CHAPITRE QUATRIÈME
Election de 1850-51 dans Kamouraska.— Mandat impératif. — Letellieï choisi comme candidat - M. Chapais. — Letellier élu.— Une faute d'omission. - Session de 1*51. — Baldwin. - Lafontaine. — Papineau. — Ministère H incks-Morin.— Elections générales. — M. Chapais élu.— Contestation du mandat. - Elections générales de 1854.— Fraudes électorales— Election de M. Chapais annulée — Réélu en 1855 et ltt.TT.— Election de Grandville en J8ÔU. — Letellier élu conseiller législatif.
Nous avons déjà dit que la mort de M. Marquis avait créé une vacance dans la représentation du comté de Kamouraska, vers l'automne de 1850. Plusieurs noms de citoyens marquants circulèrent bientôt dans le public pour là remplir. Quoiqu'il ne restât plus qu'une session pour terminer le troisième parlement, cependant le cowAté constitutionnel de la réforme et du progrès, organisé en 47, avait réveillé l'attention du peuple, et donnait un intérêt particulier au choix du candidat. On désignait entre autres l'honorable Amable Dionne, Jean-Charles Chapais, Letellier de Saint-Just, Alexandre Fraser, Michel Lebel, tous du comté, et François- Real Angers, avocat distingué de Québec.
M. Chapais était gendre de M. Dionne, dont la fortune et l'influence étaient considérables. Fort de son
appui, il prépara les voies sans bruit, pour remporter l'élection par acclamation. La perspective d'engager une lutte sérieuse n'était pas plus attrayante pour lui que pour les autres aspirants, vu que le Parlement tirait à sa fin.
M. Letellier ne tarda pas à découvrir cette manœuvre, et adopta une tactique toute différente. Il se traça un plan qu'il arrêta pour toujours dans son esprit, en prenant carrément pour base le sentiment populaire. Dans ce but, il résolut de faire un appel au peuple sur le choix du candidat, et il fit convoquer une assemblée au chef-lieu du comté. On ne voulut d'abord s'arrêter à aucun choix, mais on procéda à formuler un programme en rapport avec les besoins du comté et du pays, programme qui devait servir de guide au mandataire. On est quelque peu surpris d'y rencontrer, entre autres articles, la protection de V agriculture et de V industrie 'manufacturière. Cette idée devait attendre plus d'un quart de siècle avant d'être adoptée.
Ce programme était indépendant du journal Y Avenir, et en dehors du mouvement annexioniste inauguré en 1848. *
• Les résolutions adoptées par l'assemblée du comté, et sur lesquelles il était b.isé, furent rendues publiques, et se trouvent danj le Journal de Québec du 14 janvier 1851. Elles sont inoffensives, et plusieurs d'entre elles n'offrent qu'un intérêt de localité. L'abolition de la tenure seigneuriale, l'élection des conseillers législatifs, l'éducation gratuite du peuple par L'Etat; tels en sont les points saillants.
La part active et prééminente que prit M. Letellier dans la discussion du programme, les vues claires et nettes qu'il exposa, créèrent une impression favorable. La délégation de dix personnes de chaque paroisse à qui fut confié le choix du candidat, désigna M. Letellier. Celui-ci accepta d'autant plus volontiers le mandat impératif qui lui fut remis, que lui-même en était en grande partie l'auteur. *
Nous blâmerions dans tout autre cas l'acceptation d'un mandat impératif. En Angleterre, M. Edmund Burke, élu à Bristol, refusa de se soumettre aux exigences de ses constituants, et affirma hautement sa position de représentant de toute la nation, au lieu de descendre à celle de simple délégué d'une circonscription électorale.
M. Chapais, décontenancé poyr le moment par ce choix et déçu de son attente, hésita avant d'aller plus loin. Mais il avait fait trop de chemin pour reculer. L'espoir du succès, l'orgueil humilié relevèrent son courage.
Deux autres candidats, écartés comme lui, M. le docteur Marquis et M. Martineau, tous deux du comté et grands amis de M. Letellier, se trouvaient blessés dans leur amour-propre. M. Chapais les gagna à sa cause. Cette défection fournissait un appoint à M. Chapais, et l'engagea à braver le sort, contre le vœu arrêté publiquement.
• Voir le Journal de Qitébec, Dec. 1850, au 4 février 5 1.
Dès lors commença, entre les deux candidats, cette lutte devenue légendaire, qui a tranche en deux partis rivaux et irréconciliables les électeurs de ce comté, les Chipais et les iMeUier.
M. «Jean -Charles Chapais {devenu depuis ministre et sénateur) est né à la Eivière-Ouelle eu 1812, Marchand à Saint- Déni», de la Rivière-Quelle, IL Chapaîa y faisait un commerce prospère, et, pour noua servir d'une réclame publiée alors, jouissait vraiment " d'une haute " respectabilité, ri1 une influence bien méritée, d'une ins- " traction libérale et soignée, d'une probité exemplaire, " pout lui mériter les honneurs d'une élection par acil cliimatioii,"
Plus Agé que M. Letellîer, il au mît dû être ce semble plus mûri que lui, s'il n'eût été* entraîné par plus d'ardeur et d enthousiasme. Il joignait à une noble ambition une activité fébrile, et un travail sourd et constant vers le but qu'il voulait atteindre, en devenant un personnage dans le monde politique. Le succèa a couronné ses efforts. Plus adroit que son riyal* il choisit le terrain sur lequel il parvint à l'amener, terrain brûlant, maîtrisé par l'élément religieux, et envahi à la fin par le flot populaire, après avoir été endigué pendant plus d'un quart de siècle.
Digne rival de M. Le tel lier dans les joutes oratoires, il se mesurait, bien avec lui, jusqu'à ce que, emporté par sa fougue et lancé avec violence dans la discussion,
il perdait son sang-froid. Alors son langage devenait moins mesuré, et sa voix, trop montée, ne suffisait plus pour exhaler l'ardeur dont son âme était pleine. Il s'épuisait vite par trop de véhémence. M. Letellier ne manquait pas le coup, chaque fois qu'il le pouvait, pour le faire arriver à ce diapason, et pour mettre à profit ce côté faible de son adversaire.
