I. — Coup d’oeil général sur Platon
Avant d’étudier Platon au point de vue médical, il convient , ce me semble, de résumer en quelques lignes l’idée que je me fais de ce grand homme considéré d’une manière générale.
Disciple et admirateur de Socrate , Platon a légué à la postérité une magnifique exposition de la doctrine philosophique de son maître; mais il brille surtout par un fond d’idées qui lui est propre. Penseur profond et hardi , v esprit éminemment créateur , il a consacré toute sa
longue existence à la recherche et à la démonstration d’une foule de vérités. Que de grandeur, quelle élévation de sentiments , quelle richesse de style, quelle puissance de conception dans le Phédon , dans le banquet , le Théètete , le Timée , en un mot dans tous ses dialogues ! Il a remué d’une main ferme et courageuse les questions les plus ardues de la psychologie , de la dialectique , de la théologie , de la morale , de la politique et même de la médecine , laissant , sur tous les points qu’il a touchés , l’empreinte de son génie. Nul autre avant lui n’avait abordé une étude aussi vaste et aussi compliquée.
Comme psychologiste , Platon mérite sans contredit le premier rang. Quatre siècles avant l’ère Chrétienne, il a prouvé l’immortalité de l’âme pensante , en écrivant les belles pages de l'Apologie de Socrate , du Phédon et du 1 0 livre de la République ; démonstration sublime à laquelle plus de vingt-deux siècles de discussions psychologiques n’ont presque rien ajouté !.... Est-il dès lors surprenant qu’il ait été l’objet des éloges les plus enthousiastes , et que Galien nous apprenne que déjà Posidonius le surnommait le divin Platon (1)!
Platon est un des ennemis les plus ardents du sensualisme , et le père de la fameuse théorie des idées innées. Pour lui , l’origine de nos connaissances provient , non des sens qui ne perçoivent que ce qui est accidentel et contingent, mais de la raison qui seule atteint la réalité absolue. Il définit la science la notion de V invisible, voulant désigner par là la connaissance des forces qui diri-
(1) Deplacitis Hippocratis et Platonis ; édition citée, p. 421.
gent I(îs phénomènes et des lois qui président à leur manifestation. Comment la raison parvient-elle à la vérité? Elle y parvient, d’après Platon, par quatre procédés principaux qui constituent sa Dialectique . Le premier consiste dans l’art de s’élever des notions particulières aux notions générales, méthode inductive déjà reconnue et mise en pratique à Cos, par Hippocrate, et dont, vers la fin du XVD et au commencement du XVIh siècle , Bacon a eu la gloire de formuler les règles et de vulgariser les applications à l’étude des sciences naturelles. Le second procédé est la définition par le genre et la différence. Au moyen des deux autres, on descend du général au particulier : ce sont la division et la déduction.
Platon est monothéiste. S’il parle quelquefois de pl usieurs Dieux, c’est pour ne pas choquer trop rudement les croyances populaires de son temps. « Dans le système du monde, tel qu’il l’expose dans le Timèe, dit M. Cousin , il n’y a et ne peut y avoir qu’un seul Dieu; Platon le dit mille fois, et Aristote le répète après lui. Pour tous les deux , les Dieux ne sont pas autre chose que les astres , et, au premier rang, les étoiles fixes (1). » Les attributs qu’il assigne à la Divinité sont une puissance, une bonté et une perfection infinies.
La politique a été considérée par lui comme une simple application en grand de la loi morale. C’est surtout dans cette partie qu’à côté des plus nobles idées, il a déve-
(1) Cousin. Traduction de Platon, tome Xll , p. 343.
loppé quelques utopies et quelques erreurs. C’est ainsi que , plaçant par-dessus tout ce qu’il appelle l’intérêt de l’État, et faisant trop bon marché de l’individu, il a écrit les lignes suivantes : « Tu établiras dans l’État une médecine et une judicature telles que nous l’entendons, à l’usage de ceux de nos citoyens qui seront bien constitués de corps et d’âme ; et quant aux autres , on laissera mourir ceux dont le corps est mal constitué , et on mettra à mort ceux dont l’âme est naturellement méchante et incorrigible (1). » On n’est pas moins surpris de voir Aristote, l’élève, le rival et sur plusieurs points même 1 antagoniste de notre philosophe , donner son assentiment à cette maxime barbare. On lit, en effet, le passage suivant, dans le second livre de sa Politique : « Il conviendra de détendre par une loi de prendre soin de tous |Cs enfants qui naîtront difformes (2). » Platon est encore allé plus loin ; il a proclamé la communauté des femmes, et a écrit dans le Timée : « Les enfants devraient être communs entre tous, de façon que personne ne pût jamais reconnaître ses propres enfants , que tous s’estimassent parents de tous, que chacun pût trouver des frères et des sœurs dans tous ceux qui le pourraient être par leur âge, des pères et mères, des aïeux et aïeules dans tous ceux qui sont nés auparavant , des enfants et petits-enfants dans tous ceux qui viennent après (3). » Mais , cette fois-ci , Aristote lui fait
(1) Platon. Traduct. de Cousin , tome IX, Iiv. III de la République , page 176.
