‹ Étude historique (volume 2)Chapitre 20 sur 26 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Caractère de l'homme privé chei M. Letellier.

Nous avons montré M, Letellier dans sa vie publique, et nous avons fait connaître ce côté de son caractère. En le faisant voir dans sa vie privée, et en citant quelques traits de Tune et de l'autre, nous achèverons de le peindre.

Luc Letellier de Saint-Just était un homme tout d'une pièce : tel on l'a connu à son début* tel il s'est montré dans tout le cours de sa vie. Il ne s'est jamais démenti dans les trente ans de sa carrière publique, et on l'a vu tomber sans ployer. Rien de faible et de puéril en lui : il était mâle en tout S'il a dû céder parfois à des nécessités de parti, subir des exigences politiques, inséparables de la vie publique dans notre système actuel, il ne s'est jamais laissé dominer par elles, ni conduire par des vues personnelles ou vénales. En deux occurrences, si nous sommes bien informé, il remit son portefeuille de ministre.

L'époque où M, Letellier a fait Bon entrée dans le monde était grave et solennelle, et laissa une forte empreinte dans tout son être* Des événements orageux chargeaient de plus en plus l'horizon, et éclatèrent bientôt dans la rébellion de 37-38. Les cris de liberté et les aspirations républicaines venant de tous côtés, éveillèrent son ardeur de jeune homme ; mais il sut la contenir dans les bornes de la légalité, mieux inspiré en cela que plusieurs qu'il devait rencontrer plus tard, et qui se laissèrent entraîner dans la tourmente révolutionnaire, telB que Bouchette, Drolet, Cartier et tant d'autres.

Comme les jeunes gens de son temps, entre autres J.-C. Taché, Letellier endossa le capot d'étofe du pays, mais sans faire appel aux armes. Son grand oncle maternel, enrôlé dans les rangs des patriotes, avait été fait prisonnier, sur l'aff&t de son canon, à Chambly. Le vieillard, relâché par une protection secrète, demeurait depuis lors caché chez un de ses neveux à la Rivière- Ouelle. Son exemple et ses récits allumèrent le patriotisme dans le cœur du jeune homme, déjà ouvert aux belles et grandes illusions qu'inspirent les héros de l'antiquité grecque et romaine, et dont Bont imbus les collégiens.

Façonné à cette première école, Letellier devint un démocrate ardent et convaincu. Il demeura, en avançant dans la vie, de plus en plus inflexible dans la fer-

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meté de ses idées et de ses principes, et inébranlable dans ses convictions politiques. Ses tendances l'inclinaient vers la démocratie) et par contre il répudiait le prétendu droit divin d'hérédité ; vrai fils de la libre Amérique, il s'indignait de l'arrogance du mot de Louis XIV, " L'Etat, c'est moi." Partisan du suffrage populaire, il ne manquait jamais l'occasion d'affirmer que le peuple est le canal ou le moyen naturel par lequel Dieu communique son autorité à la société.

. S'il en avait eu le choix, il aurait préféré la forme républicaine à tout autre genre de gouvernement, et il s'étudiait à trouver l'image d'une république à travers l'ombre de royauté qui plane encore sur la constitution de l'Angleterre.

On se demande maintenant pourquoi M. Letellier n'a pas pris part au mouvement pacifique vers l'annexion aux Etats-Unis, qni eut lieu en 1848 à Montréal, et où figurent bien des noms qu'on est surpris aujourd'hui d'y rencontrer. Tout ce que nous savons, c'est que, deux ans plus tard, Le Journal de Québec déclarait ouvertement, au sujet de l'élection dans Kamouraska, en janvier 1851, que M. Letellier n'était pas annexioniste, et nous n'avons pas pu découvrir qu'il le fût devenu depuis.

Les luttes et les fréquentes défaites qu'il eut à subir trempèrent de plus en plus ce caractère d'acier, et firent grandir son courage. Il se préparait d'avance pour de

nouveaux combats, avec une détermination froide, cou» centrée et implacable.

Peu ou point d'hommes dans la vie politique, autour de lui, ont lutté hardiment comme il Ta fait, pendant une longue suite d'années, seul, sans ressources pécuniaires, soutenu uniquement par la ténacité de sa volonté, et sa confiance dans le sentiment populaire.

Toujours le même, M. Letellier supportait bravement la perte d'une élection, et endurait avec non moins de calme et de résignation la gêne et les privations domestiques qu'elle entraînait. Le res angusta domi, dont parle Horace, prit place à son foyer et s'y hébergea longtemps. Mais l'ennui, la mélancolie et la tristesse, en étaient bannis par sa jovialité, et par la présence d'une femme douce, aimante, d'une humeur sans [areiile, et toujours contente, quelque dure que fût la journée. Oeux-là seuls qui ont passé par ce creuset d'épreuves, peuveut apprécier la constance d'âme que requiert une telle situation, pour ne pas se laisser abattre. Combien t$n a-t-on vu d'autres, en face de cette noble mais longue pauvreté, défaillir dans la même carrière sous une étreinte bien moins forte, et succomber à l'appât de l'or, d'un emploi, d'une simple bouchée de pain! Allonsnous les compter ces transfuges ? Non : nous ferons comme M. Letellier, noua les passerons sous silence. Il méprisait trop ces cceurs mous et lâches pour s'en

occuper. Il trouvait plus noble d'attendre son jour, en

ai

faisant contre fortune bon cœur. Dans ces temps de gêne, il se confiait h l'indulgence de ses créanciers, qui ne lui a jamais fait défaut. C'est à cette longue et rude école qu'il avait appris à être parcimonieux des deniers du peuple : économie dont se moquaient plus tard les soutireurs de comptes publics, qui lui reprochaient, avec ironie, d'avoir conservé sous ce rapport les petites idées étroites d'un notaire de campagne.