Après les diverses victoires électorales que M. Chapais a remportées, il est singulier qu'il se soit presque toujours tenu à l'écart dans les débats parlementaires, et même dans la société à Ottawa. Une timidité naturelle, qu'on n'aurait pas soupçonnée chez lui, en est la cause. Ce genre de vie trop retirée a fini, en se prolongeant, par dégénérer en une espèce de sauvagerie. Cette timidité produit chez lui des répugnances et des antipathies qu'il avoue candidement ne pouvoir surmonter. Depuis qu'il a cessé d'être engagé personnellement dans les luttes électorales, son étoile a pâli. Il s'est trop effacé. Pendant des années, il avait grandi de toute la hauteur de son antagoniste. Ses victoires presque continuelles sur M. Letellier auraient dû lui assurer un prestige considérable ; mais au fond, son chef Sir John A. Macdonald, ne lui en a jamais accordé un véritable crédit, parce que l'élément d'appui de M. Chapais n'était qu'un instrument matériel dans les mains de l'habile ministre, qui savait bien en tirer parti. Mais il voyait aussi que cet appui du clergé ne donnait pas à M. Chapais cette
82 IKTÎLIIER DE PÀIKT-JTST
prise sur le peuple que lui, Sir Jobn, aurait désiré tenir jar le ce té laïque, et mite JA. Letellier avait eu le faiie. C'est pourquoi il dévoilait finement *a jeu^ée quand il appelait son collègue clérical my nnn. La longue entente coidiale entre Sir Jtlin et le clergé calholique n'a jamais été qu'or paiente <lllDIlt a11 prtmier, An fond, he had no confidence in thaï &mdtccmme il l'écrivit plus tard avec tin mépris doublé d'ingratitude: " Je n'ai u pas de foi dans cette engeance."
AL Cbavais ouvrit le combat en lançant son programme dans la presse (Journal de Qvéhcc, 4 Janvier 1851). 11 se déclara x ourle ministère tt contre YAvcnii\ Entre nulles articles de ce manifeste, on en remorque un qui frajpe a la distance eu nous gemmes maintenant; cV^t le principe de l'éducation du peuple par l'Etat Quantum mutatvs ab illo ! Qui le croirait aujourd'hui ?
Quoique novice, il ne manqua jas d'habileté, et sut mettre a. profit les moyens et les ressources qu'il avait à sa poitée. Une parenté assez nombreuse et de bonnes alliances dans l'endroit, lui amenèrent un contingent de forces dont il sut disposer avantageusement U Avenir et ses M treize enfants terribles " lui donnèrent l'occasion de faire une adroite diversion, et d'amener le fort du combat sur le terrain religieux, " quoique, dit-il, le sol 11 du comté y fût vierge de la teigne du socialisme, et u immaculé des égoûts de Y Avenir. " [aie)
La rainœ uvre était simple pour l'effet à proluire, et consistait à poser eu " fiomme à boiis principes et re~ " ligieaz, * et à tonuer en conséquence contre cette " troupe de gens forcenés réunis pour renverser Tordre " social " (sic). C'était l'étincelle destinée à allumer nn incendie, car ce fut là l'origine de la guerre religieuse qui devait bientôt embraser tout le comté, et qui, portée sur d'autres points, finit par s'étendre sur toute la Province. Cette tactique, qui ne réussit pas à. la première élection, était d'un aloi plus que douteux en face de la déclaration formelle de M. Chapais, que les doctrines de Y Avenir n'avaient pas pénétré dans le comté, en face de l'acceptation par M. Letellier du mandat impératif qu'on lui avait remis par écrit, et du reproche que M. Chapais lui fit ensuite dans les journaux de n'avoir aucunes " couleurs politiques." -f*
Suivant les formes alors en usage, l'appel nominal eut lieu le 19 janvier 1851. M. Letellier, par un effort oratoire remarquable, y remporta un avantage qui accentua ses chances de succès. Les -anciens, qui avaient connu son père, admirèrent le jeune homme et l'encouragèrent. " Bon sang ne peut mentir," disaient-ils en le félicitant de ce premier triomphe. La lutte devint plus vive que jamais, et les esprits se montèrent, au point que des partisans furent prêts d'en venir aux mains.
• Affiche placardée dam le comté.
f Journal de Québec, 31 janvier 1851.
Si 1ETELLIER DR SÀ1NT-JUST
LJ abolit ion de la tenu m seigneuriale était al 01*9 une des questions qui passion n aient le plus vivement le peuple. M. L-jtellier, neveu et allié tle seigneurs, était expo&é à subir lea attaques i|u\>u dirigeait en général contre eux. Heureusement pour lui que lea seigneurs de l'endroit étaient estimes, et qu'aucune plainte ne s'élevait contre ces derniers Aussi, lorsque, à la dernière heure, M. Chapaia lança contre sou adversaire la flèche du Parthe, le trait tomba sans l'atteindre.
Apièfl deux jours de votation, M. Letellier fut élu par une majorité de 59 voix. Pour noua servir des expressions mêmes de M, Chapais, " ce * triomphe d'un " jeune homme presque inconnu en dehors des limites *■ de sa paroisse, qui avait su mettre à sou profit pour " sou avantage, avec la plus heureuse audace, un cou- " cours de circonstances singulières ; sans passé, sans " couleurs politiques, sans expérience des affaires, qui " se trouve tout à coup porté à la représentation d'un u des plus beaux comtés du Canada/3 piqua au vif 1© candidat vaincu. Il jura de prendre sa revanche, qui n'allait pas tarder, n'étant nullement déconcerté M par " les six semaines de cette incroyable lutte, *f "
Le clergé, non encore travaillé, prit peu ou point de part à cette première élection. M. Letellier n'en comptait aucun membre qui fût rangé de son côté, mais aucun
■ Adresse du M. U tapais, Journal dû Qièht:^ Zï janvier 351. t Idem.
non plus qui lui fût apparemment hostile. On peut dire que généralement, clans la province, le clergé s'était jusqu'alors tenu à l'écart des partis politiques.
Au reste l'élection se pa«sa sans les scènes de rixes, de violences, d'intempérance, et sans les fraudes et manœuvres illégales qui signalèrent les suivantes. Quant à la corruption du vote, on ne saurait dire si elle y fut commencée. Dans tous les cas, M. Letellier, étant sans fortune, n'avait pas les moyens de la pratiquer, l'eût- il voulu.
En examinant, à la distance où nous sommes aujourd'hui, le début de la carrière politique de M. Letellier, on voit qu'il commit une faute d'omission qui lui causa par la suite un tort irréparable. Il n'était pas suffisant, dans les circonstances, d'adopter le programme et le mandat impératif qu'on lui avait remis, et de s'en tenir là. 11 aurait dû, dès le commencement, dégager formellement sa responsabilité de certains articles échevelés du programme de Y Avenir, le scinder et se réserver à luimême l'adoption des mesures praticables et judicieuses qui s'y trouvaient, qu'il approuvait, et qui furent réalisées plus tard.
Dès que M. Letellier, après son entrée dans la vie publique, eût laissé entrevoir ses talents, V Avenir pour se donner du prestige, fut bien aise, de s'emparer de sou nom, et de le mettre à côté de celui de M. Dorion (maintenant Sir À.- A. Dorion, juge en chef de la cour
80 LLTKLLLElt DE SAIST-JU3T
du Banc de la Reine). C'étaient deux beaux noms à inscrire sur sa bannière. Pourtant ni l'un ni l'autre n'avaient de tendances au radicalisme, à la démagogie et à V irréligion, dont on accusait le rédacteur de l'Avenir. Leur conduite dans le cours de leur vie publique et privée est là pour le démontrer,
Le Parlement fut convoque pour la 20 mai 1851, et M. Letellier fut présenté, suivant l'usage, par deux parrains. Il choisit deux libéraux bien connus, MM. Cliauveau et Palette, ce dernier depuis juge aux Trois- IMvièrù*. C'était l'indice do sa vraie couleur politique. Il l'a conservée de nom et de fait Mais on ne peut pas en dire autant de ses deux collègues. M, Chauveau, alors plein d'avenir, était très lié avec M. Letellier, et leur amitié était fondée sur une estime réciproque.
