CHAPITRE PREMIER
Généalogie de la famille Letellier de SaintJust. — Un soldat de la compagnie de Fouville. — L'aïeul de M. Letellier. — Son père.
La maison paternelle où est né M. Luc Letellier de Saint-Just (12 mai 1820) est située à un mille environ de l'église de la Rivière-Ouelle, sur le sommet d'une élévation appelée les CoteaiiXy qui s'étend de chaque côté, à l'Est et à l'Ouest, et qui forme en cet endroit l'épaulement du rivage du fleuve. Le chemin du Roi, qui sert de communication tout le long de cette côte, après avoir traversé la rivière, monte le coteau et passe à une petite distance, en se dirigeant vers la
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paroisse Toiaine de Saint-Denis, Formée de solid murailles en pierre, la maison est à double étage, à u surbaissi', et orni^e d'une galerie qui s'étend sur toute . façade. Elle s'élève au milieu d'un massif d'arbr disjosés en avenue du côté du chemin. En âé, quai les arbres sont garnis de feuillage, la maison est à dei cachée par ce rideau de verdure, et présente un aape. de gaieté et de confoit.
La vne dont on y joiiit est étendue et fort varié Du côté du Nord, au delà du fleuve, sont les nioniagn bleues de la Malbaîe, dea Eboulemeuts et de la B,i Saint- Paul. Vers le Sud, au pied du coteau, s'étend m grande vallée où serpente la Eivière-Ouelle, et qui i termine à l'horizon par les hauteurs des Alleghany Sur un des monticules, qui en est détaché, on aperce l'église, le village et le collège de Sainte-Anne, où A Letellier a fait une partie de ses études. En deç?!, dai la vallée, près du pout de la rivière, s'élèvent l'égli; de la paroisse avec ses dépendances, sou couvent et u groupe de maisons, parmi des vergers et des toufit d'aibres. Vers la gauche s'étend une vaste savane, e partie couvert* de bruyères, au centre de laquelle t trouvent des flaques d'eau qu'on appelle les mares, et o M. Letellier est souvent venu faire la chasse au canards, aux sarcelles et aux pluviers. Cette résidenc de M. Letellier fut construite au commencement de c siè>.le par son père, sur une piopriété couaidéra^le ^u'
avait acquise, et qui est encore arjouid'hui le Lien paternel.
Les aii( êtres de la faraille tetellier sont ciiginairea de la ricaidie. Ciâce aux jalitiiles rtchtjclus de l'abbé Targiiay, il ncus est jeiniis de tracer la gëm'alogie de cette famille jusqu'au ITicme siècle, de] uis son dqait de cette province de France jusqu'à nos joui-s. Elle vint se fi>i(r d'abord à Québec, i)uis à Saint- Vallier, et enfin t tendre une de ses blanches à la Rivière-Ouelle.
M. Michel Letellier, le yremier «ancêtre venu dans la Nou velle- France, tmigi a avec sa ftmnie, Maiie Mélic, dans les j reniières années du siècle dernier. Il était natif de Saint-Quentin, aujourd'hui du déjaitenient de r Aisne, et désigné dans nos registres comme relevant du diocèse de Noyon. Nous ferons observer en j assaut que la ville de Saint- Quentin est un endroit qui n'est i as sans intérêt pour les Canadiens ; c'est dans cette ville que sont nés deux écrivains français remarquables, qui se sont occupés particulièrement du Canada ; l'un est le P. de Charlevoix, le premier historien de la Nouvelle- France ; l'autre Henri Martin, l'illustre académicien, mort récemment, qui a consacré au Canada des pages admirables dans sa grande Hldoire <Je France.
François Letellier de Saint-Jiist, fils de Michel, né à Québec en 1709, suivit la carrière des armes. 11 entra dans un régiment français stationné dans la colonie, où
il fit partie de la compagnie de Fouville, ain: mentionné dans une lettre de congé qui est dana les papiers de la 'famille Letellier. Ce officiel porte, entre autres signatures, celle d neur de la colonie, M. le Marquis de Beau!
celle de l'intendant Hocquart. Cette lettre qui est aujourd'hui en notre possession, eff plus intéressante et curieuse qu'elle consta nom de M. Letellier, que certains journaux l ont souvent contesté, sous prétexte (ju'il l'avi sans droit par une ridicule prétention nobiliai
Voici le texte de ce document :
Françoii Letellier Crirles, Mibqii:s d% Beacharnois, cou de Si Jutt rordn.- RoyiU et Militaire de iSL-Louîu,
et Lieutenant ({éDÉral pour le Itoy en t
De FouciUe vellc Fnmce, terre et Palis de la Louieii NOUS avons donné coogb absol aion de se retirer des troupes au nom LctelEier de St Just, soldat do la Cl Fouville, pour rester eu cette colonie, ; et établj ; feit il Québec le premier ocl BEAURÂ Teu par Noua Intendant de Justice, Police et finances en la Nouvelle France.
HOCgOAET.
Vcii par Nons Chr de l'ordre mili- Vcu par Nous Co tajrc de Ht Louis. Unjor des Troupes la Marine aj^nt en la Nouvelle Fmncc. Troupes en garni
DEBEADJEU. VARi:
Il eût été facile à M. Letellier, en publiant ce document, de confondre les calomnies inventées à plaisir pour nuire à son caractère et à sa popularité ; mais il ne daigna pas même s'arrêter devant ces petites manœuvres.
Il marchait droit devant lui, poursuivant toujours son but.
Le motif pour lequel François Letellier de Saint-Just obtint ses lettres de congé est digne de remarque. Le congé absolu lui fut accordé à cause de son intention de demeurer dans la colonie, où il avait déjà acquis des propriétés ponr s'y fixer. En effet, il avait déjà cpniraencé un établissement dans la seigneurie de la Dumntaye, paroisse de Saint- Vallier, sur une terre en partie défrichée, qu'il acheva do mettre en culture et où il éleva sa famille. Après un premier mariage, qui dura assez peu de temps, il épousa en secondes noces, à Québec, le 26 Août 1743, demoiselle Françoise Pelletier, de qui il eut, entre autres enfants, Michel Letellier de Saint-Just, né en 1746, aïeul du lieutenantgouverneur Letellier.