Un trait inconnu de son noble désintéressement et de sa délicatesse en fait de lucre, mérite d'être rapporté. En 1875, pendant qu'il était ministre, il continuait d'exploiter en société avec le Dr T... et A. C... une pêcherie aux marsouins à la pointe de la Eivière-Ouelle. Le produit abondant de la pêche, consistant en une huile alors recherchée pour les chemins de fer, fut vendu par ses associées à Y Intercolonial, pour le compte du gouvernement fédéral. Aussitôt qu'il apprit ce marché, il renonça à sa part de profits, se montant à un peu plus de $1 000, et l'abandonna à ses associés. Il ne voulait participer en aucune manière à un contrat fait avec le gouvernement. Cette délicatesse peut paraître excessive à quelques-uns ; mais elle entre dans l'esprit de la loi qui règle sagement cette matière.

L'argent, ce grand mobile des actions humaines, ne le tentait pas. Aussi M. Tarte, un de ses ennemis les plus acharnés, n'a pu s'empêcher de s'écrier sur sa tombe : " Lui n'était pas de la race des vendus ! sa conscience n'était pas à l'enchère I "

M. Letellier s'était dit résolument que l'homme, après tout, n'a qu'un nom à laisser derrière lui sur cette terre, et il y tenait.

Vivant ainsi sans s'enrichir, ou plutôt en sacrifiant son aisance et son confort, pour poursuivre sans relâche sa carrière politique, il n'a guère laissé à ses eufants que le modeste patrimoine de sa famille, une réputation privée sans tache, et un souvenir durable dans l'histoire de son pays.

On ne saurait laisser dans l'oubli un acte continu de bienfaisance qui l'honore, et qui rappelle nos anciens Canadiens.

Malgré sa nombreuse famille et ses ressources appauvries, il adopta en 1861 et il éleva deux petites nièc3s laissées orphelines et sans moyens, par la mort de M. et Mme Laurent, survenue à un jour d'intervalle.

On connaîtra davantage M. Letellier et l'intérieur de sa famille, par le trait charmant que nous allons citer, que bien des femmes hésiteront à croire, à cause du sacrifice de vanité féminine qu'il renferme, et qu'elles seules peuvent apprécier.

Un jour les jeunes filles reçurent en cadeau de leur père cinq robes de même prix, mais de patrons différents. Une parente qui se trouvait là fut appelée à se prononcer sur le choix de la plus belle. A peine l'eut-

elle indiquée que les demoiselles Letellier s'empresfièrent de l'offrir à leurs sœurs d'adoption.

Voilà comment le père avait formé le cœur de ses

enfants.

D'un esprit froid, calme, réfléchi et méditatif, d'une conception nette, claire et déliée, M. Letellier parvenait, dans ses luttes électorales et ses joutes en j-ailement, à saisir avec une sagacité surprenante les plans de ses adversaires pour les déjouer. L'étendue de son esprit et sa pénétration allaient au-devant des événements, et sans les faire naître, il s'y préparait pour en tirer parti, cherchant à deviner la fortune, " qui s'en " réserve néanmoins deux secrets, l'époque et les " moyens." *

Ses adversaires, en s'apercevant qu'il était au fait de leurs menées ou de leurs intrigues, le trouvaient trop habile, et le faisaient passer pour retors et intrigant.

Dans les intervalles de trêve qui lui survenaient, après ses campagnes électorales, il entrait dans un repo3 voisin de l'indolence. Il devenait alors gourd, flâneur, et musard, et négligeait les petits détails de la vie usuelle. Bâcler une affaire, exécuter un projet, oui ; rédiger un acte, fort bien ; mais peste de la copie, des matières secondaires et de routine. Il allumait sa pipe et fredonnait une chanson, en remettant ces détails au lendemain.

* Xavier dé Montre.

Son séjour à la campagne, où l'activité des villes manque à l'homme de profession libérale, avait déteint sur lui, et marquait de rouille çà et là cette nature bardée de fer.

On doit dire que son temps a été trop absorbé par les intérêts de la chose publique, et qu'il aurait pu l'utiliser plus avantageusement pour son bien-être et celui de sa famille. S'il mérite un reproche, on pourrait l'accuser d'une certaine incurie à cet égard.

Il est facile de concevoir, qu'un homme aussi désintéressé n'ait pu tolérer les "rings" qu'il voyait su former entre certains députés, et qu'il n'ait pas manqué, dès qu'il s'en fut aperçu, de mettre en garde son premier ministre, M. de Boucher ville.

Letellier avait le cœur haut, l'esprit fier, disposé à condescendre, mais trop raide pour se courber. Il ne savair pas user de ces tempéraments et de ces ménagements trop voisins de la fourbirie et du mensonge, qui font les habiles dans l'art de gouverner. Harassé par des luttes continuelles, il lui échappait d'être frondeur et caustique, et il manquait de cette prudence cauteleus qui s'observe, et prévient les adversaires avant de les gagner. Il se fiait trop à la justice d'une cause* à la persuasion de la logique, et à son adresse pour amener les esprits à ses vues par la seule force du raisonne ■

ment ; comme si les hommes de parti voulaient se laisser, convaincre à rencontre de leurs idées préconçues.

Les traits acérés qu'il décochait parfois à l'adresse ]x?rsonnelle de quelques membres du clergé, là où il voyait des abus, ne pouvaient qu'envenimer ce corps contre lui. Ce ne fut qu'à la longue, après avoir été mieux connu, qu'il parvint à rallier à lui et à sa cause un certain nombre parmi les plus éclairés d'entre eux, qui, d'admirateurs de ses talents, devinrent ses chaleureux amis.