Les divergences dans les mille chemins qui s'ouvrent dans 3a carrière politique, les ont amenés parfois à se rencontrer face a face et à mesurer leurs forces. Mais tous deux ont prouvé, par leurs actes, que les sentiments qui ont pris racine dans les cœurs bien nés, sont plus forts que cet antagonisme qui naît de causes éphémères : ces causes peuvent paraître grandes pour l'heure, mais en peu de temps, elles diminuent à vue d'ceil.
Le premier vote que M. Letellier fut appelé à donner eu chambre révèle un esprit déjà prépavé à un discerne-
ment raisonné des attributions administratives. Il s'agissait de l'affiiination d'un principe important, aujourd'hui parfaitement reconnu. Un membre de l'opposition, M. Boulton, proposa d'empêcher tout emploi des deniers publics sans la sanction préalable du Parlement. M. Letellier vota contre le ministère, et M. Chauveau fut le seul canadien-français qui se rangea avec lui. M. La font ai ne admettait le principe et le suivait en pratique, mais il ne voulait pas lier l'administration pour les cas soudains et d'urgence imprévue. Aujourd'hui on y supplée par un bill d'indemnité, que les ministres s'empressent de demander aux chambres à leur première réunion. Messieurs Chauveau et Letellier eurent le tort de ne pas persister jusqu'au bout, et revinrent à l'opinion de M. Lafontaine, qui fit rejeter le bill.
Le nouveau député prêta une attention suivie aux débats de la session. Ami sincère du peuple, implacable contre les abus, il prit sans gêne son franc-parler, quoiqu'il donnât son concours au ministère Lafontaine- Baldwin. Mais, comme la plupart des nouveaux venus, il consultait de préférence son propre jugement, sans se lier absolument", malgré son profond respect pour M. Lafontaine et sa grande confiance en M. Baldwin. Il n'avait pas encore acquis l'expérience de l'impérieuse et inévitable discipline de parti, qui domine en parlement, au Canada, avec une rigidité qui étouffe trop souvent les dictées saines de la raison.
88 LETKLLTER DE BÀINT-TOST
Sa hardiesse étonna les vieux de l'ancienne école. On connaît le respect que les anglais attachent à l'autorité de ce qu'ils appellent les précédents. Pans le cours d'un débat, on lui objecta qu'il n'en montrait aucun à l'appui de sa proposition, "Eh bien, répondit-il, s'il n'y * en a pas, noua en ferons mi ; ce sera le premier, puisqu'il " en faut nu pour apprendre à penser par autrui." Cette idée d'innovation et d'indépendance, qui aurait été applaudie devant une chambre française, causa presque un scandale, d'autant plus qu'elle provenait d'un jeune député, Mats sa franche allure et la valeur personnelle qu'on lui reconnut effacèrent l'impression qui aurait pu lui être défavorable.
La session fut remarquable par le nombre et l'importance des mesures qui forent soumises, telles que la construction do chemin de fer du Grand Tronc, l'épuration des mandats des députés, l'abolition du droit d'aînesse dans le Haut-Canada, l'abolition des droits féodaux, le retrait des terres réservées au clergé protestants l'adoption du système décimal au cours de la monnaie, l'élection du Conseil législatif, l'augmentation du nombre des députés, etc., etc
M, Merrit y introduisit pour la première fois le projet d'une " Confédération," en proposant une adressa à la Keine dans le but de la réaliser. Ce projet n'eut pas de suite.
M. Le tell1 er, de son côté, y présenta deux mesures,
une poui réduire Tin lemnité sessionnelle des députés, l'autre pour récuser, dan* les cas où les droits féodaux étaient rais en question, les juges qui se trouvaient être en même temps seigneurs. La clôture de la session mit fin à ces deux projets de loi. Il aurait dû confier le premier à un ancien député, pour écarter le soupçon de vouloir leurrer le peuple à l'approche des élections générales. Quant au second, l'expérience a démontré qu'il n'était pas nécessaire, et que l'on pouvait compter sur l'impartialité de ces juges.
Ses goûts pour la chasse et ses observations pratiques à ce sujet, l'engagèrent à faire adopter une loi pour la conservation du gibier.
Cette session est restée mémorable par la démission de M. Baldwin. 11 n'avait pu rallier une majorité hautcanadienne pour maintenir la cour de Chancellerie qu'il avait précédemment établie dansj sa province. Il voulut sanctionner, par sa démission, le principe de la double majorité, qui maintenait eu équilibre les forces de chaque province, et son noble désintéressement lui gagna l'admiration de tous. Ses amis, qui avaient été la cause de sa défaite, firent des efforts persistants pour l'engager à revenir sur sa détermination, mais il demeura inébranlable. On n'a pas encore oublié les adieux touchants que fit à la Chambre le plus vertueux de nos hommes d'Etat, celui qu'on peut regarder à juste titre comme le père du gouvernement responsable, tel qu'il
nous Y a transmis. Son nom est resté comme la plus pure de nos gloires parlementaires.
Peu après M. Lafontaine causa une surprise générale, en annonçant son intention de se retirer de la vie publique, une fois la session terminée. Il n'avait que 43 ans ; il était au sommet du pouvoir, et son astre était encore dans tout son éclat.
Il est difficile d'assigner les causes de cette retraite inattendue du chef le plus fort du parti libéral dans le Bas-Canada. La réticence de M. Lafontaine sur ce sujet n'a pas permis de les connaître. Il s'est borné à alléguer des motifs purement personnels. Nous inclinons à croire qu'il a commencé par être fatigué, puis dégoûté de la carrière ingrate qui s'offre aux hommes publics, dans une colonie où l'indépendance de la fortune n'est pas réunie à celle du caractère. Son esprit n'était pas fait pour l'intrigue, et sa dignité aurait été offensée s'il se fût cru obligé de faire un pas pour capter un vote. Il voyait une certaine cabale se former autour de lui, une cabale qu'il lui eût été facile d'écraser, et qui cherchait à le supplanter. Un mouvement populaire qui se fit contre les droits seigneuriaux, et qui tendait plus à une spoliation qu'à un règlemeut équitable, semble avoir été, après la démission de M. Baldwin, la cause déterminante de sa retraite. Au reste il avait parfaitement rempli sa tâche, et mis les fiuances en bon état. Il se
retirait à l'apogée de sa gloire, prévoyant qu'il ne pourrait le faire plus tard avec autant de prestige.
Cette double retraite, particulièrement celle de M. Lafontaine, allait porter un coup fatal au parti " libéral dans le Bas-Canada, amener la division dans ses rangs, l'entraîner dans la suite à une alliance avec les tories du Haut-Canada, laisser tomber le pouvoir dans des mains moins pures, et rabaisser peu à peu le niveau moral de nos hommes publics.
