à Dieu (1). » « Tu me reproches, » dit-il dans une autre lettre, ma paresse et mon indo- » lence, de n'avoir point pris ton Sasime, de ne pas me » remuer en évêque, de ne pas courir aux armes, comme y> le chien à qui l'on jette de la nourriture. Si tout le » monde m'imitait, ni les églises n'auraient d'embarras,

(1) Sancli Gro^'. Naz. o\)., l. i, j). 795 et 796,

» ni la foi, dont chacun se fait une arme pour ses que- » relies personnelles, ne serait altérée (1). »

Même au milieu de cette douloureuse indignation, Grégoire fut fidèle à l'archevêque. Il protesta, il menaça, lorsqu'Anthime se saisit des marais de Sasime, et, pour réponse, il reçut une lettre d'injures, véritable chant de vie-toire, où le belliqueux prélat célébrait la défaite de son ennemi. Bientôt Nazianze vit arriver dans ses murs le vainqueur avec quelques évêques. Il sonde le père et le fils sur une foule de choses, sur leurs diocèses, sur la dernière ordination; il flatte, prie, menace, loue, blâme, tourne sur lui-même, pour leur insinuer que, Nazianze et Sasime étant de la seconde Cappadoce, ils doivent le reconnaître comme métropolitain. 11 part sans avoir réussi, tout haletant, accusant les deux évêques de basiliser , et imaginant à leur adresse un concile, où ils refusent de se rendre (^).

Pour mettre un terme à cette malheureuse querelle, Basile, qui avait hâte de se livrer avec Alhanase à la pacification de l'Église universelle, se résigne à tous les sacrifices. Il demande, à la fois , la médiation d'Eusèbe de Samosate et celle du sénat de Tyane. « Depuis que les évêques de la » seconde Cappadoce, écrit-il à Eusèbe, ont pris le nom de » leur nouvelle province, ils se croient d'une autre nation, )) d'un autre peuple. Ils nous méconnaissent comme feraient » des étrangers et ne viennent pas même à nos conférences. » Sache, père très-aimé de Dieu, que nous avons le plus » grand besoin de ta présence, et qu'il est nécessaire que » tu mettes encore une fois en mouvement ta vénérable

(1) Sancti Greg. Naz. op., t. i, p. 796 et 797. — (2) Ibid., p. 797.

j> vieillesse, pour soutenir la Cappadoce ébranlée et proche ï de sa chute (1). » « Je désire, disait-il au sénat de » Tyane, dans une lettre qui dût coûter à sa fierté, je dé- » sire passer en paix le reste de mes jours ; je ne demande y> qu'à m'endormir en paix. Je suis décidé à ne négliger » aucune fatigue, aucun acte, aucune parole, si basse qu'elle j) soit, à ne pas calculer la longueur du chemin, à ne re- » culer devant rien de pénible, pourvu que la paix en soit )) le prix (^). » La paix se fit : Anthime fut reconnu métropolitain de la seconde Cappadoce et chaque province conserva ses revenus (3). Mais le vieux Grégoire resta suffragant de Basile, et ce fut seulement après la mort de l'archevêque que son- fils, faisant nommer un évêque à Nazianze, reconnut pour métropolitain de cette ville Théodoret de Tyane (4).

Ainsi tout, ou peu s'en faut, avait tourné contre Basile. Il avait perdu la moitié de ses églises et s'était fait un ennemi du nouveau métropolitain, qui, malgré leur réconciliation, ne manquait aucune occasion de le chagriner, recevait ses ennemis dans sa communion et ordonnait évêques ceux qu'il avait repoussés (5). Enfin, il avait cruellement froissé le plus dévoué des amis et lui avait fait maudire l'amilié (6). Evéque malgré lui et évéque sans église, Grégoire ne put rester au milieu d'un monde où tout, même son

(1) Sancti Basilii, ep, 98. — (2) Sancti Basilii, ep. 97. {Z) Sancti Greg. Naz. t. i, p. 336. — (4) Ibid. p. 912.

(5) Sancti Basilii, ep. 120, 121, 122.

(6) ilç 6\oiT èx T0i3 êtoi»

Nô'/os cpi>.f'aç, o'jT(j) (JîêovarjÇ tous cpOo'JS !

