CHAPITRE SIXIÈME
Débats sur la Confédération. — Opposition de M. Lctellier au projet. — Inauguration de la Confédération. — Premier parlement fédéral.- Le Comté de Kamouraska.— Insurrection des Métis de la Rivière-Rouge.— Riel. — Lctellier défuit à l'Islet. — Elections fédérales de 187J. — Scandale du Pacifique.-SSir George E. Cartier défait à Montréal. — Succès des libéraux. — Mise en accusation des ministres par M. Huntington.— Prorogation du Parlement. — Commission Royale.- Démission du ministère.— Ministère Mackenzie. — M. Letellier ministre de l'Agriculture. — Elections et expulsions de Riel. — Amnistie accordée aux Métis. — Plainte de M. Letellier en Cour de Rome. — Visite de M. Letellier au Nord-Ouest. — Mort de Madame Letellier. — Exposition de Philadelphie.
Lors des débats sur la Confédération pendant la session 1865, M. Letellier prit une attitude ferme et décidée à l'encontre du projet. Ses idées démocratiques l'empêchaient d'approuver un changement dans la Constitution qui ne procédât pas directement de la délibération et du choix du peuple. Le premier pas à faire, suivant lui, eût été de soumettre le plan proposé, pour discussion préalable, devant les comices des diverses provinces intéressées. Il ne voulait pas que le plan leur fût imposé, pour qu'on essayât ensuite d'obtenir d'elles
d'elles une ratification enlevée sous forme de fait accompli. L'idée d'une pression sur le vote populaire et d'un plébiscite à la Napoléon lui répugnait II combattit le projet préparé par le gouvernement, avec un sens et une logique dont la force et la vérité ne furent que trop démontrées par les événements qui suivirent. Sa perspicacité lui fit entrevoir les suites du projet comme funestes sur bien des points, et surtout nuisibles à l'autonomie des provinces. La justesse de ses prévisions au sujet de cette autonomie s'est réalisée par l'expérience, lorsque les droits de sa province ont été attaqués, en sa personne, ainsi que nous allons le voir. Néanmoins, comme pis aller et nécessité du moment, il aurait accepté une union fédérale des Canadas. Ses amis, MM. Dorion, Holton et Huntington, ne croyaient pas le temps arrivé pour opérer un changement qui ne paraissait pas absolument indispensable. M. Dunkin, esprit délié et subtil, décédé depuis juge de la Cour Supérieure, avait été à même d'étudier dès longtemps et à fond, comme secrétaire privé de Lord Durham, ce projet, dont la première idée est due à ce gouverneur. Il n'y entrevoyait que difficultés, cahos et confusion. Son discours occupa l'attention de la Chambre pendant deux jours et deux nuits. M. Letellier se voyait donc appuyé par des esprits éclairés, solides, sérieux, et d'un patriotisme sincère et reconnu.
La cause et le but principal de la Confédération était
de faire cesser l'antagonisme entre les deux provinces du Haut et du Bas-Canada, au sujet de la représentation parlementaire, basée sur la population de chacune d'elles. L'insistance du Haut-Canada sur ce point, à cause de l'accroissement considérable de sa population d'après le recensement, était la pierre d'achoppement entre les deux provinces. Le Bas-Canada considérait l'union comme un pacte fédéral, et refusait obstinément de donner une prépondérance décisive à la province-sœur. Il redoutait les conséquences d'une domination étrangère par la langue, la race, et surtout par la religion. De là avait découlé un moyen terme convenu, qu'on avait trouvé dans la double majorité, adoptée comme règle dans les affaires sectionnelles. Cette théorie, équitable en apparence, était insoutenable comme principe abstrait, et difficile d'application. Elle finit par être abandonnée en pratique par les partis qui per venaient altéra itivement au pouvoir. M. John A. Macdonald se vit réduit, comme ministre, à gouverner sa province, pendant longtemps, avec une majorité bascanadienne. L'honorable George Brown, qui avait combattu si ardemment pour le rep. by pop. (représentation by population), allait voir enfin triompher ses vues sur un plus grand théâtre, en assurant à sa province cette représentation proportionnelle qu'elle réclamait comme un droit.
Par le projet de confédération, le nombre des r^f é-
sentants du Bas-Canada restait fixé à 65 d'une manière permanente et invariable, tandis que celui des autres provinces devait être augmenté au fur et à mesure de leur population respective.
M. Letellier avait à ce sujet des appréhensions qu'il manifesta dans un excellent discours au point de vue anti-fédéral, ainsi que le reconnaît l'historien Turcotte. La crainte que l'orateur exprimait à l'égard du maintien de l'autonomie des provinces, était, comme nous l'avons déjà remarqué, un des motifs qui lui faisaient dénoncer ce projet, dont il pressentait les dangers les plus sérieux pour sa province. Il était loin de s'attendre que lui-même serait un jour appelé à être la première victime et l'exemple le plus frappant de l'intervention arbitraire du pouvoir central. — "J'avoue franchement,'* dit-il, "que je préférerais une union législative entre le Haut et le Bas-Canada, avec l'inégalité de représentation dans la chambre bas<?p, et l'égalité dans la chambre haute, consentie de manière à assurer aux diverses provinces des garanties réciproques pour leurs institutions respectives. Cela n'augmenterait pas les dépenses de la province, et serait plus d'accord avec nos intéiêts et les idées du peuple. Bien qu'il y aurait inégalité dans la chambre d'assemblée, l'égalité dans le conseil législalif agirait comme contrepoids, et empêcherait une section de nuire aux intérêts de l'autre. Et d'ailleurs la coufédération ne consacre-t-elle pas le principe de la
représentation basée sur la population ? Elle donnera une grande prépondérance à Tune des nationalités, et comme le gouverneur-général à le droit de veto sur les actes du gouvernement local, n'y aurait-il pas quelque danger pour le Bas- Canada ? "
Il exposa ensuite que le projet n'était pas assez conuu du peuple, et que ses mandataires, dans les deux chambres, n'avaient pas été chargés de remodeler la Constitution. Il invoqua le principe de l'élection pour le Sénat au lieu de la nomination par la Couronne, donnant comme exemple, le résultat satisfaisant de la réformation du Conseil Législatif. Il désirait connaître plus en détail l'étendue des attributions réservées aux provinces, et être certain de la protection des minorités sous le rapport de l'éducation. Comme conclusion, il demandait la remise des débats.
L'amendement qu'il proposa à cette fin fut repoussé par une majorité de dix-huit voix, et l'adresse à la Keine fut finalement adoptée par une majorité de trente voix dans le Conseil Législatif.
L'Assemblée Législative, après une discussiou longue, mais tempérée, "accepta le projet par une majorité de 48 voix.
Les provinces d'Ontario, de Québec, et du Nouveau- Brunswick le ratifièrent aux élections générales. Mais la Nouvelle-Ecosse le repou^si en musse. Le Dr Tupper fut le seul député ministériel élu. Mais bientôt
K- dissentiment accenté de cette dernière province s'apaisa par des promesses de better ternis, et le ministère t gagner l'honorable M. Howe, chef éloquent et redoutable du parti anti-fédéral. Comme prix de sa défection, ce député reçut un portefeuille temporaire de ministre, et peu après la commission de Lieutenant- < itîttverneur de la Nouvelle-Ecosse. Cet homme, dont la <-inière avait été si brillante, dont la gloire avait été jusque-là sans tache, et qui était devenu l'idole de ses ùtm\\ atriotes, tomba dès ce moment dans le mépris. A»snilli de reproches comme déserteur de son drapeau 1 ir une trahison largement récompensée, il ne survécut pfta à son déshonneur, et mourut un mois après.
Le ministère voila la honte de M. Howe et la une, en élevant ce dernier à un poste aussi honorable. C'était empirer leur faute commune. Li trahison se paye et ne se récompense pas. Quand l'infâme Deuth vint demander au ministre Thiers la somme promise pour livrer la duchesse de Iliiïïy, celui-ci prit les billets de banque au bout des pincettes du foyer, et les tendit à Deuth en détournant h tcte.
C'est ainsi qu'on paye les traîtres.
Dans la création du Sénat, les libéraux et les conservateurs furent nommés en nombre égal, 36 de ihaijue côté. La haute position qu'occupait M. Letel-
lier dans la politique le désignait d'avance comme un des futurs sénateurs. Mais telle était la haine que lui avait vouée M. Cartier, qu'il réussit à faire omettre son nom dans la liste qui fut soumise au Gouverneur- Général. Lord Monk refusa de la signer tant que le nom de M. Letellier ne s'y trouva pas. La parité de forces dans le Sénat, qui a disparu depuis par le fait des conservateurs, tendait à assurer par là la froide impartialité de ce corps, destiné à être un contrepoids à la chambre basse. M. Letellier continua d'être l'âme du parti libéral et le chef de l'opposition dans la chambre haute. Sa conduite y fut sag<>, ferme et modérée ; il sut gagner bientôt l'estime de ses collègues, et l'on peut affirmer qu'il n'a jamais donné prise à ses adversaires, soit par intempérance de langage, soit par des attaques personnelles.
La Confédération fut inaugurée avec éclat le 1er juillet 1867. La province de Québec l'accepta avec engouement, et l'on ne vit aucune manifestation marquée de la part du petit nombre qui s'y était opposé. Le clergé y ayant donné adhésion entière, contribua largement à faire envisager le nouveau système d'une manière favorable. L'Evêque de Rimouski, Mgr Langevin, lui avait donné une approbation spéciale dans une lettre pastorale du 13 juin précédent.
Cette lettre pourrait néanmoins s'appliquer, en la lisant à un point de vue purement politique, à d'autres
changements dans la forme du gouvernement, en Canada ou ailleurs.
La première session du nouveau parlement fédéral fut ouverte le 12 mars 1868, et fut très calme. Le double mandat, alors permis, avait réuni toutes les forces conservatrices aux Communes, ce qui rendit l'opposition presque nulle. On s'occupa à organiser le système administratif dans ses détails pour les divers départements. Cette monotonie fut troublée par un événement déplorable qui jeta l'émoi dans tout le pays. L'Honorable Thomas D'Arcy McGee, irlandais, alors député de Montréal-Ouest, périt victime d'une conspiration de ses compatriotes, qui le réputaient traître à la cause de l'Irlande. .11 fut assassiné dans la nuit du 9 avril, au moment, où, de retour d'une séauce, il entrait à son logis. Un nommé James Patrick Wheelan lui tira un coup de pistolet à bout portant, dans la nuque du col, et le tua raide.
Nous devons remarquer ici un fait singulier, c'est que le comté de Kamouraska n'était pas représenté dans ce parlement. Le siège était demeuré vacant, car il n'y avait pas eu d'élection. Les circonstances qui avaient empêché cette élection méritent d'être rapportées, à cause des nouveaux personnages qui y figurent et de ceux que nous y avons déjà vus en scène.
M. Chapais était devenu ministre dans le. nouveau cabinet. Durant les préliminaires de la Confédération,
il avait fait partie de la conférence d'octobre 1864, comme un des délégués de sa province. Il recevait de sou parti la juste récompense des nombreux et importants services qu'il lui avait rendus pendant les dix ans durant lesquels il ftvait réussi à éliminer un homme de la valeur de M. Letellier.
