CHAPITRE PREMIER
PRINCIPES DES PREMIERS ÉTABLISSEMENTS COLONIAUX FONDÉS DANS LES TEMPS MODERNES
Adam Smith, au début du chapitre qu'il consacre à la colonisation dans son magistral traité sur /a nature et les causes de la Richesse des nations (1), déclare que « le premier établissement des différentes colonies européennes n’a pas eu pour cause un intérêt aussi simple et aussi évident que celui qui détermina la fondation des anciennes colonies grecques et romaines. »
Commentant cette observation importante de l'éminent philosophe-économiste écossais, Paul Leroy-Beaulieu ajoute : « Ce n'était ni l'exubérance de la population, ni des crises religieuses ou politiques, ni le besoin de débouchés pour l'industrie du vieux monde; aucune de ces causes, depuis si puissamment actives, n'eut part à la fondation des premières colonies européennes. »
L'esprit d'aventure, que les Croisades avaient éveillé en Europe et que les gouvernements de l’époque furent impuissants à discipliner; Famour des jouissances et du lucre, surexcité par l’appât des richesses et des plaisirs légendaires de l'Orient; l’exaltation d’une religiosité intolérante qui confondait en un même sentiment la foi religieuse et le patriotisme : telles ont été, en effet, les principales causes
(1) Toul en conservant à l'ouvrage d'Adam Smith la place d’'honneur qu'on lui assigne avec raison parmi les écrits faisant autorité daus l’enseignement de la science économique, nous sommes obligé de reconnaître que plusieurs de ses chapitres ne sont que la reproduetion textuelle d’un livre antérieurement publié par un compatriole, James Steuart. Comme Molière, Shakespeare et tant d’autres auteurs célèbres, Adam Smith prenait « son bien » où il le trouvait...
de la formidable ruée des conquérants du xve siècle vers « les terres nouvelles ».
Les rapports entre ces colonisateurs farouches et les peuples qu'ils soumettaient à leur brutale domination avaient pour fondement le principe d'un prétendu droit divin dont l'autorité échappait à toute discussion. Dieu, dans sa toute-puissance et son infinie bonté, aurait créé, pour des fins spéciales, deux humanités distinctes : d’une part, les Européens, faits à son image et représentant l'humanité supérieure, par qui doivent se réaliser tous les progrès de la civilisation; d'autre part, les autres habitants de la terre, êtres inférieurs d'une origine plus ou moins diabolique, en tous cas, plus voisins de l’animalité, et qui seraient de simples instruments mis à la disposition de l'humanité supérieure. Les Européens seuls ont des droits; le reste des mortels n’a que des devoirs.
Appliquant dans toute sa rigueur ce principe empreini d'un égoïsme si naïvement féroce, l'Europe civilisée, violant l'esprit et la lettre de la doctrine chrétienne qu'elle était censée propager, sema, durant près de quatre siècles, l'horreur et l'épouvante sur les terres d'Afrique et d'Amérique.
# î 1 Espagnols et Portugais.
C'est aux Portugais que revient, dans l’ère chrétienne, la première initiative d'expansion coloniale européenne (1): Dès l’année 1415, environ un siècle après l'invention de la boussole (2), ils inauguraient, sous le règne du roi Henri,
(1) Les Phéniciens, les Grecs et les Romains furent les peuples colouisateurs les plus célèbres de l'antiquité. Les Phéniciens, toutefois, ne fondaient que des colonies commerciales. S'il faut en croire Roberston (Histoire de l'Amérique méridionale), « tous les comptes rendus authentiques des voyages entrepris par les Phéniciens ou les Garthaginois ont disparu. Les renseignements y relatifs que fournissent les auteurs Grecs et Romains ne sont pas seulement « obscurs et peu exacts », mais encore de « provenance fort douteuse ».
(2) Cette grande découverte est due à Flavio Gioia, citoyen d’Almafi, ville du royaume de Naples; elle eut lieu vers l’an 1302,
surnommé le Navigateur, cette brillante serie de découvertes maritimes qui devait tant contribuer à l'accroissement de leur puissance et à la prospérité de leur négoce. Ils fondèrent sur toute la côte d'Afrique une multitude de comptoirs et de stations. qui constituaient plutôt des points de ravitatllement que des colonies proprement dites. Lorsque les navires, grâce aux progrès de la science nautique, purent fournir sans arrêt de longs trajets à travers la haute mer. ces établissements perdirent la plus grande partie de leur valeur: ils servirent, dès lors. de colonies pénitentiaires ou furent abandonnés aux missionnaires, qui surent, d'ailleurs. en tirer un meilleur parti que leur gouvernement (1).