Sir Geor<je-E. Cartier, le plus grand adversaire de M. Lctellier, était plus habile, plus adroit et plus souple pour gagner les hommes. 11 savait se créer des partisans dévoués en politique, possédant à merveille l'art d'amener des conversions plus ou moins intéressées. Car il trouvait beaucoup plus simple, 'disait-il, de gagner un député qu'un comté.

Comme ce personnage est une des figures les plus marquantes de l'époque qui nous occupe, nous allons l'examiner de plus près.

D'aboi d, rectifions une erreur biographique qui le fait descendre de Jacques Cartier, le découvreur du Canada. Celui-ci est mort sans postérité à Limoïlou, près Saint- Malo. * A défaut du fameux marin, on a réclamé, pour

* En 1807, nous uvons visité, m vue de recherches bist rques, Limoïlou et l'anc/ena* habitation du célèbre navigateur, que l'on désigne aujourd hui sous le nom de Portrs-Vttrlier. Cette propriété appartenait alors à un négociant di Rennes, que nous n'avons pu rencontrer.

la famille Cartier, une descendance d'un de ses frères. Ceci est possible, mais non établi. L'ancêtre connu du Sir George-Etienne Cartier était de Pruillé (Pruïer), bourg situé sur la Mayenne, département de Maine-tfc- Loire, diocèse d'Angers. Cet ancêtre habitait une des dépendances du château de La Noraie, dans la paroisse de Pruillé ; il était laboureur sur une des fermes appartenant au château, et passa au Canada avant la conquête.

George-Etienne Cartier naquit à Saint-Antoine, ltivière-Chambly, le 6 septembre 1815, environ cinq ans avant M. Letellier. D'un caractère vif, bouillant, il se jeta avec ardeur dans la tourmente de la rébellion de 37-38. 11 était présent à l'engagement qui eut lieu au village de Saint- Denis, d'où furent re poussées le3 troupes commandées par le colonel Gore. Après la défaite de Saint-Charles, voyant la résistance inutile, il passa la frontière, dans la crainte d'être appréhenlé. Lorsque les troubles fuient i paisés, il revint prendre sa place au barreau de Montréal, où il avait été admis avant sa majorité, si l'on s'en rapporte à ses biographes. Son retour fut dû à une intimation officieuse des autorités canadiennes, l'informant qu'il ne serait pas molesté s'il n'y donnait pas lieu. Cartier se distingua bientôt dans sa profession, et monta au premier rang. En 1848 il fut élu à Verchères, et il a continué depuis à occuper la place la plus émiuente parmi les canadiens-français

en parlement, depuis 1854. Quoique proposé alors comme président de l'Assemblée Législative, il fut qéanmoins supplanté par M. Sicotte, sur la- proposition de M. A.-A. Dorion.

Sans être éloquent, M. Cartier était clair, serré et persuasif dans son argumentation ; il n'annonçait aucune prétention à l'élégance ou à la pureté dans sa diction. C'était ce qu'on appelle a good débuter : il avait le genre parlementaire anglais, qui n'admet pas les discours académiques.

Doué de talents remarquables, actif, énergique, entreprenant, dominateur, il exerça une iufluence directe et personnelle sur la députation française, plus que nul autre de son temps. Uue fois qu'il avait enrégimenté ses partisans, il n'y allait pas par quatre chemins pour fouetter et mettre en ligne les récalcitrants ou les méticuleux. " Ce n'est pas, leur criait-il sans vergogue, " quand j'ai raison que j'ai besoin de votre vote, tout " le monde alors est avec moi ; mais c'est quand j'ai " tort."

Ses manières, rudes abruptes et parfois cassantes, dont il se corrigea dans la suite, n'étaient pas endurées par tout le monde.

Un jeune homme qui débutait au barreau à Québec, ayant eu à transiger une affaire de milicien peudant que Cartier occupait le ministère de la milice, lui donna en pré3ence d'un vétéran de 1812, une leçon de savoir-

vivre qui dut l'humilier profondément, et qu'il eut à subir.

Jamais il ne pardonna au jeune avocat, mais il eut 1-e bon sens de profiter de la leçon. IJ devint courtois et même empressé ; et lorsque après la Confédération il parut à la cour à Osborne, on remarqua que ce canadien avait conservé les ancienues manières d'un marquis du 18ème siècle.

Cartier apprécia de suite la valeur de M. Letellier, et il aurait bien désiré le gagner à sa cause. Il lui fit des avances gracieuses, même des caresses. Mais M. Letellier n'entendait pas de cette oreille ; cependant il n'eût tenu qu'à lui, comme à tant d'autres, d'avancer sa fortune, s'il eût voulu entrer en compromis. Une fois convaincu de l'inutilité de ses démarches, M. Cartier lui déclara une guerre ouverte, et déploya toutes ses forces pour l'abattre et l'écraser. Cette guerre dura toute sa vie. Il tenta même de l'exclure du Sénat lors des nominations faites en 1867 par la Couronne, et ce ne fut que par l'insistance de Lord Monck que M. Letellier fut nomme sénateur.

Cartier, à l'opposé de son collègue Sir John A, Macdonald, était vindicatif. Celui-ci, jovial, bon camarade, palliait par sa bonhomie la rudesse de son collègue. Leur alliance étroite a fait leur force, et par elle ils ont réussi à dominer les" destinées du Canada pendant longtemps.