Lors des premières élections fédérales de 1867, il vint donc de nouveau se présenter aux suffrages de son comté, avec un prestige plus éclatant que jamais, et suffisant, suivant lui, pour lui permettre de briguera la fois les deux mandats, tant aux Communes qu'à l'Assemblée Législative de Québec. L'entente parfaite entre le gouvernement fédéral et celui de Québec avait fait fixer le même jour pour les deux élections. M. .Chapais n'ayant pas voulu se contenter du mandat aux Communes, rencontra comme adversaire un jeune homme de talent et d'avenir, M. Pelletier, maintenant sénateur, que M. Letellier lui suscita pour contester le mandat local. En détachant quelques voix parmi les conservateurs qu'il amenait, M. Pelletier donnait à la lutte une tournure alarmante pour le ministre, vu l'état toujours balancé des partis.
Ce fut sous ces circonstances que l'officier-rapporteur, proche parent de M. Chapais, crut devoir prendre sur lui de défranchiser trois localités, connues par la prépondérance du vote libéral, entre autres l'importante paroisse de Saint-Pascal. Cet officier croyait voir
l'omission de certaines formalités dans la confection des listes électorales de ces endroits, ce qui suffisait, sui- ' vant lui, pour écarter les électeurs. Ce même officier, non seulement s'était rendu suspect de paitialité, mais dans le fort de la lutte commencée depuis quelque temps avec vigueur, il avait insulté publiquement les libéraux par une démonstration significative de son dessein, et aussi provocante que risible. Au chef-lieu du comté, dans le village de Kamouraska, il avait promené lui-même, en plein jour, sa vache ornée de rubans bleus attachés aux cornes, tandis qu'elle traînait à la queue un long ruban rouge. C'était plus qu'il n'en fallait pour exaspérer les esprits déjà chauffés à blanc, chez des électeurs injustement menacés d'être privés de leur franchise. Aussi, lors de la présentation des candidats, un très grand nombre d'électeurs s'y trouvèrent présents, et divisés en deux masses, déterminés les uns à procéder à l'élection, les autres à l'empêcher si l'on persistait à défranchiser les électeurs des trois paroisses. L'officié r-rapporteur ayant déclaré qu'il n'accorderait pas de poils dans ces endroits, il s'ensuivit une bagarre générale et une bataille sanglante. On le précipita du husting, et il ne dut son salut qu'à la protection de quelques libéraux qui le firent évader secrètement. Dans la mêlée, plusieurs furent blessés, quelques-uns même le furent dangereusement, et restèrent sur le carreau. Les partisans de M. Chapais
furent rais en déroute complète, et lui-même dut se réfugier dans un cabintieau destiné à un tout autre usage, où il demeura blotti pendant plusieurs heures. Les révoltés se vengèrent de roffieier-rapporteur par des avanies qu'il dut subir à sa honte, et ils le forcèrent à remettre les brefs d'élection entre leurs mains, ce qui empêcha la double élection. Cet incident produisit une vive sensation. La Ch imbre fédérale ordonna une enquête sur cette violation de ses privilèges. Elle finit par censurer Voffi iier-rapporteur, et le déclara indigne d'être choisi comme tel dans l'avenir. Le comté fut défranchisé pendant 18 mois.
Dans l'intervalle, M. Chapais fut élu dans Je comté de Champlain, et un peu plus tard il prit, au Sénat, le siè<*e du sénateur Bossé, pour la division de la Durantaye, en faisant monter celui-ci sur le Banc de la Cour Supérieure.
Dans le mois de juin 1869, un nouveau bref d'élection fut émané, et M. Pelletier recommença la lutte pour le mandat aux Commîmes contre M. Routhier, adversaire suscité par M. Chapais ; de son côté, M. Letellier se présenta pour la chambre locale, et eut pour adversaire M. Charles Roy, arpenteur à Sainte-Anne. Quoique M. Letellier n'ait pas été élu, on peut dire que la victoire si longtemps filèle à M. Chapais et à son parti leur éehippa. Sju remplaçant AI. Rjuthwr fut battu, et M. Pelletier obtint sur lui une majorité de 54
voix. La fortune de M. Letellier resta la même, M. Koy triompha par 30 voix. C'était toujours la même division des partis tranchée exactement.
Ce fut à cette époque de 1869 qu'un mouvement nouveau commença à s'opérer dans les rangs du clergé, ut particulièrement dans celui du comté de Kamouraska. C'était un premier pas qui devait entraîner, par ses suites, une conséquence importante, et finir par faire lever l'espèce d'excommunication qu'on faisait peser sur les libéraux.
Nous devons dire, pour être justes, qu'il y eut tonjours, parmi les membres les plus clairvoyants, les plus éclairés et les plus prudents du clergé, un certain nombre d'hommes qui ne subirent pas l'engouement général en faveur du parti conservateur.
Tout en demeurant dans la neutralité, ils désapprouvaient privément ce qu'ils regardaient, de la part de quelques-uns de leur confrères, comme une intervention ilangereuse, qui devait tôt ou tard amener un conflit entre l'Eglise et l'Etat.
La sage conduite de cette minorité s'accentua à l'époque dont nous parlons, et voici un des incidents qui y donnèrent lieu. — Dès le commencement de la lutte entre MM. Pelletier et ïlouthier, le curé X. ne a'était prononcé ni pour l'un ni pour l'antre des candidats, et il avait même dit en chaire qu'il reconnaissait en chacuu d'eux des citoyens également recomm.xn-
dables et dignes de confiance. M. Kouthier, qui comptait ce curé comme un de ses meilleurs amis, trouva étrange que lui et son parti pussent être mis, devant l'Eglise, sur le même pied que M. Pelletier et son parti. Il eut la faiblesse et commit la faute d'aller s'en plaindre au curé X. Il alla jusqu'à se permettre de lui faire remontrance, et de lui reprocher le tort que le curé lui faisait à lui, ainsi qu'à la cause de la religion, en ne lui donnant pas de préférence par un appui formel, qui semblait obligatoire d'après l'exemple de tous ses confrères. — " N'ai-je pas dit vrai ? lui répondit le curé, "M. Pelletier n'est-il pas aussi recommandante que vous?" — "Oui, répondit M. Routhier, mais vous ne devriez pas le dire, cela me fait dommage." — " Comment, reprit le curé indigné, vous auriez donc voulu que je vinsse trahir la vérité et commettre une injustice à votre profit. Je sais maintenant à quoi m'en tenir sur vos principes." — Et ce disant il le congédia. D'autres prêtres, non moins dignes et non moins fermes, ne se cachèrent pas d'appuyer de leur sympathie des libéraux de bon aloi en politique, dont la conduite privée était une garantie de leur droiture dans la vie publique.
Nous avons recherché en vain, dans la carrière politique ou dans la vie privée de M. Letellier, quelque acte ou écrit qui ait pu faire naître les préjuges et les préventions soulevés contre lui personnellement jusqu'à cette époque. Dès l'origine, on a fait peser sur
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lui la responsabilité du programme de Y Avenir, en l'en rendant solidaire, tandis qu'il était notoire qu'il avait accepté le programme écrit et tout à fait inoffensif de son comté. Depuis cette date, malgré ses remarques caustiques et sévères à l'endroit de certains ecclésiastiques, dans les relations privées, il a toujours montré une grande réserve en publie à leur égard, et de plus il a poussé la magnanimité et la grandeur d'âme jusqu'à ne pas se venger de ceux qui lui en ont donné l'occasion. Jamais il n'a dévoilé, si ce n'est à l'Ordinaire, des actes que l'honneur de la religion et de ses ministres doit couvrir d'un manteau. Letellier attendait et préparait tranquillement le redressement de l'opinion. Il n'entendait pas par là une réhabilitation dont il n'avait pas besoin, mais il voulait être reconnu pour ce qu'il était et avait été, ni plus, ni moins,comme homme public et dans sa vie privée. Convaincu de la justice de sa cause et de la justesse de sa position politique à l'endroit du clergé, il déplorait son hostilité. " La nature des choses, disait-il, doit nécessairement amener un changement en ma faveur. Ce que je désire prévenir est un revirement brus [lie et violent de l'opinion dans le peuple, qui dépasse le but dans sa réaction. Je ne verrai peut-être pas cette évolution de mon vivant, mais l'attitude du clergé étant fausse, ce n'est plus qu'une affaire de temps pjur la ré -ajuster, en faisant prévaloir le véritable principe de la constitution qui nous régit.
La Nouvelle-Ecosse avait fini par se soumettre, quoique de mauvaise grâce, au nouveau régime. Il n'en fût pas de même du territoire du Nord-Ouest, que le gouvernement du Canada avait retiré de la juridiction de la Compagnie de la Baie d'Hudson, en achetant d'elle ses droits territoriaux, dans la vue de faire entrer toute l'Amérique Britannique du Nord dans une vaste confération. Cette acquisition provoqua, chez les Métis de la Itivière- Rouge et des environs, un mouvement insurrectionnel dont nous devons, détailler les causes, afin de faire comprendre les conséquences qui en résultèrent, particulièrement dans le Bas-Canada, au point de vue national et religieux. Nous verrons la part que M. Letellier fut appelé à prendre dans le règlement des difficultés qui suivirent cette rébellion.
A part ces deux obstacles, la Confédération entrait dans une marche régulière, aplanie par l'entente d'éviter les conflits entre les différents pouvoirs nouveaux. Le double mandat donnait un intérêt commun de parti à la majorité pour soutenir le gouvernement central en même temps que les gouvernements locaux, de manière à causer le moins de froissement possible. Le patronage et de plus la dépense générale qu'entraînait le régime inauguré, furent tous deux libéralement exploités, et contribuèrent à rallier les notabilités ambitieuses, qui furent satisfaites.
Cette ère nouvelle d'une nationalité créée par des
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moyens pacifiques et commencée sous d'heureux auspices, fut bientôt troublée, comme nous venons de le
lire, par l'insurrection des Métis du Nord-Ouest, qui refusaient de reconnaître la domination du Canada. Les Métis de la Rivière-Rouge étaient mécontents de ce
[u'on la leur eût imposée sans les consulter. Il étaient accoutumés au régime bienveillant de la Compagnie de la Baie d'Hudson, et ne reconnaissaient comme autorité ■ [ue celle de la Reine.
Ils furent inquiets et alarmés au sujet de la possession de leurs terres, que le gouvernement d'Ottawa luisait déjà arpenter sous leurs yeux par des géomètres arrogants qu'il avait envoyés. Lorsqu'ils apprirent, dans l'automne de 18G9, que l'honorable M. McDougall venait prendre possession du pays comme Lieutenant-Gouverneur, ils s'insurgèrent spontanément. Un bon nombre [l'entre eux allèrent à sa rencontre, et lui signifièrent de ne pas entrer chez enx ; et en effet, il dut rebrousser chemin, et se réfugier sur le territoire des Etats-Unis. \Ia'gré ses proclamations, et quoiqu'il eût envoyé son émissaire le lieutenant-colonel Dennis pour lui frayer la route à main armée si c'était nécessaire, il ne put prendre possession du pays. Louis Riel, à la tête des insurgés, s'empara du fort Garry et du comptoir de la Compagnie. Il fit organiser un conseil dont il se constitua le chef, et résolut de se faire obéir militairement. Il s'empara de 48 prisonniers anglais qu'il détint dans
le fort. Eiel avait été dès son enfance le protégé de Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface. et étaitencore un tout jeune homme. Exalté, énergique, et d'un caractère cherchant à commander,, il prit une influence suprême sur les Métis. La suite fera voir qu'il n'était pas à la hauteur de la réputation qui lui fut faite. Il commit, dès son début au pouvoir, un crime inutile qui perdît sa cause. Troublé par les remords, les menaces et les poursuites dirigées contre lui. il fut atteint plus tard d'alicuation mentale, et fut interné pendant quelque temps à l'asile de Beau port, près Québec.