Toute la politique coloniale des Portugais se ramenail à un point : monopoliser le commerce extérieur de l'Europe. « Ils voulaient devenir les intermédiaires obligés de l'Occident et s'enrichir par le profit arbitrairement réalisé sur le prix de vente comparé au prix d'achat. » Il convient de reconnaître qu'à cette époque. l'idée de privilège et d'accaparement était inséparable de la notion du commerce, et que les autres peuples commirentsuccessivemntles mèmes fautes. par suite de la même erreur économique (2). En adoptant cette politique étroite, les Portugais ne faisaient que suivre la tradition laissée par les plus célèbres mercantis de l'antiquité. Strabon rapporte, en effet, que les Phéniciens répandaient les bruits les plus mensongers sur les périls du eom-
(1) Livingstone raconte qu'il retrouva au Mozambique les vestiges de vastes édifices coustruits par les Jésuites et le souvenir encore très vivace d’un monastère de Benédictins africains, parmi des peuplades relalivement avancées qui s'étaient transmis l'art de lire et d'écrire que leur avaient enseigné les religieux portugais.
(2) La plus grande puissance de ces temps, la Papauté, avait sauctionné les prétentions exclusives du Portugal en lui concédant, par uue bulle de Sixte IV (1481), toutes les découvertes faites au-delà du cap Bojador. Quelques années plus lard, le pape Alexandre VI parlageait le monde extra-européen entre l'Espagne et le Portugal,
Le roi de Portugal s'intitula « maître du commerce d'Inde et d’Ethiopie », et il fut défendu à tout navire d'entrer sans autorisation dans l'Océan Indien. ‘
merce avec les autres peuples et qu'ils employaient toutes sortes de ruses, au besoin même la force, pour décourager ou éloigner les concurrents. Un marin carthaginois s’apercevait-il qu'un vaisseau romain le suivait avec persistance sur une mer inconnue? Pourvu qu'il y eût quelque chance de sauver son équipage. il n'hésitait pas à se jeter sur un banc de sable, certain d'être indemnisé par ses concitoyens pour ce patriotique sacrifice.
. De Madère et des Açores, les hardis marins du Portugal allèrent au Cap-Vert, puis au Cap de Bonne-Espérancc (1486) et dans l'Inde, en 1498. Les alizés les portèrent au Brésil, ce qui les rendit maîtres de l'Atlantique austral; et leur domination s’affirma dans l'Océan Indien, quand ils eurent détruit les flottes des Sultans de Zanzibar, d'Egypte et d’'Ormuz (1). k
Cependant, malgré leurs efforts. les Portugais ne purent empêcher le développement des marines rivales. Bientôt dépassés par les Hollandais et les Anglais (2), ils eurent un regain de prospérité factice, grâce au criminel commerce de la traite des nègres, qu’ils entreprirent sur une large échelle et dont l’odieux souvenir stigmatisera leur nom d'une flétrissure éternelle.
Quand Vasco de Gama, voulant contourner la pointe méridionale de l'Afrique, vint doubler pour la première fois le
(1) Le commerce portugais se faisait à l’aide d'énormes vaisseaux (carraques), armés pour la guerre et qui répandaient la terreur sur leur route.
2) L’Angleterre attaqua les monopoles plus ou moins illégitimes des Portugais et des Espagnols dans l'intention, non pas de les supprimer, mais bien de se les approprier. C'est ainsi qu’elle entreprit en contrebande le transport des nègres en Amérique. La plupart de ces entreprises eurent un caractère privé; mais, comme le fait remarquer Marcel Dubois, on ne doit point les passer sous silence, car « elles donnèrent à la Grande-Bretagne, outre un matériel de navigation, tout un contingent de corsaires et de flibustiers qui furent ses premiers marins; elles initièrent les Anglais aux difficultés et aux périls du négoce lointain; elles furent, en un mot, le commencement de-toute une éducation qui porle encore ses fruits ».
pie
«Cap des Tempêtes », découvert par Barthélemy Diaz et témérairement dénommé, depuis, Cap de « Bonne-Espérance », peut-être, à Camoëns, eût-il mieux valu, pour la gloire de ta patrie si magnifiquement chantée dans tes Lusiades, que le symbolique géant Adamastor, incarnation africaine des Furies vengeresses, l’arrêtät dans cette entreprise héroïque d'où devaient naître les maux terribles dont souffre encore le monde colonial!