Jusqu'en 1854, nos ministres étaient demeurés à l'abri de tout soupçon de péculat, de vénalité et de corruption officielle. Depuis cette époque, chaque année a vu se développer chez les gouvernants une corruption et des fraudes qui sont allées en grandissant, pour arriver, par l'abaissement général des caractères, à la catastrophe de 1873, qui a flétri l'honneur national.
Si M. Lafontaine eût pu prévoir seulement une partie des suites néfastes que sa retraite devait entraîner, la résignation du pouvoir eût été de sa part une lâcheté indigne. Il a vécu assez longtemps pour s'apercevoir que, s'il eût continué à tenir le timon de l'Etat, son parti libéral, si vigoureux, n'aurait pas été absorbé par l'élément tory, puis par l'élément conservateur, jusqu'à abandonner son nom de libéral dans la Province de Québec. Son discours d'adieu à la vie publique, au grand banquet que lui donnèrent ses amis à Montréal, démontre qu'il comptait trop sur le patriotisme, l'esprit
de sacrifice, l'abnégation et le désintéressemeut de tous ses successeurs.
Mais, au milieu de l'affaissement graduel des vertus civiques dont nous avons été témoins, il y a des personnages dont les noms sont restés honorables, et que nous devons saluer avec respect, en les montrant comme exemples aux générations futures.
Espérons que nous en aurons encore, des canadiensfrançais purs comme Morin, grands patriotes comme Papineau, intègres comme Sir E.-P. Taché, indépendants comme de Sales-Laterrière, constants comme Geoffrion, irréprochables comme Sir A.-A. Dorion, dignes et fermes comme Fournier, honorables comme Caron, vertueux comme de Boucherville, délicats sur Thonneur et chcvalesques comme Joly, et autres.
M. Letellier considérait comme un rare avantage d'avoir été en rapport intime avec la plrpart de ces hommes.
Il se plaisait à rappeler le souvenir de Lafontaine et de Baldwin, ces deux beaux caractères, qui avaient frappé son imagination au début de sa carrière parlementaire. Il établissait souvent un parallèle à la Plutarque entre ces deux hommes, nos plus grands citoyens à ses yeux, chez lesquels il ne voyait point de faiblesse, et en qui il admirait les nobles dons de l'intelligence et du cœur. Tous deux, doués de qualités différentes, se complétaient l'un par l'autre dans leur action commune : l'un possédant
cet esprit mâle et austère, calme et froid qui impose; l'autre portant l'empreinte de la sincérité, de la candeur et de la mansuétude, qui gagne les cœurs pour convaincre la raison. En faisant l'éloge de ces deux hommes, M. Letellier devenait éloquent dans son admiration.
L'appréciation qu'il faisait de M. Papinean, dont il s'était trouvé le collègue, était moins enthousiaste. Il le voyait descendu de son haut piédestal, et déchu par luimême de sa première grandeur. Son patriotisme et son zèle pour la cause du peuple étaient bien les mêmes, mais mal dirigés. L'expérience ne lui avait rien appris; et depuis l'époque de sa fuite, il était resté station naire. Ses harangues étaient toujours les mêmes, et ses coups portaient le plus souvent dans le vide, parce qu'il n'y avait guère plus rien à détruire de ce qu'il combattait. Il ne comprit pas la nécessité d'adopter le nouveau régime de gouvernement, de l'organiser et d'en tirer le meilleur parti possible. Sa haine et ses préjugés contre les institutions monarchiques de l'Angleterre lui, voilaient les avantages de la stabilité et de l'équilibre des pouvoirs, qui font de son peuple celui du monde le plus librement gouverné.
Défait à Montréal aux élections de 52, il fut élu peu après aux Deux- Montagnes. Son prestige diminuait graduellement. Peu à peu son influence s'effaça. Il se retira enfin à son manoir de Montebelio, pour y couler en paix le reste de ses jours, et les termina avec ses
seules vertus païennes, qu'on ne saurait refuser de lui reconnaître comme possédées à un haut degré. Sa mort, arrivée en septembre 1871. fut loin de créer la seusation à laquelle on aurait pu s'attendre après un tel passé.
On a jeté un voile sur sa fin pour ne se souvenir que des glorieux états de services qui ont rendu son nom impérissable. *
11 est un autre de ses collègues que M. Letellier avait deviné, et dont il avait mesuré la portée du talent et l'étendue des ressources. " Cet homme est destiné, " écrivait-il dès cette époque, à devancer, si Dieu lui " prête vie, tous les autres dans la lice." f C'était le jeune député de Kingston, devenu depuis Sir John-A. Macdonald.
Vers la fin d'octobre 1851, le ministère Hincks- Moriu s'était formé à la suite de la retraite de M. Lafontaine. Il était composé de l'élément libéral du Bas-Canada et de celui du Haut-Canada, avec l'accession du Dr Rolp et de Malcolm Canieron, deux Clear
• Le vieux greffier F.-X. Perrault, bî bien connu à Québec avait fondé et maintenait à ses frais diverses écoles primaires, d*agricul:ure, et d'arts et métiers. Il racontait l'annecdote suivante, avec un plaisir malin, au sujet de V encouragement qu'il recevait du public. Ayant invité M Papineau à visiter se* écoles, il en reçut des éloges si flatteurs et si eue u rageants, qu'il crut pouvoir lui demander une aide en faveur de ses élèves. A sa grande surpiise et ù son vif dé appointements M. Papineau lui rem't un trente to's. Après cette déconvenue, il nest pas étonnant que toute la ville en fit des gorges chaudes.
f Lettre dj M. Letellier à Mme Letellier, du 19 mai 1S51.
Grits prononcés. L'admission de ces derniers provoqua les reproches de M. Cauchon contre ce ministère. Comme journaliste et député, celui-ci combattait les rouges et les grits avec vigueur, et abondait dans le sen3 du clergé. Il profita de h circonstance pour demander eu môme temps, afin de se donner meilleure couleur, une plus grande prépondérance de l'élément français dans le ministère. Il faut croire, puisque des chefs comme MM. Morin, Taché, Caron, Drumniond, et plus tard MM. Cluuveau et Chabot, agréèrent C3tte alliance, qu'elle n'était pas aussi préjudiciable qu'on a voulu la représenter.
Le Parlement fut dissous le 6 novembre, et les élections furent fixées pour la lin du injis, et devaient s'étendre jusqu'à la fin île décembre. Lss vieux tories du Haut-Canada, furent presque tous balayés par les réformistes et les grits. D'un autre côté, les ronges du Bas- Canada subirent plusieurs pertes notables. Papineau, sur le point d'être élu à Montréal, dut sa déïaiie à une habile stratégie de ses adversaires, qui, à la dernière heure, pour sauver la partie, portèrent leurs suffrages en masse sur un seul candidat, M. Badgley. Ils furent secondés par l'influence du clergé. Ailleurs les libéraux avancés, Holton, Doutre, Plamondon, C. Daoust, Fournier, de Witt, J.-B.-E. Dorion, restèrent sur le carreau.