Réfugié ensuite aux Etats-Unis, il y renonça à l'allégeance britannique, et se fit naturaliser citoyen américain, pour de là retourner au Nord-Ouest. Mais n'anticipons pas.
Afin de conjurer la révolte et prévenir de plus grands maux, le Gouverneur général du Canada, Sir John Young, offrit une amnistie générale aux Métis, s'il voulaient se disperser en paix et de suite. Son attente fut trompée. Ce fut en vain qu'il députa le père Thibault et le colonel de Salaberry pour rétablir l'ordre.
L'Hon. D. À. Smith, membre de la Compagnie de la Baie d'Hudson, personnage influent, fut aussi envoyé comme commissaire spécial. On espérait que par leur influence conjointe, ils amèneraient les rebelles à la raison. Tout ce qu'ils purent obtenir à leur arrivée, le 19 janvier 1870, fut que la Convention du pays,, réunift
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nu fort Garry, enverrait à Ottawa, suivant l'invitation dfu Gouverneur-général, réitérée par le secrétaire d'Etat M. Howe, nue députation avec une déclaration des Droits (bill ofright8), pour régler les termes d'entrée du Nord-Ouest dans la Confédération. Et en effet, le ;j<î Black, le père Eitchot et M. A. -H. Scott, partiunt le 26 mars, comme délégués du gouvernement provisoire. Puis la Convention nomma Riel président.
Dans l'intervalle, le 4 mars, lliel, soit pour se débarrasser d'un prisonnier incommode qui le menaçait, soit pour faire un exemple d'autorité, çoit par crainte pour SA 1 ersonne, fit passer le nommé Thomas Scott sommain ment devaut une prétendue cour martiale, sans l'entendre, et quelques heures après, il le fit fusiller par un peloton de soldats commandés par le capitaine Lépine. L'exécution, stupidement dirigée, fut brutale, et on I retendit avoir entendu les gémissements de la malheureuse victime, jusque sous le couvercle du cerceuil, qui fut levé pour lui porter le coup de grâce. Le cadavre, refusé aux parents, disparut dans la nuit, sans qu'on ait jnuiais pu savoir ce qu'il était devenu.
A la nouvelle de ce meurtre, un frisson d'horreur ] assa sur le Canada, la surexcitation devint à son comble, a urtout dans Ontario. D'un côté Scott était orangiste, de l'autre les coupables étaient des catholiques qu'on appelait traîtres, déloyaux et rebelles, assassins excités par leurs prêtres, etc., etc.
A leur arrivée à Ottawt , les délégués A. Scott et le père Ritchot furent arrêtés comme complices, mais relâchés de suite. Ils demandèrent officiellement audience, et Sir John A. Macdonald, ainsi que Sir George E. Cartier, furent spécialement autorisés à traiter avec eux. Dans la conférence qui suivit, on discuta la liste des conditions que les délégués soumirent pour l'admission du territoire, et entre autres, la clause sine quâ non d'une amnistie générale.
M. Letellier avait, d'un premier coup d'œil, remarqué l'étrange anomalie que présentait cette députation et sa réception. Si on considérait qu'elle représentait des rebelles, elle devait pour le moins être éconduite ; si au contraire on consentait à traiter avec elle, elle était reconnue de fait.
Il conseilla au père Ritchot de se faire reconnaître en due foime et par écrit, sachant ce dernier peu au fait des règles de la diplomatie. Le père Ritchot se contenta de simples promesses h l'égard de la vérification et de la reconnaissance de ses pouvoirs ; il ne s'aperçut que trop tard qu'il s'était laissé duper.
Comme il était inutile de songer à envoyer des troupes en hiver à Winnipeg, le minstère prit le parti des atermoiements et de la pacification.
En attendant, l'archevêque de Saint-Bouiface, Mgr Taché, alors à Rome pour le concile du Vatican (janvier 1S70), fut îiLiuJi eu toute hite par les deux gouverne-
ments impérial et colonial, pour apaiser la rébellion. Il revint de suite, et fut chargé officiellement de la mission de pacifier le Nord-Ouest. Muni de la promesse d'une amnistie générale qui devait être proclamée sous peu au nom de la Keine, il n'arriva malheureusement que le 9 mars à Fort-Garry, c'est-à-dire cinq jours après le meurtre de Scott, mais 15 jours néanmoins avant le départ des délégués dont nous venons de parler. Après avoir disposé les esprits à la paix, l'archevêque profita de son ascendant sur Itiel pour faire libérer d'abord la .moitié des prisonniers, et le reste la semaine suivante. Il annonça ouvertement la promesse d'amnistie aux Métis, et réussit à caimer l'agitation. Cependant Kiel continua de facto à gouverner provisoirement. Il arbora le drapeau britannique dam le fort, où il se maintint, confiant dans la promesse de l'amnistie qui devait être proclamée. Il y demeura jusqu'à l'ai rivée (24 septembre 1870) du Colonel WolseLey, m.iint3nant Loid Wolseley, que l'on disait envoyé avec une mission de paix. A l'approche des troupes, Itiel, craignant pour sa sûreté, s'enfuit avec quelques-uns des siens, et se réfugia aux Etats- Unis. Alors commença un gouvernement régulier, et Tordre fut rétabli, quoiqu'il y eût d'autres pertes de vie à déplorer par la suite. L'amnistie néanmoins n'arrivait pas. Un incident survint cependant qui aurait dû la faire proclamer. A la fin de l'automne 1871, O'Donahue, un des insurgés, irlandais de naissance,
tenta une invasion fénianne dans le Manitoba. Riel reparut, offrit ses services, qui furent acceptés par le Lieuteuant-Gonverncur Archibald, et il se trouva bientôt à la tête de 400 a 500 hommes armés pour la défense du territoire. Le Lie u tenant Gouverneur passa en revue les volontaires, les félicita, et tendit la main à Riel et à sa suite.
La présence de Riel après l'invasion, qui n'eut pas de suite, devint un embarras pour le ministère, qui n'avait pas proclamé l'amnistie, parce que, dans l'état des esprits en Canada, elle aurait pu causer une commotion plus grande que celle du Nord-Ouest. Les élections générales étant proches, Sir John A. Macdonald s'entendit avec l'archevêque Taché, pour éloigner secrètement Eiel jusqu'à ce qu'elles fussent terminées, et il remit à ce prélat SI 000 pour subvenir aux besoins de Riel et de sa famille pendant son absence. Le Lieutenant-gouverneur Archibald y fit ajouter £600 sterling par l'Hon. D.-H. Smith pour faire éloigii3r Lépine en même temps. On aurait peine à croire que c'est le même premier ministre qui, interpalli peu après dans une assemblée publique pour savoir où était Riel, répondit : God knovj8, I wish I coula catch him ! C'est qu'alors les élections étaient à la veille d'avoir lieu, et que la législature d'Ontario avait offert $5 000 de récompense pour l'appréhension de Riel. Lors de ces mêmes élections générales eu septembre 1872, Riel, sûr
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de son influence auprès des Métis, eut l'audace de se présenter comme candidat dans Provancher, certain de remporter sur le procureur général Clarke. M. Cartier, défait à Montréal, implora l'assistance de l'Archevêque, qui la lui donna avec l'entente d'avoir enfin la proclamation de l'amnistie. Mgr Taché fit retirer la candidature Riel, et grâce à l'influence dont il jouissait dans le pays, et à l'intervention spéciale du Lieutenant-Gouverneur Archibald, Sir George Cartiur fut élu par acclamation.
Lépine fut traduit devant les assises de Manitoba, subit son procès, et fut condamné à l'échafaud, malgié les talents desonavoc.it M. Chapleau, qu'un sentiment de confraternité nationale avait fût envoyer de Québec pour sa défense. Il y eut répit de la sentence.
L'administration d'Ottawa redoutait encore trop l'effervescence des esprits pour 03 3r proclamer l'amnistie, que réclamait toujours Mgr Taché, et qu'il redemanda cette fois avec menace de faire de3 révélations compromettantes. La Province de Québec réclamait aussi cette amnistie avec plus d'insistance que les Métis eux-mêmes. Le ministère croyait se suicider en l'acordant. Il tergiversa de diverses manières, et finit par déclarer à l'Archevêque qu'à la Reine seule appartenait la prérogative du pardon.
L'antagonisme des rac^s prit, au sujet de l'amnistie, uu caractère national et religieux. Oa aurait p^iae
aujourd'hui à se faire une i«îée de l'intensité du mouvement d'antipathie que ttiel rencontra dans Ontario, et par contre du mouvement de sympathie qui se manifesta dans la province de Québec pour sa défense, et auquel participa le clergé tout entier. Il y eut un cri général de ralliement lancé dans la presse française et sur les hu8ting8t qui exerça une influence énorme dans le résultat des élections. L'élément religieux et l'élément national s'unissaient d'un commun accord et avec la même ardeur, pour soutenir la cause de l'Archevêque et des Métis.
Afin de conserver l'ordre chronologique, nous reviendrons plus tard sur le sujet de l'amnistie, lorsqu'elle sera accordée par le ministère dont M. Letellier fera partie.
Le calme du Sénat, tout digne et imposant qu'il parût, était loin de combler l'ambition et le besoin d'action que M. Letellier ressentait au dedans de lui-même. Loin d'être rebuté par ses nombreuses défaites, il voulait donner un aliment constant à son activité, en entrant dans une sphère où il respirerait plus au large, et où il pourrait faire accélérer les réformes qu'il avait toujours en vue. Il épiait l'occasion d'eutrer dans l'assemblée législative de sa province. Cette occasion se présenta aux élections générales de 1871, et il se porta sur les rangs dans le comté de l'Islet, contre M. Ver-
rault, député sortant. Celui-ci était son allié, et avait le support influent de la famille dans laquelle il était entré, et qui résidait dans le comté. Il avait de plus en sa faveur l'appui combiné des pouvoirs ministériels d'Ottawa et de Québec. M. Chauveau, alors premier ministre locxl, n'entrevit pas sans appréhension la perspective de rencontrer dans l'opposition un adversaire aussi redoutable que M. Letellier. Quoiqu'ils fussent Émis de longue date, un refroidissement était survenu entre eux, sans toutefois rompre la paille, pour nous servir d'une vieille expresion proverbiale. Il mit tout en œuvre pour éliminer M. Letellier, et il y réussit. M. Verrault triompha par une majorité de 85 voix.
Néanmoins M. Letellier ne se considéra point comme battu. Il attaqua le mandat de son rival devant un comité d'élection, avec l'espoir de le faire annuler, en établissant que la majorité légale était en sa faveur.
