‹ Étude historique (volume 2)Chapitre 6 sur 26 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Situation politique en 1 *& 0.- Ministère Lafontaine-Baldwin. -Retour de Papineau.— La pléiade rouge— La presse. -Les " Cleargrits ".—Scissions dans le parti libéral.— Coup d'œil Riir l'église du Canada.- Mgr Plcssis.— Prospérité de l'église du Canada.— Ingérence du clergé dans la politique.— Conflit entre l'Etat et le clergé.

Pour bien comprendre le rôle que M. Letellier a joué dans sa carrière publique, il faut se rendre compte de deux choses. D'abord de la situation politique du Canada à Vépoque de son entrée en scène, et ensuite de la situation de l'Eglise dans ses rapports avec l'Etat.

Prenons à vol d'oiseau un aperçu de cette double

situation.

Le ministère Lafontaine-Baldwin était monté au pouvoir pour la seconde fois. Franchement libéral, il l'avait emporté sur le parti conservateur ou "Tory," et gouvernait, sous Lord Elgin, suivant les principes loyalement reconnus du système que nous appelons gouvernement responsable, et qu'enfin nous avions conquis,

après des luttes qu'il serait trop long de retracer. C'est sans contredit le ministère le plus honorable dont le pays ait droit de se glorifier : grave, désintéressé, plein de respect pour Tordre légal, de sollicitude pour les intérêts du peuple, et d'efficacité à son service. Le clergé, revenu de son antipathie contre l'Union des Canadas, loin de se montrer hostile au ministère, lui était favorable, sans toutefois s'immiscer dans le travail du corps électoral.

Chacun s'honorait alors du titre et du nom de "libéral " ou " réformiste. "

Grâce à Lafontaine, Papineau, fugitif et réfugié à Paris, était revenu de sou exil. Il était arrivé au Canada avec tout le prestige de son glorieux passé, et avait été élu peu après, député du comté de Saint-Maurice. Il pouvait jouir en triomphateur du résultat de ses longs et rudes combats pour les libertés et les franchises populaires, et cueillir encore des lauriers nouveaux sur le sol arrosé du sang des patriotes de 1837.

Maix le fougueux tribun ne comprit plus son rôle. Il ne s'aperçut pas que les temps et la scène avaient changé. Fier, ambitieux, désappointé, il n'était pas encore désabusé des adulations sans bornes prodiguées à sa première grandeur, de l'immense prestige qui avait entouré son nom, et du pouvoir presque dictatorial qu'il avait exercé pendant si longtemps sur le Bas-Canada, où il avait plus que rêvé de fonder une république sous

sa présidence. Il recommença ses longues harangues et ses invectives contre le gouvernement impérial et le régime constitution^, au lieu d'essayer à tirer un parti utile du nouvel oidre de choses établi. Il n'avait appris qu'à démolir, il ne sut ou ne voulut pas mettre la main à l'œuvre pour reconstruire. Lui, chef pendant si longtemps, ne voulut pas abdiquer et servir en second, . pas plus que César à Rome.

Faute de mieux, il devint le patron de la nouvelle école fondée par V Avenir. Ce parti naissant et a h composé de jeunes gens de talents, aux idées avancées, appelés la " Pléiade rouge," et plus tard les " rouges." Dès leur début, ils portèrent ombrage au clergé par leurs tendances républicaines, leur esprit frondeur et novateur, et ils ne tardèrent pas à se l'aliéner complètement par des écrits irréligieux, des attaques contre la dîme et contre l'influence du prêtre.

Leur programme politique, tel qu'il avait été exposé à Saint-Ours dans l'automne de 1851, n'aurait pas dû être rejeté en entier, puisqu'il fut sagement et forcément adopté en grande partie plus tard, comme, entre autres articles, l'élection du Conseil Législatif, la codification des lois, la réforme de la judicature et du système municipal, l'amélioration de l'agriculture et de l'éducation, la réforme électorale, la réforme postale, la réciprocité du commerce avec les Etats-Unis, etc.

Mais l'ivraie était mêlée avec le bon grain, et le radi-

calîsme de leur organe contribua à étouffer la bonne semence.

