IMPORTANCE ET UTILITÉ DE LA COLONISATION POUR LES NATIONS EUROPÉENNES
La colonisation, dans son acception la plus large, est l'œuvre d'expansion naturelle d’un peuple qui, parvenu à un certain développement politique, économique et moral, fonde, à proximité ou loin de son territoire national, une société nouvelle destinée à graviter dans l'orbite de sa civili-
sation propre (1).
(1) Marcel Dubois, professeur de géographie coloniale à la Sorbonne, donne une définition encore plus large :
« En réalité, ditl, il y a colonisation loutes les fois qu'il se produit une modification quelconque d'une civilisation au contact d’une autre, par voie de terre ou par voie de mer, ou bien établissement
res
Suivant le but que se propose l'Etat colonisateur, la fondation nouvelle, prolongement de son entité politique ou économique, prend le nom de colonie de peuplement, de colonie d'exploitation ou de plantation. de colonie commerciale ou bien de colonie mixte (1).
Quelle que soit la modalité politique et ädministrative qui en est l'aboutissement, l'expansion coloniale constitue, à notre avis, un phénomène sociologique aussi naturel que la simple émigration, phénomène d'ordre individuel. Mais si l’art de la colonisation remonte aux âges les plus reculés de l'antiquité connue, jamais, à aucune époque de l'histoire du monde, la fièvre de conquêtes coloniales n’a sévi avec autant d'intensité que de nos jours. Particuliers et gouvernements rivalisent d’émulation; tous les Etats européens veulent avoir leur part de la curée. « La colonisation, depuis dix ans, paraît être la condition de la paix en Europe; c'est la soupape par laquelle l'ambition politique se dégage, le désir de conquêtes et l'inquiétude des peuples trouvent à s’apaiser. Les yeux fixés sur la vaste proie qui est au loin, on oublie les mesquines querelles du voisinage » (2).
d'une civilisation en pays absolument nouveau... Le but, le eriterium d'une coloaisation parfaite est loujours le même : création d'un être nouveau viable, c'est-à-dire évolution ; et les moyens diffèrent beaucoup plus par leur combinaison que par leur nature, car on peuple toujours dans une certaine mesure, et il n’est pas de métropole qui n’exploite jusqu'au moment où le pays initié se suffit, » {Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs.)
(1) Les colonies de commerce peuvent se ranger dans la catégorie des colonies d’exploilation, etles colonies mixtes ne sont qu'une forme hybride sans caractère distinelif particulier. Il n'y a donc, à proprement parler, que deux types de colonies bien tranchés : les colonies de peuplement et les colonies d'exploitation. |
Notre époque, assez fertile en fondations malfaisantes, a vu la création de colonies mililaires, points d'appui d'expéditions dévastatrices à jet continu. Ce genre d’élablissements étant la négation de l'idée même de colonisation, ne saurait figurer dans une classification scientifique.
(2) Paul Leroy-Beaulieu, La Colonisation chez les peuples modernes, préface de la 4° édition.
L'utilité des colonies n’est donc plus, aujourd’hui, matière à controverse. Dans l'état actuel du monde, on peut affirmer, dit Stuart Mill, et nous l’en croyons sans peine, que la fondation de colonies est la meilleure affaire dans laquelle on puisse engager les capitaux d’un riche pays (r).
Or, de tous les Etats de l'Europe, la France est encore celui qui a Le plus besoin de colonies. Paul Leroy-Beaulieu en donne de sérieuses raisons politiques, auxquelles nous n’aurons garde de contredire :
« La politique continentale de la France, écrit-il, sous peine de ne nous valoir que des déboires, doit être désormais essentiellement défensive; c’est en dehors de l’Europe que nous pouvons satisfaire nos légitimes instincts d'expansion. Mous devons travailler à la fondation d’un grand empire africain et d'un moindre asiatique. C'est la seule grande entreprise que la destinée nous permette.
» Au commencement du xx° siècle, la Russie comptera 120 millions d'habitants prolifiques, occupant des espaces énormes ; près de 60 millions d’Allemands, appuyés sur 30 millions d'Autrichiens, domineront l'Europe centrale ; 120 millions d'Anglo-Saxons occuperont Les plus belles contrées du globe et imposeront presque au monde civilisé leur langue, qui domine déjà sur des territoires habités par plus de 300 millions d'hommes. Que sera la France, à côté de ces géants ? Du grand rôle qu'elle a joué dans le passé, de l'influence, souvent décisive, qu’elle a exercée sur la direction des peuples civilisés, que restera-t-il? Un souvenir s'éteignant de jour en jour (2).