Il était quasi impossible, comme nous l'avons déjà dit, avec un tribunal tel qu'il était alors composé, de voir la fin d'une contestation. Elle languit pour être finalement abandonnée. *
Ce fut la dernière fois que M. Letellier brigua les suffrages populaires. Toujours actif et vigilant, il prit aux élections générales des communes, dans l'été de
• La Cour retrancha peu de temp3 après un certain nombre de votants Inscrits sur les liste?, suffisant pour assurer une majorité ù M. Lefcl.ier ; mais le coniitj n'eut pas à prendre connaissance de ce jugement, rendu trop tard.
1872, la direction de celles de son parti pour la région qui est connue sous le nom de la Côte du Sud. Il se montra partout, discouraut sur les kustings, et organisant la campagne électorale sur tous les points. Ce fut principalement grâce à ses efforts que le parti libéral atteignit un de ses succès les plus éclatants : tous les comtés de cette rive, depuis Lé vis jusqu'à Gaspé, furent emportés.
Nous devons rapporter ici un trait qui peint bien le caractère de M. Letellier, et qui fait voir que sa vie agissante et militante n'avait pas tari en lui les sentiments affectueux et doux, comme il n'arrive que trop souvent dan3 la carrière politique. Il revenait de Eimouski, avec le nouveau député de l'Islet, après avoir contribué à l'élection du Dr Fiset. Comme il passait à la Rivière-du-Loup, en vue du steamer en partance pour le Saguenay, son compagnon de voyage lui proposa d'y pousser une pointe, pour aider le candidat libéral qui se présentait en opposition à M. William Evan Priée, frère du sénateur David Price, tout-puissant dans le comté.
Après plusieurs minutes de silence, M. Letellier répondit à son ami : " Non, je n'irai pas, je ne puis pas " oublier que mon ami David Price, dans une de mes " élections, m'a envoyé, de lui-même et à ses frais, une " goélette du Saguenay, pour transporter à la Rivière-
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,l Ouelle mes voteurs absents." — Puis^ fouettant les chevaux, il s'éloigna de la tentation. " J'admire," ajoutât-il, "la belle réponse que mon ami l'honnête M. Barry " m'a faite en une même occasion : — Mon cœur est u plus fort que ma politique"
Pendant que M. Letellier déployait un travail couronné d'un succès oi éclatant pour le parti libéral, il ignorait, comme tout le public, les sommes énormes que Sir Hugh Allan avait fournies aux ministres, et au moyen «lesquelles ceux-ci comptaient acheter le corps électoral in globo. Pour expliquer leur défaite, les conservateurs prétendirent alors que des capitalistes des Etats- Unis avaient fourni aux libéraux des sommes d'argent doubles de celles avancées par Sir Hugh Allan. M. Letellier n'en a jamais reçu un liard, ni directement, ni indirectement, et à coup sûr il aurait dû mériter de ne 1-as être oublié dans la distribution de ces fonds s'ils eussent existé. Il est ridicule de penser que les américains, qui n'avaient aucun intérêt commun avec l'opposition, aient contribué, sans but, aux élections des libéraux ; c'est un de ces mensonges inventés pour couvrir une défaite inattendue et inexplicable pour les conservateurs, vu les ressources dont ils avaient eu à disposer. Puisque nous avons abordé ce sujet, nous ne pouvons lasser outre sans exposer brièvement toute l'affaire qui a pris le nom de Scandale du Pacifique, qui a eu pour onséquence la chute des conservateurs, l'arrivée des
rr son temps 155
libéraux au pouvoir, et la formation du ministère dont M. Letellier a été appelé à faire (>artie.
Le premier parlement fédéral avait été dissous le 14 juin 1872. Entre autres mesures, il avait sanctionné nue loi autorisant l'exécutif à faire un contrat pour la construction du chemin de fer du Pacifique.
Sir Hugh Allan, puissant armateur de Montréal, et plusieurs fois millionnaire, n'avait pas été étranger à ce projet. Il s'était procuré l'assistance de divers capitalistes des Etats-Unis, pour s'empirer de cette immense entreprise, et il avait déjà préparé l'organisation d'une compagnie pour obtenir le contrat M. David L. Mc- Pherson, maintenant Sir David, s'était mis à la tête d'une autre compagnie, et convoitait également l'entreprise. Le gouvernement, tiraillé par ces deux compagnies rivales, tenait à exclure les capitalistes américains, pour éviter le risque que la charte canadienne ne tombât entre les mains des actionnaires du Northern Pacific. M. Cartier, devenu Sir George E. Cartier, était l'âme de l'afïaire à Moutré.d, et tint bon pour cette exclusion jusqu'au 30 juillet, date importante à noter. Comme le gouvernement ne pouvait réussir à faire fusionner les compagnies, il voulut en créer une troisième dont il aurait le contrôle. Sur ces entrefaites, il s'éleva un différend entre Sir John A. Macdonald et Sir George E. Cartier, au sujet de la marche à suivre,
et il fut question, à un certain moment, chez ce dernier, d'éliminer Sir John A. Macdonald.
Sir Hugh croyant trouver dans Sir Geo. Cartier l'homme qui dominerait la situation, voulut se l'assurer, d abord en lui forçant la main, puis en l'amenant à des promesses écrites. Il s'y prit de manière à lui enlever le contrôle sur les députés du Bas-Canada. Sir Hugh avait pesé et compté le nombre des députés dont il pourrait disposer par suite des élections de Montréal et des environs, qu'il allait maîtriser. Il prétendait surtout tenir la clef des trois élections dans Montréal, et particulièrement de la division que Sir Geo. Cartier briguait pour lui-même. Il lui fit signifier de ne pas songera s'y présenter comme candidat, s'il ne cessait son hostilité à sou projet, et si le contrat n'était pas donné dans le sens du Bas-Canada, c'est-à-dire dans son propre sens et vlui de ses associés.
Le gouvernement, ou plutôt Sir George, serré de trop près, dut se résignera subir une pression inévitable, car il s'était convaincu que Sir Hugh avait réussi à commander un vote français plus que suffisant pour contrôler son élection. A mesure que les élections approchaient, Sir Hugh devenait plus pressant. Il parviut à amener M. Cartier à signer un arrangement par lequel, en considération de certaines conditions monétaires, il consentait à la formation d'une compagnie dont Sir
Hugh serait le président et contrôlerait le capitalactions. *
Sir Hugh paya généreusement, " mais il n'entendait " pas jeter sa poudre aux moineaux," encore moins perdre ses avances ; pourtant il avait déjà versé environ $250 000 pour les fonds d'élections et pour Tachât de la réclame de divers journaux. De plus il s'était engagé à verser $50 000 après l'obtention du contrat. Prudent et serré comme un écossais, il prit ses précautions par écrit pour être sûr d'être remboursé, en cas qu'il fût frustré dans son plan d'accaparer le contrat.
Sir John, de son côté, avait besoin d'argent pour emporter son élection à Kingston, car elle était sérieusement en danger. Il envoya, le 26 août, à M. Abbott, Taffidé de Sir Hugh, le fameux télégramme dont la publication fit une si terrible sensation plus tard, et qui servit ensuite à mettre ses adversaires sur la piste. " Il me faut," portait le télégramme, un autre dix mille piastres. N'y manquez pas. C'est le dernier. Eépondez aujourd'hui. "
M. Cartier tirait, de son côté, sur Sir Hugh pour " une somme de $20 000 pour des fins générales d'élec- " tion, dont il serait tenu compte plus tard, suivant les " termes de sa lettre à Sir Hugh du 30 juillet." Celte lettre se lisait comme suit :
• Lettre de Sir Hugh Allant 7 août 1872.
" Privée et confidentielle.
" Cher Sir Hugh,
" Les amis du gouvernement s'attendent à recevoir " des fonds dans les prochaines élections, et tout nion- " tant que vous, ou votre compagnie, avancerez dans ce '* but, vous sera remboursé (reeouped) ; * un mémo- " randum des besoins immédiats est ci-joint."
'• Votre dévoué
" Gect. E. Cartier.
" Sir Hugh Allan.
" Besoins actuels.
" Sir John A. MacDonald $ 25 000
" Hon. M. Langevin 15 060
" Sir Geo. E. Cartier 20 000
"Sir John add 10 000
" Hon. M. Langevin " 10 000
* SirG .' 30 000"
Sir Hugh, comme on le voit, avait exigé de Sir Greo. E. Cartier de mettre sa demande par écrit, afin d'être
•On s'est toujours demandé depuis, comment et par qui Sir George entendait rembourser Sir Hugh, el si ce dernier est jamais rentré dans ses fonds. Le 10 septembre 1872, Sir Hugh écrivait à M. Me Julien, dont nous parlerons ci-après : u Je pense que, dans dix jours, le contrat il sera signé. J'ai payé $843 000 dont je veux me rembourser." Ses associés américains lui avaient déjà fourni $95 000. I/ès le mois de février, il écrivait à ces mêmes associés d'y aller les yeux fermés. Pour lui, i! était moins prodigue. " J'ai déjà payé, d.t-ift, $3 500, et je n'ai pas de garantie et ne puis eu avoir."
autorise à faire les avances. Il voulait garder ses armes en mains, et bien fourbies. De plus il avait obtenu de Sir George une lettre par laquelle celui-ci s'engageait à faire tous ses efforts pour aider Sir Hugh à former sa compagnie, et Sir George lui transmettait en même temps un télégramme de Sir John, qui, dès le 20 juillet, avait promis l'influence du gouvernement pour faire obtenir à Sir Hugh la présidence de la compagnie, tout en recommandant le secret pendant les élections.
Pendant ces négociations, un nommé G.-W.McMullen avait été l'agent accrédité des capitalistes américains, et avait servi d'intermédiaire entre eux et Sir Hugh. Il exigeait de Sir Hugh pour ses services, vu que l'affaire avait réussi, une rémunération proportionnée à leur importance. Ce dernier la considérait comme trop élevée, et équivalente à un chantage. Mais sur menace de faire 'de complètes révélations, il fallait s'exécuter, et Sir Hugh, pour s'assurer de la correspondance compromettante que McMullen avait en mains, entra en composition avec lui. Sir Hugh étouffa la bombe prête à éclater, et ferma la bouche de son courtier avec $20 000 comptant, et $17 500 payables dix jours après la session du prochain parlement. Ce dernier payement était fait au moyen d'un chèque déposé sous cachet avec la correspondance ainsi achetée ; le tout fut remis entre les mains de M. Starnes, de Montréal, avec l'entente que la correspondance serait détruite aussitôt après la ses-
sion, c'est-à-dire une fois le contrat assuré par la ratification du Parlement.
Nous verrons plus tard comment McMullen, n'ayant pas été payé des $17 500, publia la correspondance, dont il avait gardé copie.
Malgré tous les efforts de Sir Hugh et les 66 000 piastres dépensées pour les élections de Montréal, et la corruption la plus effrénée * qui en résulta, M. Jette, concurrent de Sir George, fut élu par plus de 1300 voix de majorité.
L'échec était terrible. Sir George n'avait pas calculé qu'une arme plus puissante que tout l'or de Sir Hugh se tournerait contre lui.
L'évêque de Montréal, Mgr Bourget, en conflit avec les Sulpiciens au sujet de la division des paroisses delà ville, n'avait pas pardonné à Sir George d'avoir épousé la cause de Saint-Suipice. Il mit tout son poids dans la balance en faveur de M. Jette, et l'on vient de voir quel en fut le résultat.
Les libéraux avaient gagné un terrain immense sur toute la ligne, et arrivèrent en parlement .rangés dans une opposition foimidable par le nombre et le talent.