L'aisance que François Letellier parvint à acquérir lui permit de donner une bonne éducation à ses enfants, particulièrement à son fils Michel. Quelques lettres qu'on a conservées de ce dernier dénotent une des meilleures instructions qui pût se donner alors dans notre pays. Ce qui est d'autant plus remarquable que le temps où il fit bon éducation coïncide avec la période
la plus troublée de notre histoire. Au ( de la guerre de la conquête, François Letellierdi Just n'avait que quarante-huit ans, et il n'y avait quinzaine d'années qu'il était sorti des rangs de I Gomme toute la population fut alors appelée i armes, et que l'âge de l'ancien soldât le classai les hommes vigoureux, nul doute qu'il prit u] active dans les nombreux engagements que soi d'armée eut à soutenir soit sur les frontière», s< l'intérieur du pays, mais la tradition n'a gardé détails des différentes campagnes qu'il a faites i milices canadiennes.
Michel lui succéda sur le bieu paternel. So cultivé, joint à un sens droit, sa hante respectai son expérience dans les affaires, le placèrent bie premier rang parmi ses concitoyens. La consic et l'influence dont il jouissait tirent jeter les y€ lui à l'époque des élections de 1800.
Il n'y avait alors que neuf ans que l'An avait accordé au Canada un commencement de politique, en y introduisant le système du go ment représentatif (17&li. Ou jugera du degi berté que cette constitution laissait à nos pères, îait que, sur les cinquante députés dont se comp parlement (le troisième sous la nouvelle consti un cinquième de ses membres était formé d'offic Iftriés par le gouvernement. M. Letellier de
ET SON TF.MPS 19
^piitë à l'assemblée l('gi3]at!ve pour son ligné sous le nom de"Hertford.'* Chaque iroit à deux repnSsentants, M. Louis Eur comme M, Letellier, et résidant à ivière-dn-Siid, fut élu conjointement avec lu député se rangea panni la phalange anadiens-français, et soutint avec elle la nationalité que son petit-fils devait plus mr un plus grand théâtre, et sons le réerté. Michel Letellier fut un des trois itèrent invariablement contre l'expulsion lurke, qui fut trois fuis mis hors de la
riago avec dame Marie-Louise Moreau il Letellier de Saint-Just eut plusieurs 1 surveilla l'éducation an prix des mêmes son pÈre avait faits, pour lui procurer à I à laquelle il devait, en grande partie, la able qu'il occupait parmi ses concitoyens.
■ien pour faire suivre un cours d'étude à a François, en qui il avait reconnu des . une intelligence vive, un esprit pénéjement sûr. Celui-ci remplit pleinement de son père. Il était du nombre de ces récoces qui semblent pressentir leur deslâtent le développement de leurs facultés, ""■nir une longue carrière en peu d'années.
u sortir de son cours, i! entra dans l'étude mon Fraser, notaire tîtabli ù Saiiit-Jean )iir s'y préparer à la pratique an notariat.
Dans sa curresponJauce se trouve une '.
m père lui écrivit pour lui annoncer la in ère, et dont nous aimons à citer des fragi tte lettre nous fait pénétrer dans l'intéi'ieu mille, et fait bien connaître le caractère et ent3 de l'homme de bien qui en était le che " Saint- Vallier, 20 Octobn
"Ah! cher fils, combien cutte mère,
unnentée des souffrances les pUis aiguës, t isiré, ainsi que moi, de vous voir présent à tte tendre mère, dis-je, qui, quoique cons luleurs les plus cuisantes, n'a cessé de mot l'à son dernier soupir, des marques de la adresse pour ses chera enfants délaissés ! ( mbien vous a-t-elle recomm-iudé à moi, vi lièrement, comme étant le d>;rnier fruit qu' nté et nourri de son propre lait !
"Ah! cher fils! quel crève-cœur pour moi t, devrais-je dire, quelle consolation d'avoir < I spectacle si touchant de sa mort !
" Je vous adresse la parole, cher fils, et voi e rendre justice : combien de fois n'avez- )US-mÊme éprouvé le zèle ai^dent et les moti ■esse avec lesquels cette mère se poitait si
KT SON TENTS 21
votre bien-êlre, et pour vous conserver dans le sein de la vraie religion! C'est aussi, cher fils, un des principaux motifs qui Tout tant fait combattre pour se résoudre à sortir de cette vie terrestre. Aussi n'a-t-elle cessé de réitérer sa soumission jusqu'au dernier moment de sa vie,
" Offrez donc, cher fils, vos prières, vos vœux et vos soupirs pour le repos de son âme. C'est la seule reconnaissance que vous pouvez lui témoigner maintenant, et qu'un devoir indispensable m'oblige à vous recommander malgré que je vous croie porté et zélé de le faire par votre propre mouvement.
"Elle est donc enfin expirée cette teudre mère, et ne serait-ce pas lui faire subir uae seconde mort, que n3 pas suivre les sages conseils quelle m'a spécialement chargé de vous donner en son nom, jusqu'au moment même de son trépas ?
*' Profitez-en donc généreusement, et ne vous laissez donc jamais pervertir au péril de votre vie. Si la faiblesse de votre âge ne vous fournit pas tout à fait a43sez de force pour résister, redoublez votre courage et adressez- vous avec confiance à Jésus-Christ mort en croix pour nous, et vous pourrez compter pour certain, si votre intention est pure, de mériter la couronne que Dieu prépare à ses élus ; c'est ce que vous souhaite, du plus profond de son cœur, le plus tendre et plus sensible de tous les pères."
M. Michel LcCellier de Saiiit-Just atteignit tiès avancii, et put voir son clier fib Fmuçois et: Ilivière-Outjlle, à la t^te d'une jeune famille, < saut d(! l'estime universelle.
Mais cette cousolatiou ne parut lui être accoi pour lui être eiilcM^e, et le plonger dans un ai grin. Il eut la douleur de voir ce fils s'éteint tôt dans la force de l'âge, de œtle cruelle na poitrine qui n'a pas de merci pour sea victimes.
Nous ne pouvons noua empêcher de citer u:
vraiment touchante écrite à sou fils, alors que lard, âgé de 82 ans, n'attendait plus qne la lu tardait à venir. Cette lettre est tracée d'ui encore ferme et habituée à la plume, et d'une nette et courante.
" S^iint-Vallier, 7 février " Mon cher fila,
" J'ai reçu votre lettre du cinq du courant, q nonce qne votre maladie a fait des progrès, prive de l'espérance d'une prochaine ynOriaon. pas besoin de vous dire que j'en suis sens touché ; mais votre parfaite soumission et résig la volonté de Dieu me donne en même tempf grande consolation.
