‹ Étude médicale sur PlatonChapitre 12 sur 13 · POINT 1)E VUE MÉDICAL · texte numérisé non relu

POINT 1)E VUE MÉDICAL

L’étude des œuvres de Platon et d'Aristote nous montre que la philosophie ancienne a pris les choses de très-haut : dès son premier vol, elle s’est élancée vers les plus hautes régions , elle a abordé résolument les problèmes les plus ardus, et a atteint, sur certains points , les limites les plus reculées de l’esprit humain.

Aristote est évidemment supérieur à Platon par le nombre et la variété de ses connaissances. Comme l’a dit M. Cousin, dans un langage plein de vérité et de concision , « Platon est le génie de l’abstraction ; Aristote celui de la classification. Le premier a eu plus d’élévation; le second plus d’étendue (1). » Si le maître excelle dans l’étude de l’âme pensante , le disciple l’emporte, et de beaucoup, dans celle des corps vivants. Celui-là penche vers l’idéalisme : c’est un homme de théorie, un grand rationaliste; celui-ci accorde une plus large part au sensualisme et à l’empirisme ; il se complaît davantage dans le domaine des faits et des applications utiles ; il interroge patiemment la nature ; il montre une rare perspicacité dans l’analyse des phénomènes ; il s’attache enfin plus que Platon à appuyer ses raisonnements , quoique parfois plus captieux que solides , sur l’observation des faits.

Du reste, dans l’antiquité, nul ne fut aussi bien placé

(1) Cousin. Cours de l’histoire de la philosophie, t. I, p. 271.

qu’ Aristote pour l’étude des sciences naturelles : son amitié et ses relations avec Alexandre lui valurent une foule de matériaux très-précieux pour ses travaux d’anatomie et de physiologie comparée. Pourquoi faut-il qu’ébloui par son heureuse position , et trop fier de son génie, il ait été injuste envers la plupart de ses devanciers ? L’ingratitude dont il a fait preuve à l’égard de Platon, son protecteur et son maître, est une tache dont on ne saurait le laver. Sa critique, bien qu’habituellement trop sévère, est pourtant, il faut l’avouer, judicieuse et irréprochable dans une fouie de points. En somme, il redresse Platon, il le fécondé, l’améliore et le complète. Il fait par rapport à lui ce que Leibnitz a fait par rapport à Descartes.

Sur plusieurs faits de détail, ils sont l’un et l’autre dans l’erreur; mais dans les hautes questions qui intéressent la philosophie médicale, il suffit le plus souvent de les combiner pour être dans le vrai.

La doctrine anthropologique de Platon, formulée dans le limée , repose sur la dualité du dynamisme; celle d’Aristote, sur son unité. Aristote a bien vu, sans contredit , les deux groupes de phénomènes vitaux et psychiques que nous admettons; il les a même distingués; mais il n’a pas cru devoir les séparer d’une manière aussi tranchée que Platon , et les rapporter à deux forces de nature différente. Le premier, tout en faisant une bonne part à la considération des organes et de leurs altérations pathologiques, représente surtout le vitalisme comme médecin ; le second se rapproche beaucoup plus de Y organicisme (4).

(1) Dans mon Étude médicale sur Platon , j’ai avancé que l’idée de

Remarquons , en passant , que le mot vitalisme , pris dans son sens originel, est impropre à désigner la doctrine médicale de Montpellier. Cette doctrine, telle que la comprennent les esprits judicieux, larges et éclectiques de cette École , ne consiste pas en un perpétuel hommage rendu à une abstraction réalisée : elle voit dans l’économie vivante trois grandes catégories de phénomènes ( physicochimiques , vitaux et psychiques ) ; elle recommande expressément leur étude-, elle va à la recherche des forces et des lois qui les expliquent ; elle apprécie leurs analogies , leurs différences , leurs divers modes de combinaison , les influences réciproques qu’ils exercent et reçoivent ; elle accepte et propage le progrès , d’où qu’il vienne, et, loin de se perdre dans de futiles et interminables discussions , elle fait tout converger vers les applications pratiques. L’hippocratisme agrandi, épuré et perfectionné n’est pas autre chose.

Encore un mot sur les méthodes respectives de Platon et d’Aristote : Platon recommande l’observation directe , la division, l’induction et la déduction comme moyens de découvrir la vérité. Mais il aime surtout les notions à 'priori ; il a souvent recours à l’hypothèse ; il s’élance

la dualité du dynamisme de l’homme se trouve dans les livres hippocratiques. Depuis lors, M. Malgaigne a soutenu le contraire, dans une polémique qu’il a engagée contre M. Lordat et la Gazette Médicale de Montpellier. Je suis heureux d’apprendre que MM. Àlquié , Kühnholtz et Lassalvy se sont chargés de répondre aux allégations du Professeur de Paris , sur le fait en question , et je persiste à soutenir que la distinction ci-dessus existe dans les œuvres Hippocratiques, quoique moins développée et moins bien établie que dans le Timêe.

dans les idées spéculatives , négligeant beaucoup trop les conclusions pratiques , d’une utilité immédiate et d’une application matériellement avantageuse. Aristote, tout en restant dogmatique , accorde plus de place à l’expérience directe et à l’expérimentation , aux données fournies par les sens , à l’examen scrupuleux des faits ; il aime un peu moins l’hypothèse ; il associe , comme lui , l’analyse et la synthèse ; il pratique aussi l’induction qu’il n’a pourtant pas réglementée , et il abuse du syllogisme dont il généralise beaucoup trop les applications ; il tient enfin plus que Platon à donner à tous ses travaux une tournure pratique.