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Cartier était un habile politicien, et un homme d'Etat capable, patriote et canadien- français avant tout, même avec jactance. Quoiqu'il ait dit de lui-même qu'il était un anglais parlant français, cette expression ne doit s'entendre que comme une affirmation exagérée de sa loyauté à l'Angleterre. Ses vues étaient larges, et sa conduite, sauf l'ambition de gouverner, était désintéressée ; c'est-à-dire qu'il a peu amassé pour lui-même de ses émoluments comme ministre, et de sa clientèle, qui était lucrative. Ses dépenses pour se maintenir comme homme public ont dû être constantes et élevées; car ses goûts peu dispendieux et sa famille peu nombreuse ne pouvaient guère absorber tous ses revenus.

Si l'on ajoute à ses ressources privées les sommes considérables qu'il a prélevées de ses amis politiques et de ses partisans, parmi lesquelles les avances obtenues de Sir Hugh Allan en 1872, étaient loin d'être les premières, on voit qu'il possédait des avantages qui manquaient complètement à M. Letellier, et qu'il pouvait subvenir amplement à ses dépenses d'élection et à celles de ses amis.

En sa qualité de ministre et de membre de la noble profession du barreau, Sir George Cartier mérite d'être blâmé à un double point de vue. Il n'aurait pas dû exercer ces deux fonctions à l'égard de la compagnie du Grand-Tronc, dont il est demeuré trop longtemps l'avocat salarié. Chacun sait que cette compagnie a reçu,

par sou entremise et son influence, des subsides considérables, des divers ministères dont M. Cartier faisait partie. Il s'est mis par là dans la fausse position de servir deux maîtres à la fois. 11 eût fait preuve d'un noble désintéressement en optant pour l'un ou pour l'autre.

Après les services réels et importants que M. Cartier a rendus à son pays, il est pénible de rappeler ses derniers jours, passés loin du sol natal, dans les douleurs physiques, et plus encore dans les angoisses morales. Sa défaite à Montréal l'avait humilié, et il s'en prenait à l'ingratitude de ses concitoyens. Sir George subit alors la peine du talion. Il avait de tout temps tiré parti de l'influence du clergé, et avait contribué plus que tout autre à la rendre prépondérante en politique. Elle se tourna contre lui à la dernière heure, et se montra plus puissante que tout l'or et les engins de corruption de Sir Hugh, quand l'évêque de Montréal soutint M. Jette, et assura son élection. Traduit devant le tribunal d'enquête de son pays, Sir George-E. Cartier mourut sous le coup d'une accusation pendante contre lui, et dont il alla répondre devant le juge suprême.

Pour la gloire de son nom et celle de son pays, Sir George aurait dû mourir un an plus tôt, et jeter au feu le testament ab irato qu'il a laissé après lui. *

* " Un ami de Montréal nous a transmis, à notre demande, les extraits suivants du testament de Sir George-Etienne Cartier, fait et passé devant Mtre Théodore Doucet et son collègue, John Elder

Ses complices dans la malheureuse affaire du Pacifique viennent de lui élever un monument qu'ils appellent national. Un observateur éclairé et impartial n'y voit qu'un sépulcre blanchi par ceiuc-là même qui, tombés dans la même faute que lui, veulent ainsi la couvrir. *

l8aacson, notaires publics, à Montréal, déposé pour enregistrement» et enregistré au bureau d'cnregibtnment de Montréal, le mardi J4 juin ld7:J.

u L'an miî-huit-cent-soixante-six, le douzième jour de novembre, en présence dos notaires soussignés, a comparu George-Etienne Cartier, etc. . ., lequel nous a requis de recevoir le testament ci-dessous :

u 1° Je recommande mou âmo à Dieu, etc ....

u 2° J'ordonne le paiement des dettes, etc.

« 3° Je délire être inhume à Saint-Antoine de Verchères, etc., ou à Montréal.

" 4° Je lègue a mes sœurs, etc.

*< 5° id. id. etc.

" Je lègiivj au curé de Saint-Antoine, etc.

" 7° Je donne et lègue à Demoiselle Luce Cuviliiers, de la cité de Montréal, n! le majeure et usant de ses droits, pour être employée comme elle l'entendra, et à la condition qu'elle fera dire vintçt-cinq messes basses pour le repos de mon âme, par les prêtres du Séminaire de Suint-Sulpice de Montréal, la somme de cent cinquante louis, la priant, en autant qu'elle le pourra, de donner bon avis à mes deux tilles, ou à mes exécuteurs et ndéi-commissaires dans l'intérêt de mes filles, m'étunt convaincu, d'après ce que je connais d'elle, et d'après la sagesse et la prudence dont elle a fait preuve dans l'éducation de sa nièce Mlle Syines, qui avait été commise à ses soins, que

• L'histoire ne saurait accepter tous les éloges contenus dans l'oraison fun bre de Sir George-E drtier. prononcée par un de nos prélats les plus disting »ij . Le style du pan:igoriquee3t comme cc.tii desépiUphes. et ne contient que dus louanges ; d'ouest venu, par rapport aux cpitaplies, le proverbe que l'on connaît.

Sir George-E. Cartier ;i gravé lui-mêine son nom dans l'histoire du pays. Pendant vingt-cinq ans, il y a occupé le premier rang parmi ses comtemporains, et pendant les vingt dernières années de sa vie, il a guidé les destinées du Canada avec sou ami et collègue Sir John A. Macdonald. Tous deux ont dominé eu grande partie par le support de la Province de Québec. La preuve de leur commune habileté à conduire les hommes, se trouve dans le fait que l'un d'eux, grand maître des Francs- Maçons, et orangiste, ait été soutenu et adulé, pendant trente ans, comme premier chef par la catholique province de Québec. Sir John-A. Mac-

ses avis, en ce qui concerne mes filles, pourront leur être d'une grande utilité.

