SON CONTEMPORAIN. - PLATON A-T-IL ADMTRÉ LE GÉNIE
d’Hippocrate ; a-t-il profité de ses oeuvres ? —
Examen de l’opinion de M. Littré. — Quelques mots
sur le Timée.
Platon est né en 430 avant J.-C. , deux ans avant la terrible peste d’Athènes ; il est mort en 348 , c’est-à-dire à l’âge de 82 ans. Sa biographie nous est connue ; celle d’Hippocrate l’est beaucoup moins. Celui-ci, né en 460, avait 30 ans quand Platon vint au monde. Il est parvenu, comme le premier, à un âge avancé, sans qu’on puisse bien préciser l’époque de sa mort. « On dit qu’il mourut
(1) Aristote. Trad.de Barthélemy-St-Hitaire ; introd. , iij.
dans la ville de Larisse, en Thessalie, à l’âge de 85 ans, de 90 ans, de 104 ans, de 109 ans. Il est probable, ajoute M. Littré, que cette progression croissante d’un âge qui reste incertain , est due à la tradition qui , à mesure qu’elle s’est éloignée, a attribué une vie de plus en plus longue à un aussi illustre médecin. (1). » Quoi qu’il en soit , le seul document contemporain que l’on possède sur la vie et les écrits d’Hippocrate est dû à Platon , qui le cite nominativement dans deux de ses dialogues, Phèdre et Protagoras.
Voici d’abord le passage de Protagoras : le dialogue a lieu entre Socrate et un certain Hippocrate, nom assez commun chez les Grecs. « Socr. — Si tu allais chez Hippocrate de Cos, qui porte le meme nom que toi et qui descend d’Esculape, et que tu lui offrisses de l’argent, si quelqu’un te demandait : Hippocrate, à quel titre veux-tu lui donner cet argent ? que lui répondrais-tu ? — Je répondrais que c’est à titre de médecin. — Et pour quoi devenir ? — Pour devenir médecin (2). » Ce témoignage , relatif à la biographie d’Hippocrate, est d’autant plus précieux , que c’est le seul qui émane d’un contemporain : il en résulte qu’il pratiquait et enseignait la médecine à Cos, qu’il appartient à la famille des Asclépiades, que ses leçons lui étaient payées, et qu’il était connu à Athènes, du temps de Socrate et de Platon.
Dans Phèdre , Platon fait allusion à une pensée d’Hippocrate. Ce sont Phèdre et Socrate qui parlent : « Socr. — Crois-tu qu’il soit possible de bien connaître la nature
(1) Hippocr. Trad. de Littré, t. I, p. 38.
(2) Platon. Trad. de Cousin , t. III , p. 15.
de l’âme, sans connaître la nature universelle? Phèdre. — S’il faut en croire Hippocrate , le descendant d’Esculape , on ne peut pas même connaître le corps autrement. Socr. — * Fort bien, mon cher Phèdre ; mais il ne suffit point qu’Hippocrate Fait dit , il faut encore examiner si Hippocrate est d’accord avec la raison (1). » Ainsi Platon connaissait un ou plusieurs des écrits d’Hippocrate ; il lui emprunte même un argument qu’il soumet au critérium de la raison. Voilà ce qu’il en a dit , et rien de plus.
Y a-t-il là de quoi inférer, comme l’a fait M. Littré , que Platon admirait Hippocrate et qu’il rendait hommage à son génie? Évidemment non. Nul doute que si le philosophe d’Athènes avait bien connu et médité les immortels écrits du médecin de Cos, il ne lui eût rendu une plus éclatante justice !
Mais, dira-t-on, il y a de grandes ressemblances entre ce qu’a écrit Platon sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie, et ce qu’enseigne Hippocrate ; d’où il suit qu’il a dû le copier. Cette remarque a moins de portée qu’on ne pourrait croire. Notons, en effet, qu’antérieurement à Hippocrate, la médecine était en possession d’un grand nombre de vérités pratiques et de plusieurs théories consignées dans des ouvrages qui ne nous sont pas parvenus : tels sont ceux de Pythagore , d’Empédocle et d’Héraclite , que Platon avait étudiés. « La médecine, dit Hippocrate lui-même, est, dès long-temps, en possession de toute chose, en possession d’un principe et d’une méthode quelle a trouvés : avec ces guides , de nombreuses
(1) Platon. Trad. de Cousin , t. VI , pages 109 et 110.
et excellentes découvertes ont été faites dans le long cours des siècles , et le reste se découvrira , si des hommes capables , instruits des découvertes anciennes , les prennent pour point de départ de leurs recherches ( 1 ). » Il est donc fort possible que plusieurs des analogies qui existent entre Platon et Hippocrate proviennent de ce qu’ils ont puisé aux mêmes sources. C’est ainsi que l’hypothèse des quatre éléments et des quatre humeurs , qui leur est commune, se retrouve dans les plus anciens philosophes. On n’est donc nullement autorisé à affirmer, avec quelques auteurs , que Platon s’était imprégné des idées hippocratiques , et qu’il n’a fait que les reproduire.
