Chapitre cinquième
les craintes des habitants de Douillet, qui voulaient y voir un événenieat surnaturel, ne se réalisèrent pas.
En 11G8 et 1188 la contrée fut encore désolée, il est vrai, par deux guerres entre les rois de France et d'Angleterre, mais la paroisse de Douillet ne semble pas cette fois avoir été atteinte directement. Bientôt d'ailleurs, pendant que le Maine fut soumis à la domination de Ricliard Cunu- de Lion, une tranquillité absolue régna sur les marches du Maine et de la Normandie ; les luttes privées étaient enfin terminées et l'activité des barons absorbée par les croisades. Ce ne fut qu'après le meurtre d'Arthur do Bretagne par Jean Sans-Terre , lorsque Philippe-Auguste eut résolu de confisifuer le Maine et la Normandie, que la guerre vint de nouveau troubler notre région. Mais au moins ce n'était plus une guerre privée, ni une guerre civile, c'était la première guerre nationale entre les rois de France et d'Angleterre.
Une grave erreur, relative à un des épisodes de la lutte, s'est glissée jusqu'ici dans l'histoire de Douillet. Nous devons nous y arrêter un instant pour la détruire, d'autant plus qu'elle intéresse l'histoire générale de la contrée et qu'elle a été successivement répétée par plusieurs auteurs.
Les Chroniques de Douillet contiennent en effet le passage suivant : «Le y> château de More est peut-être le plus ancien de la paroisse de Douillet. On lit » dans l'histoire de lu ville d'Alençon que Robert III , descendant des )> Montgommery, seigneur d'Alençon, après son retour d'une nouvelle croisade » en It203, ayant abandonné le parti de Jean, roi d'Angleterre, fut un des premiers )) seigneurs de Normandie à recoimaitre Philippe-Auguste, roi de France. Le roi » Jean, irrité contre Robert, s'avança promptement sur Alençon pour en faire le » siège. Philippe-Auguste se hâta de secourir un de ses meilleui's alliés, mais » n'ayant pu réunir assez de troupes, il se traiisporla à More, 'petit cliâteau en la » paroisse de Douillet , à quatre lieues d'Alençon , où un grand nombre de » chevaliers s'étaient réunis pour un tournoi : « Braves chevaliers, leur dit-il, » Jean d'Angleterre, le meurtrier d'Arthur, la honte de la chevalerie, assiège en » ce moment le château du preux chevalier Robert ; marchons à son secours. Les » plaines d'Alençon.... Voilà le champ de l'honneur et de la gloire! » Tous les » chevaliers partent sur le champ, mais Jean ne les attend pas. Il lève promptejl )) ment le siège sans avoir le temps d'emmener ses bagages (1) ».
Malgré la position géographique « du château de More » situé, il est vrai, |irès d'Alençon, au confluent de la Sarllie et de rOrthe, et dans une région qui t-ervait de champ de bataille aux deux armées, ce récit fait naître dès la première
(I) C/iroiitqites, 1" i.
àO DouiUet-le-Johj avant '1780
lecture de nombreux doutes. More, « en la [laroisse de Douillet », aujourd'hui simple ferme, est un manoir peu considérable dont les constructions actuelles ne peuvent guère remonter au delà du XVI" siècle. Bien que placé sur les hauteurs qui dominent les deux rivières et commandent le gué de More, il ne présente en rien l'aspect d'un château fortifié ; on n'y voit ni remparts, ni tours, ni fossés ; un modeste colombier tient lieu de donjon ; de grandes fenêtres à meneaux remplacent les meurtrières, et dans leurs larges baies on croit bien plutôt entrevoir une noble dame du XYP siècle qu'un liomme d'armes du XII». Comment donc admettre que ce manoir fut jamais une forteresse assez importante pour servir de rendez-vous aux chevaliers du pays, et leur assurer une protection suffisante pour donner une fête à quatre lieues à peine d'une armée ennemie ? Comment admettre que More ait pu braver impunément la fureur de Jean Sans- Terre, alors que le château d'Alençon, forteresse de premier ordre, était sur le point de succomber ?
Ces doutes deviennent autrement sérieux encore lorsqu'on collationne les Chroniques de Douillet :i\GC V Histoire d'ylienpoîi qu'elles prétendent citer. Cette histoire, écrite en 1806 par l'abbé Gauthier, dit seulement que Philippe-Auguste se transporta à Moret, sans jiréciser la siluulion de ce lieu. Bien mieux, les McDwircs liistoriques sur la ville d'Alençon d'Odolant Desnos, ou\Tage antérieur et d'une valeur historique supérieure, ajoutent sans aucune réticence : Moret en Gastinais. Comme il n'existe pas d'autres hi.stoires d'Alençon, il faut reconnaître que les mots : « petit château en la paroisse de Douillet, à quatre lieues d'Alençon » ont été ajoutés dans les Chroniques de Douillet.
Dès lors il ne saurait y avoir d'hésitation ; le Moi'et dont il .s'agit est Moret eii Gatinais , château fort important où Philippe- Auguste séjourna à plusieurs reprises, et où il signa un grand nombre d'actes (1). On peut même dire que ce Moret, forteresse du domaine royal, était une des résidences préférées de Philippe- Auguste ; c'était tout à la fois un château de plaisance, un château fort, et un entrepôt commercial. Il est donc naturel d'y trouver assemblée une nombreuse, noblesse pour une de ces fêtes si fréquentes dans le voisinage de la cour, et dans une province alors tranquille.
D'ailleurs, s'il restait quelques doutes, malgré ces considérations et l'affirmation des historiens de Moret en Gatinais (2), les Gestes de Philippe-Auguste, par
(1) L. Delisle. — Catalngue des actes de Philippe-.\ariuste, Paris, 1856. — De IlSGà l'21-2, M. Delisle cite seize actes signés par l'Iiilippe-Augiiste à Moret en Ciasliiiais, et si.\ autres relalils au même château.
(■2) « Ce fut (lu château de Moret (Seine et Marne) que partit Philippe-.Vuguste pour marclicr / » contre Jean Sans-Terre ». Xoticesw Moret, dans le Marjasin jnttorcsque, année 1848, p. 231.