CHAPITRE I
Topographie de Choiiilly. — Son territoire. — Son aspert. — Coup-d'cieil général.
Chouilly, village de 982 habitants, situé sous le 49" r 15" de latitude septentrionale et le l°4r 1*2" de longitude orientale, à 136 kilomètres est-nord de Paris, 30 kilomètres sud-ouest de Reiras, 27 kilomètres est-nord-ouest de Chàlons, appartient au département de la Marne, à l'arrondissement et au canton d'Epernay, ville dont il est distant de 5 kilomètres est-est-sud.
La route impériale N° 3, de Paris à Metz, le traverse et en forme la rue principale.
ETUDE HISTORIQIE
Le territoire de Ghouilly, pentagone irrégulier d'une superficie totale de 1612 hectares 07 ares 90 cenliares, mesure 6 kilomètres en longueur et une largeur moyenne qui excède 3 kilomètres. Il est borné au nord par celui d'Ay, au nord-est par celui de Mareuil-sur-Ay; à Test par celui d'Oiry; au sud par celui de Cramant ; à l'ouest par ceux de Cuis et de Pierry; à Touest-nord par celui d'Epernay.
Il se divise en deux parties bien distinctes.
La première, qui est la moindre en étendue, comprend une riante prairie arrosée au nord par la Marne, au midi par la Somme-Soude, qu'on appelle ici la rivière des Ternaux, Tarnaux ou Tarnauds.
La seconde, accidentée, et relativement trèsélevée, n'est, à vrai dire, qu'une série de contreforts crayeux adossés aux monts Saran, Jogasse et Bernon, dont les sommités régnent du sud à l'ouest et se ramifient sur leurs pentes. Ces divers terrains, ainsi tourmentés par une succession de plis et de replis, ou si l'on veut, de vallons et de collines, s'abaissent graduellement vers le nord, jusqu'à ce qu'une brusque dépression de l'est à l'ouest les arrête tout court en face de la vallée, comme une
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falaise devant l'Océan. Une espèce de golfe, rompant le centre de celte ligne d'escarpements plus ou moins accenlués, abrite la masse compacte des deux cent quatre-vingt-neuf habitations de Chouilly, tandis que l'église, ancienne chapelle féodale, gravement campée à l'est, sur la crête d'un élégant promontoire, jadis nommé « la coste Beert ^ » , domine tout le pays, depuis que son château-fort ne le protège plus.
Ne quittons pas cet édifice, huit fois séculaire, sans donner un regard au curieux panorama qui se développe autour de nous.
On peut trouver ailleurs un horizon plus vaste, des profils plus hardis ; mais dans un cadre aussi restreint, quel autre site ajouterait à la fraîcheur du paysage une plus admirable variété de souvenirs ?
A droite , des ombrages rustiques , de limpides eaux convoitées par Lutèce, de verdoyants pâturages, une voie ferrée et ses rapides chariots de feu qui dévorent l'espace.
Pour contraste, la marche grave et solennelle de
' Plans topographiques des propriétés seigneuriales de Chouilly, dressés en 1767.
ETLUE HISTORIQUE
la Marne, Matrona, celte grande dame promenant, avec une dignité un peu capricieuse , ses nobles ondes au pied des plus célèbres vignobles de la Champagne. Coteaux de Mareuil, Avenay, Ay, Dizy, Hautvillers, et vous, fiers émules, Epernay, Pierry, Cramant , Avize , quelle poésie ne vous a point chantés? quel banquet n'a savouré vos produits? quel étranger n'a ouï vanter la richesse de vos cépages ?
Des titres plus sérieux nous recommandent la plupart de ces localités.
Ainsi, Mareuil se rattache à notre histoire par ses voies d'origine gauloise , ses établissements romains, son château du moyen-âge, dont celui de Chouilly était, stratégiquement parlant, le satellite naturel , à cette époque de luttes intestines et d'interminables guerres.
