‹ Étude historique (volume 2)Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

H. Letellicr a Montréal, à Toronto et à Ottawa — Sa maladie. Son retour à la RiTière-Ouelle.— Chute du ministère Joly. — Mort de M. Letellier. — Conclusion.

On se rappelle l'assemblée publique tenue sur l'Esplanade de Québec, où M. Letellier, peu de jours après sa distitution, adressa la parole aux citoyens de cette ville.

Cette assemblée avait reflété assez fidèlement le sentiment populaire.

A part ceux qui avaient été particulièrement frappés par le coup d'Etat et leurs [artisans outrés, l'opinion asse générale avait été que M. Letellier ne serait pas révoqué de sa charge. Après la première surprise causée par sa destitution, laquelle avait créé une agitation presque aussi considérable que celle qui avait résulté du coup d'Etat, on se demandait si la cause indiquée pour cette révocation était bien suffisante. Cette cause était exprimée d'une manière si vague et si peu tangible qu'on était loin de la toucher du doigt. On se demau-

dait quelle était la portée du motif donné pour cette révocation, savoir que, par suite du vote des chambres fédérales, " his usefulness was gone," l'utilité de M. Letellier avait cessé. On finit par se moquer tout haut du considérant d'un arrêté ainsi motivé.

Des avocats éminents furent d'avis de porter devant les tribunaux cet arrêté du Conseil Privé, pour en vérifier la légalité, et conseillèrent, dans ce but, à M. Letellier, de ne pas quitter Spencer- Wood, si ce n'est par contrainte.

" Mais M. Letellier avait pris depuis trop longtemps son parti pour s'arrêter à ces démarches, qui auraient satisfait ses partisans, mais qui, à ses yeux, semblaient manquer de dignité.

Il fit ses préparatifs pour quitter Spencer- Wood au plus tôt. Tout souffrant qu'il fût, il prit soin de remettre entre les mains des officiers préposés, l'établissement en bon état, et suivant l'inventaire qu'il avait eu la précaution de faire dresser lors de son installation.

Sa famille descendit à la Eivière-Ouelle. Quanta lui il resta à Québec, pour suivre le traitement de ses médecins.

Nous devons rendre ici hommage à im de ses admirateurs et de ses amis, qui se montra encore plus dévoué dans la mauvaise que dans la bonne fortune. M. Archer, fils, lui offrit sa résidence de ville, que M. Letellier fut heureux d'accepter dans cette circonstance.

Les autres amis de M. Letellier ne l'abandonnèrent pas plus que M. Archer. En sortant de Spencer- Wood il était dénué de ressources. Car, vu son caractère désintéressé et hospitalier, ce n'était pas avec sou traitement de ministre ni avec celui de Lieutenant-Gouverneur qu'il aurait pu faire des économies. Son aide-decamp, M. Frédéric Gautier, * continua ses services auprès de lui avec un dévoiement digne d'éloges, et le suivit, à ses propres frais, dans les divers lieux où il fut appelé à se rendre. Des lettres de sympathie lui arrivèrent de tous côtés, et furent pour lui à la fois un dédommagement et une consolation dans son infortune.

Les sympathies se manifestèrent d'une manière plus efficace que par des condoléances. Une souscription fut ouverte entre les amis de l'cx-Lnritenant-Gouverneur, pour subvenir à l'état précaire où lui et sa famille étaient laissés.

Les dames religieuses du couvent de Silleiy ont montré envers les enfants de M. Letellier, particulièrement depuis sa chute et sa mort, une grande générosité et une délicatesse exquise. Ce respect porté au malheur montre une noblesse de sentiment qu'on' ne peut trop apprécier. Les dames Ursulines de Québec n'avaient pas témoigné moins de bienveillance.

Nous ne parlerons pas des visites sans nombre qui affluèrent cluz M. Letellier. Nous n'eu mentionnerons

• M. Ga'itier, est le fils de l'ancien consul français à Québec, qui a laiiié un si boa go u venir au Canada.

qu'une des plus, remarquables, celle que lui fit, avec son état-major, le contre-amiral français, aujourd'hui l'amiral Peyron, ministre de la marine, alors 'en rade à Québec.

