‹ Étude historique sur les professions accessibles aux femmes: Influence du sémitisme sur l'évolution de la position économique de la femme dans la sociétéChapitre 38 sur 58 · LES AUTEURS DE LA TRADITION · texte numérisé non relu

LES AUTEURS DE LA TRADITION

La femme doit rester étrangère à toute science : c'est encore la doctrine de saint Paul : « Il ne faut pas permettre à la femme d'acquérir de l'éducation et de s'instruire. » C'est l'homme qui doit instruire la femme ; celle-ci doit tout attendre de celui-là ; « l'homme est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Eglise (i) »; « l'homme connaît Dieu, la femme connaît l'homme (2) ». L'homme apprend à la femme surtout l'obéissance : « Soyez dociles à vos maris » ; « que la femme obéisse, serve et se taise. » C'est toujours la pensée des Pères de l'Eglise. J.-J. Rousseau ne tient ainsi aucun compte des enseignements de la pratique ; négligeant l'évolution des idées philosophiques au cours des siècles, il retourne aux religions de l'enfance de l'humanité, aux principes de la Grèce et de l'Orient, comme il voudrait effacer toute civilisation pour revenir à l'état de nature.

M""" Roland, tout inspirée de Rousseau, dit aussi après lui : « Je crois, je ne dirai pas mieux qu'aucune femme mais autant qu'aucun homme, à la supériorité de votre sexe à tous égards ; vous avez la force d'abord, et tout ce qui y tient et en résulte, le courage, la persévérance, les grandes vues et les grands talents... gouvernez le monde, changez la face da globe, soyez fiers, habiles, savants, vous êtes tout cela sans nous et par cela même vous devc^ nous dominer (3). j)

(i) Saint-PauL

(2) Saint-Pierre.

(3; G. Breuillac. Delà Cond. civ. et civique des Femmes, p. 46.

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Sous l'influence des mêmes idées, la plupart des hommes de la Révolution refusent nettement aux femmes toute participation aux affaires et aux emplois publics : « Quoi! » s'écrie Chaumette (i), « des êtres dégradés qui veulent franchir et violer les lois de la nature, entreront dans les lieux commis cà la garde des

citoyens! La nature a dit à la femme, sois femme !

les soins dûs à Tenfancc, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux. »

Dans le même sens, Amar, au sein de la Convention (2), déclare que les femmes n'ont ni la force morale, ni la force physique qu'exige la participation aux affaires publiques. « Ce sont des fonctions trop pénibles pour elles, et qu'elles ne peuvent pas remplir, à cause de la différence de force et de conformation, par conséquent de destination » ; de plus, « l'opinion universelle repousse cette idée : la pudeur des femmes ne leur permet pas de se montrer en public : chez les anciens peuples, leur timidité naturelle leur défendait de paraître hors de la famille. »

Les mêmes principes inspirent les systèmes plus récents de Michelet et de Proudhon : pour le premier

(i) Discours contre Rose Lacombe, fondatrice du cluli de la Société des l'cmmes révolutionnaires, qui avait forcé l'entrée de la séance du Conseil général de la Commune, le 20 bruni. i7y3. (A. Le Faure. Socialisme pendant la Rév. fr., p. 160.

(2) Discours contre la Société des Femmes révolutionnaires. (A. Le Fauic. 0\^. cit.), p. i63 et suiv.)

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comme pour le second, la femme est une « inférieure par nature qui n'acquiert quelque valeur que par ses rapports avec l'homme. »

D'après Michelet, la femme est un être de nature absolument opposée à celle de l'homme : physiquement, c'est une créature faible, toujours malade, « l'éternelle blessée » : intellectuellement, elle est incapable d'abstraire et de généraliser; incapable de comprendre les œuvres de science, elle n'aime pas à s'occuper d'affaires, elle est dépourvue du sens juridique. Elle est créée pour l'homme ; si elle est quelque chose, ce n'est que par lui ; l'homme la fait à son image comme Dieu a fait l'homme à la sienne. Il faut que la femme se subordonne à l'homme, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier (i).

D'après Proudhon, la femme n'est également qu'une réceptivité ; recevant tout de l'homme, elle ne peut aller de pair avec lui ; elle ne peut rien être dans la société que la compagne obéissante de l'homme : dépourvue d'initiative, on ne saurait lui coniier aucune fonction (2).

Les disciples de Rousseau s'accordent ainsi pour aflirmer l'infériorité de la femme et sa subordination nécessaire : rien en elle-même, elle ne saurait exister en dehors du mariage, sa place unique dans la société est celle d'épouse et de mère.

(i) Mnie Jenny d"IIéricourt. La Femme affranchie, T. 1, p. 91 et suiv.

(2). Proudhon. La Justice dans la Révolution et dans l'Église. Onzième étude, clî. i.

Cependant, le germanisme, bien que refoulé par l'esprit de la tradition, et presque oublié sous l'action du judaïsme, ne fut pas sans laisser quelque trace de son enthousiasme mystique pour la nature de la femme qu'il croyait surnaturelle : son influence s'imposa même dans les systèmes les plus fidèles à la tradition ; mais il dut se combiner avec les principes juifs et orientaux : ceci devait sans doute donner un mélange contradictoire en sa complexité : on introduisit des distinctions : la femme était physiquement différente de l'homme, on voulait maintenir la différence, aussi au moral ; on divisa les facultés humaines : à l'homme on assigna les unes, à la femme, les autres ; au point de vue des facultés qui ne lui avaient pas été spécialement assignées, la femme fut déclarée inférieure; mais supérieure quant aux autres, elle posséda ces qualités au plus haut degré de perfection : ainsi tous les disciples de Rousseau attribuent à la femme le don quasi-divin de calmer la violence des passions, d'adoucir les maux de l'humanité, de donner un plus grand prix à la pratique de la vertu.

M""' Roland écrit à Bosc d'Antcc : « Sans nous, vous ne seriez ni vertueux ni aimants, ni aimables, ni heureux : gardez la gloire de l'autorité dans tous les genres, nous ne voulons d'empire que par les mœurs et de trônes que dans vos cœurs (i). »

(i) Lettre du 29 Juillet 1784. Dauban. Etudes sur .M'»f Roland et son temps.

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