(2) Aristote. Traduct. de Barthélemy-St-Hilaire, tome II , p. 109.
(3) Platon. Traduct. de Cousin , tom. XII , p. 90.
une rude guerre, et il a beau jeu (1). On porterait néanmoins un j ugement trop sévère sur Platon , si on l’isolait du temps et du milieu dans lequel il a vécu , et si Ton oubliait que le Christianisme n’était pas encore venu réhabiliter le mariage et la famille , renverser le paganisme , et établir la société sur de nouvelles bases.
Reconnaissons donc que Platon n’a pas toujours su se préserver des écarts de son esprit ardent et poétique ; il a caressé quelques rêveries , et a propagé certaines idées chimériques. Il a ainsi prêté le flanc à quelques critiques passionnées qui, ne voyant que son côté vulnérable, se sont obstinées à répandre leur venin sur ce génie prodigieux, l’une des plus grandes gloires de 1 humanité. Il a faibli sans doute dans quelques points , mais il est même beau dans ses imperfections. Quel est d’ailleurs celui qui n’a pas quelquefois erré dans les hautes et difficiles régions de la pensée ?
Au point de vue de la philosophie pure , Platon est généralement placé à la tête des spiritualistes ou rationalistes : son principal tort est d’avoir imprimé à ses œuvres un caractère trop spéculatif, en ne tenant pas suffisamment compte des applications pratiques, d avoir trop exalté l’esprit aux dépens de la matière , la raison aux dépens des sens, d’avoir enfin trop dédaigné les travaux manuels en louant exclusivement ceux de la pensée, tout autant d’exagérations contre lesquelles le philosophe de Stagyre n’a pas manqué de réagir, et, après lui, toute la phalange des pyrrhoniens , des empiriques et des matérialistes.
(t) Aristote. Traduct. de Barthélemy-St-Hilaire , t. 1. p. 83etsuiv.
A l’exemple de la plupart des pythagoriciens, Platon a fait rentrer dans le plan de ses recherches la notion de la composition du corps humain, l’étude des fonctions , de l’origine des maladies, etc.; il est même l’auteur d’une doctrine anthropologique embrassant à la fois , comme je le prouverai , le spiritualisme et le vitalisme. Ce fait, généralement ignoré ou trop méconnu , m’a paru digne d’être étudié avec soin et d’être mis en lumière.
Galien était tellement convaincu de l’importance des services rendus par Platon à la médecine , qu’il composa un ouvrage intitulé : de placitis Hippocratis et Platonis , livre riche de faits et d’aperçus aussi judicieux que profonds , un de ceux qui font le plus d’honneur au médecin de Pergame , et dont M. Cousin a dit avec raison : « Une édition spéciale de cet écrit précieux serait un grand service rendu à la philosophie ancienne (1). » Espérons que ce vœu se réalisera , grâce à M. Daremberg qui nous promet , depuis plusieurs années , une traduction française des œuvres du savant encyclopédiste de l’antiquité! Ce n’est pas seulement dans ce traité que Galien s’occupe de Platon envisagé au point de vue médical ; il le cite à plusieurs reprises et presque toujours avec éloges , lui pourtant qui en est si avare, dans plusieurs autres de ses livres, notamment dans le traité de Cognoscendis curandisque animi morbis , et dans celui de Facultatum naturalium substantiâ. Il se montre toujours plein d’égards pour la doctrine de Platon , alors même qu’il la combat ; et il lui arrive rarement de ne pas se croire certain d’être dans
(1) Platon. Trad. de Cousin , tom. XII , p. 362.
le vrai sur les points où le sentiment de Platon est le même que celui d’Hippocrate.
M. Barthélemy-St-Hilaire , traducteur et admirateur d’Aristote, a donc été injuste envers Platon, en ne voyant en lui que le psychologiste. « Platon, assure-t-il, fut, on peut le dire, tout psychologique. Renfermé dans le monde des idées qu’il avait créé, il n’en sortit pas (1). » L’erreur de cette appréciation , en contradiction formelle avec celle d’Elien que j’ai choisie pour épigraphe , de Galien et surtout des médecins dogmatiques , ressortira davantage dans l’analyse des idées médicales de cet illustre philosophe.
J’ajouterai enfin que quelques savants modernes , entre autres MM. Bœckh etLetronne, ont fait une étude spéciale des connaissances de Platon en astronomie.