" Vous me réjouissez encore, cher fils, en m part du bon ordre que vous avez mis dans vot spirituelles et temporelles. Si la divine Pri
décide de votre moit prématurée, je m'y résigne de ma part, et bientôt je vous reverrai dans l'autre monde, car la mort est à la veille de me moissonner ; si au contraire elle en décide autrement pour vous, je souhaite de tout mon cœur que vous viviez pour vos enfants et votre chère Sophie ; puis, que vous ne cessiez jamais d'être leur tendre père. '
" Adieu, mou cher fils, adieu, embrassez pour moi vos chera enfants et votre épouse. Vos frères et amis sont très sensibles à votre souvenir, et prient Dieu qu'il vous conserve dans votre parfaite résolution,
*• Dormez-moi toujours de vos nouvelles, cher fils, puisque je ne puis vous voir autant que je le désire, adieu ! "
Ces lettres portent avec elles leurs commentaires. Le vieillard s'y peint tel qu'il était, homme de cœur et de principes, époux sensible et dévoué, père affectueux et tendre, mais ferme; en un mot avec les qualités qui font l'homme de bien et le bon citoyen.
Un détail dans ces lettres, qui n'a pas échappé à l'attention du lecteur, c'est que le père ne tutoie pas son fils : c'est un des indices de cette grande école de respect dans laquelle étaient élevées nos anciennes familles. Cette déférence des parents pour leurs enfants gi'andissaifc ceux-ci à leurs propres yeux, et leur inspirait d'autant plus d'égards et de respect pour leurs parents, qu'ils étaient traités eux-mêmes avec plus de considération.
Michel Letellier de Saint-Jnat avait vécu :
ation de l'ancien régime, qui avnit traverE r les gTiuidea iS|ireuves de la conquête, qu ; dtbotit a[irès la d^^ertion de tant d'antres, gardé l'cs^i^rance (jiiand tont semblait dôs Bit en même temps conservé !e déjiôt des ' .ions, et, comme ou l'a vu. le (l'inismettait h ses descendants.
rvenn à l'âge du 88 ans, il jouissait ciicon ti;de de ses facultés, et sa santé semblait 1 ■e quelques années de vie de jilus, lorsqi ne d'un malhi-nr aussi déiilorablo qii'impvé l'tait alors et c'est encore la coutume iiniin bien des cullivateuta, de faire griller le li liaisons. Un jour d'octobre de runiiéo 18 Hier de Saint-Just entendit tout à coup, t ! voisine de celle où il se trouvait, un bru i au pétillement des flammes. Il couiprit ji le lin qu'on faisait giîller venait de jn-end courut j-our l'éteindre, mais il était trop t iimédiatemcnl suffoqué imr la fumée, et i>ér animes. Ses restes calcinés furent inhum< iietière de Saint-Vallier le 28 octobre.
y avait déjà longtemps alors que son fils F , pris cciugé de son premier ])atron Mtre Frf allé teniiiuer s'ii stage (25 juin 1811) dans Itre Joseih Planté, l'un des notaires les [:
renom de Québec. Dq là il vint se fixer i la Eivière- Ouelle, où il épousa mademoiselle Marie-So| hie Casgrain, fille aînée du Seigneur de la Bouteillerie. Doué d'un caractère agréable, d'un esprit cultivé, ayant toujours aimé la lecture, il était très recherché dans les salons, dont il était rornement. Son éducation avait été jiarfaite, et un séjour prolongé parmi les meilleurs cercles de la haute- ville de Québec, alors plus aristocratiques qu'aujourd'hui, en avait fait un gentilhomme accompli.
Son arrivée à la Ivivicre-Ouelle apporta un agrément de plus à la société limitée, mtais choisie, qu'on y rencontrait, et dont un écrivain canadien, M. Derome, à donné une pointure assez exacte. Outre quelques familles anciennes et celle du seigneur du lien, la présence d'un évêque résidant dans la paroisse, où il était toujours assisté de quelques membres du clergé ])onr les fonctions du ministère [pastoral, donnait à cet endroit un caractère d'animation yjeu ordinaire à la campagne. Mgr Bernard Claude Panet, évêi[ue de Saldes, et coadjuteur de l'évéque Plessis, appartenait à une des meilleures familles du pays, et joignait aux vertus du prélat les belles manières de l'houimedu monde. Il fréquentait assez souvent les réunions de la haute société. Notons, en p-assant, que celles qu'on rencontre générasment de nos jours n'en donnent qu'une imparfaite dée, parce qu'elles ont perdu quch^ue chose de la
ÎG I.ETELLIER DE SAINT-JUST
sille urbanité française, de non entrain, de de sa gaiebî, en adojitant plus ou moins des anglaises. M, Letellier de Saînt-Jnst s .ait par son affabilité et le charme de son enti Mnis il était liomme d'affaires autant qu'hc 3nde. Un citoyen de cette valeur ne pouvait iltirer l'attention et de mériter la confiance d i clientèle devint bientôt considérable et ass Tatrice ; mais tout en exerçant sa professioi en de sa famille, il l'envisageait à un poin us élevé ; elle était pour lui le moyen de t< ;miable bien des procès, de (laeifier des diffé .r là d'entretenir la bonne harmonie parmi s yens.
La surveillance de ses terres, qu'il aimait h niplissaît le reste de ses journées. L'intérêt i it à la i)olitir|ue de son temps, ses counaiss les, et l'ostime dont il jouissait, eng.igèrent hii proposer une candidature à l'Assembli tive, lors des élections de 1820. Il y conseï
ésenta, conjointement avec M. X (•)cor
-B, Taché et Joseph Robitaille, aux suETra^ mté, alors appelé " Cornwallis." Suivant les chances ordinaires, il aurait été cident, en apparence futile, n'eût fait dévii
1*) Nu 13 QBVun ! pu tr iuvit le nom .iu e inili.Lit.
populaire. Dans un de ses discours sur les hustings, il eut la franchise de s'élever contre le luxe qui commençait à s'introduire dans les campagnes, et de dire que le3 femmes des habitants devaient s'habiller des étoffes de leurs mains. Les femmes furent piquées, se tournèrent contre le candidat, et entraînèrent leurs mans, qui lui firent perdre son élection. L'idée de M. Letellier n'était que trop juste, mais le temps était mal choisi pour prêcher sur l'économie domestique. Sa défaite fut un bonheur pour lui, car sa santé, toujours chancelante, lui interdisait les émotions, les fatigues et les déboires de la vie publique.