Un grand nombre d'associations libérales, particulièrement dans la province d'Ontario, envoyèrent des adresses à l'ex-Lieutenant-Gouverneur, approuvant sa conduite. Il y répondit d'un ton plein de dignité et de fermeté, faisant voir que le coup qui l'avait frappé ne l'avait pas abattu. Parmi ces réponses, nous mentionnerons seulement celle qu'il fit à l'Association de Réforme de Toronto, et qui fut publiée dans les journaux de cette ville en octobre 1879. Nous regrettons que les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas de la citer.

De toutes les démonstrations publi iues dont M. Letellier fut alors l'objet, aucune ne prit des proportions aussi grandioses que celle qu'on lui fit en septembre à Montréal, devant la résidence de M. Huntington, dont il était l'hôte. Plus de 15 0J0 personnes de la ville et des environs y prirent part, avec un enthousiasme extraordinaire. Une immense procession aux flambeaux avait été organisée, et défila, au son de plusieurs corps de musique, à travers les principales rues de la ville. On y voyait, sur divers transparents illuminés, le portrait de l'ex-Lieutenant-Gouverneur, et plusieurs inscriptions de couleurs variées, telles que

448 LETELLIEK DE SÀINT-JTJST

celles-ci : " Vive Letellier ! " — " Salut au libérateur ! " — " L'honneur du peuple " - - " Notre chef" — " Au libéral " — « Vive Joly ! " — " Vive Huntington ! " — " Vive Langelier ! " etc., etc.

Cette procession vint se masser en face de la demeure de M. Huntington. Les principaux libéraux de la ville s'y étaient déjà rendus pour la recevoir.

Dès que M. Huntington eut présenté M. Letellier, qui parut sur le balcon, une clameur indescriptible l'accueillit. Cet enthousiasme fit retrouver pour le moment, au héros de cette démonstration, sa vigueur et sa verve d'autrefois. Ses accents émus soulevèrent des applaudiseements frénétiques.

Mais il dut bientôt s'arrêter, épuisé par cet effort sur lui-même. Comme on l'encourageait à continuer, il en profita après un court arrêt, pour terminer en langue anglaise, et faire ses adieux à cette foule d'admirateurs.

Ce fut la dernière fois que M. Letellier parut en public.

De Montréal il se rendit dans Ontario, dont il avait l'intention de visiter les principaux centres, sur l'invitation spéciale des Eéformistes de cette province. Un autre but de son voyage était de consulter les meilleurs médecins de Toronto. Dans cette ville, il fut reçu par son ami l'honorable George Brown, à sa magnifique résidence de " Lambton Lodge." Tout ce qu'il y avait

dans les environs de personnes distinguées dans le parti réformiste vint lui rendre hommage. Plusieurs clubs politiques lui offrirent des banquets, auxquels il eut le regret de ne pouvoir se rendre, à cause de l'état de plus en plus précaire de sa santé.

Une nouvelle crise de sa maladie se déclara, et fit des progrès si alarmants, que Ton craignit pendant quelque temps pour ses jours. Force lui fut donc de renoncer à son voyage, et de revenir à Ottawa, où il passa l'hiver chez son gendre, M. O'Connor.

Aucun des médecins qu'il avait consultés depuis le commencement de sa maladie ne semblait, suivant lui, l'avoir comprise, et il avait fini par perdre confiance dans leur traitement. Ses forces allant toujours en déclinant, il avait acquis la conviction que sa maladie était sans remède, et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à la mort, qu'il vit venir avec calme ot résigna- . tion. Il eut la consolation de rencontrer à Ottawa un digne religieux, aussi distingué par ses connaissances que par sa piété, qui l'aida à faire le sacrifice suprême.

Il envisagea la mort avec le même stoïcisme qu'il avait envisagé la vie dans ses plus rudes passages. Ses projets es ses espérances étaient venues s'échouer presque sans interruption, contre les malheurs et les revers attachés à la nature humaine. Il demeura impassible avec un courage chrétien. Confiné tout l'hiver

dans sa chambre, il ne voulut recevoir d'autres visites que celles de ses parents et de ses plus intimes amis.

Laissons-le un moment, pour jeter un regard sur les suites que les conservateurs attendaient de sa disparition de la scène politique.

La chute de M. Letellier devait entraîner celle de son ministère. Les conservateurs n'avaient pas de nandé sa tête sans le but avoué d'en retirer un avantage immédiat, en reprenant le pouvoir à Québec.