La presse protestante, particulièrement les organes des clmr-grits, appuyait le nouveau parti, et par làmême rendait les catholiques plus hostiles, plus défiants. Dans le Haut-Canada, les sorties virulentes du Globe contre les papistes, et surtout à l'occasion de rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre, lors de l'élévation de Mgr Wiseman au titre d'archevêque de Westminster, créèrent, dans notre province, nne rupture complète entre le clergé et les partisans libéraux de George Brown. En les combattant, le Journal de Qydbt€} rédigé avec vigueur par M. Cauchon, s'alliait le clergé, dont il défendait la cause. Ce fut M. Cauchon qui, à cette occasion, commença à créer parmi ce corps religieux une école politique inconnue jusqu'alors, et qui, avec les années, a pris le développement dont nous sommes aujourd'hui les témoins. C'est un fait admis maintenant que M. Cauchon s'est fait un piédestal de cette influence pour satisfaire son ambi^ tinn.

En général la population des campagnes lisait alors peu ou point les journaux, et ne pensait pas s'en trouver plus mal. Les vues politiques des partis, exposées sur les hvstivgs par les orateurs ambulants, dans les tournées électorales, n'étaient guère plus proprrs qu'aujourd'hui h développer en elle une saine

intelligence de ses droits et de ses devoirs dans l'Etat Elle avait à s'appuyer sur son bon sens naturel pour se guider. Néanmoins quoique non suffisamment éclairée, cette population ne méritait pas à coup sûr le reproche qui lui fut lancé plus tard, d'être une race inférieure, même en admettant un j rogrès matériel plus avancé chez les Haut-Canadiens et nos voisins des Etats-Unis, lequel progrès n'est après tout qu'un des éléments de la civilisation

On peut l'affirmer, les idées d'ordre social, les vrais principes du bien-être des peuples, le respect du chef de famille, de la loi, de l'autorité, des magistrats et des ministres de la Religion, soot bien inculqués chez le Canadien-Français, découlant d'une source incessante, pure et régulière, et toujours prête à relever le niveau moral du peuple. De là vient une supériorité dans ses notions, une saine intelligence de ses devoirs sociaux, qui en font un peuple comparativement sage et heureux, qui ne craint pas sa fécondité, et qui sera longtemps encore à l'abri des ravages du socialisme.

Ce qui lui a manqué et ce qui lui manque aujourd'hui, c'est l'enseignement clair et simple, dès l'école primaire, des éléments de notre constitution, afin d'apprendre à en apprécier les avantages inestimables, à en connaître les rouages et le fonctionnement, et en faire usage avec connaissance de cause.

Notre amour propre dût-il en être blessé, il ne faut pas

58 i.etflueh ie sajnt-just

se le cacher, et roua le disons, i] y avait alors, comme il y a encore aujourd'hui, une opinion publique à former sut cette base, éclairée par le jugement individuel, pour arriver, par ce moyen, à mi mouvement d'ensemble qui impose les vues de la masse du peuple dans la bonne administration de la chose publique.

Malheureusement, le peuple n'a pas assez appris à surveiller par lui-même ses intérêts; le grand nombre montre à cet égard une insouciance déplorable. La classe dirigeante, dans notre p&yit, à quelque caste qu'elle appartienne, n'a-t-elle pas des reproches à se faire à cet endroit ? Est-ce donc ai peu de chose que 1a liberté individuelle, légalité devant la loi, le pouvoir de se taxer soi-même et de se gouverner librement par soimême, surtout de ne pas subir des persécutions à cause de son culte ?

Certes, ce n'est pas en flattant constamment les oreilles du peuple qu'on l'instruit à devenir meilleur. Laissons cette tâche aux chercheurs de popularité, corrigeons nos défauts en apprenant à les connaître, Etablissons des journaux indépendants.

La presse française, en général, a toujours eu, dans notre province, une immense difficulté à surmonter pour maintenir l'existence de ses journaux par euxmêmes, ce qui est le seul moyen de leur assurer un caractère d'indépendance, À très peu d'exceptions près, elle a dû avoir recours a des subventions du gouverne-

ment sous diverses formes, et en retour elle prenait sa défense obligée. Les journaux de l'opposition, après avoir épuisé les ressources privées, fournies par le zèle et le patriotisme de leurs fondateurs et de quelques amis dévoués, finissaient par mourir d'inauition les uns après les autres. Les sacrifices pécuniaires que ces journaux entraînaient sont devenus ruineux pour plusieurs de leurs fondateurs.