L'histoire, lamentablement atroce, des possessions espagnoles révèle le même manque d'aptitudes colonisatrices.
De toutes les nations de l'Europe, l'Espagne, à la fin du xv® siècle, était certainement la moins propre à gérer une grande entreprise de colonisation. Alors, comme aujourd'hui d’ailleurs, « elle n’était ni très riche, ni très peuplée, ni très industrieuse ; son territoire lui offrait un sol et des richesses pour l'exploitation desquels les bras étaient loin d'être superflus ; elle avait retiré de ses luttes séculaires contre les Maures un dédain du travail que l’on retrouve marqué dans ses lois et dans toute son administration. » (Leroy-Beaulieu).
La découverte de l'Amérique, faite par Christophe Colomb (1) avec l’aide des souverains de Castille, vint malheureusement fournir une source inespérée de faciles
(1) Il est aujourd'hui prouvé que le € Nouveau-Monde » était déjà connu bien longtemps avant que le grand navigaleur gênois conçûl l’idée d’aller au Cathäy (c'est-à-dire en Chine) « par le Ponant ». Alexandre de Humboldt a consacré cinq volumes à celte intéressante démonstration.
En 1833, au Congrès géographique de Copenhague, l'explorateur Nordenskiold présentait à ses collègues une carte de Nicolo et Antonio Zeni, datée de 1380 (cent douze ans avant Colomb) et portant les tracés du Groëaland, de l'Islande, de la terre de Baffin, du Labrador, de l'embouchure du Saint-Laurent et de toute la côte des Etats-Unis, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'au Cap Hatteras.
En 1840, on découvrait sur les bords du Potomac une lombe avec celte épitaphe, en caractères runniques: « Zci repose Syasi la blonde.
RON De
richesses à ce peuple de jouisseurs qui professait un culte exagéré pour la loi du moindre effort et que sollicitait vainement la mise en valeur de son territoire national, nouvellement conquis. Aussi ne peut-on être surpris de voir les Espagnols négliger de parti-pris les régions du continent américain qui se prêtaient le mieux à la colonisation agricole. « L'or seul les attirait; partout où ils avaient l'espoir d'en trouver, ils accouraient, non pas pour entreprendre eux-mêmes le rude travail du mineur, mais en conquérants féroces, pour forcer les paisibles aborigènes à peiner à leur profit » (x).
Le but de la colonisation espagnole fut le monopole, non plus des denrées commerciales, comme celui des Portugais, mais des métaux précieux, À partir de 1545, les galions partant du Mexique et du Pérou emportaient à Séville pour 19 millions par an; leur chargement annuel s’éleva, au xviie siècle, jusqu'à 114 millions. On sait quel tort devait faire à l'Etat castillan l’exagération du principe mercantiliste tendant à l'accumulation irraisonnée de l'or et de
de la Norvège orientale, veuve de Koldr, sœur de Thorg par son père, âgée de 25 ans. Que Dieu lui fasse grâce! 1051. » Confirmant l'authenticité de ce document, un manuscrit latin de 1117, découvert en Islande, en 1863, près de l’église de Skalholt, relate la mort de Syasi et décrit d’une façon précise l'emplacement de son tombeau.
Enfn, sur la rive droite de Tanton-River, à Berckley, on a trouvé un bloc de gneiss portant cette inscription encore très nette : « Cent trente-et-un hommes du Nord ont occupé ce pays, l'an 1000, avec Thornfinn.» Tout le récit de la conquête de l’Amérique par les Normands et les Norvégiens est, d’ailleurs, contenu dans les Sagas scandinaves (Annales de l’histoire ancienne sous forme poétique) dont la rédaction remonte à 1148 et dont les bibliothèques de Stockolm et de Copenhague possèdent vingt-quatre manuscrits.
Le Smithsonian Institute de Washington otfre aux investigations des érudits une importante collection de ces documents relatifs à l'Amérique « précolombienne », documents qui ont été analysés ou reproduits en France par Napoléon Ney, ancien président de la Société de géographie commerciale de Paris.
{@) Washington Irving, History of Columbus.
l'argent. L'Espagne, a-t-on dit avec esprit, est morte d'une «apoplexie d'argent ».