L'honorable Théodore Robitaille, député conservateur, ci-devant ministre fédéral dans l'administration de Sir John-A. Macdonald, avait été nommé à la place de M. Letellier, ainsi que nous l'avons dit. C'était un caractère aussi effacé que celui de son prédécesseur était accentué.

Depuis le commencement de la dernière session, M. Ghapleau, tacticien sans scrupules, avait engagé la lutte contre M. Joly, comptant sur une victoire assurée à la suite de la disparition de M. Letellier, vu la faible majorité du ministère, malgré les quelques voix acquises depuis peu.

L'opposition avait réuni 28 voix sur les 65 dans les débats sur l'adresse.

Les amis de M. Joly avaient réussi à faire insérer (4 juillet 1879), dans le procès- verbal des délibérations de l'Assemblée Législative, les paroles pour lesquelles

il avait été censuré le 14 février 1878, ce qui, comme on doit se le rappeler, leur avait été refusé alors. Ces paroles étaient celles-ci : " Il est temps de savoir si la " force brutale doit prévaloir dans cette Chambre." M. Chapleau ayant manqué bien plus gravement aux usages parlementaires, M. Joly voulut h son tour obtenir de lui une rétractation. M. Chapleau avait accusé de mensonge le Trésorier, M. François Langelier, ex» pression qu'il s'empressa de retirer, tout en maintenant que le fait auquel il faisait allusion était exact., M. Joly refusa de recevoir l'apologie offerte avoc cette qualification, et sur appel à la Chambre, il suïu't une défaite par un vote de 27 contre 25. Cet échec de M. Joly redoubla les espérances de l'opposition. Le premier ministre se vit obligé de provoquer de suite un vote de confiance, qu'il emporta par trois voix de majorité, vote qui fut répété à diverses reprises. Les subsides furent votés avec la même majorité malgré tous les efforts de l'opposition. Cependant on vit qu'il existait un moyen de les arrêter ; c'était d'employer l'action du Conseil Législatif, ce à quoi l'opposition eut recours.

Le Conseil Législatif, composé presque entièrement de conservateurs, suspendit le vote des subsides, et présenta une adresse au nouveau Lieutenant-Gouverneur, le pliant de changer ses ministres, à raison de divers griefs qu'ils résumaient ainsi contre eux :

1. En ce qu'ils n'avaient pas su faire face aux dépenses, et laissaient un déficit à combler.

2. Parce qu'ils n'avaient pas des éléments de force suffisants pour gouverner avec efficacité.

M. Roi .'taille répondit à cette adresse en disant qu'il regrettait la divergence d'opinion entre les deux chambres, et qu'il espérait que ses aviseurs constitutionnels trouveraient le moyen de rétablir l'harmonie entre les deux chambres. Mais il se garda bien d'aider à amener la bonne entente entre elles ; d'après les grands auteurs constitutionnels, c'est un des plus légitimes et des plus nobles emplois que la Couronne puisse faire de son influence.

Sur ces entrefaites, M. Chapleau proposa à la Chambre l'urgence de former une administration forte, vu l'état d'incertitude et d'agitation où se trouvait la Province, et le conflit survenu entre les branches de la législature. Cette proposition fut repoussée par une majorité <!e trois voix (21 contre 24».

M. Gagnon, député de Kamouraska, présenta un amendement déclarant qu'il n'y avait aucun précédent de la Chambre des Lords eu Angleterre, pour justifier le refus du Conseil Législatif de passer le bill des subsides, dans le but d'exercer une pression sur la Couronne, pour la forcer de changer ses aviseurs, ou pour l'influencer sur son choix. L'amendement disait de plus que la branche élective du parlement tenait le sort

des ministres entre ses mains, qu'elle avait confiance en eux, et qu'elle verrait avec regret l'emploi de ces subsides donné à d'autres aviseurs. Cette proposition fut emportée par la même division de 24 contre 21. M. Joly proposa alors d'ajourner les chambres au 28 octobre ; ce qu'il ne put emporter que par une seule voix, M. Paquet l'ayant abandonné. C'était le commencement de la déroute.