Parmi les amis que M. Letellier de Saint-Just avait faits à Québec, il comptait le juge Vallières, dont le nom et les talents sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en parler. On sait que le juge Vallières avait eu la fantaisie d'ajouter à son nom la particule nobiliaire, et qu'il signait ** Vallières de Saint-E.al." Un jour qu'il se trouvait chez M. Letellier de Saint-JuvSt, à la Eivière-Ouelle, et que la conversation était tombée sur les distinctions sociales, il lui demanda en badinant où il avait pris le nom de Saint-Just. — " Derrière le mont Saint-Eéal, répondit M. Letellier avec un sourire ; puis, ouvrant un tiroir, il en sortit le document officiel que nous avons cité plus haut, et le lui présenta. * Cepen-
• Dans l'acte de ninriage de François T/etellicr de Saint-Ju3t, 5 juillet 1814, il est dit fils de Michel LeteUier de Saint-Just, ci-devaut membre du parlement provincial.
28 LETIXLIER DE t-AlST-JUST
daiit M. Lotellior de Saint-Jtist n'attachai d'inipoi'faiice à cette particule nobiliaire que devait y en donner plus tard.
Ceci nous amène naturellement à parler d assez int.'ressante, relative à ce nom de famil! avons trouvée jMirnii les papiers de ce dernier lettre que Ini ccrjvait, du consulat d'Espa^ Yotk, au mois d'août 1874, M. le «mte I»
dans laquelle celui-ci lui apprenait qu'il éli dant, par les femmes, de la famille Letellier Juat, lui donnait des renseignemeuts surles branches de cette famille en France, et lui des iufiinnàtions sur celle du Canada.
" La famille Letellier, de Fmnce, dcriv trouvée divisée, sons le roi Louis XIII bmnches, qui sont :
Letellier de Beauniont,
Letellier de Saint-'Just,
Letellier de l'Ejâiieiil.
" Les Letellier de Beanmont avaient pour d'j Bt'aumont, colonel-gàiéral delà cavalerie
" Les Letellier de Saînt-Just avaient jXiui (du Lépinay) Letellier de Saînt-Just, commï ordres du iloi, et gouverneur de la Guyenne
"Enfin les Letellier de l'Kpineul avaieni le chevalier de l'Kjiinenl, conseiller au M. le comte Del Moiûi.'n descend, dit-il, par 1
ET SON TKMP3 29
ore branche. Sa bisaïeule était sœur de etellierde Beaumoiit, Arcbevêijue de l'aria, •and pÈre du comte actuel, était le comte —Del Mouiéro, de Gènes.
Je . branche est reprcîsenltJe en France (lar cavalerie Letellier, Baron d'Auieiih, qni r de la branche que l'on connaisse cd
i mourut à Paria le seigneur GodarJo de ms postérité. Eal83i mourut h Busançon Mai^uerite-Pierrette-Biirnardine, canitesse marquise de Champagne, et chanoinesse nt. Elle était sœur du préuèilent " ,e Del Moniéri termine aa lettre en écrion Excellence appartient à cette famille, ses branchis, elle daiffuj lui permettre de ^témoignages de respect et d'affection, -et de quel plaisir il retrouve un membre de sa sur un autre hémisphère, iter plus loin à l'origine des Letellier de 1 France, et sans chci'cher h rattacher la !^anada aux familles illustres du même :e, nous nous contenterons de dire que les famille, les mêmes noma patronymiques
;t dé Paris. — Guyut, Dict ,/e Jurii. — Liberti, de
conservés de géni^ratîon en génération, * aussi des bijoux et des armes, portent à croire à un tion de la même souche.
Rien n'indique, dans les papiers de M, Luc qu'il ait donné suite à cette coTreajiondance. ' tique active dans laquelle il était engagé jamais alors |il était à cette époque ministre di nement fédéral) ne lui laissait guère le teni tourner sa pensée, pour s'intéresser à des rech souvent la vaait« a plus de part que l'ami vérité. Du reste ses tendances démocratiqu talent dans une autre direction. Tout en res] passé, il était avant tout l'homme de son sièck son entrée dans les affaires publiques, il avai respiré dans l'atmosphère égalitaire qui nous peu de partout, et surtout djs Etats-Unis, et clairement que l'avenir, pour longtemps du mi à la démocratie. Peut-être se disait^il aussi, maréchal Lefebvre : " Nou.s, nous sonuuea cêtres."
Lorsqu'il fut nommé lieutenant-gouvenieu pour armes : De gueutes, à Ut fasce d'argeri d'uTie feuille d'érable de sinople, accompagn\
• J/i'ffci LetolliiT, chmicelierite France, dû àParisen 1 ^i^-Miehel. 300 ^\s, a\ rquis (le Louroig, né en 1641. mil guerre suus Louis XIV. Michel Letetlier, jÛ9uil«, succcsseiii
ttes d'é'peron d'argefnt, et en pointe d'une du inime :
vise; Hmc manus ob patriam.
M. Luc Letellier mourut trop jeune, et ira à une époque où la liberté politique rtreinte, pour que aes talents pussent se dehors de la vie privée. Son existence s'é- ■uit, mais non sana un bien durable. Il grande partie de son temps il l'étude des .ppaiivrissement du sol, et il introduisit m agriculture, les améliorations dont il renécessité. Il en faisait le sujet ordinaii'e rsations, et propageait ainsi des idées de -1 donnait l'exemple.
is Leti'llier a eu l'avantage de compter is un homme qu'on regarde à juste titre les plus grands canadiens -français, Mgr ^nait raretneul k Québec sans aller rendre tre prélat. Nous trouvons, parmi sa eornn billet de cet év&que. écrie avec ce tact fin et délicat que cet homme accompli savait mettre en
loses. C'était h l'occasion d'un cadeau que M.
, lut avait fuit, en Ini annonçant le rè^^Iement
érend avec l'évêque Panet.
" Québec, 20 janvier 1822.
s avez pris le chemin le plus court pour termi-
32 LETKLLIEIl DE SAINT-:
ner la querelle éleviSe entre ^^gr Kii bon clirùticii, voua n'avez jiaa lonyteini>5 contre un i;vêi.|iie. Po enijile de la Jiistiee. avale l'iiuitri; f " .leurs, je ilois vous renicreier no c^iiieau, mais eneore de la di^licate " su y metti'e."
M, François Lettillier de Saint-J) core tieute-sejtt nns lorsiiue la mot 182S. Il laissait apiè^ lai six enf quatre garçons, dont l'alni5, Luc, qui ouvrage, n'avait pas encore huit au3.
Xoiia ne saurions mieux teruiiiier la vie de cet homme de liîeu, qu'er néciologiiiue qu'iiue pluiuj coritein sacriie.