Dans ces conditions, comment parvenir à former, par la presse, une opinion publique saine et éclairée ? Les journalistes n'ont-ils pas de graves reproches à recevoir de la génération qu'ils ont voulu diriger, depuis un quart de siècle, au point de vue exclusif de l'intérêt des partis ? Pendant que les rouges du Bas-Canada se détachaient du parti libéral ou réformiste dirigé par MM. Lafontaine et Baldwin, il se formait, dans l'autre province, un nouveau parti appelé " Clear Grit" dont le programme était à peu près le même que celui du parti rouge.

Ces deux scissions devaient produire un funeste résultat pour le parti libéral du Bas-Canada. Elles amenèrent, en 1854, son alliance avec les "tories" du Haut Canada. Le parti devint de plus en plus conservateur, jusqu'à ce qu'il en prît exclusivement le nom, qu'il porte aujourd'hui dans la province de Québec. Mais les conservateurs d'Ontario lui ont maintenu habilement jusqu'à ce jour son nom de baptême " libéralconservateur."

Telle était l'arène politique où M. Letellier allait entrer.

Passons maintenant en revue, aussi brièvement que possible, l'ensemble des événements qui ont marqué la destinée du clergé canadien, depuis l'origine de la colonie jusqu'à l'époque qui nous occupe. Cette étude nous fera apprécier la situation qu'il occupait alors vis-à-vis de l'ordre temporel.

Nous verrons comment il est parvenu à sortir de difficultés en apparence insurmoutables, à s'agraudir malgré l'inégalité des chances contraires, à ac iiiérir, même sous le régime protestant de l'Angleterre, une indépendance de fait qui n'est pas contestée, et de plus à exercer une prépondérance marquée en politique.

Avant la conquête, le clergé français passant au Canada, emporta avec lui le droit commun ecclésiastique de la France, assez bien défini alors. Les libertés de l'Eglise gallicane, devenues anormales aujourd'hui dans l'Eglise universelle, n'en existaient pas moins de fait depuis saint Louis. Elles avaient la sanction du temps, outre celle des Concordats survenus depuis la Progmatique sanction, et précisaient certaines bornes entre le pouvoir de l'Etat et celui de l'Eglise. Cette ligne de démarcation, destinée de tout temps à être vague et flottante, sinon en théorie, du moins en pratique, était soumise à une vigilance sévère ou douce, méticuleuse

ou indulgente, suivant les dispositions de caractère des fonctionnaires publics de la colonie.

Il y a des exemples assez nombreux, dans les registres du Conseil Supérieur de Québec, pour attester qu'on tenait la haute main pour arrêter tout empiétement illégal, ou prétendu tel, sur le pouvoir temporel, et qui montrent une défiance et une jalousie réciproques bien prononcées. Cette attitude est assez bien définie par Frontenac, quand il écrivait que le clergé " étant ** maître du spirituel, c'était une grande machine pour " mener tout le reste. "

En sorte qu'on peut affirmer que le clergé était soumis à une dépendance de l'Etat, souvent contestée, mais réelle, et qu'il ne jouissait pas, comme Eglise, de l'indépendance absolue qu'il réclame pour elle comme pouvoir distinct et supérieuv à l'ordre civil, car il était, en certains cas, justiciable des tribunaux séculiers, et du Conseil souverain du Roi de France.

Bien ne démontre mieux cette dépendance vis-à-vis de l'État que le recours continuel au lloi, même dans les questions qui sont exclusivement religieuses, et qui ressortent essentiellement de la cour de Rome.

Nous n'avons pas ici à approuver ou à désapprouver l'ancien état de choses, ni à traiter les principes de l'essence et d s limites des deux pouvoirs. Nous nous bornerons à la relation des faits qui nous occupent, laissant au lecteur à les apprécier par lui-même.