Dans le comté de Katnouraska, la lutte s'engagea
chaudement M. Chapais n'était pas demeuré inactif depuis sa défaite. Il avait su gagner la faveur des divers curés du comté, et s'en était fait des partisans, dont quelques-uns très actifs ; ceux-ci avaient déjà préparé les esprits à suivre l'impulsion qu'ils voulaient leur imprimer, V Avenir donnait des raisons ample* jnenfc suffisantes pour être ostracisé ; mais il ne s'ensuivait nullement que M. Letellïer dût subir le même 501% au moins sans être entendu : car jusque là rien ne pouvait indiquer qu'il appartînt à cette école, M. Chaînais, comme nous Ta vous déjà dit, l'avait même accusé, dans la presse, d'être sans couleurs politiques.
Les attaques du Globe contre les catholiques, que M. Chapais exploitait habilement, donnaient une faveur particulière à sa cause* Il était sur de produire l'effet qu'il eu attendait, en retraçant les liaisons des" rouges " et des " clear grits."
Ce fut alorj qu'un incident que IL Letellier ne pouvait prévoir détermina une ligue ouverte du clergé du comté contre lui. Voici a quel propos. Le curé X. de la paroisse de *** alla assister à une assemblée tenue dans la maison d'un habitant du lieu, pour favoriser la cmdidature de M. Chapais. Dans le cours de la discussion, il se laissait aller à haranguer les électeurs, et dirigea une attaque directe contre M. Letellier, qui n'avait pas été invité à l'assemblée, Un des électeurs présents se permit de lui demander s'il répéterait
ET SON TEMrs 97
devant M. Letellier l'accusation qu'il portait contre lui. Le euro persista, en disant qu'il ne s'en cacherait pas. On fit mander Al. Letellier, qui se trouvait dans le voisinage, et qui arriva pendant que le curé parlait encore. Cjtte subito apparition lui oupa la parole. En le voyant ainsi décontenancé, M. Letellier lui dit d'un ton d'humeur mal comprimée : " M. le curé, per- " mettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas ici à " votre place." Alors l'électeur dont nous venons de parler somma le curé de rester devant M. Letellier son accusation contre lui. Forcé de s'exécuter, le curé le fit de mauvaise grâce, et avec des adouensemeuts tels que l'assemblée ne voulut pas les accepter. Elle se tourna en masse contre lui, et la paroisse de *** est toujours demeurée depuis fidèle à M. Letellier.
Celui-ci crut devoir profiter de l'occasion pour donner au curé une leçon qu'il avait bien méritée ; mais si la semonce était juste, elle n'eu était pas moins maladroite. Puis |u"il enlevait la partie, il aurait dû s'en tenir là, et ne pas donner prise à un ennemi vaincu, qu'une défaite humiliante allait ramener sur le terrain avec des forces centuplées.
Quelques jours après, une réunion de prêtres ayant eu lieu au collège Sainte-Anne, M. X. s'y trouva, et ne manqua pas de porter plainte contre M. Letellier. Il sut si bien assimiler la cause de M. Letellier avec celle de Y Avenir et du parti rouge, que ses confrères furent una-
uimes à faire cause commune conlre M. Letellier, qui, disait-on, attaquait les préires. Cette décision prise ex parte contre lui, ne parvint que plus tard à ses oreilles.
Il est fncile d'apprécier l'énorme influence dont le cierge, jusque là demeuré comparativement neutre, disposait sur une population docile et religieuse. Cette influence allait être consolidée de plus en plus par une entente générale.
Elle était cimentée par un intérêt commun, l'esprit de corps, inie éducation identique et uniforme, des réunions légulicres en conférences, et une convention diocésaine annuelle.
Tous les tfTorts de M. Letellier, le zèle et le dévouement de ses partisans, et l'organisation la mieux combinée pour sa campagne électorale, devenaient impuissants devant uns croisade intangible, aussi bien dirigée dans la chu ire qu'au dehors, partout visible et toujours insaisissable. 11 lui fallait un courage quasi surhumain i our continuer ou recommencer sans relâche le menu.* combat, pendant des années et des années, en ne s'appuyant que sur lui-même, et en fondant son unique espoir sur sa conviction intime que le sens populaire, malgré tout, inclinait de son côté. Il demeura tenace jusqu'à la fin, quoique seul, sans secours du dehors, et toujours sans argent. Jamais il ne céda un pouce de terrain, résolu de conquérir finalement, et de vaincre l'op-
position du clergé. Il sentait qu'il avait la confiance du peuple, voilà ce qui soutenait son cour.ige.
La paitie devenait trop inégale, dès que Vêlement religieux était tourne activement et tout entier contre lui. De plue, son adversaire, pourvu d'amples ressources pécuniaires, était fort de l'appui du gouvernement. M. Chipais devait donc compter sur un succès presque certain. Néanmoins M. Letellier engagea énergiquement cette seconde lutte, qui se termina par une majorité de 51 voix inscrites officiel le ment pour son antagoniste. Il fut donc, en conséquence, déclaré élu.
Mais un examen attentif de la votation convainquit M. Letellier qu'il n'était pas réellement défait. 11 se décida de suite à con'ester le mandat passé illégalement dans les mains de M. Chipais. Citte tâcha était alors plus difficile à remplir qu'on ne peut l'imaginer aujourd'hui. La législation la hérissait de formes et de difficultés sans nombre, qu'il fallait surmonter lentement et péniblement, une à une, si bien qu'il était rare de la mener à bonne fin ; ce qui, dans près iue tous les cas, n'avait lieu qu'au bout de deux ou trois années. Elle était livrée au hasard du choix d'un comité spécial de la Chambre, lequel une fois nommé indiquait d'une manière à peu près certaine, par la prépondérance de sa politique, de quel côté irait sa décision finale. Lorsqu'il s'agissait du sort d'un partisan ministériel, on parvenait le plus souvent à traîner le* procédures en longueur
100 LETELUER DE SAJKT-JUST
jusqu'à l'expiration du Parlement. De sorte que rien n'était plus vrai, quand on voulait disputer à un député sou siège, que le brocard du palais : Possession vaut titre. Eu outre, les frais pour invalider une élection étaient très élevés, et parfois ruineux. Ces diverses considérations, qui se présentaient à M. Letellier, ne l'empéchèrent pas de procéder.
Pendant son séjour à Québec, il s'était fait des amis dévoués, trntre autres M François-Réal Angers et M. Du n bar Posa, avocats distingués. D'eux-mêmes, ceuxci lui offriient gratuitement leurs services professionnels, pour contester l'élection. C'était un secours des plus oji] oit uns pour lui. Les libéraux se sont toujours aidés généreusement dans ces cas.