La session s'ouvrit le 5 mars 1873. M. Huntington, député de Shefford, un des membres les plus distingués de la Chambre par son éloquence et ses talents, était
• La corruption avait été géncrae. Pas moins de 58 mandats furent contestés à la réunion des chambres.
parvenu à découvrir la correspondance que McMullen tenait en réserve. *
Le 2 avril il lança devant la Chambre une dénonciation des ministres, qui éclata comme une bombe, et dont l'écho se répercuta dans le pays tout entier. — La voici :
» LHon. M. Huntington propose que M. Huntington, membre de « cette chambre, ayant déclaré de son siège qu'il est informé d'une " manière digne de foi, et qu'il croit pouvoir établir par des preuves u satisfaisantes, —
14 Qu'en prévision de la législation de la dernière session relative au " chemin de fer du Pacifique, il fut conclu un arrangement entre Sir u Hugh Allant agissant pour lui-même et certains autres promoteurs " canadiens, et G. W. McMullen, agissant pour certains capitalistes u des Etats-Unis, par lequel arrangement ces derniers convinrent de " fournir tous les fonds nécessaires pour la construction du chemin- 14 de fer projeté, et de donner aux premiers un certain percentage "d'intérêt, en considération de leur influence et de leur position, le " plan convenu étant ostensiblement celui d'une compagnie canau dienne ayant Sir Hugh Allan comme président ;
a Que le gouvernement fut informé que des négociations étaient " pendantes entre les dites parties ;
" Que subséquemment il fut convenu entre le gouvernement et Sir tl Hugh. Allan et M. Abbott, M. P., — que Sir Hugh AUan et ses amis 11 avanceraient une forte somme d'argent pour aider à l'élection des u ministres et de leurs amis à l'élection générale alors prochaine, et " que lui et ses amis auraient le contrat pour la construction du cheu min de fer :
• M. Hunt'ngton a été violemment attaqué et injurié pour avoir retracé et découvert les documents qui ont fourni la preuve de ses accusations : on lui a reproché de le3 avoir obten u ■? d'une manière subreptice. En supposant cette imputation fondée, est-ce qu'il ne mérite pas la reconnaissance publique pour avoir mis au jour le u Scandale du Pacifique*"
H n'y a que hs complices dans catte affaire qui puissent s'en plaindre. Tous les honnêtes geii3 qui ont à cœur l'intérêt de la chose publique doivent lui en savoir gré.
14 Qu'ai ( oiiRi'qucncc Sir llvgh AUan avança une forte somme d'ar- " gont pour l'objet ci-dessus mentionné, à la sollicitation pressante u des ministres ;
" Qu'une partie des deniers dépensés par Sir llvgh AUan pour ob- " tenir l'acte d'incorporation ou charte, lui aété payée par les dits capi- " talistes des Etats, en vertu de l'arrangement conclu avec lui ; — il soit
" Ordonna qu'un comité de sept membres soit nommé pour s'enquérir de toutes les circonstances se rattachant aux négociations " pour la construction du chemin de fer du Pacifique, à la législation " de la dernière session sur le sujet, et à l'octroi de la charte à Sir " Hnyh Allan et autres, avec pouvoir d'envoyer quérir personnes et " papiers, et avec instruction de faire rapport de tous les témoi- " gnages pris devant lui ainsi que de ses délibérations."
Les règles parlementaires empêchaient M. Huntington de donner lecture d'aucun document comme preuve à l'appui de sa déclaration. Lord Dufferin lui reprocha à tort dans la suite, de n'avoir pas alors fourni de preuve prima fade.
Le ministère fît semblant de ne pas prendre au sérieux cette accusation, en apparence trop énorme pour être vraie. Il provoqua, sans mot dire, un vote qui rejeta par 107 voix contre 76 la référence au comité.
Néanmoins les ministres ne pouvaient demeurer sous le coup d'une imputation aussi infamante. Ils fiient nommer un comité d'enquête, composé de AI M. Blanchet, Blake, Doiïon, James McDonald et Hillard Cameron — trois conservateurs et deux libéraux, avec pouvoir, en vertu d'une loi spéciale passée 9ad hoc, d'entendre les témoins sous serment. Le comité s'étant réuni le 5 mai, s'ajourna au deux juillet, sur un vote de 3 contre 2, vu l'absence de deux témoins importants, MM. Cartier
et Abbott ; et à la demande de Sir John, la Chambre permit cet ajournement. La Chambre elle-même s'ajourna du 23 mai au 13 août. Toutefois il fut entendu que le rapport du comité serait prêt pour le 13 août, époque fixée d'avance pour- la prorogation du Parlement. La veille du 2 juillet, une proclamation publiée dans la Gazette Officielle annonçait le désaveu, eu Angleterre, de la loi spéciale autorisant l'audition des témoins sous serment. Sir John l'avait ainsi prévu, et avait même manifesté ses doutes sur cette loi, qui lui paraissait inconstitutionnelle et ultra vires.
Mais il tenait à conserver le tribunal de son choix, où il comptait sur une majorité. Il proposa doue de former, des membres du comité, une commission royale, afin de procéder sans plus de retard ; mais MM. Dorion et Blake refusèrent d'y siéger comme commissaires, pour plusieurs motifs, et particulièrement pour ne pas enfreindre la dignité et l'indépendance du Parlement, auquel appartenait le privilège exclusif de conduire l'enquête. La Chambre d'ailleurs n'avait pas accédé à l'offre d'une commission royale proposée par le ministère.
Aussitôt après l'ajournement du comité, il parut dans le Herald de Montréal une partie des révélations provenant du fameux McMullen. Elles étaient composées d'une série de lettres et de télégrammes échangés entre Sir H ugh, McMullen et les capitalistes américains.
Le public n'avait pas paru jusque-là croire à la culpabilité des ministres, mais cette correspondance révélait des faits qui, prima facie, paraissaient véritablement fondés, malgré les explications et les dénégations de Sir Hugh, qu'il publia sous serment.
Peu après, d'autres documents encore plus compromettants furent mis au jour par McMullen, entre autres la demande de Sir George à Sir Hugh de $20 000, et le télégramme de Sir John demandant, comme dernière faveur, un autre $10 000 à Sir Hugh par l'entremise de son confident M. Abbott.
Lord Dufferin se trouvait en excursion dans l'île du Prince-Edouard quand ces pièces corroboratives lui tombèrent sous les yeux. Il manda de suite MM. Tilley et Tupper, deux de ses ministres, qui se trouvaient dans l'île, et requit d'eux des explications que ceux-ci ne purent donner que par une dénégation générale. Le Gouverneur commença à avoir des doutes sérieux ; jusque-là il avait cru, comme il l'a dit plus tard, que M. Huntington s'était aventuré imprudemment, et, pour nous servir de son expression, that he liad taken the wrony end of the stick, qu'il avait pris le bâton par le mauvais bout. Il se détermina à réunir les chambres le plus tôt possible, et il se hâta de revenir à Ottawa pour le 13 août, afin d'y faire la prorogation du Parlement en personne, et annoncer en même temps une prochaine convocation.
Ce jour-là, le comité auquel la Chambre avait confié l'enquête, n'avait, comme on s'y attendait, aucun rapport à faire. Cette inaction du comité et les délais survenus ressemblaient fort à un déni de justice, ce qui n'empêcha pas les ministres d'insister auprès du Gouverneur pour la prorogation immédiate, comme il avait été entendu. Elle eut lieu malgré les remontrances écrites de 92 députés, qui s'étaient rendus exprès à Ottawa pour l'empêcher, et qui, dans ce but, envoyèrent une députation au Gouverneur. Cette députation lui représenta qu'il y avait déjà eu trop de délais, et qu'il était du devoir et de l'honneur de la Chambre d'éelaircir au plus tôt les accusations portées contre ses ministres. Elle le priait, en conséquence, de suspendre son jugement, afin de ne pas empêcher la Chambre de faire l'enquête de suite. Loid Dufferin était dans une impasse assez difficile, et comme il le dit lui-même, " la situation était critique et embarrassante." Il ne pouvait admettre la culpabilité de ses ministres, quoiqu'elle fût assez présumable en apparence, à moins qu'elle ne fût régulièrement établie. Il les avait interpellés, sur leur honneur personnel et sur leur loyauté envers la Couronne, de se déclarer individuellement et tous ensemble devant lui, innocents de toutes ces imputations, et les ministres lui avaient juré solennellement leur innocence. Il se décida donc à proroger le Parlement, mais avec la promesse faite à la délégation, de nommer immédiatement une commission
royale d'enquête, et de réunir les Chambres aussitôt que le rapport dos commissaires serait envoyé. Quand l'annonce ordinaire de la prorogation fut faite aux députés en séance, elle fut reçue par des huées, et les cris de privilège ! par lesquels ils manifestèrent leur indignation contre les ministres et contre le Gouverneur.
Il est bon de remarquer que les députés ministériels s'étaient abstenus de revenir à Ottawa, ayant été avertis que leur présence n'était pas requise pour assister à une simple prorogation.
Le même soir les députés présents se réunirent, et l'opposition passa des résolutions pour condamner l'infraction au privilège du Parlement, qui se trouvait dessaisi d'une affaire sur laquelle il avait droit de revendiquer une juridiction exclusive et primaire.
M. Letellier, invité à cette convention, s'y montra un des défenseurs les plus fermes de ce qu'il croyait être un des principes les mieux établis de la constitution dont le Canada venait d'être doté. Il accusa les ministres d'avoir commis une violation flagrante des privilèges et de l'indépendance du Parlement. Les députés présents étaient unanimes à blâmer le ministère, mais tout en y mettant des formes à l'égard du Gouverneur, il était évident que la démonstration et le3 récriminations était eu bonne partie dirigées contre lui. On l'accusait de n'avoir pas usé de sa prérogative pour refuser la prorogatiou, et d'en avoir abusé en substituant une
commission royale à l'enquête parlementaire. L'excitation devint à son comble dans la ville d'Ottawa et parcourut tout le pays.
Le lendemain, Lord Dufferin créait la commission royale, et nommait pour commissaires enquêteurs le juge Day, en retraite, le juge Polette, en fonctions, et M. Cowan. Ce nouveau tribunal, nommé par les ministres accusés, et choisi parmi leurs créatures, était inacceptable pour les accusateurs.
M. Huntington, après en avoir délibéré avec ses collègues, refusa de reconnaître la juridiction des commissaires, se fondant, lui aussi, sur le privilège de la Chambre, qu'il ne voulait pas contribuer à violer. Les commissaires procédèrent ex parte sans lui ; et après avoir entendu un grand nombre de témoins, ils firent un simple rapport des témoignages, sans exprimer * aucune opinion sur le résultat de la preuve.
Lord Dufferin convoqua les Chambres pour le 23 octobre afin de recevoir ce rapport.
Après un long débat, le plus important qui ait eu lieu depuis la Confédération, le ministère voyant la position désespérée, prit le paTti de se démettre avant de recevoir sa condamnation par un vote. Mais à la dernière heure, et avant d'annoncer leur retraite, les ministres comblèrent la mesure de leurs prévarications en faisant, ce jour même, la nomination d'une foule de leurs créatures (plus de 125) à divers emplois publics. De plus ils
nommèrent un de leurs collègues Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick, et un de leurs partisans dévoués Lieutenant-Gouverneur d'Ontario. *
Cette chute du premier ministère formé sous la nouvelle constitution, est la plus déplorable que Ton connaisse dans nos annales politiques; c'est la page néfaste de Tère de la Confédération. Les ministres sortaient couverts d'opprobres, et l'opinion publique les croyait tellement enfoncés sous terre que personne ne songeait à les voir ressusciter un jour à la vie publique. On les laissa se retirer sans autre forme de procès, après leur confession de jugement.