Il est indubitable qu'après la cession du pays, malgré quelques opiuions contraires, * le même droit ecclésiastique, avec les dispositions statutaires subséquentes, ouûtinua à exister, sauf les modifications que le nouvel ordre de choses imposait, et la restriction de l'exercice du culte catholique, suivant la réserve contenue dans le tmité de 1763, qui ne l'accorde qu'autant que les lois anglaises le permettent.

Admis en pratique depuis par nos tribunaux, l'ancien droit commun ecclésiastique de la France, on peut l'afhnuer, s'applique encore au Bas-Canada.

Comment, en présence de ce double assujettissement, qui opposait un obstacle légal et permanent à son ji^randissement, l'Eglise du Canada a-t-elle pu se développer, devenir forte, vivace et indépendante ? C'est là imu de ces éventualités que les meilleurs esprits du temps ne pouvaient guère prévoir, encore moins espérer, 1*1 qui nous amène à reconnaître une intervention spéciale de la Providence.

Car on ne pouvait pas se dissimuler le danger que devait inspirer, immédiatement après la cession, l'acte de suprématie et les suites visibles qu'il entraînait en Irlande. Il ne faut pas oublier que tous les français indistinctement, clergé et peuple, qui voulurent demeurer au paye devinrent sujets anglais, daus l'acception légale et

• Pigouclo. — Dd la liberté religieuse au Canada.

rigoureuse du mot, c'est-à-dire soumis, de par la constitution et la loi, au pouvoir spirituel et temporel du Eoi d'Angleterre, que la Constitution Tend indivisible.

La politique de l'Angleterre, à l'endroit de la religion au Canada, ne tarda jnière à se dessiner clairement. Son plan était d'y établir l'église anglicane et sa hiérarchie. On soumit aux conseillers du Eoi, à deux reprises différentes, en 1765 et en 1768, la question de savoir si on devait appliquer aux nouveaux sujets les lois pénales du royaume contre les catholiques. 11 est vrai de dire que l'opinion formulée fut favorable aux Canadiens ; s'il en eût été autrement, peut-être auraient ils subi, en dépit du traité, le sort des Irlandais ou des Acadiens.

Sous le rapport de la subsistance matérielle, le clergé semblait devoir être pris par la famine ; car les dîmes devinrent affectées aux deux églises protestante et catholique, et elles demeurèrent en suspens jusqu'à l'acte de Québec, en 1774, faute d'autorité reconnue pour les percevoir. Mazères nous dit qu'elles furent peu ou point perçues.

Ajoutons à cela les instructions formelles envoyées aux gouverneurs, de donner l'usage des temples catholiques aux deux cultes alternativement, à leur convenance , de rendre communs les cimetières ; de ne permettre à aucun prêtre d'exercer ses fonctions sans licence de l'autorité protestante, seul titre qui donnât droit au titu-

laire de percevoir la dîme ; de réserver au souverain le droit de nomination aux cures -f d'obtenir un permis du gouverneur pour entrer dfcns les ordres sacrés ; d'exclure de tout bénéfice ecclésiastique tout autre qu'un canadien de naissance, et de Tastreiudre à un serment d'allégeance spécifique (14 Geor. III, ch. 89) ; de relever de toutes censures de la cour de Rome les prêtres qui voudraient embrasser le protestantisme et se marier; enfin, ajoutaient les meures instructions, de ne tolérer du culte catholique rien au delà de ce qui est absolument indispensable à son exercice, l'Eglise catholique devant partout céder le pas à l'église anglicance, celleci devant être la seule reconnue dans l'Etat.

Toutes ces restrictions et ces entraves, bien que déraisonnables et tyranniques, étaient de leur époque.

Elles demeurèrent les unes secrètes, les autres sanseffet, ou plutôt elles furent éludées par les gouvernants, qui étaient bien aises de les voir dans l'oubli, pour ne pas froisser le sentiment religieux des Canadiens dans des jours menaçants.

Le chef de l'Eglise catholique du Canada, MgrBriand, élu par le chapitre après la conquête, eut à lutter plusieurs années pour se faire reconnaître. Il ne réussit à se faire admettre que comme administrateur de son clergé. Sa situation était extrêmement difficile et embarrassante. Il se trouvait en présence de l'attitude du ministère anglais, prise par suite de la déclaration de

Lord North en plein Parlement, que jamais un évoque catholique n'aurait droit d'exercer, sous l'autorité papale, aucune fonction en Canada.