La requête en invalidation fut donc présentée (27 août 51* ii la chambre à sa première session. Le comité, ayant ( otnmencé ses travaux, fut ajourné au 16 mai 53, par ordre de l'Orateur, et la dissolution des chambres en 1854 mit fin à la contestation.
Cependant ces deux élections avaient déjà soutiré des sommes considérables du bilan de M. Chapais, tandis que M. Letellier en était quitte pour son temps, ses peines et ses discours. Centré chez lui, il oublia sa déconvenue dans les douceurs de la famille, tout en persistant à ne pas lâcher prise avant d'avoir repris le mandat qu'il croyait avoir dûment gagné.
La dernière campagne électorale ne s'était pas faite sans rixes, saus violences, sans fraudes et sans corruption. La requête présentée s'en plaignait d'une manière spécifique. Toutefois ces manœuvres frauduleuses n'étaient que le prélude de celles qui devaient être plus tard pratiquées sur une plus vaste échelle.
Nous avons imputé précédement à M. Letellicr une première faute d'omission. Il aurait dû exposer plus clairement ses vues politiques, en répudiant les parties du programme de Y Avenir qu'il n'approuvait pas. Il est vrai que le même mandat impératif du comté, devait continuer, suivant le sentiment de son parti, à lui servir de guide, A la seconde élection, il repéta la même faute dans des circonstances plus graves ; car il n'avait guère tardé à apprendre la résolution prise contre lui par les prêtres du comté, à la suggestion du curé X, et le motif réel sur lequel cette opposition était fondée. Comme sa conduite parlementaire le dégageait du parti de l'Avenir, il eût dû, en bonne tactique, définir clairement ses couleurs, L'excuse qui pourrait être alléguée pour cet oubli ou cette négligence consisterait à dire qu'une fois le parti clérical décidément rangé contre lui et trompé par les idées qu'on lui prêtait faussement, il lui était inutile de chercher à le désabuser.
Une personne éclairée demeurant alors sur les lieux et à même d'apprécier exactement la situation» en a
donné un nperçu vrai et snccin t que nous croyons devoir citer. '■ Je ne crois | a«, moi, écrivait-elle, que AI. Letel lier soit muge, niais il j asse pour l'être. On dit que V Avenir l'avait traité comme un des siens, et que M, Litelliev ne l'avait pas désavoué, ni répudié. Il paraît que plusieurs de ses amis, connus pour rouges, lui [frétaient luVn des sentiments, des opinions, des pror jet* opposés aux bous jyvii ici pesy et que lui ne les cont redisait pas. Alors le clergé et tous les hoinu tcïs gens ont cru nécessaire, dans l'intérêt oinmun, de s'opposer de toute manière à son élection. — Si je suis bien informé, il n'avait [ms destiné ses couleurs d'une manière assez tranchée, - Quoi qu'il en soit, la j erle de son élection a été un coup terrible jour lui et sa f. mille. Il n'est pas abattu [ ourlant, espérant sans doute de faire annuler l'élection de sou adversaire. En attendant il faut vivre, ut il est sans moyens.'
On voit que M. Letellier eut tort de se laisser compiomettie par ¥ Avenir sans le vouloir, et de permettre dès lovs du donner à son parti le nom de rouge, qu'il eût pu remplacer par celui vraiment approprié de démoci'Ltte, comme tendant, à désigner une nuance moins prononcée dans le parti libéral. La seule appellation de ranges prit a une certaine époque, dans le comté, une acception tellement accentuée d'irréligion, qu'on leur courut sus avec une rage qui rappelle celle du taureau
espagnol se lançant furieux sur la dm] crie muge que le loivador lui présente pour l'affoler. *
Pourtant, dans le comté de Kainouraska, il n'y avait pas alors plus de diftérence dans la valeur morale dus individus des deux camps qu'iui n'en voit aujourd'hui entre les libéraux et les conservateurs dans cj môme comté. Tous deux se valaient et se valent encore sous le rapport des principes religieux. Mais il devait s'écouler trente ans avant qu'on obtînt une déclaration d'une égalité de droits politiques aux yeux du clergé. Durant ce temps, comme le dit Turcotte, "f le parti conservateur a " toujours été soutenu par le clergé et " pan la masse de la population bas-ciiiadieiiue des " deux origines."
A ce propos, il faut observer que le clergé dirigeait directement cette masse ; son action souleva plus tard la question de la légalité de ses moyens d'iniluence, question qui eut tant de retentissement sous le nom d'influence indue.
(•) Lf* trait suivant peint la fore d s prijugc-* don nuis parlons. Le i«on et vénérable eu. 6 B... . «le L .... s trouvait au l.anquet donné lors du 'Je d'il tes 1 ire de in fou latiou du >\vg\i épiscopul de Québ:c, entre deux personunges dont celui de gai ehc était M.RIiêmime, avocat de Québec Après avoir c.iusé longtemps ave son voisin de droite, il fut si intéressé par sa conversation qu il s'enqi it «le *. lihéuuim* du nom de c: vo sin. C'est M F ançois Langelicr iui ré|»ondit-il Le curé
re^ta tout é nhi. u D'apr s ej qu'on m'en a d t, rcpnr.it M. B j'uu-
*' ra's pu cro re qu'il po.'lnit eL*s c irneg et :p ait L* p'ed fuir lui. Mais *' v'est un homm'jco unie un aut.e, et mieux p usant que bL'ii d'à très "
f Lj Canada sous C Un.on^ p. 4J4.
104 LETELLIER DE SAlNT-JUST
Quel que soit le jugement que Ton porte sur le parti libéral, il est permis de se demander si les chefs du parti conservateur étaient bien de bonne foi en jetant les hauts cris contre eux, et en les accusant de vouloir renverser l'oidre social, lorsque, dès Tannée 1857, on a vu M. Cartier tendre la main à M. Dorion, et lui offrir un portefeuille.
Le ministère Hincks-Morin ayant subi un échec lors de l'ouverture du Parlement en juin 1854, Lord Klgin prit le parti de dissoudre immédiatement les chambres, sans qu'aucune loi fut passée pour constituer dans l'an une session régulière, suivant l'usage immémorial dans les annales parlementaires. Le président de l'Assemblée Législative fit, en sa qualité, une remontrance verte, mais pleine de dignité, au Gouverneur, qui dût la subir en montrant un malaise difficile à cacher. Dans le désarroi des partis, le Gouverneur avait cru nécessaire d'eu appeler au peuple au lieu de s'adresser à l'opposition. Celle-ci, en serrant ses rangs, au lieu de les diviser, pouvait commander la situation. Elle manqua i'occasion d'assurer, aux libéraux de toutes nuances, la prépondérance qu'ils pouvaient exercer par un commun accord. Le manque de cohésion a de tout temps causé leur faiblesse.