"Dans le même temps, au Conseil- Législatif, l'honorable M. Starnes proposa une conférence pour en venir à une entente avec l'Assemblée Législative ; cette conférence fut refusée. Le lendemain, le Conseil censura les ministres pour avoir ajourné la législature sans compléter l'ouvrage de la session, et sans avoir rétabli l'harmonie entre les deux chambres. Puis il s'ajourna au 11 septembre. Le 12, M. Chauvoau, secrétaireprovincial, offrit sa démission, et M. Flyim déclina l'offre qu'on lui fit de le remplacer.-

Dans l'intervalle de l'ajournement, pendant que M. Joly s'occupait à parcourir les comtés pour exposer la situation du pays, et pour dénoncer les procédés inconstitutionnels du Conseil Législatif, son adversaire M. Chapleau ne perdait pas son temps en stériles discours sur les huètings. Il employait des moyens plus efficaces, mais loin d'être aussi honorables que ceux de M. Joly, pour détruire la faible majorité de ce dernier. Il circonvint certains députés par des promesses de portefeuilles

ou de places lucratives, et il ne réussit que trop bien à atteindre son but. Le 28 octobre, lors de la rentrée des chambres, toutes ses batteries étaient prêtes.

M. Flynn, un de ceux qui avaient été gagnés par M. Ghapleau, seconda la motion de non-confiance contre le ministère, proposée par M. Lynch, et elle fût emportée par 5 xvoix, MM. Paquet, Chauveau, Flynn, Fortin et Racicot, ayant lâchement abandonné M. Joly pour passer du côté de l'opposition.

Chacun de ces députés a reçu depuis, comme on le sait, la solde de sa trahison. Telle fut la fin du ministère Joly, et la dernière phase de l'affaire Letellier.

Elle était amenée par le Conseil Législatif, corps irresponsable, dont quinze membres, nommés à vie, et parmi lesquels on comptait MM. de Boucherville et Ross, se posèrent en faca de la volonté populaire, et dominèrent la situation à leur profit.

L'action du Conseil, discutée au point de vue constitutionnel, sera considérée dans l'histoire comme une faute de plus, parmi celles commises de part et d'autre dans les événements mémorables que nous venons de raconter.

Nous avons laissé M. Letellier languissant à Ottawa, dans un état qui ne donnait guère plus d'espoir à ses amis qu'à lui-même. Il soupirait depuis longtemps

après le jour où il pourrait se rendre à la Rivière- Ouelle pour y mourir.

Le retour du printemps ayant ranimé quelque peu ses forces, il put entreprendre ce voyage en mai 1880.

L'air natal, la quiétude du séjour de la compagne, le commerce de quelques amis fidèles, et surtout les soins et la piété filiale de ses enfants, opérèrent un changement qui parut pendant quelque temps le ramener à la santé. Il se sentait revivre et reprenait sa gaieté, lorsque des amis d'au loin, comme M. Joly, M. D.-A. MacDonald, ancien gouverneur d'Ontario, M. John IJeilson et autres, venaient le visiter, et réchauffer l'ancienne amitié. Il put même se rendre chez quelquesuns de ses voisins, prendre de l'intérêt et donner quelque attention à la culture de ses champs. Il subit, à la fin d'août une terrible crise qui faillit être fatale. C'est alors qu'il fit son testament, dont nous citerons plus loin un passage qui touche à sa vie publique. Grâce à la force de sa constitution, il revint à la vie encore une fois. Mais lorsque arrivèrent les mauvais jours de l'automne, on le vit décliner rapidement, et il fut facile de voir que sa fin approchait.

Jusque-là, avec cette énergie qui ne l'abandonnait jamais, il avait persisté à ne pas prendre le lit. Mais au mois de janvier 1881, les cruelles souffrances qu'il endurait enlevèrent ce qui lui restait de forces, et il dut s'aliter. Le dimanche 23, il reçut les derniers sacre-

ments de l'Eglise, des mains de son curé, M. l'abbé Dion, en qui il avait trouvé un ami tendre et dévoué, autant qu'un directeur zélé. Celui-ci, qui n'avait cessé de le visiter, se tint dès ce moment à son chevet, et ne le quitta plus jusqu'à son dernier soupir. Ayant conscience de l'importante mission qu'il remplissait auprès d'un homme sur qui tout le pays avait les yeux, il ne se contenta pas de l'exhorter et de le préparer à une sainte mort, mais il eut soin d'en noter sur son carnet les moindres incidents, ainsi que les paroles du mourant. C'est avec ces notes sous les yeux que nous écrivons ces lignes.