Le nouvel évoque, dont l'existence, pour nous servir de l'expression anglaise, could not be ignored, ne se trouvait pas dans une position moins délicate vis-à-vis le Gouverneur du Canada : ce dernier ne pouvait reconnaître officiellement sa qualité d'évêque, car, par son serment d'office, il avait juré de ne reconnaître et permettre dans la colonie aucun autre pouvoir spirituel que celui de son souverain.

On sait quels ménagements, quelle adresse et quelle diplomatie l'évêque Briand dut employer, pour obtenir, non pas sa reconnaissance comme titulaire, mais le simple silence sur son investiture, qui n'eut lieu qu'en 1766, et pour s'assurer en même temps un successeur dans Mgr D'Esgly.

Comment l'épiscopat et le clergé sont-ils parvenus à tourner tant de difficultés et à surmonter tant d'obstacles ? Ce fut par une prudence consommée, qui sut profiter d'une suite d'événements inattendus, et survenus à point, tels que l'invasion américaine de 1775, la révolution de 89, la longue suite des guerres de l'Empire, la guerre de 1812, et la rébsllion de 37, qui, donnant au clergé l'occasion de montrer sa parfaite soumission et sa loyauté à la couronne d'Angleterre, forcèrent les conquérants à ménager son influence, et

contribuèrent h affermir sa situation. Le gouvernement anglais dut se montrer ostensiblement reconnaissant, et accorder une tolérance et une liberté qui tournaient à son profit.

Il est vrai de dire que les appréhensions qu'avait le cabinet de Londres de voir les canadiens pactiser avec les ennemis du dehors, étaient bien au fond le motif réel de cette tolérance ; mais, obtenue par cette voie, elle n'en demeurait pas moins acquise de fait.

D'un autre côté, il faut rendre ce témoignage à l'Angleterre, qu'à mesure qu'elle s'est débarrassée de ses préjugés, elle a montré plus de justice, et a fait prévaloir le sentiment de liberté et de fair play inné chez elle.

Il était réservé à un homme d'un génie supérieur, le plus illustre des prélats du Canada, Mgr Plessis, de sortir de l'impasse étroite où lui et son église étaient enserrés depuis plus d'un demi-siècle. D'une prudence consommée, d'une habileté peu commune en diplomatie, d'une fermeté sage, calme et persévérante, et d'un zèle tout apostolique, il parvint, en rendant des services signalés à l'Etat, tout en conservant intact le dépôt sacré confié à ses soins, à affirmer son autorité, et à se faire reconnaître officiellement évêque titulaire de Québec.

Depuis lors on peut dire qu'aucune entrave sérieuse n'a été mise au libre exercice du culte catholique en

Canada. Les divers cultes ont été mis sur un pied d'égalité devant la loi. L'épiscopat a pu se développer sur de nouvelles circonscriptions diocésaines, et est devenu, dans chaque nouveau diocèse, un corps organisé, reconnu légalement.

L'évêque n'est plus requis de prêter le serinent d'investiture à la Reine, et qui plus est, elle lui a gracieuraent assigné un rang social et une préséance officielle des plus élevés. Le clergé jouit d'une subvention libérale, sous forme de dîme portable et h'gale. * Les corporations et communautés religieuses sont reconnues eu loi, ou revêtues de chartes particulières. En un mot l'état de l'Eglise et du clergé au Canada était devenu si florissaut, qu'en 1850, les Pères du 5e concile de Québec, se firent un devoir de le constater hautement : " Nous nous réjouissons, disent-ils, de déclarer solen- " nellemeut qu'en aucun pays l'Eglise n'est plus libre " qu'au Canada." Et Mgr Baillargeou, archevêque de Québec, re pétait un peu plus tard :

" Nous ne connaissons aucun pays où la religion " jouisse d'une aussi grande liberté, et exerce une plus " large part d'influence."

• La dirae, quoique inégalement répartie, n'a pus soulevé de mécontentement. Dans les centres populeux la preuve de c*tte inégalr.é se trouve dans un supplément fixé par 1* Evoque; mais ce supplément, est volontaire.