M. Letellier et un certain député étaient d'avis de procéder par voie d'impeachment, à la barre de la Chambre, contre les principaux inculpés, Sir John A. Macdonald et ses collègues. Ils se fondaient sur le motif que la simple résignation de leurs portefeuilles n'était pas une punition s'ils étaient coupables, et rendait vaine et illusoire la responsabilité de ministres prévaricateurs. S'ils étaient innocents, l'honneur de la nation exigeait impérieusement leur réhabilitation. Leur honneur personnel, qu'ils affirmaient en proclamant leur innocence, aurait dû les engager à demander d'euxmêmes leur procès pour se justifier. S'ils étaient trouvés coupables, ils devaient être déclarés inéligibles
• Par respect pour la Constitution, les nominations à ces deux postes importants ne furent point annulées par les successeurs des ministres tombés.
aux Communes, et à tout emploi d'honneur ou de confiance sous la Couronne, suivant les précédents établis en Angleterre. *
Cet avis se rapprochait de celui que l'honorable M. Blake avait émis immédiatement après la prorogation du mois d'août, savoir de ne pas abandonner le droit qu'avait la Chambre de faire ce procès, qu'elle devait reprendre au plus vite suivant lui. Cet avis de M. Blake était conforme aussi à la résolution unanime des 92 députés, adoptée le même soir.
Soit par clémence ou magnanimité, soit parcs que l'opiniou publique s'était prononcée si énergiquement contre les ministres déchus qu'ils ne semblaient plus à craindre à l'avenir, M. Mackenzie ne voulut pas frapper des ennemis vaincus et renversés à terre. Il eut tort, au moins sur un point, celui de ne pas sauvegarder pour plus tard l'honneur national, que le pays lui confiait en ce moment, et qu'une sage prévoyance aurait mis pour toujours à l'abri de l'atteinte des mêmes individus.
Un ministre d'un caractère plus ambitieux que M. Mackenzie eût agi comme Bichelieu, il eût fait main basse sur ses ennemis.
TJn fait qu'il est bon de remarquer, c'est que les acteurs principaux, dans le scandale du Pacifique, étaient presque les seuls personnages titrés du Canada. Il est vrai de dire que leurs parchemins n'avaient pas encore
• South $ea Company. 1720.
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reçu la consécration du temps, et que la lignée de ces nouveaux anoblie, qui commençait avec eux, ne leur permettait pas de dire comme les anciens preux parlant de leurs ancêtres : " noblesse oblige."
Quels que soient les titres et les crachats * dont on a décoré les chevaliers du Pacifique, avant et depuis cette mémorable équipée en fait d'industrie financière et de rouerie électorale, ils n'ont pu couvrir leur honte et effacer la sentence prononcée contre eux dans le temps, par la presse et l'opinion publique des deux côtés de l'Océan. Cette sentence restera comme le jugement irrévocable de l'histoire, et entachera pour toujours leur réputation.
On a attribué le refus de titres honorifiques semblables, de la part de MM. Mackenzie et Blake, à leur objection de s'asseoir comme égaux à côté de ces hommes. Se souvenaient-ils que les chevaliers félons étaient exclus de la Table ronde t
Le pardon que les ministres déchus ont prétendu avoir obtenu depuis par leur seconde accession au pouvoir, est plutôt un accident que la fortune des partis leur a valu, qu'une grâce accordée pour les réhabiliter. Autrement il faudrait y voir une déviation du sens moral, plus déplorable encore que le scandale du Pacifique lui-même.
* Quelque lecteurs, dans notre pays, ne savent peut-être pas que ce mot signifie les insignes de distinction des ordres nobiliaires qu'on porte sur la poitrine.
L'observateur éclairé ne saurait cependant se dissimuler un fait de la plus haute gravité : c'est qu'il ait pu se rencontrer, dans les partis politiques du Dominion, une majorité assez aveugle pour confier de nouveau aux ministres coupables les destinées nationales.
U faut ajouter néanmoins, pour être juste, que Sir John et M. Langevin ont été tous deux repoussés dans ce même temps par les électeurs.
On a cherché à atténuer la culpabilité des ministres en allégnant qu'il n'y avait pas eu de vente réelle et prouvée d'un contrat entre eux et Sir Hngh Allan. Cette défense s'évanouit à la lecture des pièces, et devant l'ensemble de ces transactions. Sans doute qu'on a évité l'apparence d'achat et- vente, mais l'acte et le but de corruption sont évidents. Au reste le '* Journal des Trois Rivières*9 organe conservateur, a exprimé l'opinion générale, en imposant à M. Langevin l'obligation de restituer les 32 600 piastres qu'il avait reçues pour des fins de corruption, et en niant qu'il pût y avoir une justification, ou un certain mérite pour lui, d'avoir rempli à la lettre les volontés coupables de Sir Hugh Allan. *
* Journal de* Troi*- Rivière*, cité par La Concorde, 6 août 1879.
« Nous livrons l'article suivant, publié par le Journal de* Troi*- Rivière* il r a trois ans, à la sérieuse considération de nos lecteurs ; c'est un jugement sévère mais juste qu'il porte sur l'Hon. H. Lan-
M. Mackenzie, après la résignation des ministres, le 5 novembre, fut appelé à former un nouveau cabinet.
Quel était ce nouveau ministre ? M. Mackenzie est xxu self mode 7aany il est le fils de ses œuvres, et est parvenu en vrai écossais, par son seul mérite personnel, son travail et sa parfaite intégrité, à monter, de l'emploi de simple manœuvre, au premier rang parmi ses concitoyens. Son extérieur est froid, parce qu'il sait contenir son tempérament violent. Il est proviablement
gevin, aujourd'hui le représentant chéri du Journal des Troig-Riv&re*.
" Il lui dit sans cérémonie de restituer les
#32 OOO.OO que M. Allan lui a données pour corrompre les électeurs de la Province de Quéhec. Le Journal a dit brutalement encore à M. Langevin de se cacher et de rentrer sous terre, tant qu'il n'aura pas fait la pénitence due au scandale
Voici l'article :
" Nous avons reçu vendredi, la correspondance échangée entre M. Langevin et M. Joly au sujet des $3'i 600 de M. Allan, fournies à M. Langevin pendant les élections de ld?2.
" Dans une assemblée publique, il paraîtrait que M. Joly aurait prétendu que M. Langevin aurait bénéficié pour la plus grande partie des $32 600 données par M. Allan pour aider aux députés ministériels à remporter leurs élections.
" A cette occasion, M. Langevin a envoyé une lettre à M Joly, dans laquelle il offre à M. Joly, si ce dernier veut en garder le secret, de lui montrer les documents et reçus qui constatent que lui, M. Langevin, a distribué toute cette somme aux amis du ministère.
" En môme temps il prie M. Joly de vouloir bien se rétracter s'il trouve cette preuve suffisante.
" M. Joly a répondu à cette lettre qu'il ne pouvait accepter la proposition de M. Langevin, parce que, depuis deux ans, ce Monsieur a eu l'avantage de se disculper en livrant au public les noms de ceux qui
honnête, probe, et parcimonieux jusqu'à l'excès des deniers publics ; on le dit entêté, ce qui est vrai, parce qu'il croit toujours agir avec raison, et qu'il est plein de droiture comme chef de parti. Il a eu un succès moins durable que son mérite réel et ses talents de premier ordre lui permettaient d'atteindre. Il est doué d'une éloquence mâle et vigoureuse. Il a le don de dérider les autres, tout en paraissant impassible.
ont reçu de l'argent sous de telles circonstances, et qu'il a encore aujourd'hui le même moyen.
" lia réplique de M. Langevin a été qu'il ne pouvait dévoiler le nom de ses amis devant le public, que ce serait manquer de loyauté à leur égard.
" M. Langevin fait bien d'avoir de la charité pour ses amis et de cacher leur turpitude ;
" Mais il eût mieux fait de garder le silence sur tout cela. Il nous parait que l'accusation qu'on a portée contre lui, d'avoir employa à son bénéfice personnel les $:k> 000 d'Ailan, n'est pas plus grave que celle qu'il voulait qu'on formulât1 contre lui, d'avoir employé cet argent à corrompre un grand nombre de personnes. M. Langevin n'était aucunement justifiable de recevoir cet argent de M. Allan, parce que c'était dans un mauvais but : à notre avis il se rendait doublement coupable en le faisant passer en d'autres mains. M. Langevin ne peut donc s'attribuer aucun mérité dans cette affaire à quelque point de vue qu'on la considère, et le moins il en entretiendra le public, le mieux ce sera.
u Nous ne connaissons qu'une chose qui pourrait relever M. Langevin dans l'esprit des catholiques, ce se mit que, conformément à l'esprit de l'Eglise, il fût en état de montrer que ces sommes d'argent ont été restituées à qui de droit.
" Quand un homme est dans l'adversité, nous lui devons la sympathie, mais non pas la justification de ses fautes, et à propos, nous trouvons qu'une certaine portion de la presse française fait erreur, en voulant attribuer a M. Langevin un certain mérite, pour avoir rempli à la lettre les volontés coupables de Sir Hugh Allan."
M. Mackenzie s'est acquis l'estime et le respect de tous, et c'est en vain qu'on a essayé d'attaquer son caractère public on privé. Extraordinairement laborieux, il a voulu, pendant son administration, se rendre compte par lui-même de tous les détails des divers départements publics, et sa mémoire prodigieuse, unie à son activité, suffisait à tout Ce travail opiniâtre et sans relâche, de 15 à 16 heures par jour, a miné son tempérament, tout robuste qu'il fût. Il a sacrifié sa santé au bien public, sans ménagement, et on peut dire sans prudence.
M. Mackenzie choisit naturellement M. Letellier pour diriger l'action du gouvernement dans le Sénat. Les portefeuilles du nouveau ministère furent distribués comme suit :
" Hon. L.-S. Huntington, président du Conseil privé en janvier suivant.
" A.- A. Dorion (Sir), ministre de la justice.
" Albert Smith (Sir), ministre de la marine et des pêcheries.
" Letellier de Saint-Just, ministre de l'agriculture et des statistiques.
" David Laird, ministre de l'intérieur.
" Richard Cartwright, ministre des finances.
" Isaac Burpee, ministre des douanes.
" D.-A. McDonald, ministre des postes.
" Télesphore Fournier, ministre du revenu de l'intérieur.
K Hon. Wm Ross, ministre de la milice et de la défense.
« Eichaid W. Scott, secrétaire d'Etat.
" Edward Blake, sans portefeuille, et subséquemment ministre de la justice (19 mars 1875)/'
Le premier soin du gouvernement fut de songer à épurer la députation. Nous avons vu que pas moins 53 contestations de mandats avaient été faites pour cause de corruption. Les ministres avaient également sur les bras la fournée de nominations faites avant la retraite de leurs prédécesseurs. La plupart de ces nominations furent révoquées ; celles des lieutenants-gouverneurs furent cependant respectées, comme nous venons de le dire.