" tf° Je donne tous mes biens à titre de fidéi-commis au Supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, mon frère Côme, F. P. Pominville, mon associé, et Maurice Cuvillier, etc., à charge de payer à chacune de mes deux filles une rente annuelle égale au tiers de mes revenus.

"9J Mes exécuteurs testamentaires, en cas de résignation ou de décès de l'un d'eux, auront le droit de nommer un remplaçant, a condition qu'ils choisiront un membre de la famille Cartier, et aussi à condition que telle personne ne sera ni parente, ni alliée de la famille Fabre, c'est-à-dire de la famille de mon épouse, Hortense Fabre, soit du coté paternel, soit du coté maternel. Dans le cas où mes exécuteurs négligeraient de faire telle nomination, alors l'autorité judiciaire devra faire telle nomination, à condition que telle personne à choisir ne sera ni parente, ni alliée de la famille Fabre.

u 10° Le surplus sera placé en propriété, etc.

" 11° Les meubles et immeubles sont déclarés insaisissables, etc.

" ]i2° Jrai pourvu par mon contrat de mariage, qui comporte séparation de bien entre mon épouse, Hortense Fabre, et moi, au soutien de ma dite épouse après ma mort, ce qui est la raison pour laquelle je ne lui fais aucun legs par ce testament : aussi, comnv4 elle n'a rien reçu de son père ou de sa mère, je compte qu'elle devra en justice

donald, qui paraît assez indifféreut en fait d'opinions religieuses, est devenu un des piliers de l'Eglise, ainsi que ses amis le lui disaient en riant ; mais celui-ci, toujours fin et prêt à la répartie, répondait : " Yes, but an " outside pillar."

Nous terminerons nos remarques sur Sir George-E. Cartier, par une appréciation de son caractère comme homme privé.

Disons tout d'abord que c'est en vain qu'on essaie de faire la distinction du caractère de l'homme public de celui de l'homme privé. L'histoire doit le peindre en

partager également avec ses frères et sœurs dans les biens de son père et de sa mère, mais si elle ne partage pas également dans les biens de ses père et mère, les legs que je fais par le présent testament à mes filles seront diminués dans la proportion que leur mère recevra de moins dans la succession de ses père et mère; et dans tel cas ; je lègue la diminution des legs faits à mes filles, à mon frère Côme et à nv;s deux sœurs et à leurs petits enfants, et avec substitution.

" Je défends et prohibe qu'aucune de mes filles n'épouse en mariage aucun membre ou allié de la famille Fabre, soit du côté paternel, soit du côté maternel, et si aucune d'elles ou toutes les deux le faisaient, elles perdront le legs que je leur fais et a leu s descendants par le présent testament, etc., et je leur substitue mon frère Côme et mes deux sœurs. Mes exécuteurs laisseront en jouissance à mes deux filles, si elles n'encourent pas la perte de leur legs comme il est cihaut mentionné, l'épargne en argent qui m'a été présentée par mes amis et mes constituants en reconnaissance de mes services publics ; et je veux et ordonne que si un de mes petits-fils respectant et chérissant ma mémoire politique, et qui ajoutera à son nom de famille celui de Cartier, devra avoir jouissance et possession de la dite épargne : si mes deux filles décèdent sans enfans, etc , je leur substitue mon frère Côme et m'es deux sœurs.

" Le présent testament, etc , numéro vingt-six mille neuf cent sept (Ko -J0 UOT ) du réperto re de T. Doucet, N. P.

son entieT, tel qu'il a été et qu'il se présente. Sans doute qu'on doit respecter la vie privée chez l'homme vivant, et que, si le fonctionnaire d'Etat s'acquitte honorablement de son emploi, et surtout s'il y apporte la probité, on ne doit pas aller scruter les détails de sa conduite dans son intérieur, pourvu qu'il n'affronte pas l'opinion. Mais après sa mort il entre dans le domaine de l'histoire. Il est un et indivisible dans sa personnalité, et doit être jugé dans son ensemble. Son devoir était de donner, non seulement l'exemple des vertus civiques, mais aussi l'exemple d'une moralité sans reproche.

Dans sa vie privée, Sir George-E. Cartier n'a pas été un bon époux ; comme père, il devait un meilleur exemple à ses enfants ; il a brisé ses liens de famille. Grivois dans son langage, licencieux dans ses mœurs, il n'a pu tenir cachées ses infidélités conjugales. Kancunier, il a porté la haine des siens jusqu'au delà de la tombe. Son testament est un affront infligé à sa famille : toute la honte en retombe sur le testateur. Lady Cartier et-ses filles sont demeurées en Europe depuis la mort de Sir George. Pendant un certain temps, nous a-t-on assuré, elles ont renoncé à porter son nom, et ont repris le nom maternel. Les deux filles de Sir George, ses seuls enfants, ont ressenti toute l'injure faite à leur mère. Elles ont vécu toutes trois ensemble à l'étranger, dans l'isolement et la gêne, Sir George n'ayant pas pourvu suffisamment à leur subsistance. Les demoi-

selles Cartier ne sont pas pourvues par mariage. "Elles n'ont pas voulu accepter le legs de Vépargne, mentionnée dans le testament, aux conditions stipulées, et cette épargne, présentée comme marque d'estime à M. Cartier par ses amis politiques, est demeurée à Montréal.

L'attention de Sir John-A. Macdonald fut attirée par un député libéral, que nous pourrons nommer au besoin, sur l'état de pénurie de Lady Cartier. Il lni écrivit à ce sujet, peu après l'allocation de $10 000 destinée, par le Parlement, à l'érection d'un monument à Sir George, et lui suggéra, au lieu d'élever de suite le monument, de payer en attendant, à sa veuve, l'intérêt de la somme votée pour cet objet. Cette suggestion fut adoptée, et maintenue jusqu'à l'année dernière, qu'une somme de 81200 a été accordée dans le budget sous forme de pension à. cette veuve doublement malheureuse.