À] rès avoir vu s'asseoir, doucement et forcément, sa hiérarchie et son pouvoir spirituels, il semble que le clergé au mit du trouver sage desarrêter là, et de ne pis s'exposcT à troubler &a paix, oon repos, et à perdre le terrain si heureusement conquis. Quelles sont les causes et les moLifs qui l'ont engagé à provoquer un conflit avec Tordre temporel ? Nous n'en voyons ras de s utli sautes en dehors de lui-même. Il ne faut pas oublier que cll-Tgé d'alors n'avait pas subi les épreuves dn passe. Devenu indépendant, il avait une tendance, inh,? rente h Hitniianît^ a étendre sa domination sur le pouvoir temporel, et rien d'étonnant qu'il se soit fait à luimême 1$ raisonnement que prête Gtiizot au clergé d'autrefois en France : "Comment ! j'ai droit, j'ai action sur " ce qu'il a de plus élevé, de plus indépendant dans H l'homme, sur sa pensée, sur sa volonté intérieure, sur " sa conscience, et je tt'ajirais pas droit sur ses intérêts fi extérieurs, matériels et passagers ! Je suis l'interj îète M du la justice, de la vérité, et je ne pourrais régler les u rapports itioii liunâ suivant la justice et l'équité ! "

(Je langage était bien différent de celui de l'évêque Ples-is, quand il écrîviut au gouverneur Sir George Prévost: " Connue on le sait très bien, milord, les 11 évêquee de Québec ne prétendent exercer d'autorité '* qu'an spirituel, et seulement sur les sujets catho- " liques."

Dès lors commença (tant il est difficile de se près-

crire à soi-même les bornes de son autorité) cette intervention dans les affaires politiques, par une action d'abord isolée, individuelle et locale, qui devait plus tard prendre un caractère collectif de mouvement du clergé, et finir par s'affirmer ouvertement dans le fameux programme catholique de 1871, approuvé par deux é\êques.

Cette nouvelle ('cole, qui ne tendait à rien moins qu'à porter au pourvoir le parti de sou choix et u gouverner par ce parti, était désigné sous le nom de grand parti catholique, qu'on voulait rendre uni et puisant.

Ce nouveau programme, et les lettres pastorales de l'évoque de Montréal qui le suivirent de près, provoquèrent une protestation accentuée de la part de la minorité protestante. Sir À.-T. Galt, ancien ministre conservateur, dans deux brochures intitulées, " Civil " Liberty in Lower Canada? et " Church and State," publiées en 1876, dénonça l'attitude du clergé canadien comme voulant contrôler le corps électoral. Les protestants se liguèrent pour former une alliance défensive, croyant leur minorité menacée.

La cour de Rome, voyant le danger, ordonna la suppression du programme, et prescrivit aux évoques un silence absolu sur tout ce qui le concernait. L'archevêque de Québec l'avait déjà désavoué par une circulaire à sou clergé; il ne l'avait connu que par la voie des journaux.

On peut se demander aujourd'hui s'il était prudent, pour une partie du clergé, dont les membres sont naturellement solidaires, d'oublier si vite les difficultés passées, si longues à surmonter, pour s'en créer de nouvelles sans nécessité absolue. Les principaux acteurs de ce nouveau mouvement ont-ils pris les précautions nécessaires pour se mettre en garde contre l'exploitation de leur influence par des ambitieux, adroits à en tirer profit ? Les uns et les autres se sont-ils bien rendu compte de leur conduite ? Ont-ils songé aux dangers qu'il y avait de saper pour l'avenir l'iiifluence légitime du clergé ?

Il serait curieux de récapituler ce que de nombreux personnages de la classe dirigeante, dévorés d'ambition, ont fait, dit et écrit depuis trente ans, pour mêler la religion à toutes les questions, sous prétexte de défendre ce qu'ils appelaient les bous principes. Avec quelle insigne mauvaise foi n'a-t-on pas sciemment confondu les libéraux en politique avec les libéraux-catholiques, pour abuser de la crédulité du vulgaire, au nom du langage du chef de l'Eglise insidieusement défiguré !