Les élections g nérales suivirent de près la dissolution du Parlement. La représentation venait d'être portée à soixante-cinq députés pour chaque province,
ET SON TEMrs 105
ce qui donnait un intérêt nouveau aux élections. Elle fniviit entachées, duns un gran 1 nombre de conit's, de violences et d'une corruption éhontée. Le nombre des vol' s ru rrgixtréit dépassa, en certains endroits, celui des habitants, dit l'historien Turcotte. *
Dans Kamouraska, la c mtestation du maniât de M. Chipais avait tenu en hileiue les j)artisans de M. Letellier. Ils se croyaient victimes d'une injustice. Aussi leur ardeur fut telle qu'ils remportèrent l'élection. Mais dans la nuit qui la suivit, les partisans de M. Chipais 'falsifièrent les livres de poil, lui fabriquèrent une majorité apparente de 2 105 voix, et arrachèrent de nouveau, par ce moyen, le mandat des mai us de M. Letellier, qui avait réuni 1797 voix en sa faveur, t Cette élection ne profita guère à M. Chapais, car elle fut invalidée ù la session suivante, et une nouvelle élection fut fixée pour le mois de janvier 1855.
Par suite (le pareilles manoeuvres et des ciiuscs que nous avons déjà mentionnées, la lutte devenait de plus en plus inégale. Une élection isolée est toujours difficile à emporter contre le gouvernement; or le gouvernement
• Le Can'ida sous P Union, p. 217.
f Ce fut à l'occasion de (c;t' élect'on annulé? qu'un des partisans de Al. Chaplin, C... D.... s'étant vu attaqué d'une m il.oli • «1 >m i finit piir mo:ir:r. s.' iiMiiîpDitJi pùnib cm Mit c ez M. L-'teili' r, et lui avoua, en lui ilenuiutliiiu pardon, qu'il était un d»s oupabL'3 pu nv.iieitf.ilfifié h'* livres u\- po '«', et q .i pai* lu .tvaitiat jcjj. c j à lui f.i.ij p.v.lre le mandat.
106 LETELL1ER DE 8ÀINT-JUST
appuyait M. Chapais. En outre, des influences nouvelles se réunissaient contre M. Letellier; celle dû Gi a nd-Tronc, de certains commerçants de bois, dépendant de la Couronne pour l'exploitation de leurs limites, et celle du grand contrùcteur d'alors, M. Baby, qui était devenu tout-puissant.
Ces renforts considérables, joints à ses moyens pécuniaires, donnaient à M. Chapais le nerf de la guerre, lïuinmoins, av*c toutes ces ressources, en apparence si efficaces, il ne léussit à emporter l'élection que par une majorité de 30 voix seulement. Il n'est guère possible de douter, après un pareil résultat, qu'au fonds le sentiment populaire, laissé h lui-même, ne fût en faveur de M. Letellier.
Celui-ci eut à su] porter tout le poids des justes accusations poTtées contre V Avenir, quoiqu'on ne trouvât rien, dans ses discours ni dans ses écrits, qui fût de nature à le ranger jauni les ennemis du clergé ou de l'Eglise. Sa légitime défense, eontre la ligue montée dans tontes les chaires contre lui ] ersonnellemcnt, prenait une couleur anti-clérieale. L'abus devint si criant qu'il crut devoir s'en plaindre à l'autorité diocésaine, qui foiça le cuié de sa jaroisse à lui faire une rétractation du haut de la chaire. Cette rétractation mérite d'être mentionnée, à cause de l'originalité et de la finesse noi mande de sa conclusion: "Je l'ai dit, mes frères,
ET SOS TEWS 107
* (fest vrai; ee qui preuve «ne lots de plus la forée du " proverbe, que toute vérité neat pas bonne à dire"
M. Letellier ne put s'empêcher de prendre en riant cette apologie, et s'est amusé bien des (ois Ù la raconter.
lCcatté de la participation directe aux aft'ures publiques, M. Letellier se mit à les étudier en silence. Le projet de confédération de Lord Ourharn attirait de pi ne en plus l'attention des hommes publics. Messieurs Merrit, Sherwood, Brown et Galt, s'en occupaient particulièrement, pendant que M. J.-C. Taché préparait;, par un travail sérieux, un opuscule remarquable qu'il mit au jour peu après. M. Letellier, de son côté, se livrait à de constantes études sur les diverses formes de constitution applicables au pays, spécialement favorables au Bas-Canada.
En même temps, pour subvenir aux besoins de sa famille, il se livra avec plus .d'a'deur à ses occupations professionnelles, à la culture de ses terres, et au soin des affaires municipales.
Dès 1847, il avait été associé à la commission de la paix, c£ qui lui donna l'occasion d'exercer un ministère de conciliation auquel l'avait formé son ancien patron. Un jugement sûr et solide lui avait ac]iiis de l'ascendant sur ceux qui l'environnaient. Copsulté avec autant de confiance par un parti que par l'autre, il était écouté, et sa décision était acceptée de bonne grâce. On peut dire qu'en dehors de la lutte électorale, il ne comptait
108 LETELLIEIt DE SAINT-JUST
point cTenremis personnels. S^n affabilité naturelle le servait admirablement en cela : il faisait bon visage à tout Je monde, et en retour en recevait bon accueil.
Durant cet intervalle, il n'avait pas jerdu de Mie la perspective de rentrer au Parlement. Les élections générales de 1857 et 58, <i ni eurent lieu sous le ministère Mucdonald-Cartier, le ramenèrent sur les rangs. Il arbora carrément son même drapeau libérai : les deux partis étaient alors rangés en deux dénominations distinctes, les conservateurs et les libéraux. Dans le conHc de Kamouraska, les deux camps étaient demeurés si fidèles à leur drapeau, que l'ékction ne fut qu'une répétition de la précédente, et que M. Letellier ne la perdit gne par 34 voix.
Jamais on n'avait vu la fraude et la corruption s'étendre |iir une aussi grande échelle dans le corps électoral. En conséquence, il n'y eut pas moins de 33 élections qui furent contestées. Le système électoral favorisait les menées du pouvoir, qui en ] rôtit ait de la manière la plus outrageante. Tout d'abord le3 ministres commençaient par choisir les oiîieier.s- rapporteurs parmi leurs créatures dévouées; ensuite il fixaient, à leu convenance, les époques d'élection dans chaque comté. Les comtés sûrs pour eux étaient en premier lieu emportés par acclamation ou par une lutte facile. Puis ils se niaient sur les autres comtés pour les enlever un à un, avec le prestige d'un succès déjà prévu sur toute la
ligne. Ces manœuvres, qui fusaient dévier le sens populaire, n'étaient pas Hoiries par l'opinion publique, précisément parle fait qu'elles l'étouifaieiir, et le pouvoir se gardait d'amener la réforme des abus criants dont il profitait. La votation se continuant pendant deux ji>urs, la nuit qui les séparait île venait l'occasion de trames vraiment ténébreuses et de fraudes gigantesques.
Il n'y avait point de listes d'électeurs. Ceux-ci se qualifiaient au besoin, et n'avaient qu'à prêter serin int pour faire inscrire leurs votes.
Ce fut ainsi que M. Cartier, déjà défait à Montréal, emporta ensuite le comté de Verehères, au moyen de votes fabriqués. Et quoique son mandat fut contesté, il put garder impunément sou siège, grâce à une vétille que l'Orateur crut découvrir dans le jurât du cautionnement qui accompagnait la requête en invalidation.