Letellier gagnait à être onnu dans l'intimité ; son premier abord était froid, parce qu'il imposait. D'un commerce facile et aisé, il s'est fait de nombreux amis, et il les a conservés ; des adhérents formes et des partisans dévoués, qui ne l'ont pas abandonné.

Il oubliait facilement l'acrimonie qui naît des débats parlementaires et du choc des partis. Au Sénat, quoiqu'il ait guerroyé longtemps d'estoc et de taille, il n'a

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pas laissé de rancunes personnelles. Gomme chef de eon parti, ses rapports avec Sir Alexander Campbell, leader du Sénat, et leur correspondance, démontrent l'attitude chevaleresque de deux hommes faits pour jouter loyalement. *

Letellier n'était nullement rancunier de son naturel, et l'eût-il été, sa raison politique eût remédié à ce défaut, plus nuisible aux hommes publios qu'à tous autres.

Même à l'époque de sa destitution, après qu'on eut épuisé contre lui le vocabulaire des injures, jamais il ne se permettait de récriminations, et il faisait taire ses enfants dès qu'ils s'oubliaient à ce sujet. Il témoignait, par un dédain calme et paisible, du peu de cas qu'il faisait de ses ennemis. Quoique- la disgrâce éteigne ordinairement les haines et les jalousies, il n'en fut pas ainsi à son égard.

Qui aurait dit, à voir sur l'estrade ce tribun en verve, que, sous ce regard de feu et ces traits durs, s'abritait un cœur tendre, doux et compatissant. Cependant rien n'était plus vrai pour ceux qui l'ont connu et vu de près, surtout dans l'intérieur de sa famille.

C'est là qu'il était plein d'ammenité, hospitalier, bon compagnon, joyeux convive, causeur agréable et intéres-

• You are always so fair whm y ou fight me, that I am induced ta appeal to you, etc. May 10, 1870. Lettre de Sir A. Campbell à M, Letellier.

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tant. Son esprit était orné et cultivé ; les auteurs classiques, anciens et modernes, qu'il possédait bien, avaient dévelopi>é chez lui un goût sûr; ses études étaient variées et pleines d'actualité, car il suivait de près les divers progrès modernes.

A Spencer- Wood, il se plaisait à réunir les hommes de lettres, et y avait installé les ouvrages des auteurs canadiens. Notre écrivain si spirituel M. Buies, dans ses Chroniques, a fait une peinture au vrai de la franche gaieté et de l'esprit gaulois qui animaient ces réunions, où se rencontraient MM. Fréchette, le Dr Larue, Marmette, Faucher de Saint- Maurice, Buies, Oscar Dunn, etc., etc. .Deux voisins, l'abbé Audette, dont les connaissances scientifiques sont justement appréciées, et M. Le Moine, qui a mis en relief avec succès nos vieilles annales, avaient leurs petites entrées au château, et en étaient devenus les habitués.

Sous l'aspect religieux, Letellier n'était pas un dévot, mais il était loin d'être ce dont on l'a tant accusé, un libre-penseur ou un esprit fort; au contraire il avait un fonds de religion qu'il a toujours gardé. Il n'y a pas à se cacher qu'il avait plus étudié les hommes illustres de Plutarque que la vie des Saints, dont quelques-unes des légendes lui paraissaient racontées avec trop peu de sobriété pour la critique et le réalisme moderne. S'il n'a

pas toujours été ce qu'on appelle un pratiquant, il en doit être blâmé. Mais on a fait plus d'efforts pour le pousser hors de la bonne voie que pour l'y faire rentrer. Et il n'appartenait pa3 à la gent ennemie et hypocrite qui le vilipendait, et que lui, de son côté, méprisait de toute la hauteur de son dédain, de lui jeter la première pierre. , Si leur intention eût été droite, ils auraient dû le, Tappeler charitablement à la docilité par de douces et insinuantes paroles. Plus d'un ministre de l'Evangile, n'aura-t-il pas à répondre" de trop peu de mansuétude ? . " C'est au pasteur à ramener la brebis en l'avertissant de ses erreurs, et non à la poursuivre de sa colère."

Les détracteurs de M. Letellier seront bien surpris de voir et d'entendre des témoins tels que le Révérend M. Delâge, ancien curé de l'Islet, et son vicaire M. l'abbé Frenette, attester de leur grande édification, au sujet des sentiments de foi et de vraie piété qu'il a manifestés devant eux en paroles et en œuvres

C'était en 1868, à l'Islet. Le fils aîné de M. Letel- ' lier, âgé de 11 à 12 ans, et élève du collège des Frères, y tomba gravement malade en mai, époque vers laquelle il devait faire sa première communion. Son père accourut aussitôt auprès de son enfant, qu'il aimait avec tendresse, et sur lequel il fondait les plus belles espérances, à cause de ses belles qualités et de ses talents brillants. Le médecin ayant déclaré que la maladie /était incurable, que l'enfant n'avait que peu de temps

à vivre, et qu'il était trop faible pour être transporté chez lui, le père s'établit au chevet du lit de son enfant. Il voulut le préparer lui-même à la mort et à sa première communion. Dans l'accomplissement de ce devoir, il déploya un zèle si grand et une foi si vive, qu'il édifia tous les assistants, qui en témoignent encore aujourd'hui.

Pendant deux longs mois, il continua sa tâche, étant parvenu à faire accepter à son enfant, avec une résignation chrétienne, la mort qui l'attendait Ce fils expira dans ses bras, muni pour la seconde fois de la sainte communion, en viatique. La douleur de M. Letellier, qu'il avait dominée jusque-là par son devoir, éclata, et l'affecta profondément. Nous citons ce fait, entre autres, pour démentir la calomnie dont il a été trop souvent

assailli.