L'é\ êque d'Amiens, Mgr Guilbert, aujourd'hui archevêque de Bordeaux, a dénoncé une œuvre analogue de semblables individus en France. " Les exagératiens " doctrinales, dit-il, de certains journaux soi- disant " catholiques, les polémiques inconsidérées de certains " membres du clergé et surtout la folle entreprise d'in-

'• féoder la religion aux partis politiques, n'ont pa9 peu " contribué à soulever contre elle de fâcheuses préven- " tions. Car, à moins d'être aveugle, il est difficile de ne " pas voir que si beaucoup de nos défenseur sont de " vrais et sincères chrétiens, qui placent avant tout les " intérêts religieux, il en est aussi, parmi eux, qui ne " considèrent que les intérêts politiques, et qui vou- " draient faire de la religion un instrument pour leur " cause."

Ce passage remarquable contient le tableau fidèle de ce qui s'est passé au Canada. Et on serait tenté de dire qu'une suite d'événements aurait été préparée exprès à l'avance dans l'intérêt de ces individus, pour soulever une guerre politico-religieuse et l'alimenter sans fin. Faisons brièvement cette nomenclature : l'affaire Guibcrd, celle de Riel, les écoles du Nouveau- Brunswick; les arrêts des tribunaux dans les élections de Bonaventure, Berthier et Charlevoix ; le protêt collectif des évêques à l'encontre du jugement de la Cour Suprême sur l'élection de Charlevoix ; la condamnation du catholiscisme-libéral, les mandements des évêques sur le même sujet, et ceux explicatifs des précédents ; la publication du programme de 1871 ; celle de " la " comédie infernale " ; la division des cures de Montréal ; la guerre contre l'Université Laval ; les divergences publiques d'opinion entre les prélats ; les meurtres et violences à l'occasion des processions- orangistes à

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Montréal, de celle des catholiques à Toronto ; la mission du Légat Mgr Conroy, les recoure à Eome pour et contre, etc., etc.

Il faudrait étudier en détail les causes et les effets de ces divers événements et les écrits qu'ils ont provoqués, pour se former une idée du nouveau mouvement politique créé par le clergé, pour juger du véritable caractère de son action sur Tordre social, et lui assigner le rôle qu'il a rempli sur ce point durant cette dernière époque : ce qui nous entraînerait trop loin. Bornonsnous à constater comme résultat un fait évident : l'influence que le clergé a exercée en politique sur le corps électoral et sur la classe dirigeante. Quoi qu'il en soit, on ne peut reprocher au clergé d'avoir acquis une légitime influence. La faute consiste à ne l'avoir pas gardée en réserve pour une occasion grave et solennelle, de nécessité absolue et impérative, au point de vue religieux ou national.

Sa puissance, dans un semblable cas, aurait entraîné tout le corps électoral catholique avec lui.

En dehors de son caractère divin, les causes de cette influence étaient multiples. On n'a pas exagéré, suivant nous, les services immenses qu'il a rendus à la race française comme nationalité canadienne. La conquête avait produit, entre le corps du clergé et celui des fidèles, une parité de situation qui cimentait leur union, et les liait dans un intérêt commun. Toute tentative

contre l'un était aussitôt vivement ressentie par l'autre. La religion vivait dans cette nationalité qu'elle avait formée et largement développée ; et réciproquement, l'instinct de cette nationalité sentait que son existence était intimement liée à la conservation de sa foi et de son culte ; et tous deux concouraient au ralliement des forces nationales. La crainte d'être absorbé et anglifié tenait le peuple en éveil et alimentait son patriotisme ; sa foi était son bouclier, et sa religion son rempart.

Etroitement uni au peuple, sorti de son sein et vivant avec lui, le prêtre était en rapport journalier avec ses paroissiens, leur prodiguant les secours spirituels et même temporels. Il exerçait sur eux son pouvoir immédiat, et ce pouvoir était obéi avec d'autant plus de docilité qu'ils n'avaient aucune part 4 la délégation de ce pouvoir.