CLONE Stuart Mill, Principes d'économie politique, liv. 5, ch. 11, 8 41. j
(2) Voici, d'après le géographe français Levasseur, l'étendue territoriale — y compris les colonies — et le chiffre de la population totale des principales puissances de l'Europe :
Le territoire sur lequel règne Edouard VIL à une superficie de 29 millions de kilomètres carrés et une population de 380 millions d’âmes.
Le tsar étend sa domination sur un terrilaire moias grand et beau
» Notre pays a un moyen d'échapper à cette irrémédiable déchéance : c'est de coloniser. Si nous ne colonisons pas, dans trois siècles nous tomberons au-dessous des Espagnols eux-mêmes et des Portugais, qui ont eu le rare bonheur d'importer leur race et leur langue dans les immenses espaces de l'Amérique du Sud, destinés à nourrir plusieurs centaines de millions d’âmes. »
Les raisons économiques ne sont pas moins péremptoires ; nous les trouvons exposées, sous une forme humoristique, dans une réponse faite dernièrement par un colonial intransigeant à un Académicien philosophe, M. Jules Claretie. si nous ne nous abusons, qui avait eu la téméraire imprudence d’insinuer qu'on ne ferait pas mal de « coloniser » d’abord la France avant de se lancer dans les aventures d'outre-mer :
« Paris est colonial... Et ne croyez pas que ce soit une mode passagère, une de ces fantaisies qu'un trait spirituel suffit à exécuter ; c’est un de ces accès de raison dont on ne revient plus. Une minute d'attention, et je vous convertis à votre tour.
» Qu'avez-vous aux pieds, Monsieur ? — Des bottines, me
coup moins peuplé, mais qui est encore immense : 20 millions de kilomètres carrés et 129 millions d'individus.
La France, avec son empire colonial, vient bien loin, au troisième rang. Elle représente environ 4 millions et demi de kilomètres, avec 72 millions d'habitants.
L'empire allemand, y compris son terriloire colonial, peut être évalué à 3 millions de kilomètres carrés, avec 53 millions d’habitants,
Le Portugal possède, approximalivement, un territoire de 2 millions de kilomètres avec une population de 10 millions d'âmes.
La Hollande, avec ses vastes et belles colonies dans l'Océanie, comprend 2 millions de kilomètres carrés el 31 millions d'âmes.
L'Espagne, avant la guerre avec les Etats-Unis, avait une superficie de 4 million de kilomètres carrés pour 25 millions d'habitants,
La Belgique, avec lElal indépendant du Congo, compte environ 2 millions de kilomètres carrés et plus de 14 millions d'habitants.
Enfin, le Danemark, avec ses établissements du Groenland et d'Islande el ses trois îles des Antilles, possède un territoire de 230,000 kilomètres el compte 2.100.000 habitants.
LA
direz-vous. Et moi, je vous dirai que c'est du cuir de Madagascar. La vieille Europe ne produit pas la moitié du cuir qu’elle consomme, et elle ramasse les peaux du monde entier.
» Vos chaussettes sont en coton de la Louisiane. Cette élégante redingote ? Laine d'Australie. Et cette cravate, qui fait sensation même à l'Académie ? De la soie de Chine. Point de colonies ? Mais ilne vous resterait rien sur le corps. Voyez quelle surprise !
» Qu'avez-vous mangé, ce matin? Du café au lait ? C'était un produit du Brésil. Qu'a mangé Madame ? Du chocolat ? C'était un produit du Vénézuela. Votre fils a préféré du riz au lait. C'était un produit de la Cochinchine. Et en quoi était la table du repas? En palissandre ? Il venait de la côte d'Afrique... Point de colonies, Monsieur, et vous n’auriez pas de déjeuner ! Point de colonies, et de tout le luxe de votre appartement je ne sais ce qu'il vous resterait, en dehors des quatre murs |
» Votre fils est allé ensuite faire un tour de bicyclette au Bois. Savez-vous que, sans les forèts équatoriales de l’Amazone, il se serait passé de ce plaisir ? C’est elles qui ont fourni le caoutchouc de ses pneus. D'autres forêts, celles du Mozambique.,ont fourni le vernis de la voiture où est montée Madame. Et vous-même qui allez à pied, avez-vous songé de quoi était faite la canne que vous mettez sous votre bras ? D'un corbin d'ivoire venu du Congo et d’un rotin de Java... Point de colonies, et vous voyez quelle perturbation dans l'existence des Parisiens !