Nous venons de prononcer le mot calomnie : ce vice est tellement entré dans nos mœurs qu'il a été signalé à maintes reprises, par nos autorités religieuses, comme un des grands désordres de notre société.

Pendant un temps, il suffisait d'être libéral pour devenir un bouc émissaire. *

• A l'occasion de ses premières élections, M. Pelletier, maintenant Béa&teur, fat accusé, par un des curés du comté de Kamouraska, d'être un franc-maçou ; jamais, malgré les preuves les plus manisfestas qu'il lui donna, il ne pût dissuader ee curé de sa fausse impression. Celui-ci au lieu de se rétracter, répéta ouvertement à M. Pelletier, devant témoins : " Je l'ai dit, et ,e le tiens pour dit, tu es un franc-maçon."

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Les préjugés et les préventions n'épargnaient pas même certains membres du clergé, qui laissaient entrevoir des tendances vers le parti libéral. Ils étaient pointés du doigt et mal notés. On n'a pas craint,' h ce sujet, d'attaquer des Evoques. Gomment, après cela, M. Letellier aurait-il pu échapper à la malveillance d'ennemis qui ne le connaissaient que d'après des ouidire, et des calomnies qu'on ne cessait de vomir contre lui. On a même abusé de son hospitalité à Spencer- Wood pour, répandre des rapports mensongers sur sa sobriété. Toute sa domesticité vit encore, et les habitués de la maison sont là pour donner un démenti formel aux calomniateurs, dont plusieurs sont trop connus, et habitent des maisons de verre.

Quand il s'agissait de se prononcer ouvertement comme catholique, M. Letellier ne craignait pas d'affirmer hautement ses devoirs comme teL Dans la première année de sa nomination eomme Lieutenant-Gouverneur, les membres de l'association des francs-maçons de Québec et Lévis le prièrent de les honorer de sa présence à un bal que, suivant leur coutume, ils donnaient à l'ouverture de l'hiver.

M. Letellier, sans se cacher l'impopularité de sa démarche, répondit par un refus à cette invitation.

Au milieu de toutes les querelles politico-religieuses

qui ont occupé tant d'espace dans le journalisme de la Province, sous prétexte de défendre l'Eglise, M. Letellier eût désiré voir renfermer dans les écoles la plupart de ces discussions, qui rabaissent une nationalité aux yeux des autres, et qui attirent le mépris des sages, lorsque Ceux-ci voient au travers du voile l'esprit qui anime ces écrits, dont les auteurs sont plus fanatiques qu'éclairés, et plus ambitieux que chrétiens.

Une qualité morale qui distinguait M. Letellier, et pour laquelle il est un exemple à citer, c'est son grand respect pour les femmes, et son extrême réserve à leur égard. Poli, courtois, gracieux, aimable en leur compagnie, qu'il recherchait, il était d'une sévérité austère dans ses mœurs et irréprochable sur ce point. Plus d'un lecteur se moquera de cette rigidité, car c'est une vertu qui n'est pas à la mode, surtout pour ceux qui ont escompté leur jeunesse. Lui n'eut toute sa vie qu'un seul et unique amour.

Sa prudence paternelle vis-à-vis de ses enfants paraissait extrême, et le portait à les éloigner trop des plaisirs et des amusements du monde, qu'il redoutait, et dont la frivolité était antipathique à ses goûts.

Simple et uni dans sa mise, il ne s'occupait aucune-

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nient de Techerche ou d'élégance sur sa personne o»* dans sa maison. La seule apparence de luxe qu'on lui ait vue était son équipage de gala, où se Te vêlait son goût prononcé pour les chevaux.

Au physique, M. Letellier était doué d'une stature haute et large, annonçant une force herculéenne ; son geste était digne ; sa prestance belle et imposante ; son port de tête fier, posait avec aisance sur ses robustes épaules ; ses traits réguliers étaient fortement accentués; son nez grand et aquilin, aux narines fortement ouvertes, semblait indiquer un flair particulier. Son œil d'aigle, clair et vif, flamboyait sous ses épais sourcils noirs. Quand il s'animait, il était difficile d'en soutenir la rencontre ; et lorsque son regard inquisiteur plongeait en avant, il pénétrait dans l'âme et paraissait y lire. Habituellement son œil était doux et limpide.

" Si l'art de la parole consistait uniquement à entraîner les masses et à soulever les assemblées du forum, Letellier avait une force d'éloquence peu commune." C'était là sa vraie puissance, qui l'a bien servi. Sous ce rapport, il ne cède parmi nos compatriotes qu'à Papineau. Il a fallu les efforts combinés du pouvoir et du clergé pour le tenir en échec.

Tribun populaire, ses accents patriotiques, aidés d'un verbe facile et sonore, passionnaient son auditoire, et

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les phalanges des libéraux poussaient des hourrahs frénétiques à ses bouillants appels. Tour à tour passionné, grave ou sarcastique, parfois trop aoerbe, il avait l'art de réduire à sa plus simple expression, et à la portée du peuple, la cause de son adversaire. Il en faisait voir clairement les côtés faibles.

Imperturbable dans son sang-froid, il sondait à IV vance l'esprit de son auditoire ; c'est ce qu'il appelait l' lui tftter le pouls," pour trouver le ton de l'assemblée. Il avait étudié et cultivé de près l'habitant de nos campagnes, il savait quelle note faire vibrer dans l'occasion et suivant les temps et les lieux. Alors sa parole, nette, mâle et convaincue, son raisonnement sûr et ferme, lui gagnaient un- ascendant qui maîtrisait les masses. "Sans cela, disa.t-il, point de succès. Il faut rester niaître de l'assemblée." Aussi, on n'a pas encore oublié le dicton populaire : " Letellier, avec sa parole, peut tenir tête à l'argent de Chapais."