L'extension des conquistadores fut rapide. Installés aux Canaries dès 1405, les Espagnols, en 1499, firent des Antilles leur base d'opérations et touchèrent successivement San- Salvador, Cuba, Haïti, la Guadeloupe (14953), les îles Caraïbes (1495), la Jamaïque (1509); l'occupation du continent suivit aussitôt : bouches de l'Orénoque en 1498, Honduras et Panama en 1502, Mexique (1520), Nicaragua et Costa-Rica (1526), Chili (1534), Pérou (1535), Californie (1556).
Les aborigènes ou « Indiens » des Antilles (1) étaient une race d'hommes simples et doux, n'ayant pour armes que des flèches et des massues et dont les habitations consistaient en de misérables huttes. « Leur histoire, leur morale, dit Raynal, étaient renfermées dans un recueil de chansons qu'on leur apprenait dès l'enfance. Ils avaient, comme tous les peuples, quelques fables sur l’origine du genre humain. On connaît peu de chose de leur religion, à laquelle d'ailleurs ils n'étaient pas fort attachés ». Ce peuple. dont la quasinudité (2) attestait la candeur et l'ignorance, avait cependant une noblesse et des sorciers. La vue des vaisseaux de Colomb. Le bruit de leurs canons, la foule d'objets qu'on leur distribua. excitèrent leur admiration à un point tel que les Espagnols furent regardés comme des êtres supérieurs venus du ciel. Colomb, profitant de cette crédulité, acheva de gagner l'aflection des chefs (caciques), en leur promettant d'anéantir avec son artillerie les Caraïbes, peuple cruel des iles voisines, et il obtint la permission de bâtir un fort, à la construction duquel les indigènes eux-mêmes travaillèrent.
(1) L'erreur géographique commise par Christophe Colomb en « découvrant » le Nouveau-Monde fit donner le nom d'/ndiens à ces
aborigènes, qui n'avaient en réalité que de vagues aflinités ethniques avec les vrais fndiens,.
(2) Les individus adultes portaient une ceinture d'un tissu d'écorce fiuement tressé el formant demi jupe pour les femmes,
Après un mois de séjour à Haïti, dénommée Hispanola (x). Christophe Colomb fit voile pour l'Espagne. Il laissa dans le fort, muni de plusieurs pièces de canons, trente-neuf Espagnols avec des vivres pour un an. Lorsqu'il revint, onze mois après, avec dix-sept vaisseaux chargés d'ouvriers, de soldats, de missionnaires et de provisions de toute espèce, il ne trouva plus que les débris épars de sa forteresse et les corps en putréfaction de ses anciens compagnons. IL apprit alors que ces malheureux avaient couru à leur perte en se livrant à tous les excès. Le grand amiral, servipar son prestige, parvint à regagner la confiance des « Indiens », et il put construire deux nouvelles forteresses sans rencontrer plus de difficultés que la première fois. En même temps que les bastions s'élevaient, les quinze cents compagnons du navigateur parcouraient le pays pour ramasser l'or qu'on y trouvait en abondance et dont les naturels leur apportaient une immense quantité, en échange de quelque verroterie.
Mais bientôt la bonne intelligence fut de nouveau troublée. Les vivres vinrent à manquer aux soldats de Colomb. Les Indiens, extraordinairement sobres, n'avaient que fort peu de provisions; ils les offrirent; on en exigea davantage et, pour l'obtenir, les Espagnols n'imaginèrent pas de meilleur expédient que de recourir à la violence. Pour la seconde fois. la timidité naturelle des indigènes disparut devant l'excès des vexations; tous les caciques de l'ile, sauf un, unirent leurs forces pour chasser les Espagnols. Maïs le canon des Européens, jetant la terreur parmi ces bandes peu guerrières, en eut facilement raison. Après ce combat on aurait pu vivre encore en paix, si les Espagnols n'avaient décidé qu'à l'avenir chaque Indien paierait un tribut. Il fallait donc travailler pour enrichir l'étranger; les indigènes ne purents"y résoudre : ils abandonnèrent leurs huttes, leurs champs, leurs richesses et se réfugièrent dans les montagnes. La fuite ne putles soustraire. hélas! aux supplices que leur réservaient leurs oppres-
(1) Colomb ne fit que passer à San-Salvador et à Cuba; ce fut Haïti sa terre de prédilection.