Tous les deux, Platon surtout, ont, ai-je dit, recours à l’hypothèse. Blâmons-les de l’avoir parfois substituée à la réalité, mais ne la repoussons pas d’une manière formelle dans l’investigation des faits scientifiques. Elle a été parfois la source de découvertes que l’induction seule aurait été impuissante ou tout au moins plus lente à réaliser. Manié avec sagesse et restreint dans de justes limites, un à priori a fourni aux bons esprits le moyen de confirmer à posteriori la démonstration de nombreux faits qui serait peut-être encore à trouver si le raisonnement n’en avait pas au préalable soupçonné la probabilité.

Du reste , la plupart de ceux qui crient le plus contre l’hypothèse ne sont pas les derniers à en faire usage. Tant qu’on se bornera à ne la prendre que pour ce qu’elle vaut, à ne s’en servir que comme d’un moyen de vérification , de progrès et même d’explication provisoire ; tant qu’on sera disposé à la rejeter sans ménagement, si elle ne cadre pas avec les conséquences logiques des faits, sauf à la reprendre ensuite plus ou moins modifiée , nul

doute que son emploi ne puisse être utile. L’important est de savoir faire le départ entre l’incertain , le probable et le certain, et de ne pas mettre une prévention de l’esprit à la place du langage des faits.

L’illustre et regrettable Fréd. Bérard , qui possédait au plus haut degré le talent d’une critique fine et éclairée, n’a pourtant pas présenté sous leur vrai jour les doctrines des deux philosophes grecs. Voici ce qu’il écrivait en 1819: «Platon s’était égaré par imagination, Aristote se perdit par l’esprit d’abstraction ; l’un emploie des images et des êtres substantiels pour moyens d’explication; l’autre des abstractions et des mots; l’un et l’autre aveuglent l’entendement , puisqu’ils l’empêchent de voir les faits ; ils le circonscrivent en lui-même et dans ses propres idées. Ni l’un ni l’autre n’observaient pas mais devinaient la nature des choses. Le système d’Aristote est celui de Platon débarrassé de la forme poétique et rendu simplement abstrait (1). »

Plus je médite ces paroles, plus je reste convaincu que Fréd. Bérard a dû juger, sans connaissance de cause, Platon et Aristote.

Plusieurs autres médecins, d’ailleurs recommandables, ne sont pas plus justes à leur égard. Examinons à ce sujet une récente appréciation de M. Gintrac : « Embarrassée , dit-il, par les formes du raisonnement, par des subtilités vaines, sous l’empire des idées de Platon et d Aristote, dont Galien s’était constitué l’adepte et le trop fidèle

(1) Fréd. Bérard. Doctrine médicale de l’École de Montpellier , pag. 354.

traducteur, la médecine a suivi la révolution introduite par Bacon dans l’étude des sciences; elle ne l’a suivie, il est vrai, que de loin (1). » Que de choses à reprendre dans ces lignes ! Est-il raisonnable d’imputer à Platon et à Aristote les subtilités vaines et les formes du raisonnement qui ont embarrassé la médecine? Et Galien, dont l’admiration pour Hippocrate n’avait presque pas de bornes ; Galien, qui, malgré ses hypothèses inadmissibles et son verbeux dogmatisme, a rendu tant de services à la médecine et a devance son siècle , sous tant de rapports doit-il etre considéré comme un simple adepte et un trop fidèle traducteur des idées Platonicienne et Aristotélique ! Le vrai fondateur de la méthode expérimentale et inductive, c est Hippocrate. Bacon l’a propagée; il en a parfaitement formulé les règles, mais il ne l’a pas inventée (2).

Belisez la métaphysique , vous verrez si Aristote est 1 ennemi de la méthode inductive; entre autres passages, méditez le suivant : « Les hommes acquièrent l’art et la science au moyen de l’expérience; car c’est de l’expérience, comme l’a fort bien dit Polus , que provient l’art , et de l’inexpérience que provient le hasard. L’art se forme lorsque , d’un grand nombre d’idées fournies par l’expérience, il s’est formé une conception générale applicable à tous les cas identiques. Savoir que tel remède a guéri

(1) Gintrac. Cours théorique et clinique de pathologie. Paris, 1853, t. I , p. 62.

(2) Dans son Cours d'histoire de la médecine , etc., M. Kühnholtz a exposé avec netteté et apprécié avec plus de justesse l’influence de Platon et d’Aristote sur les doctrines médicales de l’antiquité. Montpell., 1837.

Callias, qu’il a guéri Socrate et plusieurs autres malades, c’est le fait de l’expérience ; mais savoir que tel remède a guéri tous les malades atteints de maladies muqueuses, bilieuses ou de causus , c’est le propre de l’art (1) » Qu’on prenne garde néanmoins à un écueil : tout en admirant Platon et Aristote, n’ayons pas d’enthousiasme irréfléchi. Leur génie ne doit pas faire oublier leurs erreurs : je les ai signalées avec la même franchise que les vérités qu’ils ont proclamées. J’ai toujours eu présente à l’esprit la belle maxime que l’un d’eux a si bien formulée. Licet amici ambo sint , sanctum est veritatem ipsis in honore anteponere (2).

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