Le ministère résolut de renouveler immédiatement la chambre des Communes par un nouvel appel au peuple. En effet des élections générales eurent lieu en février 1874, et assurèrent une majorité immense, variant de 75 à 80, au ministère libéral. M. Langevin, durant ces élections, n'osa se présenter aux suffrages d'aucun comté.
Cependant la succession que les libéraux venaient de recueillir était difficile à administrer. Ils étaient redoutés par le clergé, alors plus réuni que jamais au cri de " libéralisme catholique." Parmi ce corps les uns intentionnellement, les autres de bonne foi, ostracisaient le
parti libéral ou réformiste, en l'identifiant avec le libéralisme condamné par l'Eglise.
Comme nous l'avons déjà remarqué, l'élément religieux avait été mêlé aux promesses d'amnistie faites aux Métis du Manitoba, et cette amnistie, toujours en suspens, avait surexcité une sympathie qui faisait, de la cause de Eiel et des Métis, une question de nationalité pour les canadiens-français.
L'intervention démandée au Parlement fédéral par la très grande majorité des catholiques, pour rappeler la loi des écoles du Nbuveau-Brunswick, était également une question brûlante. L'attitude du clergé sur ces deux poiuts se montrait accentuée. L'évêque de Montréal avait formulé la ligne de conduite à suivre par les catholiques en vue des élections générales de 1874. Dans sa lettre pastorale du 5 janvier, il avait cité, comme exemples frappants d'oppression de leurs frères, ce qui se passait au Manitoba et au Nouveau-Brunswick.
L'année suivante, le 5 mai, dans une autre lettre pastorale préparée en vue des élections locales, il précisait plus nettement sa pensée, en reprochant aux députés de ne s'être pas montrés, malgré leurs protestations publiques et solennelles, " favorables aux droits des habitants " du Manitoba, à l'amnistie générale qu'on leur avait " promise, et à ceux des catholiques du Nouveau- " Brunswick aux écoles séparées, dont les a dépouillés " une loi injuste et vexatoire."
Ces deux questions étaient, comme on le voit, des plus difficiles à résoudre. La première affectait le territoire du Nord-Ouest, qu'on étail en voie d'organiser au milieu de ces difficultés, et dépendait de plus du pouvoir impérial quant à l'amnistie. La dernière touchait à la base de la Confédération et à l'autonomie des provinces. Le parlement du Canada ne pouvait constitutionnellement intervenir, si ce n'est d'une manière officieuse.
Le ministère avait de plus à pourvoir à l'entreprise gigantesque du chemin de fer du Pacifique, promise à la Colombie Britannique par ses prédécesseurs, lors de l'annexion de cette province à la Confédération. Les ressources d'alors rendaient impraticable le complètement des travaux dans les dix ans convenus, car le Parlement s'était engagé à ne pas augmenter les taxes poui cl t objet.
Une complication des plus graves vint encore empirer la situation. La mort de Sir Geo. E. Cartier, arrivée en Angleterre le 20 mai 1873, laissait ouvert le comté de Provancher. Eiel, que Sir John avait fait éloigner durant les élections générales, revint dans l'automne cfe 1873, et se fit élire sans peine dans le comté qu'il avait déjà cédé à Sir George.
Cet événement créa une sensation profonde et pénible, et fut vertement reproché aux Canadiens par
LoTd Carnarvon, dans une dépêche du 7 février 1875 à Lord Dufferin. Riel fut banni de la Chambre, quoiqu'il eût l'appui en masse des députés français, qui s'y opposèrent par un mouvement de sympathie que l'on conçoit, mais qui les empêcha de bien peser leur vote. La Chambre ordonna une nouvelle élection, et Eiel fut réélu. Au point de vue anglais et protestant, c'était la minorité française et catholique qui narguait la majorité anglaise et protestante. Il n'en fallait pas davantage pour exaspérer les esprits déjà surexcités. Mais lorsqu'on apprit que Eiel, qui avait été mis " hors la loi " par les tribunaux de son pays, était arrivé à Ottawa pour prendre son siège à l'ouverture de la session de 1875 ; qu'il avait habilement, et sans être reconnu, prêté le serment et signé le rôle des députés, et se tenait hors d'atteinte; lorsqu'on vit qu'on lui assurait un refuge chez les Canadiens, qui le protégeaient secrètement, la rage de ses ennemis ne connut plus de bornes. Un mandat d'arrestation avait été lancé contre lui. On fit des perquisitions inutiles pour découvrir sa retraite. Le rusé métis déjoua sous divers déguisements toutes les recherches, avec l'adresse et l'habile audace d'un trappeur. Ce qui irritait davantage ses ennemis, c'est qu'il était invisible pour eux, quoiqu'il sortît assez fréquemment de sa retraite. Les esprits étaient échauffés à ce point, qu'un soir la rumeur s'étant répandue que lliel allait prendre son siège, les galeries de la Chambre
furent envahies par une foule immense, armée et décidée à eu finir avec lui. Cette fois ce fut encore une déconvenue, Eiel ne parut pas.
Sur ces entrefaites, M. Mackenzie proposa à la Chambre d'expulser Eiel comme mis hors la loi pour "félonie," ce qui fut agréé par 131 voix contre 31. Parmi ces dernières, on compte celle de Sir John, qui, lorsque son intérêt était en jeu, avait éloigné Eiel, et qui était bien aise maintenant d'en embarrasser son successeur. Il est à remarquer que Sir John avait promis par écrit à l'archevêque Taché de faire de la cause de Eiel la sienne propre, et de la gagner; m lis nous devons faire observer que son vote ne fut pas motivé sur cet engagement D'ailleurs que lui importait cette promesse en ce moment ?
Le ministère, après s'être enquis, au moyen d'un comité de la Chambre, des promesses d'amnistie faites aux Métis, vit que l'archevêque Taché s'était laissé jouer, et avait été trompé. Il engagea Lord Dufferin à proclamer une amnistie générale, en exceptant O'Donahue, et en infligeant un banissement de cinq ans à Eiel et à Lépine. MM. Dorion et Letellier furent ceux des ministres qui s'abouchèrent particulièrement avec le père Eitchot et l'archevêque Taché, pour en arriver à cette conclusion.
La suite a démontré l'équité et la sagesse de cette démarche, adoptée par le gouvernement de M. Mac-
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kenzie ; mais il faut accorder à Lord Diifferin lui-même le mérite de l'initiative et de la responsabilité personnelle qu'il prit, en commuant la sentence de Lépine en deux années d'emprisonnement et à la privation pour la vie de ses droits politiques. Ce règlement final a rétabli la tranquillité et la paix dans le Nord-Ouest, et a fini par causer une satisfaction générale.
L'occasion était enfin présentée aux libéraux de réaliser divers projets de réformes contenus dans leur programme. En effet, dès la session de 1874 ils commencèrent ces réformes importantes, qu'ils avaient proposées depuis longtemps, mais sans succès. La première fut celle de la loi électorale. La qualification foncière des candidats fut abolie, les élections furent fixées pour un même jour, et la votation réduite à un jour unique ; le vote au scrutin fut établi", et l'épuration des mandats confiée aux tribunaux. L'année suivante le ministère fit passer la loi pour prévenir la fraude et la corruption dans les élections. Ces lois sont encore en vigueur aujourd'hui, et font honneur au parti libéral.
M. Letellier savait bien qu'il ne suffisait pas île légiférer pour assurer la franchise électorale au point de vue civil, si l'on n'enlevait pas en même temps une cause efficiente qui gênait l'expression du vote populaire, c'est-à-dire l'ingérence indue du clergé catholique dans les élections.
Il s'entendit avec ses collègues de la province de
Québec, et prépara à ce sujet un mémoire contenant une remontrance respectueuse, qu'il transmit à la Cour de Rome. L'élection de Charlevoix lui en avait fourni l'occasion. Il n'y avait plus aucun doute sur l'attitude du clergé en cette circonstance: il avait choisi lui-même son candidat pour le comté de Charle- Toix dans la personne de M. Langevin, et l'avait fait élire en janvier 1876. Ce fut cette élection qui, portée en dernier ressort devant la Cour Suprême, fut annulée unanimement pour cause d'influence indue. Sa Seigneurie le juge J.-T. Taschereau, frère de l'archevêque de Québec, prononça en français les motifs de ce jugement mémorable (23 février), qui devait mettre fin, au civil, à un sujet débattu avec une acrimonie et une violence qui rappellent le célèbre passage d' Ammien Marcellin au sujet des querelles entre les chrétiens de son temps.
Ce jugement de la Cour Suprême, dans de telles conjonctures, était un coup violent porté au clergé canadien.
Les évêques de la Province, alarmés d'un acte qu'ils jugeaient être un empiétement sur leur domaine spirituel, se hâtèrent de s'entendre et, avant de prendre conseil de la Cour de Rome, protestèrent par une lettre conjointe du 27 mars, publiée dans la presse, contre cette décision du pouvoir temporel. A peine cette protestation était-elle lancée dans le public, qu'un télégram-
me leur parvenait de Rome, leur recommandant de s'abstenir. Malheureusement il était trop tard ; le conflit était plus que jamais engagé.
La plainte de M. Letellier et de ses collègues avait été écoutée en Cour Eomaine.
Ce fut le jugement de la Cour Suprême qui, joint à cette plainte, décida l'Autorité Pontificale à envoyer un délégué au Canada, avec pouvoir de régler en même temps certaines autres difficultés pendantes parmi le clergé depuis quelque temps. Nous verrons en son lieu quel fut le résultat de la mission du délégué apostolique, Mgr Conroy.
Pendant que les libéraux de Québec étaient assaillis par la presse soi-disant catholique, et que l'impression produite dans la masse du peuple était qu'on ne pouvait voter pour un libéral sans offenser Dieu et se damner, ceux d'Ontario, qui marchaient sous le même drapeau que leurs alliés de Québec, étaient exonérés par Mgr Lynch, archevêque de Toronto. Il manifesta ouvertement son opinion par une lettre publique adressée à M. Mackenzie, premier ministre à Ottawa, tout en demeurant indépendant des partis.
Bien plus, la sacrée Congrégation appuya ensuite cette démarche, en reconnaissant que le parti libéral ou réformiste n'était pas condamnable, puisqu'il était appuyé chaudement par des cvêques.
Dans sa position officielle au département de l'agriculture, M. Letellier s'occupa activement de l'émigration des Canadiens aux Etats-Unis, en vue de leur rapatriement. Le père Lacombe, missionnaire oblat et linguiste distingué, connu par son zèle patriotique pour les colons de Manitoba, et M. Charles Lalime, agent d'émigration, furent chargés d'une mission spéciale à cette fin. Ils réussirent à ramener des Etats-Unis au Manitoba un certain nombre de Canadiens, à former des établissements nouveaux, et à agrandir ceux qui existaient déjà.
M. Letellier visita cette contrée dans le mois d'août 1875, et fut le premier, parmi les ministres fédéraux, qui y fit une visite officielle. Son but était de s'assurer par lui-même des besoins des colons, et d'entendre leurs réclamations. Il voulut en même temps voir de ses yeux quel champ et quel avenir réel le Nord- Ouest offrait à la colonisation. La presse du pays l'y accueillit avec des marques évidentes de sympathie, et la plupart des citoyens d'origine française allèrent saluer en lui un compatriote dont la réputation était parvenue jusqu'à eux.
