Chapitre sixième
Plus modeste que ses voisines, l'église de Douillet n'attire pas connne elles l'attention par les beautés de son architecture, mais elle peut au moins revendiquer un certain intérêt archéologique, grâce à de curieuses peintures murales récemment découvertes, et qui semblent appartenir, elles aussi, à cette époque féconde de l'art religieux. Le 30 janvier 1878, au moment où les murs de l'ancienne église allaient disparaître pour faire place a une nef nouvelle, on découvrit, sur la muraille du Nord et sous une triple couche de badigeon, des fi'esques grossières formant plusieurs groupes distincts. Le principal, c'est-à-dire le plus rapproché de l'autel, du côté de l'Evangile, comprenait trois scènes juxtaposées. Au milieu un personnage à genoux devant un cerf crucifère ; à gauche saint André sur sa croix ; à droite une troisième figure trop détériorée pour qu'il fut possible de la nommer. La hauteur de ces fresques était d'environ i"'30 ; celle du milieu, plus large que les autres, avait une longueur de l^SO c. Elles étaient séparées par des colonnes à chapiteaux très simples.
Le saint André n'offre rien de particulier au point de vue iconographique. Crucifié sans autres vêtements qu'une ceinture aux reins, sur une croix de couleur jaune, il se détachait en clair sur un fond rouge violacé, parsemé de quelques ornements noirs. Les membres longs et grêles, ainsi que le corps raide et mal proportionné, étaient dessinés par un large trait de couleur foncée, durement accentué : le visage allongé, encadré de cheveux tombant à plat sur les tempes, présente malgré de nombreuses imperfections une expression naïve de majesté et de souffrance ; deux bordures, l'une jaune, l'autre noire, entouraient la fresque en haut et en bas.
La scène principale est une représentation fidèle de la conversion de saint Hubert ou de saint Eustachc. Au premier plan, le saint, un genou en terre, les mains jointes et le regard fixé sur le crucifix que supportent les bois du cerf. Comme les personnages importants des célèbres fresques de saint Savin, il parait revêtu d'un ample manteau dont les plis laissent entrevoir le ceinturon ; derrière lui piaffe un cheval grossièrement esquissé. Le cerf, de proportions très exagérées, porte fièrement la tête ; il semble qu'on ait voulu rappeler par cette attitude le rôle considérable qu'il était destiné à remplir, ou mieux traduire littéralement la légende, d'après laquelle le cerf merveilleux se distmguail des autres par sa taille extraordinaire et sa beauté. Au second plan, plusieurs troncs d'arbres d'une raideur excessive, véritables hiéroglyphes, représentent la forêt. — Les couleurs peu variées ne comportent que deux teintes, des ocres rouges et des ocres jaunes, combinées de telle sorte que le saint, son cheval, le cerf et les arbres se détachent en rouge sur un fond clair, formant ainsi contraste avec la scène précédente, dans
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laquelle les couleurs foncées sont au contraire réservées pour le fond du tableau.
La conversion de saint Hubert et celle de saint Eustache ayant eu lieu pendant une chasse, dans des circonstances identiques, il est assez difficile de préciser lequel des deux saints était ainsi honoré dans l'église de Douillet. La légende de saint Eustache, très connue au XIII" siècle et insérée dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine (1), se retrouve dans les vitraux du chœur de la cathédrale du Mans, où elle occupe une fenêtre entière du triforiuni, soit vingt-cinq panneaux (2). D'autre part la légende de saint Hubert, le patron des chasseurs, est une des plus connues et des plus populaires. Illustrée sous toutes les formes par les artistes du moyen âge et de la renaissance, elle a été vulgarisée dans 1« peuple par l'imagerie d'Epinal. Toutefois saint Hubert qui vécut à la cour d'Australie, et devint évêque de Liège, est plus vénéré dans l'Est et dans le Nord que dans nos contrées ; au diocèse du Mans 11 n'est l'objet d'un culte spécial que dans une paroisse, celle de Vouvray-sur-Loir (3). En outre il a toujours été plus répandu dans la noblesse que dans l'église ; les seigneurs du moyen âge, si passionnés pour la chasse, donnaient fré(]uemnient à leurs enfants le nom d'Hubert, et ils aimaient particulièrement à invoquer un saint personnage qui avait partagé leur vie et leurs plaisirs (-4).