Sur le haut du Mont-Aigu d' Avenay, une tradition dit que César ' a campé. Plus de treize siècles
' « Ce César, remarque M. PAris. ne dut pas être le premier, Jules, vainqueur des Gaulois, mais plutôt Piscennius- Niger. qui, la dixième année du régne de Commode, en 186, défit dans la Gaule un certain Motemus, compétiteur à l'empire, fut depuis proclamé à Antioclie, et tué bientôt après, en fuyant devant l'armée de Septime-Sévère. »
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devaient s'écouler avant qu'un nouvel envahisseur, Charles-Quint \ s'y établîl à son tour.
Le val (l'Or ou la valh'^e d'Or ne nous montre pas seulement une gorge délicieuse qu'anime et féconde la Livre, il nous rappelle encore la pieuse légende de sainte Berthe, et la fondation, en 660, de son abbaye de Bénédictines, longtemps florissante, puis emportée, comme tant d'autres, par la tempête révolutionnaire.
Mutigny, Mons ù/nis, montagne du feu, signal romain : on dirait d'une aire d'aigle suspendue à 240 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si près des cieux, l'Irlandais saint Trésain, raconte l'hagiographe, dédaignait souverainement la terre, et sans doute un peu la vigne, que ses indociles pourceaux se permirent un jour de ravagera
Ay , nom fameux , vins exquis , situation pitto-
' En 1544.
* Traduit pour ce fait devant saint Remy, qui se trouvait alors à Ville-en-Selve, le digne frère de saint Gibrien et de saint Vrain fut accueilli avec bonté par le charitable prélat, et. sur la recommandation de saint Génebaut, évoque de Laon, promu au sacerdoce, vers l'an 505. Préposé comme curé à la conduite de .\Iareuil , il administra cette paroisse jusqu'à sa mort, et fui inhumé à Avenay, dont il devint le patron titulaire.
resque , ceinture de pampres , couronne de chênes , bateaux à vapeur, bruyantes locomotives : est-ce trop de privilèges pour qui se nomme Ay? « Dans le x\f siècle, quatre illustres souverains, Léon X, François 1", Charles-Quint et Henri VIII, oubliaient un moment leurs grandes querelles pour se partager fraternellement la récolte d'un enclos de vignes qu'ils avaient en commun à Ay^ »> Cette ville ^ est la capitale du vin mousseux, comme Hautvillers, paraît-il , en fut le berceau.
Mais Hautvillers revendique une autre gloire.
Son abbaye royale de Saint - Pierre , ordre de Saint-Benoît, congrégation de Saint- Vannes, puis de Saint-Maur et de Saint-Hydulphe ou Syndulfe , bâtie vers la fin du vue siècle , par saint Nivard , a donné neuf archevêques au siège métropolitain de Reims, et vingt-deux abbés à plusieurs abbayes célèbres. Témoin de l'impénitence de l'hérésiarque Gotescalc et des derniers moments de l'historien
1 Compte-rendu de la Société d'Agriculture, Commerce, Sciences et Arts de la Marne. — Séance du 30 septembre 1841.
2 « La ville d'Ay appuya Marcliaiid; le roi nous
appelle notre bonne ville d'Ay: c'est la bulle Scabinos qui a été donnée par nos premiers rois de France. > — Berlin du Bocheret. Journal des Etats de Vitry, 1744.
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dom Ruinait, elle fui, en d'autres temps, honorée de la présence de Thibault, comte de Champagne ; Baudoin, comte de Flandre; Jean, comte de Brienne; Louis, comte de Blois; Etienne, comte du Perche, qu'y attirèrent les reliques de l'impératrice sainte Hélène, mère du grand Constantin, apportées de Rome, dès l'an 840.
Plus proche , et pourtant moins visible , la commerçante cité d'Epernay , avec ses onze mille habitants, les hôtels princiers de son opulent faubourg de la Folie, ses fontaines jaillissantes, ses luxueux celliers, le riche dédale de ses galeries souterraines, s'efforce de réparer d'anciens désastres, en expédiant ses vins jusqu'aux extrémités du monde.