(Sancti Greg. Naz., t. ii, p. 7.)

père, même son ami, l'avait « trahi (1). » Il reviendra bientôt de la montagne où il s'est enfui, pour soulager la vieillesse de son père et le remplacer sur le siège de Nazianze. Il se réconciliera avec Basile et lui sera aussi dévoué que par le passé; mais il gardera toujours dans son cœur la cruelle blessure, et, même en rendant les derniers devoirs à son ami, il la sentira se raviver : « Il est une )> seule chose, dira-t-il, que je ne puis louer en lui, c'est » la perfidie, dont j'ai été la victime. Le temps n'a pas en- » core apaisé mon chagrin. De là toute l'incertitude, toute » la confusion de ma vie (^). » En effet, sans celle violente ordination, il n'eût pas été depuis chassé de Constantinople, en vertu des canons qui défendaient à un évêque de passer d'un siège à un autre (3). Plus tard, quand il écrira dans la retraite le poème de sa vie, il s'abandonnera encore à de plus amers épanchemenls. « Faut-il accuser mon » péché de celte blessure que je sens toujours bouillonner? » faut-il, ô le meilleur des hommes, en accuser la hauteur » que t'avait donnée le trône ? Comment nous as-tu tout » à coup précipité ? Périsse l'amitié, qui honore ainsi les » amis?... Élait-ce là Athènes, cette commune étude des » lettres, cette vie sous le même toit et au même foyer, » une seule âme en deux corps, l'admiration de la Grèce, » cette promesse de fuir loin du monde, de mener une vie » commune en Dieu, de consacrer notre éloquence au » Verbe, le seul sage ? Tout s'est évanoui ; tout est tombé

(1) . è^stvos riv

4'eOaTyis i'j.o'iyz

(Sancti Greg. Naz., l. ii, p. 7.)

(2) Ibid., t. 1, p. 356. — (3) Concile d'Antioche, can. 16,

SUR SAhNT BASILE. d09

» à terre; le vent emporte nos espérances d'autrefois (1) ! » Celte douleur qui empoisonna sa vie, Grégoire n'était pas seul à la ressentir. Il vit ses contemporains y compatir et l'un des plus illustres, Eusèbe de Samosate, reprocher à Basile d'avoir été injuste envers un si beau génie (2). Aujourd'hui encore ses plaintes éloquentes nous attendrissent et le récit de son ordination est peut-être le seul que l'histoire impartiale voudrait efl'acer de la vie du grand archevêque. Reconpaissons-le, toutefois, si la conduite de Basile fut rigoureuse, il était mù par des motifs plus nobles que ne le pensait Grégoire. Ce ne fut pas l'ambition, mais le maintien de l'autorité de l'Eglise, qui le fit résister à Anihime et sacrifier son ami. Nous ne connaissons malheureusement cette rupture que par les lettres qu'inspirèrent le dépit et le chagrin à l'àme froissée de Grégoire. Si nous avions celles de Basile, sans refuser nos sympathies à la douloureuse indignation de sa victime, nous pourrions mieux apprécier, tout en la déplorant, l'inflexible fermeté et l'abnégation lacédémoniennede l'archevêque de Césarée. Grégoire croyait avoir assez fait pour l'amitié. Aux yeux de Basile, il ne pouvait jamais faire assez pour la cause à laquelle ils s'étaient dévoués tous deux.

Basile était réduit à la moitié de ses anciens suffragants et obéi à regret par une partie de ceux qui lui restaient. Pour leur trouver un contrepoids, il multiplia les sièges (3),

(1) Sancli Gregorii Naz., t. ii, p. 8. — (2) Sancli Basilii, ep. 98. (3) Sancli Gregorii Naz., t. i, p. 356.

ilO ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

et, par le dévouement des nouveaux évéques, parvint à paralyser le mauvais vouloir des anciens. Non content de leur obéissance, il s'ingérait dans les affaires de leurs églises et les forçait, en observant les canons, de s'entourer d'un clergé irréprochable. Plusieurs de ses évéques ordonnaient des prêtres pour de l'argent. Seulement au lieu de se faire remettre le prix convenu avant l'ordination, ils le recevaient après, sous forme d'offrande pieuse. « Recevoir avant, recevoir après, leur dit Basile, c'est touy> jours recevoir, » et, menaçant de séparer des autels ceux qui tomberaient dans celte idolâtrie de l'avarice, il mit fin à ce honteux trafic des choses spirituelles (1).

La vigueur qu'il déployait dans sa province, désormais soumise, s'étendait sur tout l'exarchat. En 372, il pacifie la petite Arménie (2) ; en 375, au moment où les Ariens allaient s'emparer du siège métropolitain de Nicopolis, il y fait transporter l'évêque de Colonie, en dépit des canons et au grand désespoir de l'ancien troupeau, qui voulait garder son pasteur et en appeler aux magistrats (3). Enfin, il cite à son tribunal l'évêque de Néo-Césarée, Alarbius, et le somme de venir à Césarêe se justifier des accusations qui planent sur sa tête (i).

Une de ses plus vives préoccupations était l'élection des évéques. Il y déplorait, autant que Grégoire, l'intervention des laïcs. L'élection tumultueuse d'Eusèbe, les intrigues qui avaient précédé la sienne, étaient plus que suffisantes pour faire voir à cet esprit judicieux qu'à la mort de cha-

(1) Sancti Basilii, ep. 33.- (2) Ibid.^ cp. 99.— (3) Ibid., cp. 227 et seq. (4) Ibid., ep. 126.