Tout d'abord on serait donc en droit de supposer que les fresques de l'église de Douillet décoraient un banc seigneurial et qu'elles sont dues à la générosité d'une noble famille, qui, voulant concourir à l'ornementation de l'église, aurait choisi un sujet conforme à ses goûts et à ses habitudes. Le culte de saint Hubert était bien placé d'ailleurs dans cette église de Douillet, alors perdue au milieu des bois et des rochers. Mais ces peintures peuvent avoir une portée plus haute. Qu'il s'agisse de saint Hubert ou de saint Eustache, elles prouvent l'intention évidente de consacrer le souvenir d'un incident de chasse. Non seulement la fresque principale reproduit, de préférence à toute autre scène de leur vie, la chasse merveilleuse qui détermina la conversion des deux saints, mais encore un
(1) .Jacques de Voragine. Légende Dorée, Paris Wti, l, p. 335. — Acta sanctorwn, 20 sept, et 30 novembre.
(2) E. Hucher, Calques des vitraux peints de la cathédrale du Mans, Le llans, llonnoyer, iii-fol.
(3) Dom Piolin, Hist. de l'Enlisé du Mans, III, 175.
(i) Acta sanctorum, 3 nov. — Roberti. Hist. de saint Hubert, 1621. — Uist. de saint Hubert par les religieux du monastère de saint Hubert, Liège 1697. — Ed. Fetis, Légende de saint Hubert, Bruxelles 1816. —Stanislas Prioux, Saint Hubert, apôtre des Ardcnnes. — La vie de Mgr saint Hubert d'Ardeine imprimée à Paris vers la fin du XV' siècle par Guillaume Eustache, etc.
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second groupe de peintures, dégagées vers le milieu de la nef, à queliiuc intervalle du premier, représentait aussi une forêt et des buissons au centre desquels on distinguait une tète d'enfant (1). Dès lors il fauty voir, croyons-nous, la pensée de conserver le souvenir de révéïiement raconté par les Gestes de sai)it lladouin, et qui i)rovoqua au VIl<^ siècle la fondation de l'église de Douillet. Alain était, connne saint Hubert, un leude puissant et un grand propriétaire : comme lui il aimait passionnément la chasse ; comme lui il changea de vie à la suite d'une chasse pour se consacrer tout entier au service de Dieu. Il y a entre leurs situations des analogies frappantes qui auront déterminé le choix des sujets dont on s'est inspiré pour décorer les murs de l'église de Douillet. Textes, traditions, peintures, tout concourt pour établir que la paroisse de Douillet doit son origine à vni incident de chasse, et ce fait expliijue par là même le sujet des fresiiues.
Quant à leur date, nous n'oserons rien préciser, nous bornant à constater qu'elles sont fort anciennes. Elles offrent en effet tous les caractères île l'art byzantin qui domine dans les peintures jusqu'à la moitié environ du XIII" siècle; dessin raide et durement accentué par un large trait foncé, sans ombres ni perspective ; membi'es grêles et mal proportionnés ; visages allongés ; accessoires traités comme des hiéroglyphes ; teintes ocreuses ou rougeàtres de valeur égale, juxtaposées sans couleur intermédiaire, et formant des alternatives de fonds clairs et de fonds sombres. Vers la seconde moitié du XIII" siècle au contraire, et surtout au XIV», les peintures devenues plus rares changent d'aspect, de tonalité et le dessin se modifie en se perfectionnant. Nous croyons donc pouvoir dire ((ue les fresques de l'église de Douillet ne semblent pas postérieures à la fin du XIII» siècle. Jusqu'à cette date ce genre de décoration fut très commun. Dans les environs, les églises de Fresnay et de Saint-Cénery étaient également peintes, et ces fresques peuvent appartenir à une même école, car on y retrouve des caractères identiques dans le dessin et le coloris (2).