• La famille de M. Letellier était réunie autour de lui, hormis sa fille aînée et une de ses sœurs, toutes deux religieuses de la Charité à Montréal. Comme on leur avait télégraphié son état désespéré, il les attendait avec anxiété, et craignait de mourir sans" avoir la consolation de les voir. En les apercevant, il fut si attendri que l'on appréhenda que l'émotion ne hâtât sa fin.

La veille de sa mort, son fidèle ami, M. Joly, descendit de Québec pour le voir une dernière fois. "Je " viens, lui dit-il, en s'approchant du lit du mourant, " vous offrir les sympathies de la Province, et celles de " vos amis de Québec."

" Ah ! mon cher M. Joly, " lui répondit M. Letellier en lui tendant affectueusement la main, " portez-leur

" mes remerciements et mes derniers adieux ; je regrette " de ne pouvoir faire davantage ! "

Il avait peine à parler ; néanmoins il retint son ami longtemps près de lui. Avant de le quitter, M. Joly lui dit : " Je vais remonter à Québec et voir vos amis ; 41 je leur dirai que vous pardonnez à vos ennemis." Il sourit en signe d'assentiment, et puis ajouta : " Adieu ! " brave des braves ! "

Dans l'après-midi Au. vendredi 28, sa vue s'obscurcit. Il commanda qu'on ouvrît les volets de sa chambre. " Je veux voir clair, dit-il. Je n'ai pas peur de la mort ; "-je m'abandonne à la iliiséricorde de Dieu ! "

Voyant alors tous ses enfants agenouillés autour de lui, et le curé en prières avec eux : " Mes enfants," leur dit-il d'une voix claire, " je vous bénis tous. Que " la paix et la concorde régnent toujours jarmi vous ! Je ** vous remercie de vos bons soins pour moi et de votre *' affection. Je pardonne, comme je veux être pardonné. *' Je n'en ai jamais voulu à mes ennemis ; je ne parta- •' geais pas leur opinion, voilà tout. Adieu, mes *' enfants." Et il fit sur eux le signe de la Croix.

La veille, il avait fait approcher le Capitaine Gautier, son ex-aide-de-camp, fiancé à une de ses filles, qu'il avait béni comme un de ses enfants, et lui avait dit : " Quand vous verrez le Marquis de Lorne, dites lui que ." Letellier lui pardonne un moment de faiblesse." *

• M. Letellier a achevé de se peindre par ce derpier mot. On dira

458 LETELLIEB DE SÀINT-JTJST

Entre onze heures et minuit, le vendredi, il parut sortir d'un moment de sommeil, otivrit les yeux, et rendit sans effort le dernier soupir. Telle fut la fin de ce citoyen, auquel on peut si bien appliquer ce vers du poète Marot :

« Tel vit encor qui e6t pins mort que luy." •

Quoique attendue depuis plusieurs semaines, Tannonce de cette mort produisit par tout le pays une profonde sensation. Elle attira J'atteutîon, même en Europe et aux Etats-Unis,

Tous les journaux du Canada retentirent de cet événement, et les distinctions de partis semblèrent s'effacer pour un moment devant cette tombe qui venait de s'ouvrir. Les adversaires qui s'étaient montrés le plus acharnés contre lui ne lui refusèrent ni une parole de regret, ni l'hommage d'une sincère sympathie.

Ils firent taire, devant la mort, leurs animosités, de même que M. Letellier l'avait fait. Du fond de son

qu'il s'abusait. M lis il jugeait du caractère du Marquis de Lomé par le sien: Lui u'a irait jimuis fléchi, quoi qu'il put advenir Dans la situation où se trouvait le Marquis de Lomé, il ne restait a c?lui-ci d'autre alternative que de signer la révocation, ou bien de résigner ; ce qu'il n'était pas obligé d : taire, s'ét-iut déchargé sur ses ministres de toute responsabilité. D'ailleurs ce n'était plus son acte à lui, il ne faisait que suivre les instructions d'une a .torité supérieure.

En présence de cette déclaration du mourant, qui oserait dire que M. IiCtîHier, en conréiant les ministres, n'a pas suivi les dictées de sa conscience et de son serai jut d'office ? Nj croyait-il pas rendre un service réel à sa Province ?