SUR SAirsT BASILE. 111

que évèque les destinées des églises étaient abandonnées au caprice d'une foule ignorante et aveugle, sous la pression d'un pouvoir intéressé. Cependant les lois de l'Église étaient formelles. Elles donnaient aux évêques la haute main dans l'élecliou : mais ils ne pouvaient imposer de force un sujet de leur choix. Il leur fallait consulter le désir et obtenir le consentement du clergé, du peuple et des magistrats (1). Basile, sans enlever aux laïcs le droit de voter, fait tous ses efforts pour le restreindre et le réduire à rien. Le choix du candidat appartient aux évêques ; le clergé, le peuple, les magistrats n'ont qu'à confirmer ce choix. Ils n'ont plus l'initiative, mais une simple ratification (2). « C'est à Dieu qu'il appartient de désigner ses » représentants sur la terre ; le peuple doit accepter son » choix, si inattendu qu'il paraisse (3). » Dès lors, l'archevêque était maître des élections. Rarement il subit la volonté des populations et une fois seulement on le voit, dans un cas pressant, permettre à une église de choisir un néophyte (4). Toujours il fait nommer ou nomme de luimême des candidats de son choix, Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, Péménius de Satale, Euphronius, cet évèque d'Arménie qu'il fit transférer de Colonie à Nicopolis. La main ferme qui faisait si rigoureusement sentir l'autorité dans la Cappadoce et dans tout le diocèse du Pont, ne la laissa point tomber dans son propre clergé. Là aussi, il trouvait des plaies à guérir. 11 avait fait les plus grandes réformes du vivant d'Eusèbe, puisque, lors de son élection,

{{) Caelestini papae, ep. 7. — (2) Sancti Basilii, ep. 230. (3) Ibid., ep. 28. — (4) ïbid., ep, 217.

Ii2 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

les prêtres et les clercs lui étaient tout dévoués. iMais tous les désordres n'avaient pas disparu. Les chorévèques laissaient les prêtres et les diacres choisir, à leur gré et sans examen, les ministres inférieurs et n'informaient pas l'évêque de ces choix. Basile fait mettre hors des églises cette foule de ministres qu'y avaient jetés l'intérêt ou la crainte du service mihlaire, et dont pas un n'était digne de

l'autel (1).

La continence s'établissait de plus en plus dans l'Eglise. Le concile de Nicée avait même voulu défendre aux évêques d'habiter avec les femmes qu'ils avaient épousées étant laïcs, et la vigoureuse opposition de saint Paphnuce (2) avait seule empêché ce décret de passer. Basile laissa leurs épouses aux diacres, aux prêtres et aux évêques (3), mais il chassa de leurs maisons toutes les femmes étrangères qu'en excluait le grand concile (4). En vain le prêtre Parégoire criait à la calomnie et s'excusait sur son âge : il fut obligé de mettre dans un monastère la femme qui était un objet de scandale (5). D'autres fois, ce n'était pas pour luimême» mais pour un ravisseur audacieux, qu'un prêtre avait trop d'indulgence. Et l'archevêque le forçait d'avoir le zèle d'un chrétien, de faire rendre la jeune fille enlevée à ses parents, d'exclure des prières le ravisseur, ses complices, le bourg même qui avait reçu la victime du crime et combattu pour la retenir (6). Une autre fois encore, il faisait arrêter une bande de vierges illuminées qui suivaient en dansant un diacre vagabond, décoré du nom et du cos-

(1) Sancti Basilii, ep. 54. — (2) Théodoret, iv, 22.

(3) Sancti Basilii, ep. 199, can. 27. — (i) Concile de Nicée, can. 3.

(b) Sancti Basilii, ep. 55. — (6) Ibid., ep. 270.

lunie de patriarche (1). 11 ne supportait pas davantage « les évêques qui rôdaient sans peuple et sans clergé, qui portaient un nom vide de sens et ne travaillaient point à la bonne nouvelle de la paix et du salut (2). » Ainsi, dans l'Église de Césarée, point d'évêques, point de prêtres sans fonctions, point d'illuminés ; mais seulement des vierges qui priaient dans leurs monastères, des moines qui administraient le bien des pauvres et aidaient les prêtres dans la prédication des peuples, enfin, un clergé purifié par leur contact, de bonnes mœurs, d'une foi éprouvée , riche des dons du ciel, s'il était pauvre de ceux du monde, et vivant du travail des mains (3). Ce clergé, où même une illustre amitié ne pouvait faire entrer un sujet indigne (4), devint si célèbre en Orient que des évoques prièrent Basile de leur envoyer des prêtres pour en faire leurs successeurs (5).

Page 1