" S'il fallait décerner a sa mém li " rite comme notaire et comme légi; " hmte intellig'ïnce, éclain'e par du " cieuses, lui v.iliit bien des fois l'I " aiittiS par des homin.^s éminents. I " encore que, de ce nouibre, était " Rémi Vallières de Saint-Uûal. Ot " de M, Leteliier était rehaussé par " austL're, qu'on aurait dît moulé à 1
ITRK DEUXIÈME
Ga&Dce de M. Letcllier, saJcaneBM, ses ftudce classiques et légales. — Deux citOTene modèlsa. — Indices du caractère de H. Letellier. — Son nuuiage. - Sou B^ur à Québec.
Nous avoaa dit, au chapitre précédent, que, de la résidence de U. Letellier, on apsrçoit, à environ deux lieiiea de distance, le collège de Suinte- An ue-la-Pocatière, assis sur une montagne qui est séparée de la chaîne des AU&giiAays par une lai^e vallée, au milieu de laquelle passe le chemin de fer InCercoIonial. Ori sait que ce collège classique est un des plus florissants de la Province de Québec; mais s'il est remarquable pat son cours d'étude, il ne l'est pas moins par son site, l'un des plus beaux que présente le parcours du Saint- Laurent. Le collège est formé d'un vaste corps de logis flanqué de deux ailes, couronné d'un toit maosard et d'un hcAU dc^me qui lui donne un aspect fort imposant. Il est < vironné d'un bocage toujours vert, au milieu duquel I trouve la cour des élèves, qui, avec ses jardins, est
Si LRTKLLIEK UE F>AINT-Jl
certainement l'un des plus agrôables lit qu'on puisse imaginer.
C'est ddUd ce collège que le jeune l>laci5 au sortir de l'enfance, pour y cours d'études. Le premier corps de lo, était loin d'être le gi-.md et bel édifice jourd'hui. Il n'était composé tjue > maintenant l'aile droite de la maison.
Avant d'y entrer, l'eufant avait fret minaire de sa paroisse, tenue par M.
dit avoir été un homme fort instruit aptitudes excellentes pour l'enseignei Letellier fut ensuite placé à Kanioun les leçons de M. Béchard. Ce M. lï l'école un peu partout, et, par une cur il avait eu pour élève un enfant qui occuper une place dans l'Itistoire polit jui devait rencontrer dans M, Letellier sairds les plus redoutables, nous voul' George Etienne Cartier, Un autre er aujourd'hui un rang distingué parmi n( J -C. Taihé, s'assit alors sur les bancs d Le jeune Luc monti-a dès ses preir nêmes tendances d'esprit, les mêmes empérament, qui firent dans la suil aible de son caractère, et qu'on observa >lique comme dans sa vie privée ; une
verte et pénétrante, une volonté ferme jusqu'à la ténacité, une nature énergique, mais qui avait besoin d'une forte impulsion pour être mise en mouvement.
De là l'ésuîtait chez Jui une certaine insouciance, une indolence générale, d'où il n'était pas toujours facile de le faire sortir.
Mais quand une fois son esprit était frappé par un objet, quand sa volonté étiiit déterminée vers un but, alors il déployait une activité qui dépassait celle de ses condisciples. *
Tout de même les rudiments prirent place l'un après l'autre dans son jeune cerveau. La facilité à apprendre avait suppléé à l'application, si bien qu'au jour où il avait pris son rang dans sa classe au collège, il n'était pas parmi les plus faibles, sans toutefois être parmi les plus forts.
• Le iéc*t suivant d'une h"stoire répétée par plusieurs biojçraphes, et entre autres par M. Dent dans le Canadian Portrait Gallery, se rapporte au pèr de M. Letellier et non à ce dernier, comme on l'a cru. 11 n' j a que les noms à transposer et nous le faisons. " La discipline du coUège lui paraissait un f .rdeau, les règlements autant d'empiétements sur sa liberté individueUe, et, dégoûte de ce genre de vie, qui contrariait ses inclinations naturelles, il pria son père de lui permettre d'abandonner les études classiques, pour se livrer à l'agriculture.
Le père, qui connaissait le caractère prime-sautier de son fils, et savait qu*il réussirait mieux à le guider par l'expérience et la persuasion que par contrainte, fit semblant d'acquiescer volontiers à catte proposition. Il s'entendit avec l'un de ses voisins, et engagea le jeune Franr ' ;, qui laissa le collège avec enthousiasme, pour se livrer aux travaux < champs, à cette vie delà campagne, pleine d'indépendence et de 1 :rté, qui s'alliait si bien avec son caractère.
lais la réalité vint bientôt refroidir cet enthousiasme. L' nniformtié
En revanche il n'avait pns de supérieur les récréations. Quoique le jeune Luc ne i peut appeler un écolier turbulent, il n'y plus enjoué ; il n'y en avait pas non plus c'était une nature essentiellement sympa eédait cette attraction i]ui émane comme de certaines personnes.
Letellier attirait par ce don secret, f qualités; parsa franchise^ parfuia un peu entière; par sa générosité naturelle, pc suite jusqu'à l'imprévoyance. Ce furent 1
des trsyaui de la ferme ne pouraitpna Baiisfairecete tire etd'acliTité, 'ce tpmpéraiiicnt fait pourlalvilti iD^nlée. Uu reste le palro'i avait reçu iastructioti i était CD BQD pouToir pour déloumeT le jeune Fianço cliam|)g, et. sans riea eiiger au delà de ses forces, il ment ses îastruciious.
La raiaoD lit bientût place aux Telléilés de l'imagi dieciple de Céièfi manifesta à Son père le d^r d'abi tui« pour retourner au collège. Le père qui voulu caaioa pour donner une grande leçon k ma fils, lu pouvait acqniBHcer à Bon désir lant que le patron senti L révoquer son engagement, puisque ce serai rôle donnée. Toute décision fut Bus]eodua pour jeune Frani;oiB, comme Cincinnatug, retourna cou charme. Au bout de qiielqoes semaines, le patron, a avec le père, feignit quelque prétexte pour renoncer et le jeune Letellier enirade nonveanau collège p. études classiques,"
On doit se rappetir que le p&re de M. Lac I^tellû l'entrée de son fils au collège.
ET SON TEiïPS 37
causes de Fa popularité, mais aussi les causes de plus d'un embarras financier. Voilà comment les succès dans la vie publique deviennent souvent la source des embarras dans la vie privée.