» Eh bien, vous aurez beau coloniser la France, vous n’en tirerez jamais ni coton, ni café, ni cacao, ni palissandre, ni caoutchouc, ni ivoire, ni cent autres choses dont vous avez besoin chaque jour. Il y a ainsi pour 4 à 5 milliards de produits que l'Europe demande chaque année aux pays tropicaux et qu’elle ne peut produire chez elle, pour la raison bien simple que son soleil s’y refuse. Toute la question coloniale consiste pour la France à savoir s’il est de son intérêt de participer à cette production de richesses, devenues indis-
DR
pensables à la civilisation contemporaine. C'est à peu près comme si l'on me demandait s'il est de mon intérêt d'être millionnaire !.. Une fois la question ainsi comprise, il n'est plus possible d'y rester indifférent, et c'est pourquoi, soyez en sûr, Paris ne s’en détachera plus. »
Sans accepter toutes les déductions de ce raisonnement, qui est d’une logique plutôt spécieuse, — car l'incontestable utilité des colonies pour l'Europe n'implique pas qu'elle doive s’en procurer par des moyens blämables, il faut reconnaître que la colonisation est devenue réellement une question de vie ou de mort, politiquement parlant, pour la plupart des grandes puissances occidentales. S'il en est ainsi, comment ne pas être douloureusement frappé de l'inconscience avec laquelle les métropoles européennes s’ingénient à rendre inéluctable pour elles la perte de leurs colonies ?
Dans toute entreprise coloniale sur un territoire déjà habité, le peuple colonisateur, il semble puéril de le rappeler, doit tenir compte de deux éléments bien distincts : 1° la terre, élément passif qu'on peut transformer à volonté (r) et dont la vertu productive n'a de limites que la science et l'énergie du cultivateur ; 2° les indigènes, élément actif et souvent très légitimement hostile, dont il faut se concilier le concours toujours utile et parfois indispensable. Faute de n'avoir pas su ou voulu donner une base équitable à leurs rapports avec l'indigène, les puissances colonisatrices n’ont jamais eu et n'auront jamais qu'une possession précaire dans les pays prétendus barbares qu'elles s'approprient et que tous les crimes commis au nom de la civilisation seront
(1) Cette affirmation peut paraître trop absolue ; mais qu'on n’oublie pas qu'il est question ici de pays neufs, D'ailleurs, même dans les vieux pays dont le lerroir produit depuis de nombreux siècles, les progrès de la chimie agricole ont fini par triompher de la loi du rendement moins que proportionnel, Cela est si vrai que, malgré la protection des tarifs douaniers, les agriculteurs gémissent sur la mévente de leurs produits, mévente due à l'accroissement des rendements indigènes plus qu'à l'importation étrangère.
NE En
impuissants à leur conserver, si elles ne modifient pas les principes de leur politique coloniale.
Les thuriféraires lettrés et patentés de la Force brutale auront beau accumuler des sophismes modernisés, qui sont en réalité vieux comme le monde, ils n’empêcheront pas qu'il existe une loi morale, guide et lumière des consciences non perverties, et des droits naturels qu'aucune puissance humaine ne saurait abolir.
Au Congrès colonial international tenu à Bruxelles en août 1897, l'explorateur Paul Bourdarie, un fervent de la colonisation (1), a très courageusement mis en relief les sombres perspectives d'avenir que créent aux colonies les procédés iniques mis en œuvre pour les exploiter :
« La question des conquêtes coloniales, a-t-il dit, fait, à juste titre, l’objet des préoccupations d’un grand nombre, non pas seulement dans le présent, mais dans l’avenir, non pas seulement au point de vue de l'intérêt des peuples conquérants, mais aussi de l'intérêt des peuples conquis. Et ce sera l’étonnement des siècles futurs, que ce spectacle des peuples du vieux continent qui se disputent, non sans âpreté, au fur et à mesure qu'on les tire du long mystère qui les entourait, les lambeaux de l'Afrique noire dont les côtes seules étaient connues, comme étant le pays d'origine des esclaves.
» Des Congrès internationaux répétés ont consacré ces partages et leur ont imposé des règles; mais celles-ci ne servaient, en réalité, que les intérêts des conquérants.