Par son dévouement, ses fondations d'établissement d'éducation et de bienfaisance, son zèle et ses vertus, et particulièrement par la pureté de ses mœurs, favorisée par le climat du nord, le clergé avait acquis, sur les populations des campagnes, un prestige, une autorité et un ascendant qu'on ne rencontre dans aucun autre pays, Pqs même en Irlande. C'était, par excellence, l'influence paternelle ou plutôt patriarcale.

Tous ses membres n'étaient pas remplis au même degré de science et de vertus, et c'est précisément la plupart de ceux qui auraient dû parle? les derniers qui

commencèrent à élever la voix et à parler haut. Ils se firent les champions d'un parti politique qui, tout en ayant rendu des services réels à l'Eglise et à l'Etat, ne méritait pas, certes, de monopoliser l'influeuce cléricale. Cette conduite imprudente devait leur causer un amer repentir, et rendre le corps du clergé solidaire des fautes du parti conservateur, qu'ils soutenaient.

En descendant de la hauteur des principes pour entrer dans l'arène politique et combattre les personnes, ce.â meneurs s'exposaient à subir une condamnation du Saint-Siège, qui éclata.

Quelques-uns d'entre eux se virent appliquer des blâmes sévères, entre autres par l'archevêque de Québec, l'évêque de Sherbrooke, l'évêque de Chicoutimi et le délégué apostolique, Mgr Conroy.

Loin de nous de blâmer, chez ces prêtres, toute intervention purement civile, et l'usage de leur droit de franchise comme citoyens. Qui jure suo utitur neminem lœdere videtur.

Pourtant la loi est sage qui refuse la candidature parlementaire aux ministres de la religion; de même qu'elle fait preuve d'un tempérament adouci et judicieux, en leur laissant le libre exercice de leur droit de suffrage. Elle indique par là la discrétion et la réserve qu'elle attend du prêtre-citoyen, pour ne pas confondre ses deux qualités.

Néanmoins nous sommes prêts à reconnaître que ce

régime, presque théocratique, eût été même un bienfait s'il eût pu préserver la province de Québec, où il dominait, de la corruption des gouvernants et de celle de la classe dirigeante, et s'il eût pu empêcher l'incurie et la dilapidation qui la mettent, à l'heure qu'il est au seuil de la banqueroute, à moins d'un recours à une taxe directe. Par malheur, l'action de cette majeure partie du clergé, en ce sens, apparaît nulle, et se réduit à partager une responsabilité et une solidarité endossées de plein gré, par une aveugle affiliation au parti conservateur.

Ces développements pourront paraître longs au lecteur. Nous les avons crus néanmoins nécessaires, parce que la vie politique presque entière de M. Letellier a été une lutte entre lui et le clergé. C'est dans le comté de Kamouraska qu'elle a commencé ostensiblement dès l'année 1851, et s'est perpétuée avec un acharnement sans relâche, tout en s'éteudant dans d'autres comtés.

Cette influence cléricale a fait même pencher la victoire contre lui, et, en se généralisant, elle a fait la principale force du parti conservateur dans la province de Québec, et y a fondé sa domination presque permanente depuis trente ans.

Cet élément dans notre politique active, que la cour de Eome peut seule restreindre efficacement, a été dominé par elle, ainsi que les récents décrets l'ont fait voir. L'abstention du clergé dans les élections populaires est

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désormais chose acquise. Nos évêques se sont réservé à eux seuls les cas particuliers où la gravité des événements sera telle, que leur devoir les forcera à élever la voix pour la défense des droits sacrés de l'Eglise. Cette voix, nous n'en doutons pas, sera écoutée par les fidèles, qui ne devront pas plus que leurs pasteurs faillir à leur devoir de catholiques.

Devenu plus libre, le corps électoral, façonné pendant vingt-cinq ans à cette école, n'en conservera pas moins, pendant une génération encore, l'impulsion et les tendances politiques qui lui ont été imprimées.

L'action incessante de M. Letellier n'aura pas peu contribué à amener le résultat obtenu. L'ingérence du prêtre (undue influence) dans le domaine politique a été suspendue par l'autorité de l'Eglise, et condamnée par l'autorité civile. C'est là l'événement le plus saillant de notre époque, et qui domine dans la biographie que nous esquissons.

Nous ne faisons que l'indiquer ici, parce que nous devons l'exposer en détail plus tard.

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