En face de nous, une montagne que l'on prendrait pour une forteresse, grâce au bouquet de sapins qui en couronne la cime, Bernon, autrefois Brenon', enlève vigoureusement sa noire silhouette sur l'horizon bleu.
i En 1450. — Ms. coUationné par Berlin du Roclierel. — Brenon n'aurait-il pas été primilivenient la demeure d'un brenn ou cliel gaulois? Nous serions tenté de le rroire, à cause de sa proximité avec Saran.
(Juel duel à mort que cette furibonde levée de boucliers des Huguenots contre les Catholiques, au xvie siècle! Un chemin que nous voyons contourner les hauteurs vers le sud-ouest , puis disparaître entre deux garennes, évoque naturellement ce sinistre souvenir. C'est le chemin de Saint-Julien, malheureux village saccagé en décembre 1 567 , et enseveli sous ses raines, pour ne s'en relever jamais. Non loin de là, Pierry * le remplace.
Des combats, de sanglantes représailles; difficile serait d'en supputer le nombre dans les seules limites du territoire de Chouilly. Sur l'éminence boisée où notre œil s'arrête, plusieurs centaines de squelettes étaient exhumés, en 1800, des fossés d'enceinte de la sapinière de Plume- Coq. Au Mont- Jogasse, semblables exhibitions, journellement répétées, témoignent qu'à l'époque gallo-franque c'était un poste militaire en permanence. Nous verrons que
1 Pierry figure, il est vrai, dans une charte de Louis I", en 814, et dans plusieurs autres des xi° et xiii" siècles ; mais son importance réelle ne date que de la fin du xvi' siècle. Aujourd'hui mènie, cette florissante commune n'a point d'église ; la chapelle qui lui en lient lieu a reçu, avec le vocable de Saint-Julien le portail de son ancienne église romane.
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la croix du Tombeau et celle des Huguenots ne sont pas d'oiseuses appellations. Les champs de la côte Beert, enfin, et ceux qui avoisinent l'entrée ouest du village, renferment les restes de maints guerriers moissonnés par le glaive.
Saran, dont la croupe hérissée de chênes se dresse majestueuse comme un lion du Sennaar, nous fournira tout-à-l'heure d'intéressants sujets d'étude, au point de vue géologique et historique. Si, contrairement à l'opinion de certains auteurs, les flancs de cette montagne ne recèlent aucun filon aurifère, ni même argentifère, qu'il leur suffise d'épanouir en plein soleil les produits hors ligne qui ont porté si loin la réputation de Cramant K
Antique séjour des druides, Saran, depuis quelques années, voit se prélasser sur un des étages de son versant nord-est le gracieux pavillon Rachel,
' « Le mont Saran, — nous écrivait, le 15 septembre 1863, l'une des illustrations de la botanique, M. le comte de Lambertye, — m'a paru devoir être classé au nombre des bonnes localités. 11 renferme deux espèces fort intéressantes :
» r Chrysanthemum corymbosum. Lin. — Plante qui n'a été rencontrée que dans l'arrondissement d'Epernay.
' 2° Lithospermum piirpureo-cœruleum. Lin. — Sur la lisière des bois du mont Saran. — De Lambertye. »
rehaussé de superbes vendangeoirs , el précédé d'un parc où trois pièces d'eau, alimentées par la fontaine de la Griffaine, tranchent agréablement sur l'émail du gazon et les brillants massifs de fleurs. C'est la maison de campagne de l'un de nos premiers négociants d'Epernay. Le nom de M. Moët- Romont sera toujours synonyme de bienfaisance unie à la plus haute distinction du caractère.
Nous avons esquissé à grands traits les alentours de Chouilly : nul de ceux qui les connaissent ne nous accusera d'en avoir flatté l'image. La nature de son sol ne mérite pas moins l'attention du géologue.
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