Le jeune Letellier était né avec le don de la parole, et lorsqu'il contait quelque récit, ses camarades faisaient cercle autour de lui. Déjà l'homme public commençait à poindre dans le collégien. C'était alors un beau jeune homme, mince, élancé, droit, marchant ferme, ayant un air décidé qui annonçait son caractère. Sa figure était brune, ses cheveux noirs et plats, avec un nez légèrement aquilin, et un menton bien dessiné. Quand on avait conversé quelque temps avec ee jeune homme et qu'on avait observé l'éclat de ses yeux si expressifs, si pleins de vie, on n'oubliait plus sa figure. Mais ce qui frappait à j rrmière vue chez lui, c'était ce regard sous les arcades puissantes de ses sourcils; ses yeux noirs flambloyaient comme des escarboucles. Ils j^renaient les expressions les plus di'^erses, tour à tour d'une grande douceur ou d'une extrême énergie, selon les impressions dont ils étaient les interprètes.
De ses années d'études au collège de Sainte- A Lue il n'avait guère gardé qu'un grand souvenir; mais ce souvenir était ineffaçable, et se rattachait au fondateur de cette maison. M. l'abbé Painchaud, né d'une famille honorable de l'Isle-aux-Grues, était allé passer héroïquement les premières années de son sacerdoce dans
les rudea missions de la Gaspësie, d'où son l'avait ensuite rappelé pour lui confier l'im; cure de Sainte- Anne-Ia-Poeatière. C'était «i large, qui voyait dans l'avenir. Excellent p était en même temps homme du monde, avec nières les mieux policées. Doué d'un bel exté ne paraissait pas dans une réunion sans être fort remarqué. Il avait sur plusieurs de ses c l'avantage d'appartenir à une famille qui était i tion avec la uieîlleuie société canadienne ; il appris à i-egarder au delà du clocher do sa paroi; entretenait des correspondances au loin, mou Chateaubriand, qui le félicita de son œuvre pati Le curé Painchaud voyait que, pour la race cam l'avenir était tout entier dans l'éducation.
clei^ instruit, il fallait, selon lui, de toute ni former une classe d'hommes publics plus forte nombreuse que celle qui s'était vue depuis l'o la constitution de 1791, pour défendre les inté peuple.
Pendant son séjour dans le Golfe, l'abbé Pa avait été témoin de l'impuissance où languisse pauvres Acadiens de ces parages, précisément de l'absence d'instruction parmi eux. Il eiiti fondation d'un collège. Il n'avait, pour bâtir d'autres ressources que le revenu de sa cure, s son activité et la générosité de ses amis, parmi 1
ET SOS TBMTS 39
Les obstacles et les oppositions à son (lièrent sur ses pas ; il lui en vint tiiènie a de ses confrères, qui ne comprenaient ité de son ceuvre et la hauteur de ses it toutes les difficultés, mais il y laissa sa ade ardeur de temi)(? rament et d'uae senncomparable, il eut le cœur brisé par i abrégèrent ses jours. Il est mort, mais institution où son nom n'est jamais proidrissement.
înait de s'ouvrir quand le jeune Letel- )e même que ses camarades, il eut plus à souffrir, à cause de l'état de gêne où se /el établissement. On ne pouvait qu'avec jr les choses les plus indispensables. M.
t puisé si souvent dans la bourse de ses ait à reeourii de nouveau à leur gérié-
lurie devenait trop sensible et que les t fatigués plus que d'ordinaire, alors M, rai.ssait au milieu d'eux, il leur parlait ité, et leur racontait ses embarras avec une si aimable ingénuité, que personne n'avait plus l'idée de se plaindre. Au contraire chacun s'efforçait. par sa gaieté, ses prévenances et sa bonne humeur, de faire oublier à l'excellent fondateur les soucis qui l'attristaient. M. Painchaud s'en retournait consolé et en-
LETEI.L1EB DE SAIKT-JUST
ragé, parce qu'il emportait avec lui li àota.
I^ux qui ont connu intimement M. L er de l'impi-esion profonde que M, Pi Ac'e dans l'âiue de ses élèves, en obsert ject et quel plaisir M. Letellier aimait, sa vie, à rappeler son souveuir, à race iprit, à dire quelle joie il éprouvait à ieu de ses écoliers, k les amuser, à h timenta d'honneur; combien il les aim.
a était aimé.
A discipline, ou plutôt l'indiscipline de:
commencements, est devenue legenc temps héroïques de cette maison. Ce < ité cet esprit d'indépendauce, c'étaien ivait mises en pratique un des premi' le prêtre fort intelligent et vertueux, □ tien d'idées trop peu contenue. Uev «Lups après, il embrassa avec enthousi
patriotes de 1837, et fut obligé de ts-Unis, d'où il ne revint que dans les ) de sa vie.
L l'époque de son directorat au CoUè le, sous pi'étexte d'accoutumer les jei rté, il leur laissait interpréter le règleoi ur guise. Ou [veut se figurer la con iltait.
Henreiisement que le régime iiiangiiré par ce directeur ne fut pas de longue durée, et qu'il eut pour successeur un homme aussi habile que ferme.
Ce dernier racontait (était-ce par plaisanterie ? ) que parfois, sous son prédécesseur, à l'heure où la cloche sonnait la fin de la récréation, deux ou trois élèves seulement revenaient de la cour. Tous les autres étaient dispersés sur le flanc de la montagne. Alors un écolier était envoyé armé d'un "bourgaud,' pour convoquer les autres au son de cet instrument.
Le souvenir de ce régime était encore frais dans les. mémoires, et se reproduisait plus ou moins dans les alhires et les habitudes écolières au temps de M. Letellier; ce qui ne l'empêcha pas d'arriver à la fin de son cours avec la réputation d'un jeune homme de marque et de promesses pour l'avenir.
Les sciences naturelles n'étaient pas encore enseignées à Sainte-Anne, et il dut aller terminer son cours au Séminaire de Québec, d'où il sortit en 1837, en même temps que M. Chauveau, qu'il devait rencontrer plus tard dans la vie publique.
Son oncle maternel, le juge Panet, qui s'était fait son protecteur, le fit entrer dans l'étude de Mtre Pierre ^aron, notain. à la Eivière-Ouelle. Ces deux hommes ont contribué puissamment à faire l'éducation de M. ] ;ellier par leurs exemples et leurs conseils. D'une 1 lille très ancienne dans le pays, et où la vertu était
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hëréditaire, M. Garon était le type de l'hi et du philanthrope. L'exercice de sa f pour lui, comme il l'avait été pour le |iè tellier, l'occasion d'un ministère de piiix i mises concitoyens, dont les tendances li connues. Le désii de garder la bonne paix panni eux était devenu une pasaior mettait autant d'ar.leur à <;teindre une <i procès, (jne d'aiurcs en ont à les eutreten M. LetplliLT a étt; témoin, de la part ( •d'actes vraiment admirables, et ijui mérita
En certains cas épineux, quand M.