Platon ne dit pas à quel livre d’Hippocrate il emprunte la pensée qu’il exprime dans Phèdre. Galien a cru qu’elle a été prise dans le traité de la Nature de l’homme , où elle se trouve en effet , mais moins explicitement que dans le traité de l’ Ancienne médecine. M. Littré s’est livré à une longue et minutieuse discussion sur ce point, dans la remarquable introduction qui remplit presque en entier le premier volume de sa traduction des œuvres d’Hippocrate. Pour lui, l’allusion de Platon se rapporte au livre de V Ancienne médecine. On lit, en effet, dans cet admirable ouvrage : « L’homme est composé d’humeurs multiples et d’organes; chaque humeur, chaque organe a son action particulière, et est, en outre, en relation avec les influences très-diverses des aliments , des boissons et de tout ce qui entoure l’homme. Ainsi, pour connaître la nature de l’homme , étudiez tout ce qui a action sur lui. Voilà comment Hippocrate, dirai-je avec M. Littré,
(1) Hippocrate. De V Ancienne médecine, trad. de Littré, t. I, p. 573.
entend que l’étude du corps est fondée sur l’étude de l’ensemble de la nature ; voilà aussi de quelle manière l’entend Platon. 11 est certes impossible d’obtenir une plus juste concordance, et de jeter plus de lumière sur un raisonnement peu développé. Le texte d Hippocrate est le meilleur commentaire du texte de Platon (1). » A cette citation, il serait facile d’enjoindre d autres egalement extraites du livre de V Ancienne médecine ; elles concordent avec la première , et prouvent que Platon a eu très-probablement en vue ce traité , quand il a parlé d’Hippocrate dans Phèdre. « 11 en résulte, observe M. Littré , que ce livre est un des plus authentiques que nous possédions; la citation de Platon étant rapportée à sa véritable place, il ne reste plus aucun doute sur un écrit que le disciple de Socrate a tenu dans ses mains , a lu et a loué. Platon n’a pu en cela ni se tromper ni être trompé (2). » Tout ceci est assurément fort juste ; mais , encore une fois, M. Littré a eu tort d’exagérer, dans tout le cours de son introduction, l’enthousiasme de Platon pour Hippocrate , dans le but de donner plus de poids à l’argument ci-dessus. En consultant les éditions grecques des oeuvres de Platon, j ai pu aisément me convaincre qu’il ne dit pas autre chose d’Hippocrate que cequeM. Cousinlui fait dire dans les deux passages que je viens de rapporter ; j’ai même été surpris qu’il ne l’ait pas cité dans le Timée. Ce fait n’enlève rien , sans doute, au génie du médecin de Cos ; mais il mérite d’être constaté , dans l’intérêt de la vérité.
(1) Littré. Ouvrage cité , p. 310.
(2) Littré. Ouvrage cité, p. 313.
A part les notions médicales qu’il put puiser dans Hippocrate et surtout dans ses prédécesseurs , Platon en acquit de nouvelles en voyageant en Égypte et en Italie , où il se lia d’une manière toute particulière avec Timée de Locres, qui était à la fois philosophe et médecin. Un de ses dialogues , le plus important au point de vue médical , porte même le nom de Timée , ou de la nature ; c’est celui dont j’aurai surtout à m’occuper. Un autre, intitulé Timée ou Vûme du monde , a été considéré comme apocryphe ; il s’écarte en quelques points de la doctrine professée dans le premier; il est plus court et offre beaucoup moins d’intérêt ; je n’en dirai que quelques mots.
Le vrai Timée est un des derniers dialogues que Platon a composés; il a été étudié par beaucoup d’auteurs. Aristote en écrivit un résumé, Cicéron en fit la traduction; Galien l’a beaucoup médité , tout en reconnaissant que cet ouvrage n’est accessible qu’à un petit nombre d’intelligences (1). Sprengel, qui n’en a pas toujours bien compris l’esprit, lui reproche son obscurité (2). En France, il est mieux connu, depuis que M. Cousin en a publié la traduction, en 1839, dans son douzième volume (3). Quel que soit le mérite du traducteur, son œuvre laisse à désirer. Il est à regretter, par exemple , qu’il n’ait point fait précéder ce dialogue, qui l’exigeait plus que tout autre, d’un argument particulier; il est fâcheux, en outre, que les quelques notes dont il l’accompagne ne portent que sur des points secondaires , pour la plupart. Heureusement que cette lacune a été comblée ,
(1) De facultatum naturalium substantia.
(2) Sprengel. Hist. de la méd. , 1. 1 , p. 341 et suiv-
(3) Page 94 à 245.
du moins en grande partie, en 1841 , par M. Henri Martin, auteur d’une fort belle traduction du Timée, présentant le texte grec en regard du français, et enrichie d’une foule de développements d’un haut intérêt ; mais cet ouvrage est imparfait, comme le précédent, dans la partie médicale (1). Enfin, il a paru en Allemagne quelques dissertations médicales sur le Timée ; celles-ci sont rares, elles ont eu peu de retentissement parmi nous , et il m’a été impossible de me les procurer.
Là se bornent les considérations préliminaires qu’il m’a paru indispensable d’établir ; je vais entrer maintenant dans le cœur même de mon travail.