C'est à M. Dorion que le pays est redevable du système d'éLections aujourd'hui en vigueur, qui Hkq la votation le même jour dans toute retendue du Djininion, hormis dans deux ou trois comtés, qui se trouvent dans des conditions particulières. Quoique non entièrement disparus, les anciens désordres sont grandement restreints.
Dans le comté de Kamouraska, comme ailleurs, des scènes de violences et de rixes furent à déplorer. Entre autres endroits, il y eut à Sainte-Anne une bataille rangée pour s'emparer du poil, d'où les représentants du candidat libéral fureut chassés. Ailleurs ou les fit pri-
110 LETELfJE* BB «AINT-JUST
sonniers, et on les se juesti* tout le temps de la vot*tion. Les deux partis s'accusaient mutuellement d'êw les promoteurs du désordre.
O'est ici qu'il convie ut de relever deux faits inexacts, mis daus le temps à k charge dis partisans de M. Letellier, et répétés depuis daus une étude biographique sur lui, qui a paru dans le Giïixilen eu février 1881.
Il y est rapporte que le curé Bégin,en se rendant de son presbytère à l'église, fut pris dans un piège à ours et qu'il eût une jambe cassée. Le piège à o-urs n'y a jamais été vu, M. le curé n'a jamais eu la jambe cassée. Il n'y a en cela de véritable qu'un léger accident arrivé au curé, q À s'était heurté contre un amas de bois de chauffage, que lui-même avait fait mettre en cet eudroit.
Tout cet échaftaudag3 de mensonges n'était qu'une invention pour rendre odieux le parti Letellier, et monter davantage le clergé contre lui.
L'autre accusation, qui allait i dire que des partisans de M. Letellier avaient tiré un coup de fusil sur M. Chapais, n'est pas plus fondée que la première.
Un individu, autrefois partisan de M. Chapais, a fait feu deux fois sur lui, et de plus a incendié sa grange. Trouvé coupable d'incendiat, il a fini ses jours au péni- :encier. Cette idée de vengeance était personnelle, et n'avait aucun rapport avec les élections. Nous tenons cette rectification de M. Chapais lui-même. Il est probable que les partisans de M. Letellier ont assez
d'autres chefs d'aeeusation plus Trais sut leur compte, saus qu'on en augmente le bilan. Si M. Letellier eût voulu recourir à la violence, il est présumable que le dévouement de ses partisans, qui était tout personnel chez un bon nombre, et dont l'ardeur allait jusqu'à l'en^ thousiasme, lui aurait fourni tout le contingent de forces nécessaire. Mais son bon jugement et son grand sangfroid, qui le rendait maître de lui-même dans les moments critiques, l'empêchèrent de tomber dans cette fausse tactique. Jamais il n'a conseillé ni approuvé ces illégalités.
Après ees défaites réitérées, il fallait voir M. Letellier. Le cœur haut, l'âme sereine, on l'aurait cru le vainqueur. Toujours digne dans l'adversité et dans la pauvreté, il forçait l'admiration de ces adversaires, et les étonnait par son indomptable opiniâtreté. M. Chapais pourrait dire mieux que personne les brèches que chacune de ces élections a faites h sa fortune, malgré les secours puissants qu'il reçut du dehors. — La successiun de l'honorable Àniable Dionne fut écornée de plusieurs milliers de louis, si l'on en croit les plus intéressés. La fabrique de Sainte-Anne y vit engouffrer plusieurs milliers de piastres, qui tombèrent, on ne sait trop comment, dans ces manipulations électorales pour y disparaître. Cette paroisse en ressent encore aujourd'hui la perte.
Après tant d'années de luttes, un4 nouvel nppât nllait s'offnf à M. Letellier pour briguer sur une plus grande échelle les suffrages populaires. Le Conseil Législatif,
112 LETfLUEK DE SAINT-JUST
t-tnit devenu électif, et devait se former par élections graduelles, tous les deux ans. La division de Grandville, comprenant les comtés de Témiscoiiutn, Kamounu-ktt et rislet, fut appelée à faire son choix en 18G0. Il r« -oint de s'y faire éliie. Déj.i son nom îetentissait depuis longteiii] s en dehors de son comté. Il se mit de bonne heure m camjagne, avec plus d'ardeur et de | uvévéranee que jamais, | arconrant la division en tous Sfrii*, avec cette activité infatigable qu'il commandait a volonté. On | aile encore de ses courses fabuleuses de th nie lieues ] ar jour avec sa grande jument grue, qui jamais ne démentit son maître, et qui était faite, pour nihM dire, exprès pour lui.
Lu lutte, on g- gée carrément entre les "bleus" et les 11 rowges," ainsi eju'on désignait alors les conservai e 111*8 1 1 les libéraux, dura cinq longs mois, et valut la \ictoiiv à II. Letellier j ar une majoriié îortée, suivant le Itliijifnt officiel, à G16 voix.
Son travail ])our vaincre le pouvoir et l'hostilité, du clergé avail été immense. LTn pareil feu d'action était tmji dévorant pour son concurrent, AI Jean Taehé, avo-at de Kauiouraska. jeune homme de talent et d'avenir, et neveu ele Sir E.-P. Taché. Celui-ci, alors iï l'apogée de sa carrière, était puissant, et faisait les honneurs de la colonie a son Altesse Royale le Prince %\v Halle.*, comme Àide-de-Camp de- la Reine. Appauvri cl épuisé par une lutte qui dépassait ses forces,
brisé par une défaite qu'il prit trop à cœur, le malheureux candidat en succomba peu après à la peine.
Enfin, la persévérance et le courage de M. Letellier étaient couronués de succès, après dix années de luttes incessantes, et cinq combats acharnés. Il entrait au Conseil Législatif, porté par la voix du peuple, et avec un prestige qui s'imposait, car il avait emporté la victoire contre le gouvernement et malgré les efforts du clergé. Il paraissait redoutable aux deux.
La voix du prêtre n'avait pas suffi pour étouffer celle du puissant tribun.
C'est en vain que tous les échos de la division de Grandville avaient repété la sentence imagée et caractéristique, devenue proverbiale; Le ciel est bleue, V enfer est rouge. Cette sentence, si propre à jeter l'effroi dans l'âme d'une population religieuse, était cette fois restée sans effet sur la grande majorité des électeurs.
La présence de M. Letellier parmi les législateurs ne pouvait manquer de provoquer contre lui les attaques du pouvoir dominant. Aussi M. Cartier, qui dirigeait alors le gouvernement comme premier ministre, avec Sir John A. Macdonald, au moyen d'une majorité bas-canadienne, mit tout en œuvre pour l'écraser, et rehausser M. Chapais. Son heureux rival reçut enfin sa récompense par un portefeuille de ministre.
Celui-ci, débarrassé de concurrents sérieux, fut réélu sans peine en 1861 et 1863 dans son comté.