QoMtjlMn'.as d.i B iron Je JiaUeuiHe, Tome II, p. 298.

cœur, depuis longtemps, il avait tout pardonné, et avait clairement exprimé ce pardon dans son testament. Voici le passage auquel nous faisons allusion :

" Je meurs dans le sein de l'Eglise Catholique, M Apostolique et Romaine, à laquelle je n'ai jamais cessé " de croire et d'appartenir ; et je recommande mon âme " à Dieu Tout-Puissant, mon Créateur, le priant de me " foire miséricorde.

" Je pardonne de grand cœur, à mes adversaires poli- " tiques, tout le mal qu'ils m'ont causé, ou qu'ils ont " désiré me causer, en me poursuivant de leur ven- " geance, pour ce que j'ai toujours considéré et que je " considère encore, en ce moment solennel, avoir été " l'accomplissement de mon devoir envers ma Souve- " raine et mon pays, et la preuve de mon ardent désir " de travailler, dans la mesure de mes capacités, pour le " plus grand bien et avantage de ma chère province de " Québec.

" Au seuil de l'éternité, où je vais bientôt entrer, je * remercie sincèrement tous les collègues qui, par un " concours actif et généreux, m'ont aidé à accomplir les " actes administratifs âuquels mon nom est attaché. Je " remercie aussi mes concitoyens, et particulièrement " les électeurs de la division de Grandville, de la con- " fiance qu'ils m'ont toujours témoignée."

Les funérailles de M. Letellier de Saint-Just eurent lieu le 2 février à la Bivière-Ouelle. Elles furent dignes

de la position qu'il avait occupée comme Lieutenant- Gouverneur. Malgré un des froids les plus rigoureux de nos hivers et un temps affreux, une foule de citoyens, accourus de toutes les parties du comté de Kamouraska, des comtés voisins et de Québec, vinrent lui rendre un dernier hommage. L'Eglise était littéralement remplie. 11 était visible que la curiosité, qui accompagne les grandes pompes, avait fait place à un sentiment de reconnaissance et d'admiration pour le défunt, et de deuil poui sa famille éplorée. On sentait que la grande famille canadienne avait perdu un de ses membres les plus distingués et les plus capables.

Il serait trop long de mentionner toutes les marques de sympathie qui se manifestèrent alors. Nous ne pouvons cependant omettre celle qu'offrit un ami de M. Letellier, qui avait été son voisin de Spencer- Wood, M. l'abbé Audette, chapelain du couvent de Sillery. Il vint déposer sur le cercueil une magnifique couronne tressée par les élèves de sa communauté, et portant cette inscription : Dilixisti justitiam et odisti iniquitatem,.

Ce fut cet ami qui fut invité à officier au service funèbre. On remarquait, parmi les membres d'un nombreux clergé, M. l'abbé Démétrius Lévêque, qui représentait le Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal ; M. l'abbé H. Têtu, qui représentait l'Archevêque de Québec ; et M. l'abbé Bégin, qui représentait le Séminaire de la même ville. Les professeurs du Collège Sainte- Anne

avaient eu Ja délicatesse d'y amener leurs élèves avec leur corps de musique. Un chœur de dames et d'artistes, dirigé par M. Hébert, organiste de Québec, ajouta par ses chants à la pompe de la cérémonie funèbre.

Les restes de M. Letellier furent déposés auprès de ceux de son épouse dans les caveaux de l'église. Un marbre funéraire, surmonté de ses armes, et portant sa devise : Hœc rnanus ob patriam, se voit aujourd'hui au-dessous de la chaire, à l'endroit où repose sa dépouille mortelle. *

* La mort de M. Letellier a inspiré à l'un de nos poètes, M. A. Morisset, une belle poésie, qui a été publiée dans le temps, et qui est intitulée : Adieux de F Honorable Luc Letellier de SairU-Juet, Hommage à ut famille. Nous en extraypns quelques strophes.

A la pâle lueur d'un flambeau qui vacille, Au chevet du mourant, une foule priait. Tous les cœurs avaient froid, et le feu de la grille Lentement s'éteignait.