Il voulut se rendre compte des choses par luwjiêrae, et n'épargna ni temps ni peine pour se faire une juste idée du pays, le parcourant en divers sens, et recueillant des informations exactes et précises. Il demeura
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convaincu de la fertilité du sol, des ressources de cette immense région, et de l'avantage qu'il y a de diriger de ce côté une émigration saine et vigoureuse.
Partout sur son passage, il rencontra l'accueil cordial qu'on lui avait témoigné dès son entrée" dans le pays.
Plusieurs démonstrations eurentlieuen son honneur. Nous remarquons entre autres celle de la Société de Colonisation de Manitoba, qui, par son président, l'honorable sénateur M. Girard, alors député de Saint- Boniface à la chambre locale, présenta, tant en son nom qu'au nom de la population française de la Province, une adresse de bienvenue à M. Letellier comme ministre de l'Agriculture. Sa réponse franche et ouverte lui fournit l'occasion d'insister sur la bonne entente et la concorde qui doivent unir les divers groupes nationaux du Canada, afin de promouvoir d'autant mieux le but patriotique de cette Société, et d'aider le gouvernement à peupler de bons et loyaux colons ces territoires de l'Ouest, si vastes et d'une fécondité si merveilleuse. Il promit d'employer ses efforts afin de procurer aux habitants les secours nécessaires pour subvenir à la disette qui venait d'être causée à leurs récoltes par la dévastation des sauterelles.
En effet, de retour à Ottawa, il obtint et envoya aux Colons, si péniblement éprouvés, une aide de $G0 000 pour prévenir la famine qui les menaçait, et pourvoir à l'achat de grains de semence pour le prin-
temps suivant. Ce secours opportun fut d'une immense utilité à la province naissante, et fut distribué judicieusement.
Outre ces avantages immédiats, le voyage de M. Letellier eut pour effet d'attirer l'attention sur la province de Manitoba.
Le ministère Mackenzie était parvenu à régler une à une les difficultés qu'il avait rencontrées à son début. Un arbitrage impérial avait clos les réclamations de la Colombie Britannique, et la question des écoles séparées du Nouveau-Brunswick avait été laissée à la marche normale de la Constitution.
Pendant que M. Letellier faisait partie du ministère de M. Mackenzie, les relations de l'Empire Britannique avec ses colonies donnèrent lieu à un événement remarquable, qui eut pour effet d'apporter certaines modifications importantes dans les commissions des gouverneurs coloniaux, et d'assurer au Canada une plus parfaite liberté dans son régime politique.
Par une dépêche du mois d'octobre 1875, Lord Carnarvon, alors ministre des colonies, soumit aux divers gouverneurs certains changements proposés dans la formule de leurs commissions, afin de les rendre partout uniformes, et il les invita à faire à ce sujet les suggestions qu'ils croiraient convenables, après avoir pris l'avis de leurs ministres respectifs.
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En conséquence Lord Dufferin lui tiansxnit un mémoire soigneusement élaboré, préparé par l'honorable M. Blake, alors ministre de la justice (6 avril 1875). Ce mémoire, approuvé par le Conseil privé du Canada, suggérait plusieurs changements dans le projet de la commission tel qu'il était soumis.
M. Blake réclamait ces modifications en faveur du Canada, vu son importance, et la forme de son gouvernement, assimilé à celui de la mère-patrie. La largeur de vues et la haute capacité déployées par M. Blake frappèrent Lord Carnarvon. Il invita M. Blake à se rendre à Londres pour entrer en conférence avec les ministres. M. Blake, à son retour, fit un rapport de cette conférence au Conseil privé du Canada, et ce rapport fut soumis au Parlement canadien.
Peu après le ministre colonial transmit à Lord Dufferin la commission projetée contenant la formule définitive et permanente qu'elle devait avoir, et en adoptant les idées de M. Blake.
Comme résultat, elle assure, suivant la demande "de M. Blake, the fullest freedom of political govemment au Canada.
La commission du Marquis de Lorne fut en conséquence émanée sous cette forme.
M. Letellier eut à se réjouir d'avoir contribué à amener une pareille conquête des droits coloniaux, quoique
l'honneur principal en rejaillisse sur la haute intelligence de son collègue, M. Blake.
Pendant que tout souriait autour de M. Letellier, et qu'il paraissait jouir du fruit de ses longs labeurs, la mort planait invisible sur le toit qui abritait son bonheur. Âpres une courte et douloureuse maladie, son épouse lui fut enlevée en mai 1876, laissant une nombreuse famille, dont plusieurs enfants en bas âge.
Madame Letellier était née avec d'heureuses dispositions. Une douceur et une mansuétude inépuisables faisaient le fond de son caractère, le plus riche qu'on puisse désirer. Son humeur toujours gaie était si inaltérable que c'est en vain qu'on cherchait à trouver chez elle les moindres mouvements d'impatience. Une vraie et solide piété dominait son âme et dirigeait entièrement ses actions. Dévouée à l'éducation de ses enfanta et aux occupations domestiques, elle vivait tranquille, simple et retirée au sein de la famille dont elle faisait la joie et le charme. Ses belles qualités la faisaient apprécier par tous ceux qui la connaissaient. En compagnie, elle se prêtait de la meilleure grâce du monde à faire part aux autres des agréments de société auxquels son éducation soignée l'avait formée. Jamais deux époux ne furent mieux faits l'un pour l'autre, et ne furent plus unis dans leur constante affection. Ce qui était visible
pour tous ceux qui fréquentaient habituellement la maison de M. Letellier, et ce qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer, c'était cette prévenance allant de soi, cette attention mutuelle des époux à se faire plaisir et à se trouver constamment d'accord, sans qu'on pût surprendre le moindre manque d'égards chez l'un ou chez l'autre. M. Letellier, au milieu de ses courses électorales et de ses parties de chasse, s'occupait fort peu de l'ordre intérieur de sa maison, et se laissait aller à son naturel indolent sur ce point. Arrivant à toute heure du jour ou de la nuit, souvent avec des amis, il aurait dû, ce semble, faire impatienter toute autre femme que la sienne ; cependant l'accueil qu'il recevait en entrant était toujours le même, souriant et aimable. Pour lui, il s'asseyait à la table, toujours satisfait de ce qu'on apportait devant lui. Dans les joies comme dans les revers, qu'il perdît ou qu'il gagnât une élection, cette femme remarquable était toujours la même, et dans les nombreuses défaites qu'il a essuyées, c'était elle qui était la première à remonter doucement son courage et à prévenir l'abattement. *
La perte cruelle et inattendue de son épouse atterra M. Letellier et brisa son existence. Cette douleur le
* Nous avons souvent entendu citer deux couples comme les plus heureux en ménage sur la côte-du-sud : 1 un était M. et Mme Belleau,de Saint-Michel, et l'autre M. et Mme Letellier. Ces deux couples modèles étaient de plus unis par la plus intime amitié.
suivit jusqu'au tombeau. Jamais depuis lors il ne descendait à la Rivière-Ouelle sans faire, avant même d'entrer chez lui, un arrêt à l'église, pour y prier sur sa tombe. Aucune autre femme ne put depuis lui faire oublier celle qui avait emporté toutes ses affections.
Il chercha dans le travail et l'étude la distraction dont il avait besoin, et s'appliqua à remplacer autant qu'il le pouvait cette bonne mère dans l'éducation de ses enfants — Mme Letellier lui avait dit en mourant : " Il est mieux que ce soit toi qui aies le poids des dou- " leurs de notre séparation, et je préfère mourir dix fois " pour que tu sois conservé à notre jeune famille. " M. Letellier n'oublia jamais cette dernière expression d'un dévouement qui ne s'était jamais démenti.
L'Exposition internationale de Philadelphie a été l'occasion, pour M. Letellier, de déployer ses aptitudes remarquables d'organisation, et d'obtenir un des plus grands succès de l'administration Mackenzie. Comme ministre de l'agriculture, l'initiative des démarches à faire lui revenait de droit. Un grand projet fut préparé sous sa direction et bientôt adopté avec un crédit de $100 000. Une commission royale, sous la présidence de M. Letellier, fut chargée de la mise à exécution de ce projet. Les gouvernements de chaque province organisèrent des commissions consultatives, et le travail ainsi réparti donna des résultats sans précédent. Il est incontestable que jamais le Canada n'a remporté d'aussi bril-
lants succès qu'à l'exposition internationale de Philadelphie. C'est de cette époque que l'attention du monde entier a été surtout attirée sur nos immenses ressources, et sur les progrès réalisés par notre agriculture et notre industrie.
M. Letellier, avec son esprit sage et pratique, avait compris tous les avantages que nous pourrions retirer d'un pareil déploiement de force, et malgré la diminution notable des revenus de l'année, il obtint, par sa persévérance, un crédit suffisant. Il fut l'âme dirigeante de toute l'organisation, en arrêta tous les détails, parcourut les provinces pour obtenir le concours des différents gouvernements. Il se rendit même à Philadelphie pour juger du terrain, entrer en relations avec le directeur général, et assurer au Canada tous les droits et privilèges d'une nation indépendante.
C'est à cette occasion que M. Letellier a donné une autre preuve de l'énergie rare de son caractère et de son patriotisme. Le secrétaire de la commission impériale, Sir Conliffe Owen, réclamait à lui seul le droit de représenter tout l'empire Britannique, y compris la Confédération Canadienne, auprès des commissaires américains. Les commissaires Canadiens se trouvaient ainsi dépouillés de toute initiative ; ils devenaient de simples subordonnes de la commission impériale. Cette position, humiliante vis-à-vis de nos voisins, et fatale au succès de notre exposition, ne fut pas acceptée, par M. Letellier.
Il réclama, par l'intermédiaire du secrétaire M. Perrault, tous les droits et privilèges d'une commission distincte et indépendante, qui serait à Philadelphie l'égale des autres commissions étrangères, et non pas subordonnée à la commission impériale,, ainsi que l'exigeait le secrétaire Owen.
Une correspondance officielle s'ensuivit, et M. Letellier eut l'honneur de sortir de la difficulté en obtenant tout ce qu'il avait exigé, et en plaçant, pour la première fois, son pays sur un pied d'égalité et d'indépendance avec la commission Britannique et les autres commissions étrangères.
Cette revendication par M. Letellier, qui ne craignit pas d'entrer en conflit avec le représentant de la commission Britannique, présidée par Son Altesse Royale le Prince de Galles, et ne céda pas d'une semelle les justes droits de son pays, est à elle seule une révélation de son caractère.
Nul doute que le grand succès de l'exposition canadienne à Philadelphie n'a été que le résultat de la haute position faite à la Commission canadienne. Jamais, ni avant ni après cette époque, le Canada n'a occupé une position aussi brillante, et pas plus tard que deux ans après, à l'exposition universelle de Paris, nous perdions le terrain gagné, et les commissaires du Canada, sans autorité reconnue de la Commission Fran-
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çaise, redevenaient de simples commis de la Commission Britannique.
Ce fut là le dernier travail important qui occupa la carrière de M. Letellier comme ministre.
Il reçut à cette occasion, de la Commission du centenaire des Etats-Unis, par l'entremise de M. Goshern, directeur général, une médaille d'honneur spéciale en reconnaissance de ses services.