Une tactique à laquelle il avait recours, et qui lui a souvent réussi, consistait à diriger le feu de sa porole sur une tête à convaincre qu'il visait à dessein dans la foule. C'est sur cet auditeur qu'il lançait l'éclair de son regard, pour le magnétiser et le soulever sous l'effort d'une véhémence magique, jusqu'à ce que l'ayant enfin convaincu, entraîné, il parvenait à lui faire déborder son enthousiasme autour de lui. Cette habile manœuvre faisait l'effet de l'étincelle électrique qui produit l'explosion.

Sur le parquet du Sénat, le tribun s'effarait. Plus compassé, plus didactique, il abordait son sujet de front, en saisissant aussitôt l'ensemble et les détails, et dé* ployait une argumentation vive, serrée et concise. La première impression qu'il créa à son entrée en parle* ment lui fut favorable ; il montra dès lors les qualités qu'il devait développer plus tard. " Il se servait de la " langue anglaise, qu'il parlait assez facilement, * dans " des occasions importantes, et pour ne pas manquer " l'effet d'un argument, d'une déclaration de principes ; " mais il discourait généralement dans sa langue mau ternelle, alléguant avec raisQn, comme devraient le " faire tous les députés français, qu'il était ridicule à " un anglais parvenu à la position de député du peuple, u d'ignorer, dans ce pays où il y a plus d'un million de " français, cette langue française qu'en Angleterre tous " les hommes instruits, politiques ou autres, tiennent " à honneur d'apprendre, et se font une jouissance de " parler. **

< * * Rien ne prouve mieux le bon naturel d'une personne que l'attachement de ceux qui l'entourent. Si c'est un chef de famille, ceux qui se trouvent en contact immé-

* Oh et comment M. Letellier avait-il appris la langue Anglaise, qu'il écrirait cor. ectement, comme on peut le voir par sa correspondance officielle ? personne ne le sait

•• Le Canadien, 8 février 1881.

diat et journalier avec lui ont bi'mtôt établi leur jrgemtnt, et di'cidé de la jnrt à fa in de ltur tMin.i tt de leur affection. Les dune.- tiques, serviteurs et employés de M. Letellier aimaient singulièrement à le servir. Plusieurs sent demeurés à son service pendant de longues années. Son h ineur ('gale, sa bonhomie, sa condescendance sans faniili rite, et surtout sou esprit de ju ti- v, leur inspiraient lu lespect et l'attachement.

Noua i ouïrions, si nous ne. craignions pas d'entrer daus di-î> détails de famille trop intimes, citer, de la paît de ses tionua ques, des tiaiis de dt \o\ tuant qui sont touchants ji squ'aux larmes ; eu particulier, certaius traits qui ont eu lieu après sa chute, et surtout à l'époque de sa mort. De tels actes, si rares aujourd'hui, honorent les serviteurs autant que le maître.

Aussi, un des devoirs que M. Letellier inculquait davantage à ses enfants, et qu'il leur a mis même par ^crit, est l'égard que l'on doit aux domestiques et aux serviteurs. "Traitez-les bien, leur disait-il; cela leur 11 donne du cœur pour supporter leur dépendance et le " travail. N'oubliez jamais qie ceux qui vous servent " vous donneut leurs sueurs, et dépensent leur vie à votre '* profit. Ils ne sont pas vos égaux socialement parlant, " mais ils sont vos semblables, et aux yeux du Grand " Maître souvent vos supérieurs. Protégez-les toujours." Il n'est pas étonnant qu'en se guidant d'après ces principes, M. Letellier se soit attaché ses serviteurs.

Eu voici m nxMii:>!'î entre bien d'autres. Quelques jo irs après avoir quitté S^iuer- Woo l, il s'était fait coud lire au débarcadère par son fidèle cocher Louis Caron, qui l'aimait autant qu'il en était aimé, et dont il était sur le point de se séparer. L mis lui fit ses adieux, en ij > itint c> nbuu il ivgnttiit que ce fût la dernière fois qu'il m ^n lit un si bon maître. "Louis, lui dit " M. Litelli'r, qui lès lors prévoyait que sa fin n'était " pas éloigné ■*, la poch une fois que vous nie mènerez, je " ne vous verrai pas." Celte parole alla au c '».;r de Louis: l bon domesti |iie comprit que c'était une manièrj in liivcte île lui douanier de le conduire en terre; et il se le promit eu lui-même. Aussi, dès qu'il apprit Li unr dj M. LîtjlliT, il alla trouver le chef du dé- I» ut m 'in d >ut il déjiendait car depuis peu 'lavait obtenu un emploi dé messager), et il lui deru.nida la parmi-siou de se rendre à la Rivière-Ouelle ponr les f murailles. Après avoir raconté l'incident dont nous venons de parler, il ajo ita : " Je ne puis me dispenser " d'aller rendre le dernier devoir à mon ancien maître. " Il faut que vous m'accordiez cette faveur ; car, malgré " «pie je sois pauvre et que je n'aie que mon humble em- " ploi jour vivre, moi et ma famille, je le sacrifierais " plutôt que de n'y pas aller." * En effet, ce fut »<» bon Louis Caron qui conduisit le char funèbre aux obsèques de M. Letellier.

* L'i chef ci i léparterm it a a't le' ère r aîsez cl»vé pour reoiaattre la ^iu«ka**t«j 4t> Loa.*, «t lui awMrXt v^loiit.an sa deuuuid*.

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