» L'Europe s’est partagé l'Afrique sans tenir compte des peuples qui l'habitaient…
» L'Europe a manqué à ses devoirs et a mal compris ses intérêts en ne posant pas, dès le début de ses conquêtes coloniales, le principe absolu du respect des nationalités établies et des Etats constitués. Elle a pris d'assaut l'Afrique entière
(4) C’est le même explorateur qui s’est fait un renom estimé par son utile campagne en faveur de la protection et de la domestication des éléphants d'Afrique.
Re
et une partie de l'Asie, à la manière des conquistadores du moyen-âge. Mèmes procédés, quant au fond, mais adaptés aux mœurs, aux usages et aux moyens d'action actuels; mêmes revers de fortune aussi. Les vainqueurs du début deviennent parfois les vaincus, et les barbares, ou plutôt ceux qu'on appelle trop facilement des sauvages, donnent aux civilisés de hautes leçons de droiture et de magnanimité.
» Les conquêtes de la science et de la civilisation deviennent les conquêtes des appétits sans frein et des rivalités jalouses ; et ces conquêtes appellent des revanches et des catastrophes que l’on pourrait prophétiser presque, en en fixant les dates futures. »
« En guerre, en exploration, en promenade », écrit le D: Jean Hess, « j'ai parcouru l'Asie, l'Afrique neuve, les vieilles colonies d'Amérique et les îles d'Océanie. Sur tous les théâtres qui la caractérisent, j'ai étudié l'action du colonisateur. Partout je l'ai vu tyran. Partout j'ai entendu la même plainte, terrible, effarante, angoissante, la plainte de l’homme noir, la plainte de l'homme jaune, la plainte de l'opprimé, la plainte universelle contre l’homme blanc.
» Dans les plus tristes actes du drame de l'humanité, jamais plus de sang n'a coulé que depuis cinquante années pour les mensonges de l’œuvre coloniale.
» Nous sommes forcés de coloniser. C'est une fatalité économique du moment. Je l'admets avec tous les coloniaux de tous les pays. Mais je me sépare d'eux, quand ils veulent expliquer, excuser, au nom de cette fatalité, la violence, la cruauté, le vol, l'assassinat, {ous les crimes que j'ai vu commettre par leurs ouvriers de la colonisation.
» Laissant de côté toutes considérations sentimentales de justice, de droit, d'humanité, qui, je le sais, n'ont pas cours en discussions économiques, j'affirme que tous les crimes coloniaux que l’on croit excuser en les disant nécessaires, loin d'assurer un bénéfice quelconque au colonisateur, lui
Rue
coûtent, en réalité, fort cher et causent la ruine finale de son opération. » (1)
Trop longtemps les droits de l'indigène ont été méconnus par les colonisateurs européens. IL appartient au vingtième siècle de trouver la formule définitive du modus vivendi qui doit consacrer l'entente nécessaire entre les deux catégories d'intéressés.
Les professeurs les plus autorisés (2) de science politique et d'économie coloniale enseignent excellemment, à la Faculté de Droit de Paris, que la colonisation doit avoir pour butde réaliser une triple action : politique, par l'accroissement de territoire ; économique, par la mise en valeur des pays acquis ; morale, par la culture des races indigènes moins avancées en civilisation. Nous permettra-t-on d'ajouter que, sans l’action morale, il ne saurait y avoir de véritable colonisation ? |
Afin de juger impartialement la colonisation des peuples modernes et de pouvoir indiquer la source même des vices du système pratiqué encore de nos jours, nous allons d'abord, par une rapide excursion dans le passé, rechercher sous l’empire de quels principes se sont fondés les premiers établissements coloniaux des puissances européennes.
(1) L’explorateur Jean Hess, ancien médecin de la marine, a été le secrétaire de Victor Schælcher. C’est, depuis la mort du grand abolitionniste, le défenseur le plus sincère et le plus dévoué que possèdent en Europe les indigènes des colonies d'exploitation. Afin de conserver pleine el entière sa franchise de pensée et sa liberté de langage, Jean Hess vient de fonder à Paris une revue, intitulée le Magasin colonial et du voyage, qu’il rédige seul et où il fait une guerre sans trève à tous les abus coloniaux.
(2) Cauwès {Economie politique); Leveillé (Economie coloniale) ; Leseur (Science et législation coloniales); Jay (Science et législation industrielles); Deschamps (Histoire des doctrines économiques) ; Gide {Sciences sociales) ; Piédelièvre {Principes du Droit public).
A tous ces maîtres, dont le docte enseignement a solidifié la trame de cet ouvrage, nous adressons ici l'hommage de notre très vive reconnaissance.