DanB la chambre régnait un lugubre silence, Troublé, de temps en temps, par le bruit des sanglots, Quand de Saint-Just, soudain, dans un effort immense, Articule ces mots :

" Enfants, aimez-vous bien ! La vie est un voyage, u La mort en est le terme, et l'objectif est Dieu ; " Nous nous retrouverons dans un Ciel sans nuage, "Je vous bénis, Adieu 1

u Je vais revoir au Ciel votre mère chérie . u Elfe m'attend déjà : je crois la voir venir 1 " Elle avait emporté la moitié de ma vie ; u Dès lors j'ai dû mourir.

Les journaux de Québec reprochèrent au Lieutenant- Gouverneur Eobitaille de n'avoir pas fait baisser à mimât son drapeau officiel, et de n'avoir pas assisté ea personne, ou s'être fait représenter, aux funérailles de son prédécesseur.

Il s'était fait trop de bruit autour du nom de M. Letellier, surtout dans ses dernières années; les esprits s'étaient trop, passionnés, soit en sa faveur, soit contre

« Et vous, mes bons amis, calmez votre tristesse ; « Grand soldat du devoir, sur la brèche je meurs. 11 Soyez forts de vos droits ; luttez avec sagesse, " Et vous serez vainqueurs.

" En face de la mort, de tout coeur je pardonne « A ceux qui m'ont versé l'amertume et le fiel : " J'ai bu la coupe amère, aux jours de mon automne, « En regardant le Ciel.

« Amis, Adieu ! voilà le grand voile qui tombe ; " Pour moi, du Dieu clément* implorez la pitié. " J'emporte, en vous quittant, au delà de la tombe, " Votre longue amitié. n

De Saint Just avait dit. De son visage pâle Une troide sueur glaçait les traits émus : On le vit s'affaisser.... On entendit un râle.... Son cœur ne battait plus.

Dors en paix, de Saint-Just ! on garde ta mémoire. Tu fus notre martyr, tu seras notre gloire ;

Nous t'aurons pour patron.

Ta mort patriotique, irréparable perte, A jamai -, restera comme une palme verte

Attachée à ton front.

lui, pour que le silence et l'oubli se fissent sur sa tombe, aussitôt après sa mort.

A la suite de ses obsèques, il se produisit, de toue côtés, un mouvement spontané dont on ne rencontre aucun exemple du même genre dans nos annales. Des cercles d'amis se formèrent pour rendre honneur à sa mémoire par des démonstrations publiques ; sans parler des clubs qui furent organisés pour perpétuer son nom et ses idées politiques. On vit ce mouvement prendre, de toutes parts, un caractère religieux : sur divers points du pays, un grand nombre de services funèbres furent célébrés, quelques-uns avec toute la pompe que Ton put déployer; particulièrement à la Basilique de Québec, aux églises de Saint-Roch et de Saint-Sauveur de la même ville ; aux Trois-Rivières, à Montréal, aux Trois- Pistoles, à Matane, à Rimouski, au Château-Richer, à Sainte-Foye, etc., etc., et jusque dans divers cantons du Manitoba, tels que Saint-Pie, Letellier, Saint-Jean- Baptiste, etc., et dans quelques centres de canadiensfrançais aux Etats-Unis, comme à Milwaukie.

Nous ne pouvons passer outre sans faire une mention spéciale de la paroisse Saint- Paschal, dans le comté de Kamouraska, où cette démonstration religieuse se fit avec la plus imposante solennité. On avait même fait venir, pour la circonstance, le corps de musique de la ville de Montmagny, et un chœur choisi d'artistes.

" Les citoyens de cette localité, " raconte un témoin oculaire qui n'a

guère tardé d'aller rejoindre son ami, « y offraient l'édifiant spectacle d'une entente sympathique et cordiale, sans distinction de partis politiques, pour donner à cette solennité toute la pompe et l'éclat possibles.