épuisé tous ses motif:] de persuation, il :
UQ moyen suprême pour trancher la diffi " diaait-il an plaignant, prenez ceci et ne " cette affaire."
En même temps il tirait de sa bourse sairfi pour renvoyer d'accord les deux ph
M. Garon et M. Letellier tStaient denj pour se com[irendre, et ils ae comprirent.
l'uQ était surtout dans sa vertu, la va principalement dans son avenir. Le jeune rait la vertu du vieillard, et celui-ci devii jeune clerc. Il le suivit dans sa carrier intérêt, et un peu avec l'orgueil d'un pèi 8e vouèrent un attachement qui n'ai5té t mort du vieux notaire.
En ce temps-là (1841), les commissions de notaire émanaient de la main du gouverneur. Celle de M. Letellier, signée par Lord Sydenham, lui fut expédiée de Kingston, alors siège du gouvernement. Cette commission avait été mise à la poste en même temps que plusieurs commissions de conseillers législatifs. Les journaux publièrent le nom de M. Letellier parmi ceux des nouveaux conseillers. Cette méprise donna occasion au juge Panet, qui avait su apprécier les talents de son neveu, de lui faire un agréable compliment, en lui écrivant que si les journaux s'éttiient trompés, ce n'était que par anticipation : " Car, ajouta-t-il, si tu n'es pas " encore conseiller, tu es du bois dont on les fait." L'avenir justifia cette prévision.
Il y a des hommes pour qui la vie est clémente, ils n'ont pour ainsi dire qu'à se laisser aller au courant de leur destinée. Pour d'autres, au contraire, la vie est âpre ; ils sont condamnés forcément à refouler le courant. On dirait que les premiers sont créés pour le repos ; s'ils ont quel jue force morale, ils n'ont pas l'occasion de la développer. Les seconds sont nés pour la lutte ; la nature, en mère prévoyante, les a façonnés pour la résistance. La vie apparaît aux uns sous l'aspect de la belle saison, aux autres sous le jour sombre de l'hiver.
M. liCtellier eut ce dernier sort en partage. Il lui
lut ce qui fait la vie dure, mais aussi en compensa-
»n ce qui fait les caractères.
Orphelin à huit ans, il dut en partie sor
la généreuse protection d'un allié de sa peine était-il sorti de la jeunesse qu'il co: lisme de la vie.
Il vit sa mère privée à la fois d'une prot( était en droit d'attendre, et exposée à de j de fortune. Un procès avait été intenté par même de la famille, et la perte de c« proc< la ruine. M. Letellier était l'aîné des en.
daine Letellier devait compter sur lui. £11 déçue dans son attente: il devint son cou:
soutien. Le procès, qui dura plusieurs anm de tribunal en tribunal jusqu'en Angleterr Letellier avait gagné sa cause en Canada Privé de la Reine confirma la sent» nce.
avait montré, dans la conduite de cette affai filial et une délicatesse de procédés qui lui l'estime et l'approbation universelles, M. J Taachereau, ci-devaut juge de la Cour maintenant dans une honorable retraite, pi gner mieux que personne. Son estime el pour M. Letellier datent de celle époque.
La clientèle de notaire dans une campa; dinaire trop restreinte pour occuper toute 1'. homme intelligent. M. Letellier remplisse que lui laissait sa profession en complétant Les livres étaient assez rai-es,etle journalisi
ET SON TFMPS 45
quoique dirigé d'une manière plus convenable qu'aujourd'hui, n'offrait qu'un intérêt secondaire. Il s'était fait le lecteur assidu du Co^irrier des Etats-Unis, auquel son ami M. Chauveau donnait une actualité pariiculière, depuis qu'il en était devenu un des correspondante. Ce journal, sous la direction de M. Gaillardet, était sans contredit le plus important de la langue française en Amérique.
Les plaisirs du sport étaient' héréditaires dans la famille oii M. Letellier avait été élevé. Il avait pris de bonne heure le goût de la chasse, de la pêche et de l'équitation. Il était devenu un cavalier ausai solide qu'élégant. Amateur de chevaux et vraiment connaisseur, il se faisait une récréation favorite de maîtriser un cheval difficile et fougueux, que lui seul pouvait monter. Cet exercice violent et salutaire avait développé sa force physique, naturellement puissante. A sa démarche noble, piesque militaire, on reconnaissait que chez lui l'éducation physique avait marché de pair avec le développement intellectuel.
La chasse a été pendant presque tonte sa vie une passion pour M. Letellier. Il était reconnu pour un adroit chasseur, soit au vol soit à la levée, quand, au crépuscule, le gibier se distingue à peine dans l'air comme un point noir. Qu'on iuten-oge les anciens tieurs de l'endroit, comme, par exemple Pierrot Dubé, m vieux type du genre, il saura dire en quelle estime
i^tnit le coup de fu^il de M. Letellii chiens, qu'il dressait lui-mf-me, il f plaine, soit les champs ddsertéa, oh '.
nait sa gibecière pleine du bécassincj coibigeaux, ou d'autres gibiers estimés vie, on le voyait encore s'animer qiiai grands coups de chasse soit aux envir fins de la seigneurie de la Bouteillerii qui sont citdié.s aux creux de ces uioi qiieiit(5es alors qii'aujoiiixi'hui, et qui vertes de forêts primitives.
La saison d'hiver le ramenait parfo montagnes à tiavers les neiges, accora plus fidèles compagnon?, son cousin qui il reconnaissait un maître, mais qi naissait pas. C'L'tait alorâ la chasse h au te s- futaies, entre axitres à l'orignal jourd'hui à jeu près disparus de cette caient alors à être rares. Cependant temps, on en a vu descendre jusqu'ai errer à travers les champs, et quel faire Uier jusque sur la Pointe de Ces expéditions avaient pour M, I genre de jouissances. C'était un esprit beautés de la nature, et il éprouvait un contempler les grands horizons qui se d SCS yeux, et qui sont si variés dans cet
M. Letellier avait une vue d'aigle, ce qui doublait pour lui cette jouissance. Il était du petit nombre de ceux qui, par un temps bien clair,' pouvaient apercevoir et suivre, de l'autre côté du fleuve, à plus de quatre lieues de distance, les voitures qui traversaient les champs sur la neige des montagnes du nord.
A la campagne, la causerie est plus qu'un délassement, c'est un refuge. Que faire, en effet, pendant les longues soirées d'hiver, par excemple, quand on a expédié la besogne de la journée, et qu'on a parcouru l'un après l'autre les journaux, qui, la plupart du temps, ne disent rien? Souvent, quand M. Letellier n'attendait pas de visiteurs, il faisait atteler sa voiture, et se rendait chez quelque ami du canton.