Dans tous les cas elles sont très intéressantes, puisque la peinture est, de tous les arts du moyen-âge, celui dont les monuments sont les plus rares en France. Aussi nous estimons-nous heureux d'avoir pu recueillir, à la dernière minute, le souvenir et la description des fresiiues qui décoraient l'ancienne église
(1) Lettre de il. Tabbc .Moulinet, curé de Douillet, du 13 février 1878.
(2) Dom Pioliii. Notiœ sur Fresnaij, dans le Maine et l'Anjou. — E. de Beauropalre. Les Fresques de saint Cénénj, dans le tome IIl du Bulletin de la société des Antiquaires de Xormanilie. — Discussion sur les peintures de saint Cénéry, dans le Bulletin monumental 1850. L'alibé 1'. Huint-Cciiéry etc.
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de Douillet, et lui donnaieut un iucontestable intérêt au point de vue archéologique (1).
Mais la foi profonde qui animait au XIII" siècle la population de la contrée ne se révèle pas seulement par cet empressement à orner l'église paroissiale, elle se traduit encore par des donations faites à l'abbaye de Champagne, fondée depuis peu à quelque distance de Sillé par Foulques Riboule , seigneur d'Assé, et que les principales familles des environs comblaient alors de leurs bienfaits.
Ces donations nous font connaître les noms de plusieurs seigneurs de la paroisse. Ainsi, des l'année 1223, GuischarddeCorbon reconnaît une rente annuelle de sept sols, donnée en aumône perpétuelle à l'abbaye de Champagne par son père Guillaume de Corbon, sur les lieux de la Touche et de Corbon (2). D'où il l'ésulte que le fief de Corbon et la métairie de la Touche existaient déjà. Ce Guillaume de Corbon, qui vivait à la fin du XII" siècle, est le plus ancien seigneur du pays dont le nom soit parvenu jusqu'à nous ; il forme la souche d'une des principales familles de la paroisse qui possédera pendant plusieurs siècles la terre de Corbon, et se signalera à diverses reprises par des actes de générosité.
Vers la même époque, c'esl-à-dire au milieu du XIII" siècle, un autre seigneur, Philippe de Morie, léguait par testament à l'église de Douillet une rente de vingtcinq sous tournois sur la terre de « la Cortelle », et il n'est pas douteux qu'il ne s'agisse ici du pi-emier seigneur de ce fief de More dont nous avons déjà parlé. En elTet, les propriétaires de More ont toujours payé dans la suite à la fabrique de Douillet, sur la métairie de la Courteille, une rente de huit sols, considérée comme très ancienne dès le XV° siècle et dérivant sans doute de la fondation de Philippe de Morie. Au reste ce seigneur devait occuper dans la hiérarchie féodale un rang assez honorable, car sa veuve Roesia, dame de Seentgaut, épousa en secondes noces Guillaume, baron de Sillé, et en troisièmes noces Hugues de Courtarvel, qui appartenait à une des familles les plus puissantes de la baronnie(3). Ces alliances, en révélant les hautes relations des châtelains de More, expliquent dans une certaine mesure l'importance que ce fief conserva dans les souvenirs des habitants, importance qui devait aussi résulter de sa situation heureuse à l'entrée de la vallée de l'Orthe. Ajoutons toutefois que la dame de More, devenue baronne de Sillé, ne parait pas avoir montré envers l'église de
(1) Ces fresques sont à jamais perdues, le mur qu'elles recouvraient étant tombé tout d'un bloc au moment où l'on enleva la charpente de l'église, au commencement de février 1878.
(2) Cartulaire de Champagne, copié aux archives municipales du Mans.
(3) E. Hucher, Notice sur Sillé-lc-Guillaumc et les environs. Le Mans, 1855, in-8.