" Devant ces belles démonstrations chrétiennes, qui se multiplient sur la tombe de l'illustre citoyen qui fut le représentant de l'autorité souveraine dans la Province de Québec, je me demande le secret du mouvement religieux qui s'est propagé si rapidement par toute la Province, aussitôt que fut annoncée la mort de cet homme de bien. Je ne veux point le chercher dans les événements politiques. Je suis heureux de le trouver dans ces paroles que chante l'Eglise, chaque fois qu'elle prie pour ce fils dévoué : In memoria ssterna eriljustus.

u Pour ceux qui ont pu connaître M. Letellier, sa vie entière se résume dans ces autres paroles, qui se lisaient dans l'Eglise de la Rivière-Ouelle, le jour où ses restes mortels y étaient déposés: Dilezisti justitiam et odisti iniquitatem. Et puis, il avait laissé de si bons souvenirs de ses vertus sociales, dans le cœur de ceux qui cuvaient eu avec lui des rapporte intimes! Il avait donné de si touchants témoignages de sa foi chrétienne et de ses éminentes vertus domestiques, cliaque fois qu*i avait conduit à leur dernière demeure ceux d'entre les siens qui Pavaient precr.de/ entin, Us détails de sa fin héroïque et chrétienne étaient « admirables / Voilà qui était propre à inspirer à tous, à ce moment solennel, une pensée commune : la sainte et salutaire pensée de se presser autour des saints autels, pour y offrir un dernier tribut d'hommage, un témoignage suprême d'affection et de reconnaissance, à celui dont on apprenait la fin prématurée, et dont on s'honorait, plus que jamais, d'avoir été Fami."

Notre tâche est maintenant terminée. Nous avons essayé de présenter la figure historique de M. Letellier sous son véritable caractère, en lui donnant sa vraie physionomie. Il ne nous reste plus qu'à soumettre quelques considérations qui découlent naturellement de sa vie..

L'acte du 2 mars sera encore longtemps discuté, approuvé par les uns, désapprouvé par les autres, tant que les partis actuels seront ea présence.

Cependant nous pouvons affirmer, dès maintenant, qu'on devra, avant de prononcer un jugement définitif sur ce point, bien peser, entre autres, les questions suivantes:

1. D après la Constitution, M. Letellier avait-il le pouvoir de renvoyer ses ministres ?

2. En exerçant le droit résultant de ce pouvoir, étaitil de bonne foi, et croyait-il avoir des raisons suffisantes ?

3. Le tribunal qui a décidé de son sort était-il un tribunal impartial ?

4. A-t-il été frappé pour une cause certaine, ou pour une cause équivoque et douteuse ?

5. La destitution de M. Letellier a-t-elle été le ré* gultat de l'ascendant d'un parti politique sur l'autre ?

. On se tromperait néanmoins si, en jugeant l'acte dm 2 mars, on croyait qu'il est le point capital dans la via de M. Letellier : il en a été le plus retentissant, mais non le plus important. L'ensemble de sa carrière a une pins haute signification. M. Letellier vivra dans l'histoire de notre époque, parce que, de tous les hommes publics de notre pays, il est celui qui a le plus contribué à établir, entre l'Eglise et l'Etat» cette harmonie qui résulte du respect de droits réciproques. L'inébranlable fermeté avec laquelle il a soutenu des franchises qu'il savait être justes, lui a attiré l'animadversion de la majeure partie du clergé canadien ; mais, en cherchant à le contenir dans les limites de ses droits, il lui a rendu

466 LETELUEB DE BÀINT-JTJST

un service plus réel que ceux qui l'ont encouragé à étendre sa domination. La décision de Borne a donné raison à M. Letellier.

H n'a pas vécu assez longtemps pour être témoin du triomphe final, mais nul n'a plus travaillé à le préparer, et nul n'en mérite plus Tes honneurs.

L'ère nouvelle qui va surgir a été envisagée de loin par M. Letellier dans le fort de ses luttes. Il l'a appelée de tous ses vœux, et il espérait en voir l'accomplissement, quand il proférait ces paroles si remarquables, en réponse à une adresse qui lui avait été présentée :

" Lorsque l'harmonie et la concorde existent et se " maintiennent entre les diverses autorités, elles sont, " non seulement un des meilleurs gages de succès pour " le maintien de l'ordre et de la paix, mais encore ellea " donnent une force nouvelle pour assurer le bonheur u et la prospérité de ceux qui sont confiés àleursgin.w *

Quelles que soient les divergences d'opinions qui existent à l'égard de M. Letellier, on doit convenir qu'il était utile d'écrire la vie d'un homme qui a joué' un rôle si marquant dans notre pays, et que ses ennemis, aussi bien que ses amis, ont proclamé un grand patriote.

• Réponse de M. Letellier à V adresse de félicitations des autorités civiques de Québec, le 22 janvier 1877, publiée dans V Evénement, le 24 dm mime mois.

Page 1