Chemin faisant, quand la nuit était belle, il ne pouvait se lasser d'admirer la nature sous le nouvel aspect qu'elle présente alors, soit par un beau clair de lune, soit aux clartés des étoiles qui brillent comme des diamants dans cette atmosphère si parfaitement sèche, dans ce ciel si pur de nos hivers. Bien des fois il ralentissait la marche de son cheval pour écouter les rumeurs de la nuit, qui lui faisaient toujours impression, le sifflement triste du vent dans les arbres dépouillés, le grondement du fleuve, dont il apercevait au loin les eaux noires armi des champs de glaçons. Il y avait quelque souenir pour lui dans chacune des maisons dispersées
48 LETELLIEE DE SAIST-Jl
dans la camjiagDP, et dont il regardait aux fenêtres et la fumée bknclie mon M. Letellier était n'n grand causeni fondes, aes connaissance ri étaient varii^ tirer imrti pour donner à la conversât intéres.«iiit«, utile et agiéable Dans cette conversation devint plus grave diînotait l'homme de réflexion, qui a UD but et une signific^tioD. L'agrlcultt du jour en prenaient la plus grande ] eurent toujours ses prédilections, mai pas la gaieté. Il ne perdit jamais
" Qui jaillisinit du ciEur, camitie un flot à
Personne ne goûtait plus que li piquante, un mot giti, unu bonne Iiisto amener à propos, en y mettant un gra Quand une fois il ét^iit en vurve, et q cigare, ou sa bonne pipe d'écume d' de ces bons et copieux repas que nos lii savent apprêter d'une manière si savoi tissante, la nuit étiiit fort avancée ava ia'jsitude et le sommeil s'emparer de 1
Il faut dire que la société à laquelU lui apportait sa part de jouissances, nombreuse, mais de bon abi. C'éta
même que celle au milieu de laquelle son père avait vécu. Quelques-uns de ceux qui la composaient jadis avaient disparu ; mais d'autres plus jeunes et plus instruits les avaient remplacés. Il faisait bon d'y vivre. On y menait une existence calme, mais intelligente, Un de nos auteurs canadiens a fait une assez bonne peinture de cette société.
Ce fut vers ce temps qu'arriva de Paris un jeune homme destiné à exercer sur M. Letellier une influence profonde. Il lui était uni par les liens du sang, et était à peu près du même âge. Quoique de ciiractère différent, ou plutôt à cause de cela, il se lia avec lui, devint son compagnon inséparable et le plus intime de ses amis. Cette amitié a duré jusqu'à leur mort, aiTivée pour l'un et pour l'autre à quelques mois seulement d'intervalle.
Ce jeune homme, c'était le docteur Ludger Têtu. d'une famille honorable et ancienne dans le pays. Après avoir fait un cours classique au séminaire de Québec, il embrassa la profession médicale, et sur l'avis de ses professeurs, il alla terminer son cours à Londres et à Paris. De retour au Canada, il vint se fixer à la Eivière- Ouelle, où il fit une heureuse alliance en épousant l'une des filles de Thonomble A. Dionne.
Le Dr Têtu était un de ces hommes sérieux et réfléchis qui paraissent n'avoir jamais eu de jeunesse, urant son long séjour à Paris, il n'eut pas même l'idée
se livrer aux folies ordinaires à son âge; il ne songea
50 LF.TEI.UER DE SAINT-JI'S'
qu'à profiter des grands avantages qv peifcctionnor dans ses t^tudes inédicaiof tion des meilleurs maîtres.
Caractère rt'servû, pi'çsqiié timide, parlant peu, mais toujours avec uu f;ra lin de ces honiiiies sages et discrets i confiance. Mais il avait le défaut de défiance de lui-même paralysait son ani jamais d'autre but que du liien élever s; pratiquer sa profession pour le soulaget blables, souvent même sans i-émunémtii
Tel était le meilleur ami de M, Letel souvent opposés de sentiments: l'un et hardi jusqu'à la témérit('; l'antre indéi qu'à la faiblesse. Mais ils s'aecorduie les points essentiels, ayant les mêmes v et désintéressées ; les mêmes convietioi mêmes idées progressives. Ils contrib à donner au comté de Kumouraska agricole qui a été remarqué pour ses sm
A cette époque, M. Letcllier ne pressi son avenir ; mais il remunit trop d'idéw avait trop besoin d'action, j>onr se l'ésig k dépenser le reste de ses jours à instrni lenieut et obscurément au fond d'une > horizon était trop restreint pour lui, il d'espace. Il sentait sa force et le désî
m^iis Je quel côté ? vers quel objet ? il l'ignorait encore. Les loisirs lui pesaient.
Il cerait lueme parti pour aller tenter fortune ailleurs, 81 une afïection ])rufonde ne l'eut retenu attaché à l'endroit. 11 fut fiancé, j endant plusieurs années, à celle qui plus tard devait être la compagne de sa vie, madenjoiselle Eugénie Laurent. Leurs amours eurent des traverses et des jéripéties ; car la fortune n'avait dépaîti ses faveurs* ni à l'un ni à l'autre. Finalement, ayant résolu d'aller se fixer à Québec, oïl il était déjà avantageusement connu, et où il espérait exercer ses talents sur un champ plus étendu, il décida sa fiancée à l'y suivre, avec l'assentiment de sa famille. Leur mariage eût lieu le 9 février 1848. Il n'avait atten lu que cette union pour f)rendre cdtte résolution importante.
Bientôt eu eiîet il se vit entouré d'une clientèle qui promettait bien pour l'avenir, et il eût sans doute occupé à Québec une place distingiée dans sa profession, si un incident inattendu ne fût venu donner une direction toute différente à sa vie.
Le siège en Parlement pour le comté de Kamouraska étant devenu vacant par la mort de M. Marquis, arrivée vers la fia de l'année 1850, M. Letellier se décida à entrer dans la politique, vers laquelle l'entraînaient les instincts de sa nature, son esprit entreprenant et aven- 1 'eux, S33 cona.iissances légiles et sa facilité pour la oie.
62 ' LETELUER DE &AINT-Jl>8T
C'est de ce jour que date la vie pub Letellier. Elle a été k grande occupât! sa vie, et n'a été interrompue que par sa avant de raconter les luttes incessantes o gagé pendant trente ans, il est nécessaire coup d'œil sur le passé, et de faire connaît l'état politique du Canaia au moment oi commença & y mêler son influence.